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LE COSTUME
DES
HÂBITANS DES ILES BRITANNIQUES
DECRIT
PAR MJ AMBROISE LEVATI.
y..
PRÉFACE.
J_Ja Grande-Bretagne , dont l'extrême opulence est le fruit
d'une industrie qui lui a donné l'empire des mers , et l'a place'e
dans le petit nombre des états qui décident du sort des empires,
la Grande-Bretagne, disons-nous, présente un spectacle magnifique
aux yeux du philosophe, du guerrier et du politique. L'univers voit
avec e'tonnement la supériorité que l'Angleterre a acquise depuis
un demi-siècle sur les autres étals , et les immenses progrès qu'elle
a faits dans tous les arts qui contribuent au bonheur de la vie pri-
vée, et à la grandeur des nations.
La prospérité et la puissance de l'Angleterre sont une nou-
velle preuve d'une vérité incontestable consacrée par l'histoire, c'est
que tous les peuples qui se sont adonnés à la marine ont joué un
rôle important sur la scène du monde. Tyr, devenue la reine des
mers, s'enrichit des dépouilles de l'univers, et la peupla de ses co-
lonies. Athènes domina par ses flottes sur les autres états de la Grèce.
Carthage disputa à Rome l'empire de l'univers, et cette dernière ré-
publique ne commença à étendre ses conquêtes hors de l'Italie , que
quand ses vaisseaux se furent répandus sur la Méditerranée. Venise ,
du sein de ses lagunes, fit trembler l'orient par sa marine, et en-
richit l'occident par son industrie. Peu s'en fallut que l'Espagne ne
parvînt à la monarchie universelle, dans les te m s où ses flottes venaient
de découvrir le nouveau monde. La Hollande, pauvre et opprimée
sous la tyrannie du sombre Philippe II, trouva dans ses vaisseaux
la source de ses richesses, ainsi que le germe de sa grandeur et
de sa liberté (i). Enfin, du milieu de sesécueils, et malgré les agi-
tations d'un gouvernement non moins orageux que les mers dont
elle est entourée, l'Angleterre est arrivée au comble des richesses et
de l'opulence, et a fait pencher en sa faveur la balance de l'Europe.
(i) Thomas. Elog. du Dugaay-Trouin ^ pag. 2.
8 P 11 É F A C E.
Le spectacle cfu'oiïrent la marine et le conimerce de l'Angle-
terre n'a point d'exemple dans l'histoire des nations. En Europe,
elle tient les clefs de l'Adriatique et de la Méditerrane'ej elle com-
mande l'embouchure de la mer Noire comme celle de la Baltique,
et ses flottes dominent dans l'Archipel. En Ame'rique elle oppose une
barrière à la Russie vers le pôle, et aux Etats-Unis vers les régions
tempérées. Sous la zone torride elle commande dans les Antilles,
entoure le golfe du Mexique, et occupe, sur la route de l'Europe
en Asie, le roc de Sainte-Hëlène , dont elle a fait un point de com-
munication entre les deux mondes. En Afrique, du sein de l'île
consacre'e autrefois, sous l'emblème de la croix, à la sûreté des pa-
villons de la chrétienté (i), elle tient en respect les puissances
barbaresques. Du pied des colonnes d'Hercule, elle porte la terreur
jusques au fond des pays du More. Elle a eleve' sur les rivages de
l'Atlantique les forts de la Côte-d'or et de la montagne de Léon (2),
et c'est de là qu'elle s'élance sur la proie laisse'e par la race des
Nègres aux nations européennes. Sur le môme continent au delà des
tropiques, et dans la partie la plus avancée vers le pôle austral,
elle s'est assurée un asile sous le cap des tempêtes. A l'endroit oii
l'Espagnol et le Portugais n'avaient vu qu'un lieu de relâche pour
leurs vaisseaux, et le Hollandais une plantation, l'Angleterre a fondé
une colonie, qui est comme une nouvelle population britannique j
et joignant l'activité anglaise à la patience du Batave, elle va re-
culant maintenant autour du cap de Bonne-Espérance les confins
d'un établissement, qui formera dans le midi de l'Afrique, un état
égal à celui qu'elle a fondé autrefois dans le nord de l'Amérique.
De ce nouvel établissement elle étend ses regards sur la route des
Indes, choisit et occupe les stations les plus convenables aux inté-
rêts de son commerce, et domine ainsi sur les échelles de l'Afrique
dans un autre hémisphère. Enfin , non moins redouté dans le golfe
persique et dans la mer d'Erylrée, que sur l'océan pacifique et dans
i'archipel des Indes, l'empire britannique, auquel sont désormais sou-
mises les plus belles contrées de l'orient, voit régner ses Facteurs
sur quatre-vingt millions de sujets. Les conquêtes de ses marchands
commencent en Asie au point où ont terminé celles d'Alexandre,
(i) L'ile de Malte.
(2) Sierra-Leone.
I
llislorleiis
anglais.
Préface. o
et où n'a pu arriver le dieu Terme des Romains. Aujourd'hui, des
rives de l'Indus aux frontières de la Chine, et des bouches du Gange
aux sommets du Tibet, tout reçoit la loi d'une compagnie mar-
chande, qui a ses comptoirs dans une rue ëlroite de la ville de Lon-
dres. C'tst ainsi que d'un centre unique, au moyen d'institutions
vigoureuses, et par suite de ses progrès dans tous les arts, une
ile, qui serait à peine comptée parmi les iles du troisième ordre de
Tarchipel océanique, fait sentir les effets de son industrie et le poids
de sa puissance jusqu'aux extrémités des quatre parties du monde,
en même tems qu'elle en peuple et en civilise une cinquième (i).
Une nation aussi fameuse et aussi extraordinaire ne pouvait
manquer d'avoir des historiens, comme elle en a eu en effet d'ex-
cellens dans les Humes, les Robertson , les Henry et les Âdams.
Le premier écrivit une Histoire générale de ï Angleterre depuis
ï invasion de César jusqii en i485, où elle se rattache aux histoires
particulières des maisons de Tudor et de Stuart. Robertson a com-
posé une Histoire de ÏEcosse sous les règnes de Marie Stuard
et de Jacques F, jusqu'à Vavènement de ce prince à la couronne
d Angleterre, et a mis à la tête un Abrégé de ï histoire de ÏE-
cosse dans les tems qui ont précédé ces époques. Adams a donné
aussi un Abrégé de t histoire d'Angleterre, où il a traité avec autant
d'érudition que de nouveauté, de la religion, des franchises, des lois,
des sciences, des lettres, des arts, du commerce, de la monnaie
de la navigation, des usages et de mœurs de sa nation (2).
L'Angleterre a eu aussi d'habiles écrivains qui ont illustré ses -^«'««^
antiquités, et retracé le costume de ses habitans au moyen de plan- -'Vl^.'iL
ches bien gravées et bien coloriées. Parmi le grand nombre de ses """'""
écrivains, dont il serait trop îoag de rapporter ici les noms, nous
nous bornerons à citer deux des principaux, dont l'un est Strutt
qui, artiste lui-même, a fait un ouvrage sur les antiquités de son
pays, et sur les variations du goût et des habitudes nationales re-
(i) Dupin. Force commerciale de la Grande-Bretagne .Introduction
(2) M/ Bertolotti , qui est très-versé dans la connr.issance de la lan-
gue et de la littérature anglaises, a traduit l'ouvrage d'Adams , et recueilli
sur les habitans de la Grande-Bretagne une foule de notions nouvelles
qu'il nous a communiquées; ensorte que le public devra lui savoir gré
d'une partie de la description que nous allons faire du costume de ce peuple.
Europe Fol, VI.
anglais.
10 Préface.
lativement aux arts; et l'autre est Smith, lequel a donne' dans deux
ouvrages la description des mœurs des habitans des iles Britanni-
ques, à partir de l'e'poque la plus ancienne jusqu'aux tems mo-
dernes. Ces deux e'crivains ont cela de particulier, qu'ils procèdent
toujours par ordre chronologique, et conduisent comme par la main
le lecteur de siècle en siècle, et de révolution en révolution.
Dupin. Outre ses e'crivains nationaux l'Angleterre en a encore eu d'é-
trangers, parmi lesquels on distingue plus qu'aucun autre M."^ Du-
pin, qui a publie' en 1B20 la relation de ses voyages dans la Grande-
Bretagne, depuis 1816 jusqu'en 1819 (i). Cet écrivain a cherche à
se former une juste ide'e de ce que fut la puissance britannique dans
le tems de ses plus grands efforts , et à connaître ses forces phy-
siques, et encore plus les élémens et les effets admirables de sou
industrie. Son grand ouvrage est divise' en trois parties, dont la
première traite de l'e'tat de l'arme'e sous le titre de force mili-
taire de la Grande-Bretagne 'j la seconde de sa marine sous celui
ÙQ force navale, et la troisième, intitulée force commerciale , ^^xé-
sente le tableau merveilleux de son commerce.
Un autre Français, qui avait demeure' plus de vingt ans en
Voyage Amërîque , voulut voir l'Angleterre et y passa deux ans, libre de
toute affaire d'intérêt et de tout soin. Il eut pour compagne de son
voyage son épouse qui était Anglaise, et à laquelle il fut redeva-
ble, entre autres avantages, de la connaissance et de l'amitié d'un
grarid nombre de personnes également recommandables par leur sa-
voir, par leur caractère et par les agrémens de leur esprit. Il avait
fait une e'tude profonde de la langue anglaise, qu'il parlait et e'crî-
vait avec facilite'; ensorte que loin de rencontrer en cela un obsta-
cle à ses vues, il y trouvait au contraire un moyen facile de s'ins-
truire : son journal fut môme d'abord e'crit en Anglais, puis traduit.
Ayant réfléchi ensuite qu'il n'existait pas de relation de voyage en
Angleterre écrite par un Français, ou au moins qu'on n'en connais-
sait aucune qui méritât d'être cite'e, ce voyageur voulut supple'er
à ce défaut. « Faujasde Saint-Fond ne chercha et ne décrivit que
(i) J^oya^es dans la Grande-Bretagne entrepris relativetnent, aux
services publics de la guerre , de la marine , eu des ponts et chaussées
en 1816^ 1817, 1818^ et 1819 /?flr Charles Dapin. Paris , 1820.
iVun l'rauqais.
P R É F A C K. II
les minéraux. Mesdames Rolland, de Genlis, et de Staël n'ont parlé
qu'incidemment de ce qu'elle ont vu, et ont été plus curieuses de
se faire connaître elles-mêmes que l'Angleterre. Le chevalier Hamil-
ton n'a donné que la chronique scandaleuse d'une cour plus que
galante, et bully ne s'est occupé que de son ambassade » (i). Ces
considérations l'engagèrent donc à publier son voyage , qui fut ac-
cueilli avec beaucoup de faveur comme étant e'crit sans préjugé et
sans passion, et uniquement dicté par l'amour de la vérité. Lorsqu'il
conçut le dessein de voyager et d'écrire, il ne s'assujétit à aucun
système, ayant résolu seulement d'examiner avec toute l'attention
dont il était capable les divers objets qui s'offriraient à sa vue, et
de les décrire dans une indépendance absolue de toute passion et
de tout préjugé national ou anli-nalional (2).
Après avoir fait un long séjour en Angleterre, le comte Ferri
de Saint-Constant a publié un ouvrage considérable intitulé Lon- ^" 'or»je >er,j
_ 7 ^ 7 • / o \ T ! 1 ? de s. Coiisutnt.
ares et Les Anglais [6). Il observe dans son introduction qu'il y
a bien peu d'écrivains qui aient dépeint les Anglais d'une manière
fidèle et impartiale: et, dans ce nombre, il ne fait mention que de
l'auteur du Tableau de la Grande-Bretagne , qui, selon lui, mé-
rite beaucoup d'éloges. Il cite néanmoins dans le cours de sou
ouvrage d'autres écrivains, qu'il dit avoir fait d'excellentes observa-
tions sur l'Angleterre et sur les Anglais, tels que l'auteur de Lon-
dres Grossey, l'auteur anonime du Voyage philosophique d'Angle-
terre ^ et celui de l'ouvrage qui a pour titre Mémoires de mes voya-
ges en Angleterre. Ces écrivains sont en effet les seuls qui aient
bien peint la nation anglaise 3 et c'est une chose bien remarquable
qu'ils soient tous étrangers, et qu'aucun Anglais n'ait traité cette
matière. Les nombreuses relations qu'ont publiées les Anglais sur la
Grande-Bretagne en général, et sur presque toutes ses parties, se
bornent ou à l'histoire naturelle du pays, ou aux particularités pu-
(i) Voyage d'un Français en Angleterre pendant les années 1810
et 181 1, avec des observations sur Vétab politique et moral , les arts , et
la littérature de ce pays , et sur les mœurs et les usages de ses habi-
tans. Tom. II. in 8." Paris , 1816.
(2) Ibid. Préface.
(5) Londres et les Anglais par J. L. Ferri de S/ Constant. Paris ,
Colnet et Debray , an XII. 1804 , 4 vol. ia 8.°
ylutres
écrwains
Barctti
Rezzonioo,
ï2 Préface;
rement topographiques, ou enfin à quelques descriptions pittores-
ques et sentimentales (i).
Des quatre e'crivains que nous venons de citer, aucun, comme
l'a observé le comte Ferri, n'a embrasse dans toutes ses parties le
sujet qu'il avait à traiter; et s'attachant de préférence à quelques-
unes d'elles, ils n'ont donne' sur les autres que des notions im-
parfaites. L'auteur même du Tableau de la Grande-Bretagne , qui
passe pour l'ouvrage le plus considérable sur l'Angleterre, a donné
avec beaucoup d'exactitude, pour le tems où il écrivait ( 1788),
h Description de l'empire britannique^ le tableau de sa consti-
tution et de ses lois, ïétat de son commerce et de ses finances,
tandis qu'il passe rapidement sur tout ce qui se rapporte aux scien-
ces, aux lettres, aux beaux arts, et aux opinions politiques. En
s'imposant plus de concision que n'en a rais M.^ Baert dans les
matières qu'il a traitées. M."" Saint-Constant s'est flatté de donner
aux autres parties une étendue suffisante, et l'on peut dire qu'il a
atteint son but.
Baretti a donné dans ses Lettere famigliari une description
agréable de divers endroits de l'Angleterre, oii il avait séjourné
près de dix ans: pays qu'il appelait la noble, la glorieuse An-
gleterre, et sur lequel il priait Dieu de répandre toutes sortes
de biens. Il était si versé dans la connaissance de la langue an-
glaise, que son Dictionnaire est encore le plus estimé des An-
glais-mêmes: ce qui l'a mis en état d'acquérir des notions exactes
sur divers lieux et sur plusieurs usages de l'Angleterre, et par
conséquent d'en parler savamment. Un autre Italien , le comte Rez-
zonico délia Torre, a fait en 1787 un voyage en Angleterre, et
en a décrit les parties principales dans uu Journal, qui commen-
çait au î6 août et finissait au 21 septembre de la même année.
Il a été fait des ouvrages d'une profonde érudition sur le gouver-
nement, sur les richesses, sur la politique et sur les mœurs de
l'Angleterre; mais nous ne connaissons pas d'autre Italien qui ait
étendu, comme Rezzonico, ses recherches sur un aussi grand nom-
bre d'objets dans les différentes parties de cette contrée, ni qui
ait mis la même vivacité de coloris dans les descriptions qu'il fait
des parcs, des édifices, des collections, des ruines de châteaux, de
(i) Bibliothèque universelle des voyages, Tom. III. pag. 226.
Préface. ï3
monastères et de temples anciens, de l'horreur des cavernes, des
charmes de la campagne et de l'industrie des villes (i).
Tels sont les e'crivains que nous avons particulièrement pris
pour guides dans le tableau que nous allons pre'senter du costume
d'une nation, qui n'est pas moins extraordinaire sous le rapport de
son gouvernement et de sa religion, que sous celui de ses usages*
de ses arts, de son commerce, de sa navigation et de ses re'volutions :
ce qui a donné à Thompson un juste motif d'appeler la Grande-
Bretagne: la terre superhe ^ où vit encore le souvenir d ancien-
nes querelles qui coûtèrent tant de sang à î Angleterre, jusqiià
ï heureuse époque oit la paix resserrant les liens de la concorde ,
ï industrie et Vahondance, qui sont les uniques lois et les fidèles gar-
diennes de la liberté, assurèrent à ses en fans t empire du monde j
dont elle fit elle-même ï admiration (2).
(i) Voyez les ouvrages du comte Rezzonico Jd//« Torre , publiés par
Mocchetti , professeur , ainsi que son Voyage en Angleterre , imprimé
dernièrement à Venise par les soins de M.' Barthélemi Gamba.
(2) Thompson. jLej Saisons traduites par M/ Leoni.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE
DES ILES BRITANNIQUES.
Di.isio» A-^E pays qu'on appelle à présent Royaume de la Grande-
ei confins, jj,.^^^^^^ comprcnd l'Angleterre proprement dite, l'Ecosse et la
principauté de Galles, l'Irlande, les archipels des Orcades, de
Shetland et des Hebudes qui appartiennent à l'Ecosse , celui des
Sorlingues, les iles de Wighl, d'Anglesey et de Man apparte-
nant à l'Angleterre, et sur les côtes de France les iles Guerne-
sey, Jersey, Jark et Alderney (i). Que si nous ne parlions pas
ici seulement de la division géographique, mais encore de là di-
vision politique de ce pays, nous devrions ajouter à ces posses-
sions, Gibraltar en Espagne, le groupe d'HelgoIand vis-à-vis l'em-
bouchure de l'Elbe et du Wëser, le groupe de Malte dans la Mé-
diterranée, et les établissemens immenses qu'a cette puissance dans
les deux Indes, et dont nous venons de faire mention. Mais nous
ne nous proposons de donner ici que la description des iles de la
Grande-Bretagne, c'est-à-dire de celles qui forment l'archipel bri-
tannique qu'entoure l'océan atlantique, qu'on appelle la mer d'Al-
lemagne et du nord à l'est, et la Manche au midi de l'Angleterre.
Cet archipel s'étend en longitude depuis le i.^"^ degré aS' jusqu'au
i3.*, et en latitude depuis le 5o.® jusqu'au 6i.^ degré.
Connaissances Lcs ancicns n'curent que peu de notions sur la géographie de
^d<>?'«L/e»r ces iles. Cësar, qui le premier y arbora l'étendard de Rome , et les
sur la Grande- , Il r» . .
jSrewg'ie. moutra a ses successeurs sans les leur transmettre, fut aussi le pre-
mier qui en donna la description. « Cette ile, dit-il, a la forme
d'un triangle (2), dont un des côtés est tourné vers la Gaule: un
des angles, qui est dans le lieu appelé Canzius, là où abordent
presque tous les navires qui viennent des Gaules, regarde l'est,
et l'autre le midi. Ce côté a environ cinq cents milles de longueur.
(i) Voyez V Abrégé de Géographie Universelle conformément: aux
dernières transactions politiques , et contenant les plus récentes décou-
vertes dAdrien Balbi , Venise tSig.
(2) Insula natura triquetra. Gœs. Cora. De Bello Gai. , chap. 12.
DESCRIPTION GÉOGRAPHIQUE DES ILES BRITANNIQUES. l5
L'autre regarde l'Espagne, et le soleil couchant. C'est de ce côté que
se trouve l'Hibernie (i), qu'on croit être la moitié moins grande que
la Bretagne, et qui est à peu près à la même distance de la Gaule
que la Bretagne: entre les deux rivages se trouve Vile appelée Mona
( Man ). On prétend qu'outre cette ile il y en a plusieurs autres plus
petites, où, au dire de quelques-uns, il fait nuit dans le solstice d'hi-
ver trente jours de suite. Nous ëlant informe's de cette particula-
rité, nous avons seulement appris que, d'après une certaine méthode
qu'on y a de mesurer le tems avec l'eau (2), les nuits y sont
bien moins longues, qu'elles ne le sont en terre ferme. La longueur
de ce côté de l'ile est évaluée géaéraleraent à sept cent milles. En-
fin son troisième côté regarde le nord, et n'a en face aucune terre,
et l'angle se trouve particulièrement vers la Germanie: on présume
que ce côté a huit cents lieues de longueur , ensorte que l'ile en-
tière a deux mille milles de tour ».
Tacite s'est trouvé en état de décrire d'une manière plus éten- description
due et plus précise la Bretagne, par le moyen d Agricola son ami Tacw.
et son parent, qui s'y couvrit de gloire, et qui par conséquent
avait eu le tems de la connaître. « Je parlerai, dit-il, après beaucoup
d'autres, du pays et des peuples de la Bretagne, non pour montrer
plus de savoir et plus d'exactitude qu'eux, mais parce que c'est
pour la première fois qu'elle a été soumise; et je ferai connaître
ce qu'il y a de vrai en certaines choses, dont les anciens ont ac-
crédité l'idée par leur éloquence sans les savoir. La Bretagne, la
plus grande ile que nous connaissions, a, au levant la Germanie, au
couchant l'Espagne, au midi et presqu'en vue la Gaule, et au nord
elle est baignée par une mer immense où il n'y a plus de terres.
Tite-Live et Fabius Rusticus, les plus élégans écrivains, le premier
des anciens, et le second des modernes, la comparent pour la for-
me à une hache où à une longue targue: telle est en effet de ce
côté la figure de la Calédonie, et c'est pour cela qu'on a cru qu'elle
(i) Nous nous sommes servis de la célèbre traduction de Baldellï ,
qui a mérité d'être ornée des dessins de Palladio, mais en évitant les
anachronismes et les altérations de noms qu'on y trouve, n'y ayant pas
de raison à mettre dans la bouche de César les noms d'Angleterre et
d'Jbernia y au lieu de ceux de Britannia et à'Hibemia.
(2) Selon Vossius , la méthode de mesurer avec l'eau n'est autre chose
que l'usage des clepsydres. Com. cum JSotis Dyonissii Vossii.
i6 Description géographique
avait généralement cette figure. Mais l'espace immense, qui [s'ëtend
de là le long de la mer, va se resserrant ensuite en forme de cône:
l'armée romaine en ayant doublé la pointe reconnut que la Breta-
gne était une ile, et elle découvrit en même tems de nouvelles iles
dites Orcades, dont elle s'empara. Tilë fut aussi aperçue au milieu
des neiges et des glaces, dans lesquelles elle paraissait comme en-
sevelie Il n'y a pas d'endroit sur le globe où la mer soit
plus orageuse 5 elle fait remonter puis rentraîue avec elle une grande
partie des rivières. Non contente de s'agiter dans ses rivages, elle
les franchit, et s'étend entre les collines et les montagnes ^comme
dans son propre lit On ne trouve sur ces plages lointaines
ni oliviers, ni vignes, ni aucun des arbres qui croissent dans les
pays chauds: l'humiditë de la terre fait que les moissons y crois-
sent proraptement et en abondance, mais celle de l'air empêche
qu'elles n'y mûrissent. Cette contrée produit de l'or, de l'argent
et des métaux, qui sont le prix de sa conquête: la mer fournit
aussi des perles, mais qui sont un peu ternes et livides, faute, dit-
on, de savoir les détacher vives des rochers, comme cela se fait
dans la Mer-Rouge, tandis qu'ici on les recueille sur les rivages (i) ».
Voilà à quoi se réduisaient les notions des anciens sur la géogra-
phie des iles Britanniques, dont nous avons aujourd'hui une con-
naissance parfaite, fondée sur les relations d'un grand nombre de
géographes et de voyageurs.
Eiymoiogie Lcs Celtcs OU Ics Gauloîs, comme nous le verrons ensuite,
aéBreugne, out pcuplé Ics ilcs britanniques j et c'est de leur langue que dëri-
e« dAugîe l'erré, vent Ics dcux mots d'Albion et de Bretagne. Le premier vient du
mot Alpj qui signifie pays montueux, et le second est la même
chose que beact'in, qui signifie ile peinte de diverses couleurs:
dënominalion qui lui est venue, ou de l'aspect que prësente le
pays, ou de l'usage où ëtaient la plupart de ses habitans de se
barbouiller le corps d'une couleur bleue, ou enfin de leurs vête-
mens bigarrés (2). Quelques-uns font aussi dériver du Celtique le
mot Angleterre, qui, selon eux, signifie pays plat '^ mais il y a plus
d'apparence de véritë dans l'opinion de ceux qui dëduisent ce nom
(1) Tacite, vita dl Giulio Agricola traduite par B. Davanzati.
(3) Macpherson , Discours sur les Calédoniens mis en tête des poé-
sies dOssian j et traduit par l'abLé Gesarotti.
DES Iles Britanniques. 17
du mot Anglen, qui est le nom d'une province de Dannemarck ,
d'où sont sortis la plupart des aventuriers saxons, qui sont venus
s'établir en Angleterre.
L'Angleterre avec la principauté de Galles est maintenant di- ^"J/"'
vise'e en cinquante-deux corate's. Dans celui de Middlesex se trouve ^^ps^'j^re.
T- . Londres,
Londres, capitale de tout le royaume, et l'une des villes les plus
considérables du monde par sa vaste étendue, par l'immensité de
son commerce et de ses richesses, et par sa nombreuse population
qu'on évalue à i, 160,000 habitans. Ainsi que l'ancienne Rome , elle
est le centre d'un ëtat puissant et d'un grand commerce, la pro-
tectrice des arts, et l'objet de l'admiration de l'Europe. Devenue
comme le marché général de la nation, une foule de personnes y
affluent chaque jour en voiture, ou par un nombre infini de bar-
ques qui couvrent la Tamise. Au moyen de ce fleuve, Londres,
qui est à environ vingt lieues de la mer, jouit de tous les avantages
de la navigation, sans avoir à craindre une surprise de la part d'une
flotte ennemie, ni les dëgals des marées. Cette ville s'étend le long
des bords du fleuve, embrasse un vaste espace d'orient en occident,
forme une espèce d'amphitéâtre vers le nord, et, à vingt milles à la
ronde, est entourée de palais magnifiques, de bourgs opulens, et
des maisons de plaisance des nobles et des négocians qui viennent
de toutes parts pour y respirer un air plus pur (i). «Ce matin,
dit le voyageur français (2), nous sommes partis de très-bonne
heure pour la ville ( c'est le nom par excellence donné à Londres
dans toute l'Angleterre), et nous sommes arrivés vers le midi à la
barrière de Hyde-Park-Gorner. Cette entrée promet beaucoup, mais
à mesure que nous avancions, les rues me parurent devenir tou-
jours plus étroites, plus sales et plus enfumées. Tout l'extérieur
est de la même couleur, c'est-à-dire d'un gris de fer noirâtre • mais
à travers les portes et les fenêtres des boutiques, on n'aperçoit que
des objets qui charment la vue par leur propreté et leur beauté
ainsi que par l'éclat et la variété de leurs couleurs. De chaque côté
des rues il y a des marche-pieds, où l'on n'a point à craindre la
rencontre des voitures, qui se suivent au milieu en tenant chacune
sa droite. Enfin, au sortir d'une vilaine rue, nous nous sommes
(i) Géograph. de Malte-Brun et Mentelle , Tom. III. pag. i45.
(2) Voyage d'un Français en Angleterre , Tom. I. pag. 26 et suiy.
Europe- Vol, VI, 3
iB Description cÉocRApHiQtJE
trouves sans y penser au pied d'un grand édifice, que je recon-
nus être Saint-Paul Je me suis mis à étudier la carte topo-
graphique de cette ville, que je connais déjà assez bien pour pou-
voir la parcourir sans me tromper, à l'aide de deux grandes rues,
qui sont Riccadilly, Strand-Oxford-Street et Holborn , lesquelles se
réunissent à Saint-Paul, d'oii, comme d'un centre commun, elles
se séparent encore pour former deux autres grandes rues, qui se di-
rigent vers l'est et l'ouest, et se nomment Goruhill et Bischopsgate-
Street. Ces deux rues sont comme les artères de ce grand corps ,
et toutes les autres sont comme autant de veines qui en dérivent.
Il est plus aisé de se reconnaître à Londres qu'à Paris, où l'on
n'a pas un point de réunion aussi marqué, .excepté cependant la
Seine par qui cette dernière viile est partagée plus également, que
Londres ne l'est par le Tamise. L'autre côté de ce fleuve n'est
qu'un grand faubourg, tandis que des deux côtés de la Seine on
a la moitié de la ville Londres est un géant, dont on ne
peut aspirer qu'à baiser les pieds (i) ».
Edifices A l'article de l'architecture nous donnerons une description des
el jardins ..,-,. ^ *■
de Londres, principaux édifices de Londres. Nous nous bornerons à dire main-
tenant, qu'outre la cathédrale de Saint Paul et l'église collégiale d(^
Westminster, on y compte encore cent-deux églises paroissiales,
soixante-neuf oratoires consacrés au culte dominant , vingt-une cha-
pelles de Protestans français, onze à l'usage des Allemands, des
Hollandais et des Danois, vingt-six assemblées d'Indépendans , trente-
quatre de Presbytériens, vingt d'Anabaptistes, dix-neuf chapelles
catholiques pour les ambassadeurs, et trois synagogues: d'où l'on
voit qu'il n'y a pas moins de trois cent-cinq édifices destinés au
culte dans l'intérieur de la ville, sans compter vingt-une églises
paroissiales extra muros.On compte en outre, tant dans la ville qu'au
dehors, cent maisons de charité, environ vingt hospices, trois col-
lèges et dix prisons. Mais ce qui étonne et charme en même tems
la vue dans cette ville immense, ce sont ses grandes places, au milieu
desquelles est un espace planté d'arbres , avec des plate-formes bien
(i) La ville de Londres, dit le comte Rezzonico ^ est à environ 60
milles de la mer , avec laquelle elle communique par le moyen de la
Tamise , rivière large et profonde , qui coule avec majesté à travers cette
ville immense , et sur laquelle remontent d^innomhrables vaisseaux qui
transportent jusques dans son sein les richesses de toute la terre.
DES Iles Britanniques. 19
fournies de gazon, et des sentiers sables. Ces espèces de jardins
sont entoures d'une grille, qui les met à l'abri des dégâts que pour-
rait y faire la canaille, sans en intercepter la vue: les liabitans des
environs payent un tant pour leur manutention, et chacun d'eux
eu a la clef. Un de ces jardins, appelé Lincolns-Jim-Fields, dit le
voyageur français, m'a paru être au moins de cinq ou six arpens, et
d'une étendue égale à la base de la plus grande des pyramides de
l'Egypte: les maisons d'alentour sont d'une architecture fort simple,
et de couleur grise (i). Le comte Ferri de S.* Constant observe,
qu'à l'exception de S.* Paul, du Monument, et de quelques ponts
de Londres, les édifices publics n'ont rien de bien remarquable 5
qu'hormis quelques palais tous les autres sont de mauvais goût,
et les maisons des particuliers d'une triste uniformité j que, dans
la nouvelle ville, les rues sont larges et droites et avec des marche-
pieds, mais que dans l'ancienne ville elles sont laides et étroites;
qu'en général les boutiques sont fort belles 5 que la ville est bien pour-
vue d'eau ; que les ponts sont masqués de manière à n'offrir qu'une
perspective difficile à voir; que les hospices des invalides sont ma-
gnifiques, et surtout celui de Greenwich; que le parc de Kinsing-
lon , remarquable surtout par ses belles allées de gazon, est, au
printems , le rendez-vous de la plus brillante compagnie qu'on puisse
voir dans aucune autre ville du monde; que le silence et la mé-
lancolie régnent dans ces lieux de réunion, comme au Wauxhall et
à Renelagh, dont on n'a jamais pu égaler la magnificence sur le
continent, et dont les ornemens ont résisté aux changemens du
goût et à l'empire de la mode (2}. La planche n.'^ % offre la vue
de la ville de Londres (3).
Le comté de Norlhumberland a pris son nom de sa position Comu
au nord de l'Humber. Newcastle , qui en est la capitale, est bâtie ^ww
sur les bords de la Tyne, appelée autrefois Tinna, qui peut être
remontée par des bâtimens de trois à quatre cents tonneaux. Cette
ville, avec une population de 40,000 habitans, a des maisons pro-
pres et bien ornées; et son nom, dit le voyageur français, est iden-
(i) Voyage d'un Franc, en Angleterre, Tom. I. pag. 27.
(2) Ferri de iS".' C. Londre et les Anglais, Tom. I.
(3) Cette vue de Londres, qui est prise du pont de Blackfriars^ est
copiée de l'ouvrage: The Thames a PicUiresque Dellneation etc.
de Northnm-
herland
et Neweastle.
20 Description géogbaphique
lifîé avec le charbon fossile, dont son territoire renferme des cou-
ches immenses, et qui y est l'objet d'un grand commerce. «J'ac-
ceptai avec plaisir, ajoute-t-il, la proposition qui me fut faite de
descendre dans une mine de charbon fossile: opération qui ne laisse
pas d'être un peu effrayante. La corde qui sert à tirer le charbon
de la raine est repliée à l'un de ses bouts, de manière à former
une boucle, dans laquelle on passe une jambe. Après qu'on s'est
place ainsi comme à cheval sur cette corde, qu'on tient en outre
fortement des deux mains, on est lancé hors de la plate-forme au-
dessus d'un abîme , dont l'obscurité dérobe la profondeur. Un mineur
avait passé la jambe à côté de moi, et nous commençâmes à de-
scendre. Bientôt l'entrée de ce grand puits ne me parut plus que
comme un point lumineux 5 je fermai les yeux dans la crainte que
la tête ne me tournât, et nous ne tardâmes point à toucher le fond,
qui est à 378 pieds de profondeur. Il descendit deux autres per-
sonnes après nous. Après que nous eûmes endossé par dessus nos
habits un vêtement de grosse laine, nous nous avançâmes, en te-
nant une chandelle à la main, par une longue rue, qui avait le
roc pour plancher et pour plafond , et de chaque côte un mur noir
et luisant. Deux bandes de fer, assurées dans le pavé de celte rue,
recevaient les roues des chars employés au transport du charbon.
Ces chars occupent cinquante à soixante chevaux, qui sont gardés
dans une grande écurie, et abreuvés par un filet d'eau qui coule
près de là: leur poil est fin, doux et luisant comme celui d'une
taupe. Quoiqu'ils vivent presque toujours dans ce souterrain, on
ne laisse pas de les en tirer quelquefois et avec beaucoup de fa-
cilité, en les enveloppant dans un grand sac. Les chars portent cha-
cun huit grands paniers de charbon, qui sont conduits l'un après
l'autre à la rue principale sur d'autres petits chars traînés par des
enfans dans des rues transversales, qui coupent la principale à an-
gle droit: ces rues secondaires n'ont guères que la hauteur de la
couche de charbon, c'est-à-dire quatre pieds et deux pouces: ce qui
fait qu'on ne peut les parcourir que le dos courbé j mais la grande a
environ dix-huit pouces de plus taillés dans le roc pour le passage
des chevaux. Ces rues ont vingt-quatre pieds de largeur, et sont
à trente-six les unes des autres. D'autres rues parallèles à la grande
traversent les premières; et comme elles ont la même largeur et le
même intervalle, il s'ensuit que toute la mine est partagée en mas-
DES Iles Britanniques. 21
ses, qui ont trente-six pieds sur toutes faces. Il se dégage conti-
nuellement du charbon une quantité de gaz hydrogène, avec une
espèce de sifflement très -sensible, et il importe essentiellemeat que
ce gaz soit emporté au dehors par un courant d'air extérieur. Pour
e'tablir ce courant, on divise du haut en bas l'ouverture de la raine
ou le puits par une cloison en planches : ce qui forme deux is-
sues, par l'une desquelles l'air sort en même tems qu'il entre par
l'autre. Cette cloison se prolonge dans les rues, jusqu'à ce qu'elle en
rencontre une autre qui revienne au pied de l'ouverture: car alors
la circulation s'établit d'une rue à l'autre, sans retourner par la
même. Lorsqu'un autre puits est ouvert au fond de la mine, alors
le courant d'air descend par l'une de ces ouvertures et remonte
par l'autre. Il faut néanmoins beaucoup d'art pour établir cette cir-
culation d'air dans toutes les rues sans en oublier une seule, car
quelques-unes de ces mines sont plus étendues que celles de Phi-
ladelphie, et la moindre erreur à cet égard peut produire quelque-
fois une imflammation de gaz idrogène, et causer par conséquent
les plus graves accidens. Les rues sont tracées au moyen de la
boussole,' et mesurées avec une telle exactitude, qu'une nouvelle ou-
verture commencée à la surface de la terre, va aboutir précisément
à un point déterminé de telle rue ou de telle galerie, et à plu-
sieurs centaines de pieds au dessous de cette ouverture. La mine
ainsi percée dans toutes ses parties , il ne faut pas croire pour cela
que les masses ou piliers de trente-six pieds carrés restent abandon-
nés. En commençant par l'extrémité la plus éloignée de l'ouverture,
on sape ces piliers les uns après les autres 5 et ce n'est qu'a près qu'il
a été laissé un espace de 200 à 3oo pieds sans soutien, que la voûte
commence à gémir horriblement et à s'affaisser peu à peu, jusqu'à
ce qu'elle touche au pavé. Pendant ce tems, les ouvriers ne cessent
point de saper sans inquiétude les piliers qui restent, et les terres
continuent à s'affaisser, ensorte que ce dernier travail étant porté
jusqu'au pied de l'ouverture, il ne reste plus de charbon dans la
mine, et l'espace même qu'elle occupait a disparu ». Continuant son
récit le voyageur nous apprend, que les lits de charbon sont gé-
néralement un peu inclinés; que l'excavation se fait en remontant,
ensorte que les rues ou galeries vont en descendant vers les puits:
ce qui donne de la facilité pour le transport du charbon et pour
l'enlèvement des eaux, qui se fait avec une pompe à vapeur; qu'en
et York,
2^3.- Description géographique
creusant les puits les mineurs connaissent quand ils approchent du
charbon; qu'après l'ardoise noirâtre vient un lit de pierre composé
de sable blanc, qui recouvre celui du charbon, au dessous duquel se
trouve un autre lit de pierre blanche; que la consommation de charbon
qui se fait à Londres est augmentée d'un quart depuis quelques an-
nées; que l'impôt sur le charbon dans cette seule ville produit à
l'état un revenu d'environ 600,000 livres sterlings; que 666 bâti-
mens sont employés à ce seul commerce entre Newcastle et Lon-
dres; que les roues des chars qui transportent le charbon de la
mine au fleuve sont en fer, et roulent sur deux bandes aussi en
fer disposées sur deux lignes parallèles; que ces ^chemins de fer
s'appellent en anglais rajlwaisj enfin qu'un char chargé peut être
traîné aisément par un seul cheval (i).
S^::tZiTL\ ^'^ ''^''^^^ ^^ Cumberland renferme aussi plusieurs mines de
roZ ' ^^^"^°^ "^^ ^^ cuivre; mais celles de plomb sont les plus nombreuses
et les plus abondantes. Sa capitale, appelée maintenant Carlisie, et
anciennement Lugwallum^ ne présente rien de remarquable, et le
voyageur français observe qu'on n'en peut dire ni bien ni mal. Il
en est de même des deux comtés de Westmorland et de Durham
ainsi que de leurs capitales qui sont, l'une Kendale sur le Kent
et l'autre Durham sur la Were. Le comté d'York, plus remarqua-
ble que le précédent, abonde en bétail, en beaux chevaux en
poisson et en gibier, et l'on y trouve le port de Hull qui est
comoïe l'entrepôt de ses marchandises; sa capitale, qui porte le même
nom, et s'appelait autrefois Eboracum^ est très-ancienne, et elle était
très-célèbre du tems des Romains. Elle a une forteresse qui a été
bâtie par Guillaume le conquérant; mais sa grosse tour, construite
sur une éminence , est encore plus ancienne. Sa cathédrale, qui porte
le nom de Minster, est une des plus fameuses de l'Angleterre c'est
même le plus bel édifice gothique qui y existe, et nous nous réser-
vons d'en parler à l'article de l'architecture. Le voyageur français
rapporte que , sur toutes les portes des villes et des bourgs de ce
comté, ou lit cette épigraphe: (2) tous les gens vagabonds et sans
domicile j menant une vie oisive et déréglée y (jui seront trouvés ici
(i) Voyage d'un Franc, en Angleterre, Tom. II. pag. 77 et suiv.
Mines de Charbon.
(2) Voy. d'un Franc. Tom II. pag. g5.
DES Iles Britanniques. 23
^seront poursîvis avec toute la rigueur des lois. Les deux villes de
Leeds, el d'Hallifax autrefois OZ/ca/zar, appartiennent au comté d'York.
Le comté de Lancastre est d'une étendue assez considérable, et
fait un riche commerce. Sa capitale, qui porte le même nom, est
une petite mais jolie ville sur le Low, et la plupart de ses maisons
et de ses ponts sont bâtis d'une belle pierre jaune veinée comme
le marbre. On y voit un vieux château qui sert de prison, et oii
la cour civile et criminelle lient ses séances: l'huroanilé avec la-
quelle sont traités les prisonniers est le fruit de la bienfesance ac-
tive de M.^ Howard, auquel nous rendrons ailleurs le tribut de
louanges qu'il mérite. Manchester, située sur les deux rivières d'Irk
et d'irwelle, est une ville belle, riche et peuplée, où se trouvent
un collège, une bibliothèque, une grande place, une école de cha-
rité, un hôpital, et une belle collégiale. Il y a de l'élégance et
môme de la noblesse dans la construction de ses édifices, et l'opu-
lence se montre avec le luxe dans les maisons des particuliers,
dont les richesses ont leur source dans les manufactures, et surtout
dans la fabrication des velours de coton connus sous le nom de
velours de Manchester. Liverpool est une ville belle et peuplée (i),
où l'on voit plusieurs édifices publics d'une bonne architecture. Ses
habitans armèrent en i^SS et 1784 des corsaires, dont les riches
et nombreuses prises firent le commencement de sa prospérité. Elle
envoya ensuite un grand nombre de vaisseaux à la traite des nègres
s'ur les côtes de Guinée et d'Angola, d'où ils fesaient voile avec
leur chargement pour les colonies anglaises. Aujourd'hui cette ville
est très-fréquentée par les Américains, qui ont, dit le voyageur fran-
çais, plus de deux cents bâtimens dans son port. Les magasins y
sont d'une hauteur prodigieuse, et ont jusqu'à onze étages; on as-
sure qu'il y en a même de treize, qui sont souvent soutenus par
des pilastres en fer (aj.
Le comté de Chester offre beaucoup de plaines, où paissent
les vaches qui font le fromage si connu sous le nom de Chester,
Lanca/tre.
Chester ,
Derby,
lYoUingham
et Lincoln,
(1) On fait monter la population de Manchester à plus de 55,ooo
habitans , et celle de Liverpool à 80^000. Geograph. de Malte-Brun. Tom.
III. pag. i58. Voy. d'un Franc, Tom. I. pag. 32g.
(2) Les deux chap. concernant Manchester et Liverpool , dans l'ouvrage
de M.r Dupin , méritent d'être lus. For. Corn. liv. V.
^4 Description géographique
et l'on vante la salubrité de son climat. Sa capitale, qui porte le
même nom, et que les anciens appelaient Dem^ a un air antique,
mais, dit encore le voyageur français, d'une antiquité plus barbare
que classique. Les rues y sont dans les maisons, et non les mai-
sons dans les rues: car le rez-de-chaussée forme un enfoncement
et ressemble à une espèce de corridor ou de galerie sombre et tor-
tueuse, avec des inégalités de deux ou trois degrés qu'on n'aper-
çoit pas, et oîj. l'on court risque de se casser le cou à chaque
instant. L'usage, de cette singulière architecture remonte, dit-on , à
l'époque où les Gallois fesaient de fréquentes excursions sur le terri-
toire de Ghester dont ils étaient voisins, et alors les habitans se
défendaient dans leurs galeries, qui s'élèvent à quelques pieds au des-
sus du sol. Ghester a en outre pour enceinte un rempart fort épais ,
qui forme une promenade publique, d'où la vue plane en même
lenis sur la ville et sur la campagne. Les maisons modernes n^ont
point de galetie intérieure, et ressemblent à celles du reste de l'An-
gleterre, auxquelles elles ne le cèdent pas non plus en propreté ni
en commodité. Le pays environnant est un jardin continu (i). ïl y
a dans ce comté une autre ville qui est Nantwick, située sur la
Veawer, rivière qui la divise en deux parties: cette ville a plusieurs
forges, où l'on travaille continuellement à des ouvrages en fer. Le
climat du comté de Derby est froid et humide, et par conséquent
d'un aspect moins gai et moins agréable; ses montagnes de l'ouest
fournissent du plomb, du marbre, de l'albâtre, du fer et du char-
bon : on y trouve aussi en abondance de cette espèce de terre,
connue sous le nom de terre pesante, en ce qu'elle semble tenir
le milieu entre la terre et les métaux. Derby, qui est la capitale de
ce comté, est une ville riche, marchande, peuplée et bien bâtie;
ses fabriques, et surtout celles de porcelaine, ne le cèdent à aucune
autre de l'Angleterre. Le comté de Nottingham jouit d'un climat
plus tempéré, et son sol est un des plus fertiles et des plus agréa-
bles de la Grande-Bretagne. Nottingham, qui en est la capitale, est
une fort belle ville située sur le penchant d'un rocher; elle domine la
Frent, qui coule au midi, et sur le bord de laquelle on trouve
Newark, qui est la seconde ville de ce comté. Lincoln, appelée
par les anciens Lînditm-Colonia , et capitale du comté de ce nom^
(0 ^^J,« ^^'"'^ Franc, Tom. I. pag. SaS.
DES Iles Britanniques. 2B
est bien déchue de ce qu'elle était anciennement, a cause de son
voisinage de plusieurs grandes villes plus avantageusement situées
qu'elle pour le commerce.
Le comte de Shrop offre, entre autres productions, une grande ^^'-"P'
quannte de charbon, qui a cela de particulier, qu'étant mis en ^^'-cestcr,
poudra, et après avoir bouilli dans leau, il en sort une matière Ji^rcfoni.
bitumineuse, à laquelle l'evaporation donne la consistance de la
poix, et dont on se sert particulièrement pour le calfatage des vais-
seaux. Schrewsbory, capitale du comte, est le principal magasin des
draps qui se fabriquent dans le comté de Montgomery. Stafford ,
capitale du comté de ce nom, a aussi de bonnes manufactures
de draps; et Litcfield, autre ville du même comté, renferme une
belle cathédrale de style gothique, qui pourtant est moins grande
que celle d'York. Les peintures de ses vitraux, dit le voyageur
français, sont bien supérieures à tout ce que nous avons vu pour
l'éclat des couleurs, et la composition du dessin. Ces fenêtres ap-
partenaient à une église de Flandre, d'oii elles ont été transportées
il y a deux cents ans. La cathédrale môme, commencée en 657,
ne fut achevée que dans le XII.^ ou le XIIL^ siècle (i). Leicester',
anciennement Ratae, qui a donné son nom au comté dont elle est
capitale, souffrit beaucoup dans les guerres civiles du XVIL^ siècle ,
et fut prise d'assaut par Charles L" : ce qui fait qu'on n'y trouve
rien de bien remarquable, pas plus que dans le petit comté de
Rutland, et dans la ville d'Oakam qui en est le chef-lieu. Le comté
d'Hereford est au contraire renommé pour la salubrité de son cli-
mat, et pour l'abondance de ses productions en grains, en laine et
en cidre. On est dans l'usage de dire en Angleterre, pain de Lei-
cester, hierre de Wahhley , cidre dHereford. C'est dans ce comté
que se trouve la fameuse colline ambulante appelée Marslez-hîll
parce qu'en 1574 un tremblemeat de terre détacha vingt-six arpens
de terrain, qui changèrent de place pendant trois jours consécu-
tifs (2). La compagnie des Indes a institué dans la ville d'Hereford,
appelée par les anciens Areconium et capitale de ce comté, un col-
lège magnifique pour les jeunes gens destinés à son service.
(1) Voy. d'un Franc. Tom. II. pag. 122.
(2) Malte-Brun. Géogroph. Tom. III. pag. i65.
Europe. Vol. VI. f
^6 Description géographique
frat"!ch; Worcester, capitale du comte du même nom, a un beau pont,
^Hull^ÙItt: ""^ cathédrale, neuf paroisses, sept hôpitaux et trois écoles lati-
^'a%7lstr/ "^^' ^^"^ ^^^^^ ^^^ encore moins célèbre que celle de Warwich,
chef-lieu de ce comte, ainsi appelée pour avoir donne' le jour à
l'immortel Shakespeare, et parce qu'elle renferme un château vrai-
ment remarquable. Le chemin qui y conduit , selon le voyageur
français, attire encore plus particulièrement l'attention: c'est une es-
pèce de fossé de i5 ou 20 pieds taillé à pic dans le roc, qui s'élève
de chaque côté comme un mur. On arrive bientôt au pied d'une an-
cienne muraille couverte de lierre et flanquée de tours à chacune
de ses extrémités, et l'on entre dans le château par un grand vesti-
bule voûté qui aboutit aune grande cour, d'un aspect majestueux .
A gauche on voit une longue file d'édifices gothiques bas et irrégu-
liers, et en face un terre-plein en forme d'escarpe ombragé d'ar-
bres, et couronné d'une crête de murs, de tours et d'anciennes
fortifications, qui semblent avoir été placés là par la main da
peintre pour l'effet : au milieu est une ouverture ou espèce de
voûte, à travers laquelle la vue s'échappe au loin dans la campagne.
Au côté droit de la cour on trouve une grosse tour avec un mur
chargé de lierre, et deux ou trois énormes sapins, qui étendent
de grosses branches d'une couleur noirâtre, et dont le sommet est
sans feuilles. L'espace renfermé dans ce carré d'un air sombre et
antique, est tapissé de gazon d'un beau vert, et peut avoir envi-
ron deux arpens d'étendue. De là on entre dans une grande salle de
60 pieds de long sur 35 de large, aux murs de laquelle sont sus-
pendus une quantité d'armures antiques , de lances, d'épées et d'os
de cerf (i). Bermingham, qui est la seconde ville de ce comté, a
une population considérable, dont elle est particulièrement redeva-
ble à ses fabriques d'acier. Viennent ensuite les comtés, de Nor-
ihampton, qui a pour chef-lieu une ville du même nom, et dont
le territoire est un des plus salubres et des plus fertiles du royau-
me ; d'Hungtington , qui a donné son nom à sa ville principale où
est né Cromwel; de Monmouth, qui a une ville et une vallée du
même nom .-(celte vallée qui a environ 20 milles de longueur et
autant de largeur, est cultivée comme un jardin} 5 et enfin de Gio-
cester, dont la capitale, qui porte le même nom , s'appelait ancien-
nement Claudia castra.
(0 ^•^JK- d'un Franc. Tom. IL pag. i35.
DES Iles Brit anniql'es. 27
Nous voici à Oxford, capitale du comté du même nom, où Oxfori.
se trouve la plus grande université d'Angleterre, et qui se fait en-
core particulièretnent remarquer par la magnificence de ses édifices
publics. « Sôs rues, dit 'le voyageur français, m'ont cependant paru
silencieuses et désertes, et je n'y ai rencontré que quelques étudians
qui se promenaient d'un air triste ( je crois que c'était le tems des
vacances), en. robe noire et portant un bonnet de taffetas noir,
avec des franges qui indiquaient leurs degrés » . Quelques historiens
prétendent qu'Alfred ne fut que le restaurateur de cette université;
il la fit réparer en 872, la dota de revenus, lui accorda des pri-
vilèges et des immunités, et ordonna par une loi expresse à tous
ceux qui possédaient deux hides de terre (i) d'y envoyer leurs en>
fans (2). Supprimée par Guillaume le Conquérant, elle ne tarda
pas à se relever: sous le règne de Henri ÎII, au Xlîl.® siècle , on
y comptait trente mille étudians, et ce nombre était encore de
quinze mille après les guerres civiles: à présent il est réduit à deux
ou trois mille, répandus dans les vingt-cinq collèges que renferme cette
ville. La principale bibliothèque est appelée Bodlejan , du nom d'un ^'^-'°thèqas
de ses londateurs, qui employa quinze ans, c'est-à-dire de 1597
à 161 2, à recueillir par toute l'Europe un grand nombre de livres
précieux; ii ne fut pourtant pas le premier à travailler à cette col-
lection, car dès l'an il^l\o, Humphrey, duc de Glocester, s'en était
occupé en jetant les fondemens de l'édifice. Ce bâtiment, qui a la
forme d'un H. est regardé comme un chef-d'œuvre d'architecture
gothique, et renferme, dit-on, plus de livres qu'aucune autre bi-
bliothèque de l'Europe, excepté celle du Vatican. On y trouve une
autre bibliothèque des plus modernes, appelée Radcliffës^ du nom
de son fondateur, laquelle est aussi un chef-d'œuvre d'architecture
grecque, comme l'autre l'est d'architecture gothique. C'est une es-
pèce de rotonde, de quatre-vingts pieds de diamètre à l'intérieur, sur
à peu près autant de hauteur, et décorée intérieurement de colon-
nes corinthiennes. Cet édifice, dont la construction offre tout ce
(1) Deux Hfdes de terre forment environ quatre arpens.
(2) Hume Hist. d Angleterre , chap. n. Alfred. Gambden dit que
la sage antiquité consacra Oxford aux muses dès les premiers siècles 5
mais quelques-uns ont observé qu'il serait ridicule de supposer que les
sauvages Bretons sussent ce que c'était que les muses, avant que César oU
Agricôla le leur eussent appris.
^S Description géographique
que l'on peut imaginer de magnifique, a coûte' 4o,ooo livres sfer-
ling, et a été achevé en 1749; son fondateur, qui était médecin,
a voulu le doter, et y a établi un hôpital, auquel il a affeclé un
fond pour faire voyager les jeunes médecins à l'étranger (i).
Autres comtés. La brièvclé , dont nous nous sommes fait un devoir dans cette
description géographique, ne nous permet de faire qu'une simple
mention des comtés, de Buckingam et de Bedford , dont les capitales
portent les mêmes nomsj de Norfolk, qui est la contrée la mieux
cultivée de l'Angleterre, et où se trouvent les villes de Norwich et
de Yarmouth; de Suffolk, qui a pour capitale Ipswichj de Gara-
bridge, dont la capitale bâtie sur la Gam, rivière dont elle a pris
son nom, a une célèbre université; de Hartford; d'Essex avec les
villes de Colchester, de Ghelrasford et de Harwich; de Kent avec
Cantorbery, appelée anciennement Duro^ernum, dont l'archevêque
est prince, premier pair du royaume et aumônier des rois qui sont
couronnés par lui, avec Douvres, port de mer en face de Galais ,
ou abordent ordinairement ceux qui passent de France en Angle-
terre, et avec Greenwich, ville recommandabîe pour l'hôpital qui y
a été fondé par Guillaume IIJ pour les invalides de la marine;
de Sussex, qui comprend Ghichester, et Arundell si renommée par-
mi les savans pour les marbres que le comte d'Arundell y a fait
transporter de Paros, et qui indiquent les époques des règnes de-
puis Gécrops fondateur d'Athènes, jusqu'à TArchonte Diognète, c'est-
à-dire durant un espace de i3i8 ans. Suivent les comtés de Surrey
avec Guilford; de Haut ou Southampton avec Winchester, qui est le
Fenta Beîgarum des anciens, et avec Portsmoulh, qui est située
sur une péninsule fortifiée, et a un port commode et un grand
arsenal; de Berks ou Barks avec Windsor fameuse par son château,
qui est la maison de plaisance des rois d'Angleterre; et de Wilts
avec Malmesbury et Salisbury qui en est la capitale. « Ayant en-
tendu parler plusieurs fois avantageusement de cette ville, dit Ba-
retti, je voulus la parcourir à pied d'un bout à l'autre, et j'ob-
servai ainsi en courant, son marché qui est fort beau et bien ap-
provisionné; je fus enchanté des canaux d'eau courante qui rasent
le devant des maisons de ses rues principales, et j'admirai sa ca-
thédrale qui est très-grande, d'une forme singulière et d'une cons-
(0 '^oy. d'un Franc. Tom. II. pag. 146 et suiy.
l
DES Iles Britanniques. 29
truction des plus gothiques (i)». C'est dans le territoire de Saîis-
bitry qu'on trouve l'édifice appelé Stone-hènge^ dont nous parlerons
en son lieu. ^ ^ ^.^^^^^^
Le comté de Sommerset a pour capitale Bristol, qui passe pour ao Som'Lrset
la seconde ville d'Angleterre sous le rapport du commerce, des ri-
chesses et de la population. On y trouve aussi Bath, appelée an-
ciennement Jcjuae solis, et qui a pris son nom actuel des bains
chauds , qui y attirent au printems surtout et en automne une quan-
tité d'étrangers (2). Ses rues sont toutes belles et neuves, et le
voyageur français assure qu'elle paraît avoir été faite au moule. Le
comté de Dorset a aussi une belle capitale qui est Dorchester, ville
très-ancienne, où il semble, d'après quelques médailles, que les
Romains tenaient quelques légions campées. Excester est la capitale
du comté de Devon; mais Plymouth lui est supérieure par son port,
qui, après celui de Portsmouth, est le meilleur de l'Angleterre.
La nature a placé à l'entrée du port de Plymouth une petite ^ P^on^^^^^
ile, dite de S.* Nicolas. « Après en avoir visité les fortifications, dit
Baretti (3), ce qui fut fait en moins d'une demi-heure, ce lieu
étant moins une ile qu'un écueil, on tourna de nouveau la proue
vers la terre ferme, c'est-à-dire vers la citadelle, qui est vraiment
très-forte et garnie de batteries en bon ordre Ce fut Char-
les II qui fit bâtir cette citadelle ; pour tenir en respect les habi-
tans de Plymouth, qui, dans les guerres civiles, s'étaient révoltés
contre son malheureux père , et jetés dans le parti de Cromwel. Il
y a quelques années qu'on a ajouté à ces fortifications de nou-
veaux ouvrages du côté de la mer, pour la défense du port et de
l'arsenal 5 ensorte que si celte citadelle incommode d'un côté les
habitans, de l'autre elle les rassure contre toute entreprise de dé-
(1) Baretti. Leùt. Fam. Lett. II.
(2) Le comte Rezzonico nous a donné une bonne description de Bath ,
et ses bains ont été illustrés par Franck dans son voyage médical en An-
gleterre , par Lucas , Gharlton , Falconer et surtout par Gibbes , qui a dé-
montré que la température de l'eau s'y élève quelquefois de go à 114 de-
grés , et qu'elle contient beaucoup de vertus médicales en diverses propor-
tions. Note du docteur Mocchetti au 'voyage en Angleterre de Rezzonico.
(3) Ayant comparé la description de Plymouth faite par Baretti avec
celle du voyageur français , nous avons préféré la première , comme réu-
nissant à Vexactitude plus de vivacité dans le style.
3o Description géographique
barquement. M'ëtanl rembarque après diner avec le même ingénieur,'
nous nous dirigeâmes vers une colline appelée Mont Edgecumbe,
qui, du côté de la mer, présente une forme arrondie, et qu'on
devrait par conséquent nommer promontoire. C'est la propriété de
lord Edgecumbe, qui a, à mi-côte, une maison de peu d'appa-
rence, avec un jardin médiocre et un parc, où les daims ne sont
pas en grand nombre. Nous fîmes le tour de ce promontoire par un
sentier assez large, de chaque côté duquel on a une des plus bel-
les perspectives qu'il y ait au monde: car à droite on a la vue de
la mer, et d'un phare qui est à dix ou douze milles de la terre
ferme, et s'élève sur un roc appelé Eddy-Stone; et à gauche les
regards planent sur un vaste espace qui renferme le port de Ply-
mouth avec l'ile de S.^ Nicolas, ainsi que la ville et la citadelle, une
quantité de vaisseaux, dont les uns sont à l'ancre et les autres dans
le môle, un grand nombre de barques grandes et petites, et plus
loin des plaines et des collines: ce qui forme le plus magnifique
tableau qu'on puisse imaginer. Enchanté de la beauté de ce site,
l'amiral qui commandait la fameuse expédition navale de Philippe
II contre la Reine Elisabeth, plein d'une confiance présomptueuse
dans le succès de cette entreprise, demanda au monarque espagnol
la propriété du mont Edgecumbe; mais les vents contraires, et les
navires incendiaires appelés aujourd'hui brûlots par les Français
qui furent inventés alors par l'amiral Drak commandant la flotte an-
glaise, firent échouer cette expédition .... Le phare est construit
sur uri roc absolument nu, contre lequel viennent se briser les va-
gues d'une mer souvent orageuse. Pour prévenir les dégradations que
les flots y pourraient faire, et en assurer encore davantage la soli-
dité, on a fait venir de Rome de cette espèce de sable, qui y est
connue sous le nom de pozzolana, laquelle s'incorpore avec la chaux
et s'attache tellement à la pierre, surtout sous l'eau, qu'elle en
contracte bientôt toute la dureté. Les hommes chargés d'allumer
ce phare, pour éclairer les vaisseaux pendant la nuit, y montent
par une échelle, et il y a au sommet de petits réduits , qui doivent
toujours être remplis de provisions pour ces hommes de garde , qui
sont quelquefois obligés de rester là six mois en hiver, n'y ayant
pas moyen de leur porter des secours pendant tout ce tems (i)».
(i) Baretti, Letù. Fam. Lett, IIL
DES Iles Britanniques. 3i
Le comté de Cornouailles ou Cornwall, où se trouve Laun- <^''«««'
de
ceston qui en est la capitale, et Falmouth qui a un bon port dé- Comouaiiiei.
fendu par deux châteaux, possède des mines d'étain surtout, et
offre une vue singulière. Ayant laissé Falmouth derrière nous, dit
le voyageur français, nous traversâmes uoe contrée, qui est une
espèce de désert hérissé de buissons épineux toujours verts, avec
des fleurs jaunes que broutent quelques chèvres et quelques mou-
tons. Dans le pays fermé, mis en culture, il n'y en a pas un quart
où l'on voie des arbres. Cette étrange nudité ne laisse pas cepen-
dant d'offrir quelque chose de grand dans un horison de collines,
qui fuient et se perdent les unes derrière les autres , en passant par
toutes les nuances du brun, du vert et du céleste (i).
Le pays de Galles était autrefois plus étendu qu'à présent, et dTcSs.
avait pour confins la Saverne et la Dee; mais quand les Saxous
s'emparèrent des plaines, les Gallois ou les anciens Bretons furent
contraints de se retirer dans la partie occidentale. On y trouve à
présent, selon le voyageur français, plus de villages qu'en aucune
autre partie de l'Angleterre. Les maisons y sont d'une blancheur
éblouissante; souvent même la cheminée, le toit et le pavé des
rues le long" des maisons y sont blanchis. L'île d'Anglesey, qui
forme le comté le plus occidental de cette principauté, était célèbre
chez les anciens sous le nom de Mona-, et c'est là surtout que les
Druides célébraient leurs mystères redoutables , comme l'attestent
les monumens qu'on y voit encore: le chef-lieu de cette i!e est
Beaumaris, qui fut embellie par Edouard L^' Viennent ensuite les
comtés de Caernarvon , de Denbigh, de Flint, de Montgomery, de
Cardigan, de Radnor, de Brecknok, de Pembroke , de Carmarthen ,
dont les capitales portent les mêmes noms. Le comté de Mérîonet à
pour ville principale Harlech, et celui de Clamorgan Gardiff. Parmi
les curiosités naturelles qu'on y trouve on cite les fameux puits,
dits de S** Vénéfride, où, au rapport des légendes, se sont opé-
rées des guérisons miraculeuses. L'eau s'y précipite d'un roc à gros
bouillons, et va se jeter dans un puits ayant la forme d'un poly-
gone soutenu par des colonnes, et surmonté d'une voûle taillée dans
le roc. Au dessus il y a une chapelle presque ruinée, mais d'une
architecture gothique du meilleur goût (2).
( i) P^oy. d'un Franc. Tom. I. pag. 7.
(2) Géograph. de Malte-Brun et Men telle , Tom. III. pag, 248.
^2 Description géographique
^nL'p:i^:f ^es pays dont nous venons de donner la description offreot
un aspect singulier. Dans toute l'Angleterre, les couvées et les an-
ciens châteaux sont pour la plupart dégrades à l'extérieur: ce qui
a fait dire ingénieusement, que deux célèbres architectes, Crom-
wel et Henri FUI y avaient rempli de belles ruines l'intérieur de
la Bretagne, îun en détruisant les habitations des moines, Vautre
en atterrant les tours des seigneurs. On voit quelquefois ces rui-
nes au milieu de campagnes magniEques, et dans des lieux embel-
lis par l'art au défaut de la nature. Rezzonico dit, en parlant du
comte de Kent, que la vue de l'Angleterre lui a beaucoup plu. Des
tapis de verdure entrecoupes de bandes purpurines, de champs di-
versement cultivés, de jardins, de laiteries, de maisons rustiques
et de bosquets, y forment un paysage des plus riches et des plus
animés, et j'étais enchanié surtout de l'air d'aisance qu'offraient les
maisons des agriculteurs, où l'on ne voit rien de cette malpropre-
té, qui n'annonce que trop la misère en d'autres lieux. Tout ici
est propre et riant: les champs sont ombragés de beaux d'arbres,
et entourés de charmilles ou de haies de rosiers et d'aube-pine , et
parsemés d'herbes qui embaument les environs (i).
de ubZye Dans le nombre des ruines dont le pinceau du comte Rezzo-
nico nous a laissé une peinture si animée, nous ne pouvons nous
dispenser de faire mention de celles de l'abbaye de Tiolero. Après
avoir passé la Saverne, il alla à Chepstow, et de là à Piercefields,
où le roc taillé à pic sur la rivière offre de dessus une terrasse des
jardins de M."" Smith, un précipice de 3oo pieds de hauteur. On
donne à ce précipice le nom de Levers' s Leap , qui signifie le saut
de l'amante, peut-être à l'imitation des Grecs, qui avaient à Leu-
cade un roc semblable, d'où se précipita la malheureuse Sapho. « Da
toutes les ruines que j'ai vues dans mes longs voyages, continue le
même auteur, aucunes ne m'ont plu autant que celles de l'abbaye de
Tintern, qui est à six milles de Chepstow et de Piercefields. J'y
allai exprès, quoique le chemin soit très-mauvais et flanqué des
deux côtés d'une taillis épais, qui souvent en dérobe la vue. Les
moines de Cistello, auquel appartient cette abbaye, ont pour règle
de passer leur vie dans la solitude; et en effet, ce n'est qu'après
avoir fait de longs tours dans une vallée silencieuse et inhabitée
(i) Rezzonico, Lett, sulVInghiltQrra. La province de Kenè.
DES Iles Britanniques. 33
qu'on aperçoit les murs de cet ancien temple. Il n'y reste plus rien
du toit: quelques arceaux, des piliers, de hautes et larges fenêtres
partagées par de colonnes gothiques minces portent dans l'âme
un charme austère. L'ceil étonné erre librement au milieu des sou-
tiens chancelans de ces voûtes, qui jadis se courbaient majestueu-
sement sur une forêt de petites colonnes réunies sur d'énormes pi-
liers. Un vert tapis de lierre recouvre les murs, et ses branches
s y suspendent en festons, s'entrelacent dans les rosons en pierre
qui décoraient les fenêtres, et montent jusqu'à la pointe des arcs
en ogive, qui, n'ayant plus de contreforts, menacent à chaque instant
de s'écrouler. Des pièces de sculpture détachées de la voûte gissent
éparses ça et là, ainsi que des chapiteaux gothiques, avec les frag-
mens de la statue d'un guerrier, qu'on dit avoir été un comte de
Pembrocke surnommé Strongbow ou de l'arc fort, avec des pierres
sépulcrales et des urnes renversées et ouvertes. Le tems qui a dé-
truit ce grand édifice, est, selon l'expression des poètes, assis et
triomphant sur son sommet , et la majesté de ses ruines en embellit
même l'horreur. La longueur du temple, d'orient en occident, est
de 23 1 pieds, et sa largeur de i55 du nord au midi. Il a vingt-
quatre piliers et dix-huit fenêtres. On voit môme encore une par-
lie du monastère} mais il est tellement ruiné et encombré de terre,
qu'on le prendrait pour une retraite de bêtes fauves (i) ». Cette
abbaye fut fondée en ii3i.
Le pays, auquel on donne maintenant le nom d'Ecosse, était ^'
1 ancienne Caledonie, que les poésies d Ossian ont rendue si célè-
bre. Les habitans de cette partie de la Grande-Bretagne, furent
c'onnus des Romains sous le nom de Maïats et de Calédoniens. Ils
se trouvaient dans la partie la plus méridionale de l'Ecosse, et dans
l'espace de territoire qui est à l'est, et qu'on appelle maintenant
Terre-Basse, à cause de ses plaines fertiles; tandis que les autres
plus au nord fesaient leur séjour sur la côte à l'ouest, dite la Terre-
Haute, attendu qu'elle est hérissée de montagnes stériles et en-
trecoupée d'un grand nombre de bras de mer. Macpherson a fait
dériver la signification du mot Calédoniens du pays montueux
qu'habitait ce peuple, et qui voulait dire, selon lui. Celtes de la
montagne. Celle étymologie semble plus raisonnable que celle donnée
(i) Rezzonico. Ibld.
Eruope. Fol. VI. K
,cosse
ou Caledonie.
Division
de l'Ecosse.
34 Description géoghaphique
par Bucanan, qui sachant que le pays des Calédoniens était couvert
de noyers , appelés en langue celtique Calden, a cru que de ce nom
la nation, ainsi que sa ville capitale, avait pris son nom. Le lieu où
l'on croit que se trouvait cette ville portait encore du tems de cet
écrivain le nom de Dun calden j ou colline des noyers (i).
Ainsi que l'Angleterre l'Ecosse est divisée en comtés, qui y
sont au nombre de 33 : ceux qui sont au midi du Firth ou Forth
ont pour capitale Edimbourg, qui l'est aussi de tout le royaume;
et les autres, situés au nord de cette rivière, ont pour ville prin-
cipale Aberdeen. Voilà, dit Malte-Brun, comment l'Ecosse était
autrefois divisée par les géographes; mais quelques modernes peu
scrupuleux en matière de géographie l'ont partagée en pays de mon-
tagnes, et en pays de plaines, à cause de la différence que présen-
tent les usages et les mœurs de ses habitans (2).
Edimbourg. Après avoir traversé, dit le voyageur français, plusieurs riviè-
res qu'ont illustrées le poète Calédonien, et le célèbre Walter Scott
le romancier moderne de l'Ecosse, nous arrivâmes à Edimbourg,
dont la population est de quatre-vingt-dix à cent raille habitans.
Cette ville comprend trois parties entièrement distinctes l'une de
l'autre, savoir; la vieille ville et la nouvelle, qui sont jointes par
un pont long et très-élevé, jeté sur un large fossé semblable au lit
d'un grand fleuve desséché; et la troisième, qui est le port, lequel
se trouve à un mille sur le Frith of Forih. Les artisans, les bou-
tiquiers et le bas-peuple habitent la vieille ville, dont les maisons
noirâtres et mal conservées sont disposées eu amphithéâtre, et ont
l'air de tours de huit à dix étages. La nouvelle ville est située au aii-
lieu d'une belle campagne, n'a point de faubourg, et a été pour ainsi
dire formée d'un seul jet, il n'y a pas encore cinquante-ans: le pont
qui joint ces deux villes n'a été achevé qu'en 1769. Outre ce pont
il y a encore un autre moyen de communication, qui est un énorme
boulevard de cents pieds de haut, sur environ deux cents de large
à son sommet, qui a été fait avec la terre enlevée pour la cons-
truction de la nouvelle ville. Le château d'Edimbourg, taillé dans
le roc et très-élevé, s'appelait anciennement Alatum Casîrum ^ et
n'offre rien d'intéressant que sa position, d'où l'on a une vue pit-
(i) Màcpherson , Discours sur les Calédoniens. Gesarotti. Not. sur
le 2x7 V. de la guerre d'Inistone d'Ossian.
(2) Géograph. Tom. IIL pag. 276.
DES Iles Britanniques. 35
toresque et très-étendue. D'un côté les regards plongent dans la
difformité vénérable de l'ancienne ville, et se perdent dans le la-
byriule obscur et tortueux de ses petites rues appelées close ^ qui
ressemblent plutôt à des tranchées ouvertes pour les approches
du château 5 de l'autre on aperçoit un vaste et profond précipice,
et les maisons avec leurs toits en tortue pr(^sentent un front uui-
forrae et impe'netrable, à l'exception des intervalles qui en mar-
quent les divisions. On voit à une certaine distance les montagnes
du comté de Fife , et le Firth of Forth ^ qui est un bras de mer
de six à sept milles de largeur formé par l'embouchure de cette
rivière. Une longue rue en pente conduit de ce château à un autre
appelé HolyrooclHouse , qui est un édifice triste, moitié cloître
et moitié château, où ^les monarques de l'Ecosse fesaient autre-
fois leur demeure. On y entre par une façade flanquée de qua-
tre tours dans une cour, autour de laquelle se trouvent les ap-
parteraens, dans le nombre desquels on remarque celui qu'habita
l'infortunée Marie Stuart, ainsi que le cabinet oii entrèrent les as-
sassins pour tuer Rizio qui soupait avec elle. L'archive est un bel
édifice d'une construction récente j les précautions qui ont été pri-
ses pour le préserver de l'incendie lui ont fait donner le nom d'in-
combustible (i). La chapelle de ce palais actuellement ruinée, la
cathédrale, l'hôpital et le collège fondé par [Jacques IV, sont les
monumens les plus renommés de celte ville. Elle a aussi une célè-
bre université, qui est supérieure à celles de S.» André, de Glascow
et d'Aberdeen que possède encore l'Ecosse. Parmi les autres villes
que nous passons sous silence dans la même contrée, nous devons
cependant faire mention , d'Inverness , capitale d'un comté du môme
nom; d'Hamillon, qui a un aspect riant et un joli château avec un
beau parc appartenant au duc d'Hamilton , premier pair de l'Ecosse,
et de Glascov^, qui est très-marchande et au bord de la Clyde.
L'Irlande est située à l'ouest de l'Angleterre , entre le 7.^ degré i^iaude
55 minutes, et le 12.^ degré 55 minutes de longitude occidentale
et entre le 5i.^ et le 55.'^ degrés 3o minutes de latitude septenlr-o-
nale; cette contrée était connue des anciens sous le nons à'Hiber-
nia, et des Calédoniens sous celui d'Erin. L'Irlande semble avoir
été originairement peuplée par deux nations différentes, savoir ; par
(0 ^^y- ^'"'^ Franc. Tom I pag. SSg et suiv.
Dublin.
Chaussée
des géans
36 Description géographique
les Firbolgs ou Belges, habilans de la partie de la Bretagne qui est ^
en face de cette ile , dont la sépare le canal de S.* Georges, et par
les Caels ou Celtes, qui de la Calëdonie et des Hébrides passèrent
dans rUlster (i). Elle est divisée en quatre provinces , qui sont le
Leinster, VUhter^ le Connaugt, le Munster, lesquelles comprennent
trente-deux comtés. La capitale de toute l'ile est Dublin, qui, au
rapport du voyageur français, est une des plus belles villes de l'Eu-
rope} sa population est de 3oo,ooo habitans, et s'augmente rapide-
ment; le commerce et les manufactures s'y accroissent également à
vue d'œil (2). Il y avait à Dublin un palais raa.gnifique, où s'as-
semblait autrefois le parlement, et dont l'architecture était d'ordre
dorique} ce palais était décoré d'un beau portique, et éclairé inté-
rieurement d'une manière admirable, c'était enfin un des plus beaux
monumens d'architecture qu'il y eût en Europe} mais le 27 février
1792, il fut réduit en cendres.
La curiosité la plus remarquable de l'Irlande est la Chaussée
des Géans, qui se trouve à environ trois lieues de Coleraine dans
le comté d'Antrira. Cette chaussée est composée de pilastres angu-
laires, avec cette différence que les uns ont trois côtés et les au-
tres huit. La pointe orientale, à l'endroit où elle rejoint le roc, se
termine par une pente presque perpendiculaire , que forment les côtés
des pilastres, dont quelques-uns ont jusqu'à 33 pieds et 4 pouces
de hauteur: chaque pilier est construit de plusieurs blocs de pierres
posés- les uns sur les autres , qui ont de six pouces à un pied d'é-
paisseur} et, ce qu'il y a de plus singulier, c'est qu'il y en a quelques-
uns de convexes, qui forment presqu'un quart de sphère, autour du-
quel il y a un rebord par lequel ils se trouvent fortement liés ensem-
ble. Chaque bloc est concave du côté opposé, et s'adapte parfaite-
ment à la partie convexe du bloc correspondant. Les piliers ont
depuis un jusqu'à deux pieds de diamètre, et sont généralement
composés de quarante blocs, dont plusieurs peuvent être aisément
séparés des autres} et l'on peut se promener sur le sommet de ces
pilastres jusqu'au bord. Mais les différens lits de pierre, qui compo-
sent cette chaussée, sont ce qu'il y a de plus curieux et de plus
extraordinaire. Depuis la base de cette construction, qui est d'une
pierre noire, jusqu'à la hauteur d'environ soixante pieds, les blocs
(t) Introduction historique au poème de Temora d'Ossian.
(2) Voyage d'un Franc. Tom. II. pag. 43 1^
DES Iles Britanniques. 87
de pierre sont sépares les uns des autres, à des distances e'gales,
par des couches légères d'une espèce de ciment rouge, d'environ
quatre pouces d'épaisseur. Sur cette première couche il règne un
autre lit de pierres noires, surmonte' de même d'un lit de pierres
rouges de cinq pouces d'e'paisseur, au dessus duquel s'ëtend un au-
tre de l'épaisseur de dix pieds, et partagé de la même manière: en-
fin au dessus est un autre lit de pierres rouges, de vingt pieds d'épais-
seur, sur lequel les pilastres s'élèvent perpendiculairement. Au des-
sus de ces mêmes pilastres s'étend un autre lit de pierres noires, de
vingt pieds d'épaisseur, lequel est enfin surmonté d'une file d'au-
tres pilastres également perpendiculaires, dont les uns arrivent jus-
qu'au sommet du roc, et les autres restent au dessous: plusieurs
mêmes s'élèvent au dessus et sont appelés chemin. Cet amas de
pierres a environ une lieue de longueur (i): voy. la planche 2.
Nous avons dit que, dans le royaume de la Grande-Bretagne Ues de Man
sont compris les archipels des Orcades, de Schetlîand et des Hébudes ^ ^ '^ '
appartenant à l'Ecosse 5 celui des Sorlingues et les iles de Wight ,
d'Anglesey et de Man, dépendant de l'Angleterre, et celui des iles
voisines des côtes de France. Man est une ile bien différente de
celle à laquelle Tacite donne le nom de Mona , et que les Anglais
appellent Anglesey. Quelques-uns ont cru que son nom lui vient
de Mangy mot saxon, qui signifie entre, à cause de la position de
cette i!e dans le canal de S.' Georges, à une distance à peu près égale
de l'Angleterre , de l'Ecosse et de l'Irlande. Castle-Town en est la
capitale et le siège du gouvernement. Peeîe et Douglas font le meil-
leur commerce de l'ile, et la seconde est redevable de l'accroisse-
ment de sa population et de sa richesse à la sûreté de son port,
et à la beauté de son môle qui s'avance beaucoup dans la mer.
L'ile de Wight, qui se trouve en face de la côte de l'Hampshire, fait
partie du comté de Southampton, et dépend, pour le spirituel, de
l'évêché de Winchester. La pureté de son air, la fertilité de son sol
et la beauté de ses sites l'ont fait appeler le jardin de l'Angleterre.
La ville de Newport, qu'on en regarde comme la capitale, est au
centre de l'Ile j et le château de Carisbrook est devenu célèbre, par
la détention de Charles î." et de sa famille.
(i) Cette description est du savant Pococke , et a été insérée dans la
Géogr, de Malùe-Brun, Tom. III. pag. 356.
38 Description géographique
Sorih^nes, Lcs îles Sorlingucs, appelées Silures par les anciens , sont un
'^'orcldef/' ^^^^ d'écueils dangereux au nombre de i4o, à environ dix lieues
Hébrides' de l'extrëmitë du comté de Gornouailles. L'Angleterre a encore dans
la Manche, comme nous l'avons déjà dit, quatre autres iles qui
sont, Jersey, Guernesey, Âlderney et Sark; elles forment une es-
pèce de groupe dans la baie du mont S.' Michel, entre le cap de
Ja Hogue en Normandie, et celui de Frebelle en Bretagne. Jersey,
connue des Romains sous le non de Cœsarea, a des vallées fertiles
et de nombreux troupeaux; mais l'abondance du cidre qui y est
un grand objet d'exportation, et quelques manufactures, y ont fait
négliger l'agriculture. Sa capitale, dit de S} Hilaire, a environ 4oo
maisons, un bon port et un beau château: c'est là que demeuraient
les Carterets, famille de Normandie, connue par son attachement
au parti du roi. Le climat en est si sain, que, du tenis de Cam-
deu , on disait quim médecin y serait mort de faim. Les iles de
Setland situées au nord-est des Orcades,sont au nombre de qua-
lante-six, et pour la plupart inhabitées. Mainland, qui est la plus
grande^ a vingt lieues de longueur sur six de largeur. Les Orcades
sont au nombre de trente, et se trouvent au nord du cap Dungby :
Pomone est la plus considérable: les autres passent pour être pres-
qu'entièrement désertes. lona , une des Hébrides, connue des an-
ciens sous le nom d'Hébudes , était autrefois le sanctuaire des sciences
dans ces iles, et le tombeau des rois de l'Ecosse, de la Norvège
et de l'Irlande: ces iles ont sans doute souffert une grande re'volu-
tion. Elles furent d'abord habite'es par les Druides , et l'on voit
encore dans la plupart des restes de leurs temples. Ces e'difices
étaient entourés de bois épais, dont il reste à peine aujourd'hui
quelques vestiges : on y voit cependant encore quelques troncs de
vieux arbres, ainsi que des restes d'édifices postérieurs a l'établis-
sement du christianisme dans ces contrées. La cathe'drale de Rirk-
wall, capitale des Orcades, est un bel édifice gothique dédié à
S.' Magne.
iieetccK'crne La uature 3 enfante' des merveilles dans ces iles, et surtout
ds Staff. ^^^^ ^g|j^ ^j^ Staff, qui a un mille de longueur et un demi de lar-
geur. « A notre arrivée, dit sir Joseph Banks (i), nous fûmes frap-
pés d'un spectacle, dont la magnificence surpassa notre attente.
(i) Voyez la relation du voyage qu'il a fait dans les Hébrides en 1772.
DES Iles B ri ta]M niques. 39
Toute rexlrémîle de cette ile est soutenue par des rangées de co-
lonnes naturelles, dont la plupart ont plus de cinquante pieds de
hauteur, et sont disposées en colonnades qui suivent la direction
des baies et des côtes. Sur ces colonnades s'élève une couche de roc
informe et solide, sur laquelle repose le sol de l'ile, dans une épais-
seur qui varie nécessairement selon la suite alternative des coteaux
et des valle'es. Chaque colline s'élève comme un large frontispice sur
les colonnes qui lui servent de support. Chacun de ces frontispices
a plus de soixante pieds de hauteur de la base au sommet, et les
espèces de cannelures que la nature y a tracées, leur donne une cer-
taine ressemblance avec celles qui sont usitées en architecture. Mais
l'objet le plus extraordinaire qu'offre ce théâtre de merveilles est la
caserne de Fingah «Nous nous avançâmes, continue Banks, le long
du rivage sur une autre chaussée du Géant, dont chaque pierre est
taille'e en polygone re'gulier, et bientôt nous arrivâmes à l'entrée
de la caverne la plus magnifique, qui ait jamais été décrite par au-
cun voyageur. Il est difficile de pouvoir se former l'idée d'une
perspective plus majestueuse que celle de cette immense cavité, dont
la voûte est soutenue par des rangs de colonnes, et qui a pour
toit les fragraens de celles qui se sont brisées. Entre les angles des
colonnes il s'est formé un mastic jaune, qui sert à les faire dis-
tinguer, en même tems qu'il en varie la couleur d'une manière très-
e'ie'gante. Pour ajouter encore au charme de ce tableau, la caverne
reçoit la lumière du dehors, de manière que de l'entrée on en voit
parfaitement le fond: le mouvement continuel du flux et reflux de
la mer fait que l'air intérieur en est pur et sain , et exempt des va-
peurs que renferment toutes les cavernes creusées par la nature (i) ».
Après avoir donné la description des sauvages et sublimes ta- Vne
11 , I Ti T» • ■ •! • ^■> de Richemond-
Dleaux que présentent les lies Britanniques , il est juste d en repre- J^m.
senter aussi les beautés; et pour en donner un essai, nous croyons
à propos d'offrir ici à nos lecteurs la peinture de Richmond-Hill ^
lieu des plus célèbres au rapport du voyageur français. De dessus
une émiuence de aSo à 3oo pieds de hauteur, on d^'couvre une
vaste plaine, à travers laquelle serpente la Tamise, dont les bords
sont couverts de prairies, et oii les troupeaux errent en liberté. De
(i) Les notions qu'a données sir Banks, ont été confirmées par Pen-
nant , qui a fait la même année un voyage dans les Hébrides.
4o Description géographique
grandes masses d'arbres s'avaucent kregulièreraent sur cette terre
tapissée d'un gazon épais, où leurs ombres noirâtres forment des
espèces de baies et de promontoires, et se détachent en beaux grou-
pes, comme des iles pressées les unes contre les autres sur une mer
de verdure. On voit çà et là quelques grands chênes isolés, dont
les branches vigoureuses s'élancent du tronc à angle droit: plus
souvent c'est un orme qui élève en étages ses rondes masses. Quel-
ques maisons à demi cachés par les branchages des arbres, quel-
ques sentiers légèrement tracés sur la verdure pour aller à ces mai-
sons, sont les seuls vestiges humains qu'on y aperçoit: on n'y voit
point de fossés, point de haies, point d'enclos, point de chemins,
et rien n'y est aligné. Aussi loin que la vue peut s'étendre sur l'im-
mense demi-cercle qu'on a devant soi, c'est toujours la même dé-
coration, mais variée. A mesure que tous ces objets échappent aux
yeux, le moindre changement de niveau dessine le plus proche sur
le fond sombre et azuré du plus éloigné, jusqu'au point où un
horizon de collines, d'une teinte encore plus belle et aussi un peu
azurée, termine la perspective. Sans prétendre à une grande subli*
mité, cette vue présente un genre de beauté orné, doux et aima-
ble. Ce n'est point une forêt, car on n'y voit rien de rustique, de
grossier ni de négligé. Ce n'est point un jardin, car il n'y a aucune
apparence d'art: la simplicité et l'unité du dessin et des moyens,
qui consistent toujours en arbres et en gazons/ ainsi que sa vaste
étendue , lui impriment le caractère de la nature. Ce n'est pas non
plus un paysage, car on n'y découvre aucune culture: c'est un ob-
jet unique. Cet effet magique vient en grande partie de ce que deux
riches propriétaires, lord Dysart et M.*" Cambridge, auxquels ap-
partient tout le territoire qui est au pied des colline, ont formé
avec leurs parcs, appelés en anglais grounds , la scène antérieure
du tableau: le reste de la campagne est assez garni d'arbres pour
faire continuation. Les arbres du parc de Richmond sur le pen-
chant de la colline font comme la corniche du tableau: nous re-
marquerons que les arbres des parcs en Angleterre ont un carac-
tère de magnificence qu'on ne voit nulle part ailleurs , et forment
seuls un paysage. Il est bien dommage que cette belle vue, si ge-
lîéialement admirée, se trouve si près de Londres, dont elle n'est
éloignée que de huit à dix milles, à cause des maisons qui vont s'ac-
cumulant chaque jour sur le sommet de Richmoud-Hill^ où elles
DES Iles Britanniques. 4^
forment une rue ou plutôt un ordre de construction en forme de
terrasses, qui masquent un peu la perspective (i). Voy. la planche 3.
On n'a eu iusqu'à présent, disait il n'y a pas long-teras Malte- Population
■n 1 .11 1 /' 1 ^ -77 ,. . de la Grande-
Jorun, que des calculs hypothétiques ou de vieilLes traditions pour Bruai^ae.
fixer les idées sur l'e'tat de la population des iles Britanniques.
Persuadés avec raison qu'il y avait eu en cela un accroissement
considérable, les Anglais évaluaient la population de leur pays,
y compris la principauté de Galles, à onze millions d'habilans.
Traitant l'Irlande et l'Ecosse avec moins de faveur, ils trouvaient
un total de dix-sept raillions d'habitans dans tout l'empire bri-
tannique. Les Français opposaient à ces opinions des raisonne-
mens encore plus faibles et plus vagues. On prétendait d'abord que
la population de l'Angleterre proprement dite était demeure'e sta-
tionnaire depuis un siècle, et qu'elle était, en i8oo, de sept à huit
millions comme en 1700. On déclamait ensuite sur les émigrations
en Amérique; et de déclamation en déclamation, on en était venu
jusqu'à imaginer que, dans toutes les iles britanniques, il n'y avait
pas plus de dix à onze millions d'habitans. Enfin les tableaux of-
ficiels présentés au parlement le 2 juillet 1801, ont mis fin à tou-
tes ces discussions, et l'on sait qu'à cette époque la population
était savoir;
HabiCans.
En Angleterre avec la principauté de Galles, de . . 8,923, i65
En Ecosse et dans les iles, dont pourtant le cens n'était
pas encore terminé, de 1,600,000
En Irlande, de ..:... 3,197,920
Les individus de l'armée , de la marine , les marins ins-
crits et les autres classes non comprises dans le
cens, avec les habitans des Iles de Man, de Guer-
nesey. Jersey et autres donnent 582, cno
Total i4,3o3,o85
Il faut se rappeler en outre, que l'Angleterre possède un grand
nombre de colonies très-peuplées; que les habitans de ces colonies
sont au nombre de 24 à 25, 000,000, et que, de ce nombre, en-
(0 Voyage d'un Franc. Tom. I. pag. 200 et suiv. La planche est
prise de l'ouvrage. The Thames a Pic tares que Delineatione etc.
EruGpe- Vol. VI> Q
42 Description géographique
vîron un million et demi sont Anglais (i). Mais cette population
s'est encore augmentée de beaucoup depuis 1801 , et quelques géo-
graphes la fesaient monter à 17,300,000, en comprenant dans ce cal-
cul toutes les possessions Européennes, excepté le royaume de Ha-
novre (2). Que si l'on réfléchit à la rapidité de cet accroissement ,
on sera étonné que, maigre les discordes civiles, les incendies et
les pestes, il ait pu être aussi considérable. Sir William Petty,
écrivain très-renomnaé en aritJimétique politicjue , a observé que la
population de l'Angleterre ne s'élevait qu'à deux millions d'habitans
du tems de la conquête en 1066: or en comparant ce nombre avec
celui des habitans actuels, on voit que la population a double tous
les trois siècles (3).
ch1r"^ofuion ^° ^ ^"^^^ remarqué que la principale cause de l'état florîs-
tourlamarTne ^^"^ ^^ ^^ marine anglaise, est dans la situation physique de l'An-
gleterre même, et de ses principales villes. Londres se trouve sur
le plus grand fleuve du royaume, et où l'on voit flotter les pavil-
lons de toutes les natious: Edimbourg est au bord du plus beau
golfe de FEcosse, et Dublin s'élève en face de l'Angleterre, et sur
l'endroit de la côte le plus favorable à la célérité des communica-
tions entre Londres et l'Irlande. Les capitales des trois royaumes
ne sont pas les seules qui jouissent de cet avantage, et plusieurs
villes de premier ordre sont bâties de même sur le rivage de la
mer, ou au bord de grandes rivières navigables comme Bristol, Hull,
Liverpool, Dundee, Aberdeen et Glascow. Belfast, Cork et Wal-
terford sont liées par le commerce avec toutes les villes manufactu-
rières de l'ijQtérieur , et les intérêts des villes maritimes sont en
même tems les intérêts de tout le territoire. Par une combinaison
des plus heureuses, les mêmes circonstances favorisent le commerce
et la navigation dans les autres établissemens anglais. Québec est
située sur le fleuve S.' Laurent, qui est la Tamise du Canada; Cal-
cutta se trouve sur les bords du Gange, Hallifax sur la côte sep-
(i) Voyez sur la population de l'Angleterre : Malte-Brun, Recherches
sur les accroissemens de la population dans la Grande-Bretagne et
dans Virlande , et premier tableau pour la statistique ou la géographie
politique de la Grande-Bretagne. Pitts-Caper ^ statistical account , ainsi
que l'ouvrage de Sinclair sur l'Ecosse.
(2) Balbi_, Compendio di geografia univers aie , pag. io5.
(3) Petty. Political. Arithmetic.
DES Iles Britanniques. 43
lénlrionale de l'Amérique, et la ville du Cap sur la côte me'ridio-
na-Ie de l'Afrique. En un mol, dans toutes les parties du monde
les points centraux de la puissance britannique participent aux bien-
faits du commerce maritime, et contribuent ainsi à l'opulence, à la
prospérité et à la splendeur de cet ëtat (i).
L'Angleterre a la forme d'un triangle alongé, dont la petite
base est au midi et le sommet au nord. Une grande chaîne de mon-
tagnes est parallèle au côte du couchant, et une chaîne secondaire
est également parallèle à la base méridionale, dont elle est très-
proche: ce qui fait que les eaux du midi n'ont qu'une pente peu
considérable: les plus grands bassins tels que ceux de la Tamise, du
Wash, de l'Humber , du Forlh et du Tay ont leur direction vers
le nord. Les eaux qui viennent de l'ouest sont très-rapides vers
le midi, et plus profondes au nord, comme celles de la Mersey et
de la Clyde: le bassin de la Saverne présente seul une exception
à cette règle. Tels sont les moyens que la nature a préparés pour
la navigation intérieure de la Grande-Bretagne, et dont les Anglais
ont encore considérablement augmenté les avantages par la cons-
truction d'une foule de canaux, dont nous parlerons à l'article de
l'architecture. L'extrême longueur de cette ile du nord au midi
comparativement à sa largeur , a dû faire sentir de bonne heure
l'utilité qu'il y aurait eue à ouvrir de distance en distance , dans le
sens de cette largeur, une navigation artificielle, pour communiquer
des côtes du levant qui regardent l'Europe, avec celles du cou-
chant qui sont en face de l'Irlande et du nord de l'Amérique. xAinsi
les canaux les plus împortans de l'Angleterre devaient se diriger
d'orient en occident, pour faciliter les communications d'un port à
l'autre à travers cette ile ^2J.
Kifièrcs ,
canaux
et navigation
inwrieure.
(i) Dupin. For. navale, Tom. II. liv. I. chap. i.
(2) Dupin. For. Corn. Tom. I. liv. IV. chap. i. Les Anglais ont dépensé
des sommes immenses pour ouvrir au commerce toutes les voies hydrauli-
ques dont il pouvait avoir besoin, et le porter ainsi au plus haut degré
de prospérité. Selon Sutcliffe , auteur du traité sur les canaux et sur les
réservoirs , il a été dépensé , depuis 1790 jusqu'en i8i5, plus de 700,000,000
de francs en construcduns de canaux. M.^ Dupin assure en outre que la
partie qu'il appelle canalisée en Angleterre, surpasse en étendue la moi-
tié du territoire, et qu'en proportion ds la grandeur du sien, la France
na pas la vingtième partie des canaux de sa rivale. En Angleterre , sous
44 Description géographique
deflnittre ^^ P^^^^^ ^^ P^^^ ^^^^'^^ ^^ l'Écosse Orientale, qui comprend
a^ecPÈcosse. les bassins du Forth et du Tay, n'arrive cependant pas, pour la
population, au terme moyen de celle de la partie la plus stérile de
l'Angleterre orientale. La contrée la plus pauvre de l'Ecosse est, à
surface égale, cinq fois moins peuplée que le Norlhumberland , et
dix-neuf fois moins que le bassin de la Tamise. Pour donner rai-
son de cette étonnante disproportion, il faut observer d'abord, qu'à
l'exception d'une seule province voisine de l'Ecosse, la côte orien-
tale de l'Angleterre est généralement fertile, tandis qu'au contraire
la plus grande partie du sol de l'Ecosse est perdue pour l'Angle-
terre, et ne présente que des rocs dépouilles de toute végétation
par la main du tems , ou des landes dont le sol est une tourbe
stérile. D'ailleurs, ce pays se trouvant plus voisin du pôle, son
climat est encore bien moins favorable à la vége'tation que celui de
l'Angleterre. Il y a même, dans l'intérieur de l'Ecosse méridionale
certains cantons, où il faut attendre les mois d'octobre et de no-
vembre pour y recueillir le froment, et souvent chercher sous la
neige des moissons flétries par les gelées avant d'être parvenues à
leur maturité. Mais dans les cantons mêmes, où la nature moins
avare a préparé le germe de quelque fertilité, avec quelle constance
et avec quel travail les habitans n'ont-il pas cherche à en augmenter
les productions? Les chevaux et les moutons étaient en petit nom-
bre et de mauvaise race en Ecosse, à pre'sent ils y sont nombreux
et de si bonne qualité, que leur exportation y est devenue l'objet
d'un commerce considérable, et fait la richesse de la Haute-Ecosse.
Enfin la nature a fait beaucoup pour faire de l'Ecosse un état ma-
ritime important. Ses côtes, qui sont coupe'es avec une certaine ir-
régularité, offrent des golfes magnifiques, des baies spacieuses et d'ex-
cellens ports. Ces côtes, d'autant plus étendues qu'elles ont plus
de sinuosités, et les rivages de près de trois cents iles dispersées
autour de la terre ferme, forment un immense littoral. Des familles
isolées et des bourgades entières y vivent de cabotage et de pê-
che. Les mers dangereuses où se font cette pêche et ce cabotage, et
surtout la navigation à travers les Orcades, forment des marins in-
un ciel moins pur, avec un climat moins chaud et un sol moins fertile,
la terre alimente, terme moyen, 8107 habitans par myriamétre carré,
tandis que sur le même espace de terrein , la France n'en a que 568o.
DES Iles Britanniques. 4^
'trépides à l'épreuve des fatigues et de tous les périls de la mer,
de la même manière que les rocs escarpes, la stërililë du sol, et
le ciel orageux de l'Ecosse , forment les meilleures troupes de l'An-
gleterre (i).
GOUVEBNEMENTET LOIS.
Bretons
du tant
Les anciens auteurs s'accordent tous à nous représenter les
premiers habitans de la Bretagne comme une colonie de Gaulois ou ^^ ^^''"■'
de Celtes, qui passa du continent dans cette ile. Cësar nous a tra-
cé l'état et les mœurs de cette colonie au tems où il pénétra dans
cette ile, non pas tant par l'appât du butin, que dans le désir de
porter les armes romaines dans un monde encore nouveau, et jus-
qu'alors totalement inconnu. «De tous les peuples de cette ile,
dit-il , ceux qui habitent Canzium surpassent tous les autres en hu-
manité ; et, quant aux mœurs, ils ne diffèrent guères des Gaulois:
cette province est tout près de la mer. Les habitans plus avancés
dans l'intérieur, ne s'occupent nullement, pour la plupart , du soin
d'ensemencer les terres 5 ils vivent de viande et de lait, et s'habil-
lent de peaux. En général, les peuples de la Bretagne sont dans
l'usage de se teindre la peau avec une herbe dite glassum (2), dont
le suc leur imprime une couleur brune: ce qui leur donne un air
effrayant et horrible dans les combats. Ils portent les cheveux longs,
et se rasent tous les poils sur le corps, à l'exception des cheveux
et de la barbe à la lèvre supérieure. Il y a en outre dans chaque
famille des femmes au nombre de dix ou douze, qui sont commu-
nes, surtout entre les frères, et entre les pères et les enfans; mais
les enfans qui en naissent sont toujours censés appartenir à celui
d'entre eux qui a cohabité le premier avec la mère (3) » . Le n.° i
de la planche 4 offre l'image d'un Breton vêtu et armé à la ma-
nière dont nous l'apprend César, et tel qu'on le trouve représenté
dans l'ouvrage de Smith (4).
(i) Dupin. For. Com. Tom. IL liv. III. chap, i.
(2) Le texte dit: omnes se Britanni vitro injiciimt , quod caeruleum
efjiciù colorent. De Bell. Gai. Liy. V.
(3) Cœs. De Bell Gai. Liv. V. chap. 14. Trad. de Baldelli.
(4) Planche I.
Anciens
Calédoniens^
Gouvernement
des Bretons.
La Brcta^na
subjuguée
par
les lioinains.
catait
me
de cer
46 Gouvernement ET LOIS
Les anciens Calédoniens allaient presque nus, et ils portaient
des colliers de fer à mailles, qu'ils regardaient comme un orne-
ment aussi précieux que s'il eût été d'or ou d'argent. Ils avaient
le corps peint de couleurs imprimées dans la peau: ce qui s'exé-
it à l'aide d'incisions faites dans la chair avec une aiguille com-
nous l'apprend Isidore, et en exprimant sur ces incisions le jus
:erlaines plantes. Le deux Calédoniens qu'on voit aux n.°* 2 et
3 de la même planche (i), peuvent donner une idée de cet usage
en même tems qu'ils montrent les armes dont se servait ce peuple.
L'un tient une massue qui se lançait, et que le guerrier retirait en-
suite à l'aide d'une corde au bout de laquelle elle était attachée-
l'autre brandit une lance, à laquelle est fixée, du côté oii elle
ne peut blesser, une boule de cuivre creuse, dans laquelle sont
renfermés quelques morceaux de métal, que les guerriers fesaient
resonner dans les combats contre la cavalerie.
Les Bretons étaient divisés en petites peuplades ou tribus. Ces
peuples naturellement guerriers, et qui ne possédaient que leurs
armes et leurs troupeaux , aimaient trop les douceurs de la liberté
pour que leurs chefs pussent les assujélir. Leur gouvernement quoi-
que monarchique, était libre comme chez toutes les nations celtiques:
le peuple semble même avoir joui chez eux de plus de liberté qu«
chez les Gaulois dont ils descendaient. Chaque état était divisé pac
des factions, et troublé sans c«sse par la jalousie que lui inspiraient
les états voisins; ensorte que dans la profonde ignorance oh. ils
étaient des arts de la paix, les habitans de la Bretagne ne con-
naissaient pour ainsi dire d'autre occupation que la guerre, et l'hon-
neur de se signaler dans les combats qui formait le principal objet
de leur ambition (2).
Après avoir reçu les otages des Bretons dans sa première ex-
pédition. César ramena ses troupes dans les Gaules; mais avant
su qu'ils n'exécutaient pas les conditions du traité , il se proposa de
les en punir l'été suivant. Ayant df^barqué dans l'ile avec une ar-
mée plus considérable, il battit en plusieurs rencontres Cassive-
launus un de leurs princes, donna la souveraineté des Trinobaates
à son allié Mandubrazius, et s'en revint dans la Gaule après avoir
soumis la Bretagne à la domination de Rome plus en apparence
(i) Smith. Planche III.
(^2) Hume. Hisù. d'Anglet. chap. i.
D E s B R E T O N s. 47
cependant qu'en effet (i). Les guerres civiles des Romains sauvèrent
la Bretagne du joug réel, que ces maîtres du monde voulaient lui im-
poser. » Le divin Jules, dit Tacite, le premier Romain qui pénétra
en Bretagne avec une arme'e, non sans avoir dû en venir aux mains,
jeta l'épouvante parmi les habitans, et ne fit que montrer cette ile
à ses successeurs sans la leur remettre. Durant les guerres civiles qui
e'cîalèrent ensuite à Rome, les grands prirent les armes contre la ré-
publique, et après le rétablissement de la paix, la Bretagne fut encore
long-teras oublie'e. Ce qu'Auguste appelait prudence, Tibère s'en fit
une loi, et ce dernier empereur ayant cherché à pénétrer dans celte
contrée, il s'y jeta en quelque sorte dans sa fureur aveugle, après avoir
reconnu l'inutilité de ses efforts contre les Germains. Claude tenta d'y
faire une expédition, et y envoya des légions et autres secours. Ves-
pasîen y soumit des nations, prit des rois et s'illustra par des vic-
toires qui furent le commencement de sa grandeur. Le premier gou-
verneur qui y fut envoyé fut Aulus Plautius, et après lui Ostorius
Scapula , tous deux vaillans guerriers. Peu à peu la partie de deçà
de la Bretagne fut assujélje: on y envoya une colonie de vétérans,
et l'on donna quelques villes au roi Cogidunus, qui est demeuré
fidèle jusqu'à nos jours (2)» Mais de tous les généraux romains,
celui qui se distingua le plus fut Svetonius Paulinus , qui attaqua
l'ile de Mona qu'habitait une tribu puissante, et où les rebelles
trouvaient un asile. Tandis qu'il cherchait à y débarquer sur des
bateaux plats, on voyait les Bretons armés sur le rivage, et leurs
femmes échevelées et habillées de noir, courir au milieu d'eux avec
des torches à la main comme des furies, en môme tems que les Drui-
des ou prêtres, les mains levées au ciel, fesaient d'horribles impré-
cation contre les Romains qui venaient les attaquer et les défirent
La Bretagne ne fut cependant point réduite à l'obéissance par cette
victoire, car Baodicée, reine des Icènes , leva l'étendard de la ré-
volte pour se venger des infâmes traitemens qu'elle avait reçus des
tribuns romains. Dans cette guerre, Londres, qui était déjà une
colonie florissante par son commerce fut mise en cendres, et ses
habitans furent tous massacrés. Svetonius étant accouru pour punir
cet acte de cruauté, présenta la bataille à Baodicée, qui montée
(i) Csesar. De Bell. Civ, liv. V. chap. 14 et suiv.
(2) Tacite. Viùa di Agricola , i3 et suiv. Trad. de Davanzati.
en Breiasne.
4^ G0UVER]\EMENTETL0IS
sur son char avec ses filles devant elle, exhortait ses soldats à com-
battre vaillamment; mais ses efforts furent inutiles: huit mille Bre-
tons restèrent sur le champ de bataille, et Baodicée s'empoisonna
pour ne point survivre à son malheur (i). On voit au n.^ 4 de la
planche 4 celte reine portant un manteau agrafé sur sa poitrine,
et une espèce de jupe à raies appelée par les latins gaunacum ;
avec un collier et des bracelets en or. Elle parle à ses troupes de
dessus un tertre, et derrière elle est son char sur lequel sont ses
filles, avec quelques Bretons occupes de divers soins militaires (2). Le
nom de Baodicée signifiait dans le langage du pays la victorieuse.
yigricoia Celui qui soumit vraiment cette ile à la domination romaine
fat Agricola, qui la gouverna avec beaucoup de sagesse et de gloire
sous les règnes de Vespasien, de Titus et de Domilien. Il porta ses
armes triomphantes dans les parties septentrionales de l'ile; péné-
tra dans les forets et dans les montagnes les plus inaccessibles de
la Galédonie; en chassa les habilans, qui préféraient la guerre et
la mort au joug d'un conquérant; les défit dans une bataille ran-
gée où ils étaient commandés par Galcacus,- fit bâtir une muraille
pour couper toute communication entre les parties les plus sauva-
ges de l'ile et les provinces romaines (3) , et mit garnison entre
les détroits de la Clyde et du Forth. Malgré ses entreprises militaires,
il ne laissa pas cependant de s'occuper des arts de la paix; il ci-
vilisa les Bretons, leur donna des lois, leur apprit à se procurer
toutes les commodités de la vie, introduisit chez eux la langue et
les usages des Romains, et n'oublia rien pour leur faire trouver
moins pesantes les chaînes qu'il leur avait données (4). Le n.° i
de la planche 5 représente un Breton vêtu à la romaine, avec un
manteau à diverses couleurs et quadrillé, comme le portent encore
à présent les Ecossais, et avec la sagutn de couleur rouge à la
manière des Gaulois; et sous les n.°^ 2 et 3 on voit deux Bretonnes
avec la jupe et le gaunacum, jaune à l'une, et bleu céleste à l'autre (5).
(i) Tacite. Annall , iiv. XIV. chap, 29 jusqu'au 38.
(2) Smith. The costume. Planche XII.
(3) Ossian appelle , par dérision , la muraille d'Agricola , son tas
amoncelé. Les Calédoniens regardaient ces murailles comme des monu-
mens publics de la peur des Romains, et comme un aveu de leur fai-
blesse. Voy, le poème de la guerre de Garos.
(4) Tacite. P'ita di Agricola.
(5) Smith. The costume._ Planche XIII, et XIY.
^
Calédoniens
Tésistent
aux Romains.
desBretons. 4n
Après le départ d'AgricoIa, les Calédoniens recouvrèrent une Les
grande partie des pays qu'ils avaient perdus. Adrien ayant passé en ''rlî/éL''
Bretagne, et désespérant de subjuguer la nation féroce des Calé-
doniens, ne pensa qu'à s'assurer de la partie méridionale de l'ile •
et, dans cette fin, il fit élever une muraille ou- espèce de retran-
chement de quatre- vingt milles de long, depuis l'embouchure de la
Tine près de Newcastle, jusqu'au golfe de Solwai. Cette muraille
traversait l'ile dans toute sa largeur, et divisait la Bretagne romaine
de celle qui était encore barbare. Les Calédoniens l'ayant franchie,
Lollius Urbicus, général d'Antonin le Pieux, après les avoir défaits
et étendu les frontières de l'empire romain dans l'île, bâtit une
nouvelle muraille, qui, à ce qu'on croit, s'étendait obliquement
depuis la rivière d'Esk jusqu'à l'embouchure de la Twede. Celte
muraille fut encore franchie par les Calédoniens sous Commode,
qui envoya Ulpius Marcellus pour les réduire. Enfin , sous Septime
Sévère, tandis que cet empereur fesait la guerre aux Parthes les
Calédoniens, réunis aux Maïats, attaquèrent de nouveau la Bretagne
romaine, et obligèrent Lupus à acheter d'eux la paix. Malgré son
âge avancé et ses infirmités, Sévère résolut de se rendre en personne
dans l'ile pour les soumettre ; après plusieurs échecs, il parvint enfin
à les repousser, et obtint d'eux, par un traité, l'espace de terreîa
compris entre la muraille d'Antonin et les golfes de la Clyde et du
Forth. Pour les tenir renfermés dans ces limites, il fit construire
près de ces deux golfes une muraille, dont ou voit encore les res-
tes, et qui servait plutôt de borne aux conquêtes des Romains,
que de fortification contre les invasions des Calédoniens. En effet ,
les Romains ne s'avancèrent jamais au delà de cette limite (i); mais
bientôt après, profitant de la maladie dont Sévère mourut à York
et de la faiblesse de son fils Caracalla, qui n'avait rien de plus près-
(i) On cite avec éloge les vers suivans de Bucanan sur le Garron , qui
se jette dans le Forth , et qui formait la limite de la domination romaine.
Genùesque alias cum pelleret armis
Sedcbus, aub vicias vilem servareù in, usum
Serviùli, hic contenta suos defendere fines
Roma secuîigeris praetendit maenia scotis.
Hic spe progressas posita Carronis ad undam ,
Terminus Ausonii signât dinortia regni.
Europe. Vol, Viy
5o GOUVERNEMENTETLOIS
sant que de s'en retourner à Ronoe, les Calédoniens forcèrent ce
dernier empereur à leur abandonner toutes les conquêtes de son père
et à faire ensuite avec eux une paix honteuse (i). L'intervalle de
tems compris entre les dernières années de l'empereur Sévère et
les premières du règne de Diocletien , embrasse l'histoire qui fait
le sujet des poésies d'Ossian.
coufeniemetn A considércr la forme du gouvernement des Calédoniens, on
Calédoniens, trouvc quc c'était une espèce de théocratie, où les Druides exer-
çaient l'autorité principale, et avaient la faculté d'élire un roi tem-
poraire, appelé dans la langue du pays Fergobret^ ou l'homme du
jugement, lequel quittait le commandement à la fin de la guerre.
Mais l'autorité de ces prêtres commença à décliner dans les pre-
miers tems du second siècle, et un des ancêtres d'Ossian , élu Ver-
gobret sans le consentement des Druides, excita une guerre civile,
qui finit par la destruction presque totale de cet ordre. Le petit
nombre de ceux qui survécurent se retirèrent dans les forêts , et se
renfermèrent dans des enceintes dites cercles de pierre, oii ils se
livraient à leurs méditations, et célébraient leurs rites. Celui des
ancêtres d'Ossian qui opéra cette révolution, et qui battit les Bre-
tons de la province romaine, obtint pour prix de sa valeur, que
l'autorité suprême devînt héréditaire dans sa famille. Il semble néan-
moins que ses descendans étaient les chefs honoraires du peuple, plu-
tôt que ses souverains et ses maîtres absolus: au moins leur gou-
vernement avait-il de la ressemblance avec celui de la féodalité. La
nation était partagée en tribus, qui étaient composées de familles
issues d'une même souche, et qui obéissaient à un chef. Quelques
vallées entourées de collines, et divisées par de grandes boulaies,
près desquelles coulait un ruisseau ou un torrent, formaient une
espèce de petite principauté, où les chefs des tribus fesaient leur
résidence. Tout l'hommage qu'ils prêtaient au roi était de lui offrir
leurs services et celui de leurs gens (2).
La guerre était Lcs Calédonicus fesaicut de la guerre leur principale occupa-
la principale . ,( , . . m i « m x d- • • l
occupation tion j iis étaient si sensibles a l honneur et a 1 ignominie , que la
CaUdoniens. pcinc la plus gravc pour eux était de ne point être admis aux com-
(i) Cesarotti. Piagionamento intorno ai Caledonj , en tête des poé-
sies d'Ossian.
(2) Macpherson. Discours préliminaire aux poésies d'Ossian.
DESB RETONS. 5l
bats^ et par là d'être coodanuës à passer leurs jours dans un repos
honteux, et de ne point être invite's aux chasses et aux banquets (i);
aussi Fingal voulant punir Hidallan, lui dit: on ne te verra plus
prendre part à mes banquets , ni poiirsawre avec moi les bêles fau-
ves, et mes ennemis ne tomberont plus sous ton glaive (2). Dans
sa douleur profonde Hidallan annonce lui-même à Lamor que Fin-
gal l'a exclus de l'honneur des combats (3).
Les déclarations de euerre se fesaieat par le moyen d'un he'- , ^y^^^'^'^
'J *■ -J de ladeeiarer,
raut, et l'on trouve dans Ossian un exemple curieux de la manière
dont elles se fesaient. Un barde attachait à la pointe d'une lance un
flambeau allumé, et, après l'avoir agite, il enfonçait en terre cette
lance, et accompagnait cet acte de paroles de défi. Un étranger
abordant sur le rivage tenait-il la pointe de sa lance tournée vers
le pays, c'était un signal de guerre: portait-il au contraire le man-
che de sa lance en avant, c'était une démonstration de paix et
d'amitié. Si le héraut offrait la paix, il jetait sa lance aux pieds
de celui à qui il était envoyé; et le môme acte entre guerriers
était un témoignage de bienveillance et de réconciliation, ou indi-
quait que le guerrier se déclarait vaincu. Les infortunés et les op-
primés se présentaient tenant d*une main un bouclier teint de sang,
et de l'autre une lance rompue: le bouclier annonçait la mort de
leurs amis, et la lance leur infortune et le désespoir. Lorsque le chef
se décidait à les secourir, il leur présentait une coquille, en signe
d'hospitalité et d'amitié. Si l'infortuné qui avait besoin de secours
(i) Nous citerons souvent^ à l'appui des mœurs des Calédoniens, des
vers d'Ossian , de qui on peut dire ce qu'on a dit d'Homère par rapport
aux Grecs , qu'il était le premier peintre des mémoires des Calédoniens,
Les odes et les poèmes, dit Blair , sont les premières histoires des nations,
et nous offrent le portrait le plus authentique de leurs mœurs. Cette es-
pèce d'histoire doit intéresser également les philosophes et les poètes 3
Blair^ Dissertation critique sur les poèmes d'Ossian.
(2) Ossian. Poème de Comala.
(5) Tu le sais Lamor , je ne connais pas la crainte, affligé de
la mort de Comala , Fingal m'a banni du champ de bataille, Mal-
heuj'eux ^ in a-t-il dit, retournes au fleuve qui ta va naître: retournes-
y pour t'y consumer , comme le chêne renversé par les -vents sur le
Balva languit dépouillé de son feuillage pour ne se relever jamais. La-
mor se tue pour ne pas survivre au déshoneur de son his. Ossiaii ^ la
guerre de Caros.
^2 Gouvernement et tois
était éloigné, celui qui embrassait sa défense lui envoyait sa pro-
pre epëe (i). Macpherson rapporte une autre cérémonie qui se pra-
tiquait encore en pareil cas chez les montagnards de l'Ecosse, dans
des tems très-rapprochés de nous, et dont l'origine pourrait bien
remonter jusqu'au siècle d'Ossian. Lorsqu'on apportait à la rési-
dence du chef la nouvelle de l'approche de l'ennemi, ce chef tuait
aussitôt avec son glaive une chèvre, dans le sang de laquelle il
trempait le bout d'un morceau de bois à demi-brûlé, qu'il don-
nait à un des siens pour le porter à l'habitation la plus proche.
Ce tison était ainsi porté avec la plus grande célérité d'une ha-
bitation à l'autre, et en peu d'heures le clan ou la tribu était
tout en armes, et se réunissait dans un lieu indiqué, dont le
nom était le seul mot qui accompagnait la remise du tison Si la
guerre n'était point inopinée, un barde se rendait dans le milieu
de la nuit à la salle où les tribus s'assemblaient pour les fêtes, et
y entonnait le chant de guerre, en invitant par trois fois les ombres
des anciens guerriers à venir sur leurs nuages contempler les ex-
ploits de leurs enfans. Avant le combat, les rois étaient dans l'usage
de se retirer sur une colline pendant trois nuits consécutives, ou
au moins la nuit qui devait le précéder, pour s'y entretenir avec
les ombres de leurs pères. Pendant ce tems ils frappaient par
intervalles avec la pointe émoussée d'une lance sur un bouclier, qui
était celui du plus renommé de leurs ancêtres, et qui reposait sur
deux lances pour inspirer aux troupes une espèce d'enthousiasme
religieux (2).
Char, Dans leurs guerres les Calédoniens ne fesaient point usaee de
des guerriers. i < i i t i O
chevaux, a cause de la rareté de ces animaux dans leur pays mon-
tueuxj c'est pourquoi ils désignaient ceux qu'ils avaient par les mots
de chevaux de ï étranger ^ attendu qu'ils leur venaient de la Scan-
dinavie ou de la Bretagne. Cependant les chefs montaient souvent
sur un char, soit pour montrer la dignité de leur rang, soit pour
être mieux aperçus de leurs guerriers: motif pour lequel ces mots
de fils du char, ou de né au char, avaient chez ce peuple la même
(1) Dans le petit poème d'Oinamora , Ossian venu au secours de
Malorcol roi de Furféda , lui envoie son épée par ordre de Fingal. Le
roi des braves envoie l'éclair mortel de mon épée au secours de Malor-
col , dans le danger pressant qui le menace. Trad. de G. Torti.
(2) Macpherson. Discours cité.
t) E s B R E T O N s. 53
signification que ceux de ne' pour le trône parmi nous (i). On trouve
dans le premier chant du poème de Fingal une description détail-
le'e du char de Cuchunin, que nous croyons à propos de rappor-
ter ici. Paraît, comme un astre de mort, le char rapide et reten-
tissant de Cuchullin fils de Semo. Derrière il a la forme d'un
arc, semblable à la vague qui embrasse le roc , ou au nuage doré
qui revêt la colline. Ses flancs sont incrustés de pierres de di-
verses couleurs, dont ï éclat imite celui des ondes blanchissantes
sous la rame pendant la nuit. Le timon est d if poli, et le siège
a T éclat de î ivoire. Ce char est hérissé de lances, et le fond est
foulé par les pieds des héros .... Mille courroies le tiennent sus-
pendu. Les mors de ses fougueux coursiers étincellent dans des flots
d'écume, et les rênes parsemées de pierres précieuses flottent sur
leurs cous majestueux .... sur le char s'élève le chef le terrible fils
de Tépée, le vaillant Cuchullin. Oa voit par cette description que lea
chars des chefs Calédoniens e'taient arme's de faux, et qu'ils devaient
être traine's avec beaucoup de vitesse , pour faire plus de mal à l'en-
nemi: ce qui est d'autant plus probable, que les guerriers se battaient
à outrance et sans discipline. La nuit seule pouvait se'parer les cora-
battans^ et c'e'tait une lâcheté' que d'attaquer l'ennemi dans les ténèbres.
Après la guerre , la chasse était l'exercice favori des Calédo-
niens, pour qui, à défaut d'agriculture, c'était l'unique moyen de chasse, Cham
r . ^ rp 1 . . . ,, -1 , T «' Bardes,
suDsistance. xous les guerriers se piquaient dy montrer de la bra-
voure; mais s'ils en manquaient à la guerre, ils n'en passaient pas
moins pour des lâches, qui n'inspiraient que du mépris (2). Cepen-
dant, le goût le plus remarquable des Calédoniens était celui du
chant; et, selon Cesarolti , on ne pouvait pousser plus loin qu'eux
l'eathousiasme pour la musique et la poésie. Les guerres commen-
çaient et se terminaient par des chants (3. Le chant était le prin-
(i) Voyez le lâchant de Fingal^ où Cuchullin est appelé le fa-
meux conducteur du char d^Erin.
(2) Après avoir vaincu Svaran , Fingal invite ses guerriers à la chasse :
allons , dit Fingal , quon appelle les leojriers , les rapides enfans de la
chasse Que les cris joyeux de la chasse éclatent de toutes parts '.
que les chevreuils et les cerfs du Cromla en soient effrayés , et qu'ils
s élancent du fond de leurs retraites. Fingal Vl.e chant.
(3) Fingal invite un barde à réjouir par ses chants Svaran qu'il a
vaincu : Ullin , entonne le chant de la paix ; calme les esprits agités
du héros , et fais-lui oublier le bruit des armes. Fingal Yl.e chant.
54 Gouvernement et lois
cipal agrément de leurs banquets (i). Les honneurs funèbres se
rendaient aux morts en chantant (2). Les guerriers s'endormaient
aux chants ou aux sons de la harpe (3) des bardes. On allait à la
rencontre des hôtes pour lesquels on avait le plus de conbidëration
ou d'amitié, en fesant entendre des chants. Enfin la musique entrait
dans toutes les affaires serieures ou d'agrément chez les Calédo-
niens, et l'on pouvait dire en quelque sorte que la vie de celte
nation était toute musicale. Dès les tems les plus reculés, elle avait
des bardes chargés de mettre en vers ses faits les plus édatans,
de célébrer les exploits des héros, et de chanter leur hymne funè-
bre après leur mort (4). Chaque chef avait près de lui un barde
suivi de plusieurs autres d'un ordre inférieur, qui l'accompagnaient
de leurs harpes dans les chants solennels. Ces bardes fesaient
l'office de hérauts et d'ambassadeurs 5 ils animaient sur le champ
de bataille même les guerriers par des chants, qui ne respiraient
que la bravoure militaire (5), et y chantaient les louanges de ceux
qui avaient péri en combattant vaillamment. Leur caractère inspi-
rait le respect, et était sacré pour l'ennemi même; et leurs chants
étaient la plus douce récompense des héros, la consolation des
(^i) La joie éclate sur le •visage des chefs \ ils s'' asseyent sur la
bruyère: on prépare le banquet; , et les bardes entonnent à V envi des
chants de gloire. Temora \.^^ chant.
(2) Guchullin prés de mourir se console en disant: il<fa/j ma renom-
mée est grande^ et mon nom est célébré dans les chants des Bardes.
La mort de Guchullin.
(3) Ils se couchèrent alors sur la bruyère de Mora. Les vents sif-
flaient à travers les chevelures des héros , et l'on entendait par intervalles
les sons des voix et des harpes. Fingal VI. ^ chant.
(4) Nous nous assîmes pleins de joie sur les bords verdoyans du,
Lubar pour entendre les sons mélodieux de la harpe, yissis du côté de
l'ennemi Fingal prêtait V oreille aux chants du barde., dans lesquels
étaient célébrés les noms de ses illustres ancêtres. Fingal chant III '^
(5) Fingal voyant Gaul pressé par Svaran dit à Ullin : P^a trouver
Qaul , et rappelle-lui les exploits de ses pères : soutiens-le par tes chants
dans ce combat inégal : que tes accens prennent un nouvel essor , et
ranime le courage du héros. Macpherson observe que l'usage d'animer
les guerriers au combat par des chants improvisés s'est presque conservé
jusqu'à nos jours, et qu'il existe plusieurs de ces chants belliqueux , qui
ne sont qu'un assemblage d'épithétes sans aucun mérite poétique.
renommée.
D E S B R E T O N S. 55
Tïîourans, et la condition indispensable pour le bonbeur d'une autre
vie. Nous observerons que les plus estimes de ces chants s'ensei-
gnaient aux jeunes gens pour être transmis à la postérité, et que leur
suite formait l'histoire traditionnelle des Calédoniens. On voit re-
présente' au n.° 4 ^6 la planche 5 un barde avec le vêtement dis-
linctif de son ordre: ce vêlement était de couleur céleste, et offrait
dans l'uniformité de sa couleur l'emblème de la paix et de la fidé-
lité. Sa harpe a douze cordes formées de crins tressés (i).
Outre les chants des bardes destine's à perpétuer le souvenir Pi^-rm dUe$
. , , '^" souTeair
des faits les plus mémorables de leur nation , il était encore élevé' , "" ''^
à cet effet des monumens en pierre, dits du souvenir et de la
renommée. Un guerrier, suivi d'un ou de plusieurs bardes, se ren-
dait sur le lieu où était arrivé le fait, dont on voulait conserver
la me'moire. Là il posait un flambeau sur un tronc de chêne, com-
me pour inviter les ombres de ses ancêtres à regarder d'un œil
favorable ce trophée de la gloire de leurs descendans. On plaçait
sous la pierre une e'pe'e avec quelques cercles des boucliers des en-
nemis , et on amoncelait la terre autour de cette pierre, tandis que
le barde continuait à célébrer le fait pour lequel on élevait le mo-
nument. Macpherson assure qu'il existe encore dans le nord de
l'Ecosse plusieurs de ces pierres du souvenir. Les monumens de la
renommée étaient consacrés à honorer la mémoire des guerriers
morts à la guerre, et ils consistaient en quatre pierres grises, qui
servaient à indiquer la grandeur de la sépulture (2).
L'hospitalité était pour les Calédoniens un devoir si sacré, Hospitalité
qu ils 1 exerçaient même envers leurs ennemis: ainsi Lucnullin et
Fingal invitèrent Svaran à leur banquet. Ils buvaient dans des co-
quilles, comme le font encore les montagnards de nos jours; c'est
pourquoi on trouve souvent, dans les poésies d'Ossian, le mot de
(i) Smith. The costume etc. planche VIL Les bardes étaient déjà re-
nommés du tems de Lucain , comme l'attestent les vers suivans. Phar. Liv. I,"
T^os quoque qui fortes animas helloque peremptas
Laudibus in longum vates dimittitis aevum
Pluriutn securi fudistis carmina Bardi.
(2) Fergus , pour annoncer à Cuchullin la mort de Cathar , lui dit:
maintenant quatre pierres s^élèuent sur la tombe de Catbar. Fingal ,
chant I.er
56 GOUVERNEMEN TET LOIS
coquille employé pour celui de banquet, et l'on donnait au roi
dans les banquets le nom de roi des coquilles, qui signifiait roi
humain et hospitalier. Les hôtes, en se quittant, échangeaient l'un
contre l'autre leur bouclier, qu'ils gardaient ensuite dans leurs sal-
les, pour que ces gage d'amitié fût toujours présent à la mémoire
de leurs fils. Si, dans la chaleur même du combat, deux guerriers
venaient à apprendre qu'il y eût eu quelque relation d'hospitalité
entre leurs pères, ils baissaient aussitôt les armes, et renouvel-
laient entre eux cette ancienne alliance. C'était une lâcheté de la
part d'un guerrier, et une sorte de prétexte pour éviter le combat,
que de demander à l'ennemi son nom, ou de lui dire le sien, et
l'expression d'homme qui dit son nom à l'ennemi était une injure
passée en proverbe. Quant aux banquets qui se fesaient après la
chasse, M.^ Macpherson nous assure que la manière dont ils se pré-
paraient nous a été conservée par la tradition. On creusait une
espèce de puits, dont les parois étaient en pierres unies, et l'on for-
mait alentour un amas d'autres pierres unies et plates de la na-
ture des pierres à feu, qu'on fesait chauffer ainsi que le four avec
des bouleaux. On déposait ensuite au fond du puits une partie du
gibier qu'on recouvrait aussitôt d'un lit de pierres, et ainsi de suite
jusqu'à ce que ce puits fût rempli. Après cela le tout était re-
couvert de bouleaux pour empêcher la fumée. Je ne puis assurer,
ajoute Macpherson, que cela fût ainsi, mais je sais qu'on montre
encore à présent quelques puits, que le vulgaire dit avoir servi à
cet usage (i).
eSe.. Vers la fin du III.^ et au commencement du IV.* siècle, on
n'entend plus parler des Calédoniens, et l'on trouve les Scottes éta-
blis dans le nord de la Bretagne. Porphyrius est le premier qui
en fait mention à cette époque. Les Scottes tiraient leur origine
des Celtes; d'abord ils s'étaient arrêtés en Irlande; ayant passé de
là dans la Calédonie, ils domptèrent les Pietés, et donnèrent le
nom d'Ecosse au pays qu'ils avaient conquis. Les Pietés semblent
avoir été des descendans d'une colonie de Bretons, qui, repoussés
dans le nord par Agricola, s'y étaient mêlés avec les anciens habi-
tans. L'usage de se peindre le corps à la manière de certains Bre-
tons, apporté par eux en Ecosse, leur fit donner par les Romains
(i) Macpherson , note au chant 1»^' de Fingal.
det Saxons.
desBretons. 5t
le nom de Pietés. Cette nation, ainsi que les Scotes, fut soumise
par une légion romaine 5 mais après les guerres intestines qui dé-
solèrent l'empire, les Romains durent abandonner pour toujours, en
448, les iles britanniques, dans la plupart desquelles ils avaient com-
mande pendant plus de quatre siècles. Les Pietés et les Scotes re-
gardèrent alors ces iles comme une propriété assurée, et ayant at-
taqué les Bretons, ils les obligèrent enfin à leur abandonner le
terrein et à se retirer dans les forets et sur les montagnes, d'où
ces derniers peuples sortaient ensuite pour les attaquer à leur tour.
Tel fut l'état de guerre, d'anarchie et de désordre où fut plongée
la Bretagne depuis le départ des Romains jusqu'à l'invasion des
Saxons (i).
En proie aux discordes civiles, et menacés par les ennemis Jn.aùon
extérieurs, les Bretons suivirent les conseils de Vortigern, prince " '
de Dumnonium, et engagèrent les Saxons à venir à leurs secours.
Cette nation était une des tribus les plus belliqueuses de la Ger-
manie, laquelle s'était répandue dans la partie septentrionale de cette
contrée et de la Chersonnèse Ciœbrique, et qui avait occupé toutes
les côtes de la mer, depuis l'embouchure du Rhin jusque dans le
Jutland. Engiste et Horsa, deux frères et chefs Saxons, qui se van-
taient d'être issus du dieu Woden môme, accueillirent avec empres-
sement le projet d'invasion, qui leur fut proposé par les Bretons.
En 449 ou 45o ils embarquèrent leurs troupes sur trois navires
et débarquèrent sur la côte mille six cents hommes, avec lesquels
ils vainquirent les Pietés et les Scotes j puis quittant le masque,
ils se déclarèrent les ennemis de ceux dont ils s'étaient dits les
défenseurs. Les Bretons alors coururent aux armes pour se défendre
à leur tour: il se donna plusieurs batailles, dont le succès fut va-
rié, et dans l'une desquelles Horsa fut tué, en suite de quoi le
commandement resta à Engiste seul, qui mit le pays à feu et à
sang, sans aucune distinction de rang, d'âge ni de sexe. Dans cet
affreux état parut un héros breton et chrétien, qui fut Artur ,
prince des Silures, lequel ranima la valeur presqu'éteinte de ses
compatriotes, et défit les Saxons dans plusieurs combats. Mais après
une longue suite de batailles, ces derniers s'emparèrent de tout le
territoire au midi de la Ciyde et du Forth,à l'exception du pays
(i) Hume. Hist chap. i.
Europe. Fol. FL
Portrait
d'Engisle,
y
Hepiarchle
Saxonne,
SS Gouvernement ET LOIS
de Galles et de Cornouailles, où les infortunés Bretons trouvèrent
un asile (i).
Le n,° I de la planche 6 représente le féroce Eogisle, foulant
aux pieds un ennemi vaincu. La chose qui se fait le plus remar-
quer dans son armure est son casque à quatre pointes ; sa cuirasse
ressemble à la lorica des Romains; il a une longue et pesante lance
et le milieu de son bouclier qui est convexe, se termine en pointe.
La coupe qu'il tient en main a l'air d'un crâne humain, et atteste
sa férocité (2). Ce guerrier s'établit dans la partie méridionale de
l'ile, où il fonda le royaume de Kent; il fixa sa résidence à Gan-
torbery, et y mourut vers l'an 488, laissant ses états à son fils Escus.
Durant leurs guerres avec les Bretons , les Saxons fondèrent
les sept royaumes de Kent, de Sussex , de Wessex, de Mercia ,
de l'Anglia orientale, de Northumberland et d'Essex , qui formèrent
ce qu'on appelle communément l'Heptarchie Saxonne. Toute la par-
tie méridionale de l'ile, excepté les pays de Galles et de Cor-
nouailles, changea d'habitans, de langage, d'institutions et de mœurs.
Les Bretons civilisés disparurent, ou furent réduits au plus vil es-
clavage, et les Anglo-Saxons firent prendre à ce pays un tout au-
tre aspect. Leur gouvernement dut présenter quelques variétés dans
les différens règnes de l'Heptarchie: cependant nous savons que,
sous tous ces règnes, il y eut une assemblée nationale dite Fittena-
gemoty ou assemblée de sages, par laquelle les lois étaient sanction-
nées, et qui se composait de la noblesse, des dignitaires, du clergé
et de tous les seigneurs qui possédaient une certaine quantité de
terres. Les Anglo-Saxons formaient trois ordres, qui étaient les no-
bles, les hommes libres et les esclaves. Les nobles, appelés Tani
ou barons, étaient les représentans de la nation chez les anciens
Germains, et les compagnons d'armes de leurs princes: c'était eu
tems de guerre l'élite des troupes. Les hommes libres se nommaient
Céorîes, et les travaux de la campagne fesaient leur principale oc-
cupation. Celui d'entre eux qui parvenait à avoir en propriété cinq
arpens de terre, sur lesquels il y eût une église avec un clocher,
une cuisine et une grande porte, obtenait un sceau et un emploi
(i) Adams. Storia délia Gran Bretagna traduite par David Bertolotti j
Liv. II. chap. I.
(2.) Smith. The costume etc. pi. XXIII.
desBretons. 59
à la cour du roi, et était répute noble ou Tane. Le Céorle qui
s'adonnait à l'étude, ou qui parvenait à se faire ordonner prêtre,
à s'enrichir par le commerce, ou à se distinguer à la guerre, était
élevé au même rang. De cette manière, dit Adams , le temple de
l'honneur était ouvert aux Céorles, soit qu'ils se livrassent à l'agri-
culture ou au commerce, à l'e'tude des lettres ou à la profession
des armes, qui étaient les seules conditions dignes d'un homme li-
bre. Tant que les Saxons demeurèrent attachés au paganisme, et
encore quelque tems après qu'ils eurent embrassé le christianisme,
les esclaves formèrent une classe nombreuse, et se divisèrent en
deux espèces, l'une des esclaves domesliques , et l'autre des villa-
geois ou vilains, qui se vendaient comme le bétail avec le fond (i).
On voit au n.'^ 2 de la plaache 6 un roi Anglo-Saxon du VIII.® Ponra'i
La d/un roi de
siècle avec son écuyer, armés l'un et l'autre pour le combat. Le t'Hepuitchie.
roi a une cotte de maille en cuir couverte d'anneaux de fer à maille,
un glaive à deux tranchans, et la tête ceinte d'une couronne, qui
consiste en un cercle surmonté de trois fleurs de lys (1).
Après biens des révolutions les sept royaumes furent réunis deToanll
en un seul par Egbert, roi de Wesse, en 827 , et ne formèrent plus
qu'une grande monarchie, qui comprenait à peu près ce qu'on ap-
pelle proprement aujourd'hui Angleterre. Mais les Danois la rava-
gèrent bientôt par leurs incursions. C'était des payens Saxons, qui
s'étaient réfugiés vers le nord du Jutland, pour se soustraire à l'in-
tolérance religieuse de Charlemagne. Ayant trouvé dans cette con-
trée un peuple avec les mêmes mœurs, ils en furent bien accueil-
lis, et il ne se passa pas iong-tems qu'ils n'entraînassent avec eux
les naturels dans des entreprises, qui devaient améliorer leur sort.
II firent une irruption sur les côtes de France, où ils furent con-
nus sous le nom de Normans, qui leur fut donné par allusion à
la position géographique du pays d'où ils venaient. Leurs petits
navires les mettaient en état de suivre toutes les sinuosités des
côtes, et de remonter le cours des fleuves; et, à peine débarqués
il se répandaient par petits détachemens dans tout le pays^ d'où
ils enlevaient tout ce qu'ils pouvaient. Enflés de leurs succès, ils
(i) Adnis. Histoire, Liv. IL chap. 4.
(2) Smith. Sélections of tlie ancient costume an. 760. Cet ouvrage ,
où n'est incliqué ni le nombre des pages ni celui des planches, est divisé
par siècles et par années.
^0 Gouvernement ET LOIS
débarquèrent en si grand nombre, de l'ile de Thanet où ils s'étaient
établis, dans la Bretagne, qu'ils mirent cette contrée à feu et à
sang, et ils seraient venus certainement à bout de la soumettre tout
entière, si Alfred le grand ne les avait entièrement défaits (i).
d'Ti^-lk . . ■^^^^^^' surnommé par Thompson prodige dans la guerre, et
etd^Edgard. divinité tutélaire dans la paix, est un des plus grands princes dont
l'histoire fasse mention. On lui ëieva à Slhourhead un monument
avec une inscription, où sont rappelées toutes ses grandes entreprises.
Lan du Christ 879, Alfred le grand déploya, sur cette éminence,
son étendard contre les Danois. Cest à lui que nous sommes re-
devables de t institution des Jurys, de l'organisation de la milice
et de la création dune force navale. Flambeau dun âge ténébreux
Alfred fut philosophe et chrétien , le père de son peuple , et le fon-
dateur de la liberté et de la monarchie anglaise (2). On voit au
n. I de la planche 7 le portrait de ce prince, copié de l'original
qui se trouve dans la bibliothèque Boldejan d'Oxford. Il a la cou-
ronne en tête, et une fourrure d'hermine qui lui couvre la poitrine
et les épaules. Pour donner une idée plus précise du costume des
rois de cette époque, nous avons encore retracé à la même planche,
n.° 2, le portrait d'Edgard, à côlé duquel est un jeune gentilhom-
me Angîo-Saxon. Il a la tête ceinte d'une simple couronne d'or, et
porte une tunique de pourpre, qui laisse voir ses genoux à nu:
son manteau est bordé en or, et attaché sur l'épaule avec une
agrafe du même métal, et le sceptre qu'il tient en main est d'une
forme bizarre.
Danois Après avoir été plusieurs fois repoussés par les Anglo-Saxons,
taiiil'dTns ^es Danois parvinrent enfin à s'établir en Angleterre sous Canut le
laBrctasn.. g^and , quî oblîgca Edmond, surnommé Cote de fer a cause de sa
force extraordinaire, à partager le royaume avec lui. Edmond ayant
été assassiné. Canut demeura seul maître du royaume, où il régna
en paix jusqu'à sa mort, qui arriva en io35, et fut aussi le terme
de la gloire des Danois en Angleterre. Mais peu de tems après,
c'est-à-dire en 1066, les Normans s'emparèrent de la Bretagne sous
Guillaume le Conquérant, qui vainquit Arold dans la fameuse ba-
taille d'Haslings, et renversa la dynastie des Anglo-Saxons après une
(i) Hume. Hlsù. chap. 2.
(2) Voyez la description du monument d'Alfred dans le Viaggio du
comte Rezzonico.
K
D E s B 1\ E T O N s. 6l
existence d'environ six cents ans. Nous avons repre'serité à la plan-
che 8 la flotte de Guillaume fesanl voile pour l'Angleterre : on y
remarque le vaisseau du commandant, avec un autre vaisseau, et
un troisième qui transporte les chevaux. Le dessin en est pris des
célèbres tapisseries de Bayeux, qui ont e'té faites bien sûrement
aussitôt après la conquête (i).
Le portrait de Richard I.", que son grand courage a fait sur- cœuJ^dTLn,
nommer Cœu7' de lion, nous donne aussi une idée du costume des dVlan^ulur.
rois Anglo-Normans. Il est pris d'un des sceaux , que ce monarque
fit exécuter durant son règne. Son casque a la forme d'une ellipse,
et est attaché à son cou et sous son menton avec un morceau
d'étoffe: son corps et ses jambes sont entièrement couverts d'un
ouvrage à mailles , et Ton aperçoit deux figures de lion sur son
bouclier: voy. le n.° i de la planche 9. On a l'image d'un autre
costume singulier dans celui du comte Thomas de Lancaster, qui
vécut long-tems après Richard L^'', c'est-à-dire vers l'an i3i4. Ce
prince nous offre un des plus anciens exemples de l'usage des ar-
moiries sur la sarcotte; il porte un voile derrière son casque, qui
est surmonté d'un dragon, lequel est répété sur la tête du che-
val entre deux cornes droites: voy. le n.° 2 de la même planche.
La reine d'Angleterre, qu'on voit à côté de lui sur la môme plan-
che, est Philippine de Hainaultj elle porte une couronne d'orj sa
chevelure est ornée de perles, et son manteau est attaché sur son
épaule avec un cordon d'or: voy. le n.° 3. Enfin le n.° 4 repré-
sente Richard II, et Janne Planlagenet princesse de Galles, sur-
nommée la Belle enfant , avec son mari Edouard dit \e Prince noir.
Ce dernier est armé de toutes pièces; il a un haume pointu, une
gorgerette de maille et une sarcoite oh. sont les armes de France
et d'Angleterre. Une simple couronne de perles distingue Jeanne;
et Richard II a son habit parsemé de fleurs de lys (2).
Mais il convient que nous suspendions ici pour quelques ins- Ongme
j. 1 1 • .' 1 1 • T5 . t ^ de la srande
tans la description du costume des rois d Angleterre, pour faire '''""«'•
mention d'un grand événement, qui a servi de base au gouverne-
ment de ce pays. Le roi Jean s'était rendu odieux à la nation an-
glaise et surtout aux barons, pour avoir teint ses mains dans le
(i) Smith. Selecùions of the ancient costume an. 1060.
(2) Ces figures sont prises des ouvrages de Smith et de Strutt.
02 Gouvernement et lois
sang du prince Artur son neveu, et pour s'être déshonoré par des
actes d'imprudence et de lâcheté, qui lui firent perdre presque tou-
tes ses possessions en France. Bien loin de chercher à appaiser les
barons, Jean porta le déshonneur dans leur famille par ses liaisons
licencieuses. Il leur défendit par une loi la chasse de toutes sortes
de volatiles, dont ils fesaient leur plus doux passe-tems j il ordonna
d'arracher toutes les haies et autres clôtures champêtres dans le
voisinage de ses forêts, pour que ses daims pussent aller paître
plus facilement dans les campagnes. Après avoir accablé la nation
d'impôts et de taxes arbitraires, et se voyant haï de tous les ba-
rons, il exigea d'eux des otages pour gage de leur fidélité, et les
contraignit à lui livrer à ce titre leurs enfans, leurs neveux, et
leurs plus proches parens. Une vive altercation s'étant éleve'e entre
ce monarque et le pape Innocent III, ce pontife lança contre lui l'ana-
ihême, et lui suscita en même tems un ennemi dans le roi de France.
Mais Jean chercha trop bassement à se faire absoudre de son ex-
communication, en publiant un ban par lequel il déclarait que,
pour la rémission de ses péchés et de ceux de sa famille , il avait
cédé ï Angleterre et V Irlande à Dieu, à S.' Pierre et à S.* Paul,
au pape Innocent et à ses successeurs. A tant de bassesse les ba-
rons anglais coururent aux armes, et obligèrent le roi à signer le
fameux acte connu sous le nom de grande charte. Il ne fallut riea
moins que ce trait de fermeté' de leur part, pour l'amener à cette
mémorable transaction, qui fut conclue le 19 juin 121 5 à Runy-
mode, entre Windsor et Staynes.
jriieies II uQ scra pas hors de propos d'examiner ici les articles prîn-
^ ihans'! ^ cipaux de cette grande charte, par laquelle d'importaus privilèges
et autres immunités ont été accorde's à tous les ordres du royaume,
c'est-à-dire au clergé, à la noblesse et au peuple. Le gouvernement
féodal, dit Hume, introduit en Angleterre par Guillaume le Con-
quérant, avait restreint considérablement les libertés imparfaites, dont
les Anglo-Saxons jouissaient sous leurs anciens souverains. Le peu-
ple entier se trouvait réduit à l'état de servitude sous le roi ou sous
les barons, et même en grande partie à celui d'esclavage. La né-
cessité de confier un pouvoir étendu à un prince obligé de main-
tenir un gouvernement militaire sur une nation vaincue, obligea aussi
les barons uormans à se soumettre alors à une autorité plus abso-
lue et plus rigoureuse, que celle qui était communément établie sur
desBretons. 63
la noblesse dans les autres gouvernemens fe'odaux. Les prérogatives
de la couronne une fois portées à un aussi haut degré ne purent
plus être limitées, et durant cent cinquante ans la nation eut à
gémir sous une tyrannie inconnue dans les e'tats fondés par tous
les conquérans du nord. Henri I." donna aux x\nglais une charte
des plus favorables à leurs libertés, pour obtenir d'eux la préfé-
rence sur son frère Robert. Etienne l'avait renouvelée, |et Henri II
la confirma; mais les concessions de ces princes étaient toujours
restées sans effet, et leurs successeurs continuèrent à exercer la
même autorité illimitée, ou au moins une autorité irrégulière. Le
roi Jean, qui refusa d'abord de confirmer la charte de Henri,
dont l'archevêque de Cantorbery, confédéré avec les barons , disait
avoir trouvé une copie dans un ^monastère, fut ensuite obligé de
signer la grande charte contenant les décisions suivantes, savoir; que
le clergé procéderait librement à ses élections, et qu'elles n'auraient
pas besoin d'être confirmées par l'autorité royale; qu'il serait per-
mis à tout citoyen de sortir du royaume quand il lui plairait; que
les barons jouiraient de certains privilèges tendant à diminuer la
rigueur de la loi féodale, et à déterminer les articles qui y avaient
été omis, ou qui étaient devenus arbitraires et ambigus dans la
pratique; que la redevance à payer par les héritiers d'un fief mili-
taire pour en prendre possession, serait de cent marcs pour un
comte et pour un baron, et de cent schellins pour un chevalier;
que si l'héritier était mineur, il entrerait en possession de son pa-
trimoine sans payer aucun droit aussitôt qu'il aurait atteint sa ma-
jorité; que le roi ne pourrait vendre le droit de tutelle, ni frapper
les biens des pupilles de contributions préjudiciables à la propriété;
enfin qu'il s'obligerait à l'entretien des châteaux, des moulins, des
parcs et des réservoirs d'eau, avec promesse que, dans le cas oij
il y aurait lieu à confier l'administration du patrimoine à un sché-
rif ou autre fonctionnaire public, celui-ci serait tenu de donner cau-
tion. Ces dispositions étaient suivies de plusieurs autres sur la tu-
telle portant; que la grande assemblée du royaume avait le droit
d'imposer les scutages ou subsides , excepté dans les trois cas
spécifiés par la loi féodale, et qui étaient la prison du prince,
l'élévation de son fils aîné au rang de chevalier, et le mariage de
sa fille aînée; que les prélats, les comtes et les barons seraient
appelés à ressemblée par un ordre spécial, et les barons inférieurs
64 Gouvernement et lois
sur la simple iavitation du scherif; que le roi ne pourrait s'empa-
rer des terres d'aucuo baron pour cause de dettes envers la cou-
ronne, dans le cas où le débiteur aurait assez de propriele's en
biens fonds pour éteindre sa dette; que personne ne serait obligé
pour son fief à un service plus onéreux que ne l'exigeait le rriôme
fief; qu'aucun châtelain ou gouverneur d'un château ne pourrait
exiger d'un cavalier aucune taxe pour la garde de ce château, lors-
que ce dernier s'offrait à en faire le service personneliement, ou
à s'y faire reraplacer par une personne convenable; que le che-
valier se trouvant en campagne par ordre , il serait exempt de
tout autre service du même genre; et qu'il ne serait permis à au-
cun vassal d'aliéner une partie de ses fonds telle, qu'elle le mît dans
l'impuissance de prêter à son seigneur le service qu'il lui devait.
Telles furent les dispositions qui furent prises dans l'intérêt des
barons; et voici celles qui furent adoptées en faveur du peuple, pour
le mettre à portée de contribuer avec les premiers à la prospérité
nationale. Ces dernières portaient, que les franchises et les préro-
gatives des barons seraient étendues par eux à leurs vassaux infé-
rieurs, à l'effet de quoi le roi promit de n'autoriser aucun baron
à lever des subsides sur ses vassaux, excepté dans les cas spéci-
fiés par la loi féodale; qu'il serait établi dans le royaume un sys-
tème uniforme de poids et mesures; que les marchands auraient la
faculté d'entreprendre toute espèce de commerce, sans avoir à crain-
dre aucune taxe ou imposition arbitraire; que tout citoyen aurait
le droit de sortir du royaume et d'y rentrer à sa volonté; que Lon-
dres, ainsi que les autres villes et bourgades, conserveraient leurs
anciennes libertés et leurs franchises; qu'on n'exigerait d'elles aucun
subside sans l'assentiment de la grande assemblée; qu'aucune ville
m aucun individu ne serait obligé à l'entretien des ponts que con-
formément aux usages établis ; que tout homme libre pourrait dis-
poser de ses biens comme bon lui semblerait; que l'individu mort
sans avoir fait testament aurait pour successeurs ses héritiers na-
turels; qu'aucun officier de la couronne ne serait autorisé à faire
des réquisitions de chevaux, de chars ni de voitures quelconques
sans le consentement du propriétaire; que les cours de justice du
roi seraient stationnaires , au lieu d'être à sa suite comme aupara-
vant ; que l'accès en serait ouvert à tout le monde, et que la jus-
tice n'y serait plus vendue ou refusée, ni même différée; que les
D E s B R E T 0 N s. 65
tribunaux de justice subalternes, la cour du comte, le schërif de
tour et la cour fondiaire se réuniraient à une époque et dans un
lieu détermine; que les sche'rifs ne pourraient plus prendre la dé-
fense des intérêts de la couronne , ni citer quelqu'un en jugement
sur un simple soupçon ou sur un bruit vague, mais seulement d'a-
près la déposition de témoins avoues par la loi; qu'aucun homme
libre ne pourrait être arrêté, incarcéré, prive de ses biens on de
ses franchises, proscrit ou relègue, offense ou le'sé d'une manière
quelconque , qu'en vertu d'un jugement légal rendu par ses pairs,
ou d'après une disposition de la loi territoriale-, que quiconque
aurait souffert quelque dommage sous les deux règnes précédens,
en obtiendrait la pleine et entière réparation; que l'amende à in-
fliger à un homme libre serait proportionnée au délit, et jamais
de nature à pouvoir le ruiner; enfin qu'aucun esclave ou colon ne
pourrait être privé de ses chars, de ses charrues ou autres instru-
mens d'agriculture (i).
Les barons obligèrent le roi à laisser la ville de Londres en Consru.
leur pouvoir, et à remettre au primat la garde de la tour jusqu'à 'conicrwauûrs.
la moitié du rnois d'août suivant, en exécution de divers articles
de la grande charte. Pour s'assurer de leur accomplissement ils élu-
rent vingt-cinq d'entre eux, comme conservateurs des libertés pu-
bliques, avec des pouvoirs illimités dans leur nature et dans leur
durée. En cas d'accusation en contravention portée contre le roi
dans la personne des ministres de la justice, des schérifs ou autres
officiers, quatre barons pouvaient inviter le monarque même à re-
médier à l'abus dénoncé; et s'il n'était pas fait droit à leurs instan-
ces, ils avaient la faculté de convoquer le conseil des vingt-cinq,
qui, de coocert avec la grande assemblée, pouvait l'obliger à l'exé-
cution de la charte, et en cas de refus prendre les armes contre
lui, attaquer ses châteaux, et user de tous les moyens coactifs né-
cessaires, excepté contre sa personne, et contre celles de la reine
et de ses enfans. Les habitans du royaume furent obligés, sous peine
de confiscation de leurs biens, de prêter serment d'obéissance aux
barons, et les propriétaires libres dans chaque comté, d'élire douze
(i) Hume. Hist. cVAng. Jean I.« Nous avons cité ici les principaux
articles de la grande charte , comme formant la base du gouvernement
anglais.
Europe. Vol. VI.
66 Gouvernement et lois
chevaliers , charge's de leur dénoncer les abus , qui , d'après la grande
charte, re'clamaient une reforme (i).
Origine Lcs de'pcHSes e'cormes qu'avaient entraînées les guerres fréquen-
tes où Edouard ï." s'était trouvé engagé, avaient souvent mis ce
prince dans la ne'cessilé de recourir à l'assemblée des barons pour
en avoir des subsides. Pour les augmenter il imagina un expédient,
qui fut de réunir au parlement les repre'sentans des bourgs, du con-
sentement desquels il préféra obtenir ces subsides , plutôt que de
leur en imposer l'obligalion. Pour éviter les diffîcuUës et les lon-
gueurs qu'il aurait rencontrées à traiter avec chaque bourg en par-
ticulier, Edouard vit que le moyen le plus prompt pour arriver
à son but, était d'assembler les députés de chaque bourg, de leur
exposer les besoins de l'état, d'en discuter les motifs en leur pré-
sence, et de les engager à acce'der à ses demandes. Il donna donc
l'ordre aux schérifs d'envoyer au parlement, avec deux chevaliers
de Ja province, deux députés de chacun des bourgs de leur comté,/
munis par leurs communes de pouvoirs suffîsans pour adhérer, au
nom de leurs commettans, à toutes les demandes qui leur seraient
faites par le roi, et par son conseil; et cela, disait le roi dans le
préambule de son ordre, « parce qu'il est souverainement juste, que
ce qui est de l'intérêt de tous, soit approuvé par tous ceux que
cet intérêt touche, et que les dangers communs soient écartés par
tous les efforts réunis ». Après leur élection, qui se fesait par les
Aldermans et par le conseil communal, ces dépuiés devaient s'en-
gager sous caution à se présenter au roi et au parlement, dont ils
ne fesaient pas alors une partie essentielle. Ils y siégeaient à part des
barons et des chevaliers; et, après avoir consenti les impositions
qu'on leur demandait, ils s'en retournaient chez eux, encore que
le parlement dût prolonger la durée de sa session. Mais la réunion
de ces représentans donna insensiblement plus d'importance à l'or-
dre entier; et, en reconnaissance de leur complaisance à accorder
les subsides, il leur fat permis de pre'senter au trône des pétitions
pour demander la réparation de quelqu'abus particulier, dont ils
avaient eu sujet de se plaindre. Plus les demandes du prince deve-
naient fréquentes, plus ces instances se multipliaient et acquéraient
(i) On peut hre dans Hume les noms des vingt-cinq premiers con-
servateurs.
desBretons. 67
de poids: ce qui mit le roi dans l'impossibilité de rien refuser à
des hommes qui s'étaient prêtes à ses vœux pour le soutien du
trône, et à l'assistance desquels il pouvait se trouver encore bien-
tôt dans le cas d'avoir recours. Les communes ne laissaient pas
cependant d'être encore loin du pouvoir de la législature 5 et leur
pétitions, quoique appuyées de la saticlion verbale du monarque,
n'étaient, pour ainsi dire, que des projets de loi. Les juges re-
çurent dans la suite la faculté' de donner aux lois une certaine
forme; et, en les revêtant de sa sanction, quelquefois sans la par-
ticipation des nobles^ le roi leur donna de la validité. On recon-
nut par la suite, qu'il ne pouvait être établi de loi pour une classe
de personnes, sans que toutes les autres n'y fussent aussi intéressées.
On s'attendait à voir l'assentiment de la chambre des pairs, qui était
l'ordre le plus puissant de l'état, devenir exclusivement nécessaire
pour la sanction des ordonnances; mais, sous le règne de Henri V,
les communes s'opposèrent à ce qu'il fût fait aucune loi à l'instance
des pairs seuls, à moins que les statuts n'en eussent été rédigés
par les communes mêmes, et n'eussent passé dans leur chambre en
forme de bill ou de proposition (i).
Pendant que le gouvernement de l'Angleterre se raffermissait
sur ses bases, cette contrée était déchirée par les deux factions
d'Yorck et de Lancaster, qui devaient entrainer l'anéantissement de
la dynastie des Plantagenètes. La première avait pris le nom de rose
blanclwy et la seconde celui de rose rouge. La couronne avait été
ravie à la maison de Mortimer par le duc de Lancaster, qui régna
sous le nom de Henri VI. Richard, duc d'Yorck, héritier de cette
maison, tenta de faire valoir ses droits contre le faible Henri, qu'il
fit prisonnier en i455, et se contenta, en lui laissant le titre de
roi, de prendre celui de protecteur. La reine Marguerite, femme
d'un rare courage, et comparable aux plus grandes héroïnes de l'an-
tiquité, s'efforce envaiu de venger les droits de son mari ; après
quelques heureux succès elle perd la couronne et la liberté. Ce-
pendant le parti de Lancaster se ranime: Henri , comte de Richmond
et neveu d'Owen Tudor, s'empare du trône, et, à la maison des
Plantagenètes, succède ceile de Tudor. Le n.° i de la planche 10
représente Henri VI avec un bonnet de velours cramoisi, un man-
de la rose
blanchs
et de la rose
rouge.
(i) Hume. Hist. d'Angl. Edouard //'•
68 Gouvernement et lois
teau bleu bordé en or , et une chaîne d'un travail grossier et d'un
poids énorme autour du cou 5 sa couronne, qui est sur la table, est
la première de ce genre qui ait été portée par les rois d'Angleterre.
Marguerite d'Anjou sa femme, n.® 2, porte un voile riche, élégant
et parsemé de perles; sa robe est d'une étoffe d'or avec de larges
manches doublées d'hermine. La fig. 3, qui représente un homme
de cour, a un vêtement d'une étoffe d'or avec des franges d'argent;
et elle a une bourse de couleur bleue brode'e en or et pendante
à son côté (i).
fclZrine ^ ^^ dynastic qui succéda aux Plantagenètes sur le trône d'An-
d'Arragon. gletcrrc appartient le fameux Henri VIII, dont les amours avec
Anne Bolena ont eu des suites qui leur ont donné tant de céle'-
britë. Pour lever tout obstacle à la répudiation qu'il voulait faire
de Catherine d'Arragon son épouse, et mettre Anne à sa place, il
se sépara ainsi que son royaume de l'église catholique, s'arrogea
la suprématie ecclésiastique, fit couler le sang de ceux qui ne vou-
laient pas le reconnaître, supprima les monastères, et fit dire à
Charles-Quint qiiil avait tué la poule ^ qui lui pondait des œufs
dor, parce qu'en effet il s'était privé des taxes énormes, qu'on
imposait aux couvens et aux églises. On le voit à la planche i r
avec un simple bonnet de velours noir orné de plumes blanches :
sa femme Catherine d'Arragon s'est jetée à ses pieds en présence
des légats du pape, devant qui devait se traiter la cause du divorce;
elle est vêtue en noir, et n'a qu'un simple ornement de perles au-
tour de la tête et du cou, et elle porte sur la tête un voile blanc (2).
Eihaheih. Le nom de la fille de Henri VIII et d'Anne Bolena, de la
fameuse Elisabeth, réveille encore aujourd'hui dans le cœur des
Anglais le plus vif enthousiasme pour la liberté de leur pays. Celte
princesse mérite -le titre de restauratrice de la gloire nationale
dans la marine, et de reine des mers du nord-, elle eut pour prin-
cipe de se concilier l'affection de ses sujets protestans, et d'occu-
per ses ennemis dans ses propres états. Elle disait souvent que
l'argent se trouvait mieux placé dans la poche de ses sujets, que
dans son échiquier (3). On voit à la planche 12 cette reine à che-
(i) Smith. Sélections of the ancienb costume an, i45o.
(2) A séries of one Hunfred etc. N.° 92.
(5) La cour de l'échiquier est chargée de la conservation des reve-
nus de la couronne.
D E s B R E T O N s. 6g
val, à la journée de Tilbury, annonçant à ses troupes l'intention
de les mener elle-même au combat. Elle a un costume de guerre,
et tient le sceptre en main. Les historiens parlent de la vanité pué-
rile qui la portait, même dans les dernières années de sa vie, à
vouloir passer pour la plus belle femme de l'Europe, et ils impu-
tent à un sentiment de jalousie la cruelle perse'culion qu'elle exerça
envers sa cousine", la belle, la vertueuse et infortune'e Marie Stuard.
Elisabeth refusa constamment,^ de se marier, et Lally-Tollendal ,
qui nous a donné sa biographie, fait à ce sujet les questions sui-
vantes. « Sa répugnance pour le mariage ne venait-elle pas de la
crainte de se donner un maître, ou de partager avec un e'poux
l'autorité royale ? Quelque vice de conformation ne lui fesail-il
pas du célibat une loi impérieuse, qu'elle ne pouvait violer sans
danger pour sa vie? Voilà des questions qu'il est difficile de ré-
soudre maintenant, s'il est vrai qu'on ait strictement exécuté l'ordre
donné, dit-on, par elle, de ne point ouvrir ni môme d'examiner son
corps après sa mort (i) »,
Malgré la liberté de conscience accordée par Elisabeth, et îa ^'««
, . , '^ de fAnglelerre
sévérité avec laquelle elle réprima les Catholiques et les Puritains, sou, Ehsubeih.
il ne laissa pas d'y avoir des guerres civiles pendant son long rè-
gne, qui dura quarante-quatre ans. Le parlement fut toujours docile
à ses volontés, et les tribunaux connus sous les ï\oms àe chambre
étoilée et de haute commission, n'étaient également que des ins-
trumens de despotisme, comme l'était aussi la loi martiale, qui
formait pour les troupes un code judiciaire plus rigoureux, dont
l'application était plus prompte, et qui, dans plusieurs cas , s'éten-
dait encore à des personnes étrangères à la milice. Toutefois Eli-
sabeth n'en mérita pas moins les respects et l'affection de ses sujets.
Jacques VI roi d'Ecosse et le premier de ce nom en Angle- Maison
terre, succéda à Elisabeth, dont il était le plus proche parent, ^'"^'"'"^^'•
et réunit ainsi sur sa tête les couronnes des trois royaumes, aux-
quels on donne maintenant le nom de Grande-Bretagne. L'Ecosse
avait eu une longue suite de rois, dont l'histoire peut êlre divisée
en quatre périodes, qui s'étendent; la première, depuis l'origine
delà monarchie jusqu'au règne de Kennelh II; la seconde , depuis
la conquête de Kenneth sur les Pietés jusqu'à la mort d'Alexandre
(i) Biographie Universelle. Artic. EHsab.
70 Gouvernement ET LOIS
III î la troisième, qui va jusqu'à la mort de Jacques V, et la qua-
trième qui se prolonge jusqu'à reiëvation de Jacques VI au trône
d'Angleterre. La première période n'offre que des fables et des
conjectures; dans la seconde, quelques rayons de lumière commen-
cent à percer à travers les ténèbres; la troisième forme l'époque
la plus importante et la plus authentique de l'histoire d'Ecosse,
comme il conste des monumens qui se sont conserve's en Angle-
terre ; la quatrième se lie si étroitement aux histoires des autres
nations, qu'elle n'intéresse pas moins les étrangers que les Anglais
mêmes. Les anciens monarques de l'Ecosse furent presque toujours
dans la dépendance de ceux de l'Angleterre, surtout depuis l'épo-
que ou Bruce et Baliol se disputèrent le trône. La féodalité' régna
dans ce pays comme dans les contrées voisines; et, selon Robert-
son, la puissance des barons fut plus grande en Ecosse qu'en au-
cun autre lieu: ce qui peut être attribué; i." à la nature niéme du
pays, qui offrait aux nobles des asiles inexpugnables dans les mon-
tagnes; 2.° au petit nombre de grandes villes , oii il règne toujours
plus d'ordre , et où l'administration marche toujours avec plus de
régularité; 3.^ a la division de la population en clans ou tribus
où la noblesse avait toujours beaucoup de crédit; 4-° aux alliances
formées entre les barons, et qui s'appelaient ligues de défense mu-
tuelle, ou entre les barons et le peuple, et qui se nommaient li-
gues de servitude ou de vasselage, et enfin aux minorités des sou-
verains, qui étaient fréquentes en Ecosse. Mais le parlement écos-
sais déclara ces ligues illégitimes sous Jacques I.", lequel ayant fait
condanner plusieurs barons et confisqué leurs biens, jeta les fon«
démens d'un pouvoir plus étendu, qui, après le renversement de
la famille de Douglas, ne trouva plus d'opposition , et devint pres-
que absolu sous les derniers Stuards (i).
Charles I. L'histoire des dernières années du règne des Stuards est écrite
en lettres de sang, et nous apprend que le trône est souvent l'asile
du malheur. Tout le monde connaît la fin tragique de Marie Stuard,
qui, après avoir long-temps gJ^mi dans une prison obscure, périt par
la main du bourreau. Charles I.", son neveu, fut victime des sec-
tes des Presbytériens en Ecosse, et des Puritaius en Angleterre,
(i) Robertson. Hist:. d'Ecosse. Liv. I Abrégé de l'Hist, d'Ecosse
avant la mort de Jacques V^.
et Croinwel.
desBretons. 71
auxquels se joignirent les Indépendans. Sous prétexte de se tenir
à la lettre de l'Evangile, ces sectaires se livrèrent à tous les ex-
cès du fanatisme et de la superstition. Partout ils voyaient l'abo-
inînalion, l'œuvre de salan, le règne de l'anléchrist. Les lodëpen-
dans, qui se pre'tendaient inspires du Saint-Esprit, et professaient
la doctrine d'une parfaite e'galité entre tous les hommes, ne vou-
laient point de prêtres, d'ëvêques , de cérémonies religieuses, ni
de la dignité royale, dont les Puritains se contentaient de restrein-
dre les prérogatives. Ces sectaires trouvèrent un chef dans Oiivier
Cromwel , qui, l'ëpe'e d'une main et l'Evangile de l'autre , montra,
sous le masque de la religion, les qualités les plus brillantes alliées
aux vues ambitieuses d'un usurpateur (i). Le malheureux Charles
L^*" succomba dans cette crise funeste de troubles et de fanatisme:
condanné par un jugement injuste, il perdit la tête sur un échaf-
faud dressé devant son palais en 1649. Et pourtant la nation ne
laissa pas ensuite de se soumettre au joug de Cromwel, qui abolit
le parlement eu reprochant à ses rmembres, d avoir négligé le bien
public y de s être montrés les fauteurs des bas intérêts des Presby-
tériens y qui étaient les suppôts de la tyrannie des légistes , da^>oir
voulu perpétuer le pouvoir, et d'être devenus, aux yeux du Sei-
gneur, par plusieurs autres indignités , un instrument abominable ,
quil fallait faire disparaître (2). Le conseil militaire lui conféra
ensuite le titre de Protecteur , qui était usile' durant la minorilé
des souverains, et de cette manière l'Angleterre se vit assujëtie à
(i) Il est certains traits qui caractérisent Tesprit d'un grand homme,
mieux que ne pourrait le faire l'historien le plus habile. C'est pour cela
que plusieurs de ceux qui ont lu l'histoire de Cromwel faite par plusieurs
écrivains, ont douté si ce célèbre usurpateur n'était pas un hypocrite ou
un fanatique de bonne foi , jusqu'au moment où une circonstance fort
simple est venue les éclairer. Un jour qu'il était à diner avec ses amis,
et au moment où tenant une bouteille d'une main , il cherchait de l'autre
quelque chose sous la table , il entra un de ses confidens pour lui an-
noncer que des ambassadeurs demandaient à lui être présentés. Dites-leur ,
répondit Cromwel^ dans le langage mystérieux dont il usait souvent, que
nous sommes ici à chercher le Seigneur. Puis se retournant vers ses amis,
il leur dit : ces imbécilles croient que je cherche le Seigneur , et cest
le bouchon que je cherche, C. Ferri , Spett. Ital. Tom. IV, pag. i55.
(2) Le lendemain on vit écrit sur la porte de la chambre : maison
'vide à louer. Hist. de Cromwel. Liv. VI.
72 G 0 U V E R N E M E N T E T L 0 I s
un maître bien plus redoutable que les précëdens. La planche i5
représente Cromwel au moment où il dissout le parlement, et en
donne la masse à un soldat.
^ts^6^rd^! Cromwel mourut paisiblement après avoir nommé pour son
successeur son fils Richard, qui, bien différent de son père, ab-
diqua le pouvoir pour passer sa vie dans les loisirs d'une retraite
obscure: exemple que suivit son frère, qui était gouverneur de l'ir-?
lande. Le conseil militaire, qui demeura en possession du pouvoir,|
rassembla les restes épars du parlement qu'avait licencié Cromwel;
mais celte assemblée, composée d'environ 4^ membres, devint si
méprisable qu'on lui donna le nom de rump , c'est-à-dire de der-
rière. Enfin Georges Monck, gouverneur de l'Ecosse , convoqua un
parlement libre, qui releva la monarchie des Stuards , et reconnut
Charles II, lequel au milieu des acclamations et de la joie univer-
selle, s'assit, dans le mois de mai i66o, sur le trône teint du sang
de son père.
La maison Cct évèncmeut semblait devoir rendre la paix et la liberté à
7l"^'' l'Angleterre; mais de nouveaux troubles ne tardèrent point à écla-
te Brunswick , 'il • • 1' t -r\ • ^>^
occupe le trône tcr par suite de la conjuration dite des Papistes, d ou a tiré sou
origine le lest ou serment du parlement, qui taxait le papisme
d'idolâtrie. Un second parlement veut exclure de la couronne le duc
d'Yorck, et propose le fameux acte de XHaheas corpus, portant
que tout détenu doit être présenté, sur sa demande, devant une
cour de justice, accusé et jugé dans le délai prescrit par la loi; et
s'il est renvoyé absous par les juges, il ne peut plus être arrêté
pour le môme motif. Le bill est approuvé, et celte loi devient un
des principes fondamentaux de la liberté anglaise. A cette époque
la nation se divise en deux sectes, l'une des FTighs ou partisans
du système républicain, et l'autre des Tory ou partisans du sys-
tème monarchique (i). Les sectes se déch.ùnent plus que jamais
sous Jacques II, qui est contraint de prendre la fuite. Les communes
déclarent alors, « que Jacques ayant fait tous ses efforts pour ren-
verser la constitution du royaume, en rompant le pacte originaire-
ment établi entre le roi et le peuple ; après avoir violé les lois fon-
damentales par le conseil des Jésuites et autres esprits dangereux,
(i) Botta appelle les Wighs libéraux , et les Tory royalistes. Storia
delta guerra americana, Liv. VI.
D E s B R E T O N s. 78
et s'être enfui du royaume, il est conside're' comme ayant abdiqué,
et par conséquent le tiône est déclaré vacant ». Jacques avait
deux filles, Marie et Anne : la première avait épouse' Guillaume
prince d'Orange, et la seconde le prince Georges de Dannemarck.
11 fut donc décide', que la couronne serait possédée par Marie, et
par Guillaume d'Orange qui devait avoir seulement l'administration
du royaume, et qu'après leur mort la succession serait dévolue à
Anne, princesse de Danuemarck, et à sa postérité après celle de
Marie. En effet Anne monta sur le trône en 1702, et la réunion
de l'Ecosse à l'Angleterre eut lieu quatre ans après. Il fut encore
décidé, que le royaume uni de la Grande-Bretagne serait représenté
par un seul et même parlement ; que l'Ecosse aurait pour repré-
sentans seize pairs, et quarante-cinq membres des communes; que
tous les pairs de l'Ecosse le seraient aussi de la Grande-Bretagne,
et siégeraient immédiatement après les pairs anglais , selon leur rang
et leur condition. Dans le même tems Anne, dernier rejeton ré-
gnant de la malheureuse famille des Sluards , se trouva dans la né-
cessité de proscrire sa propre famille, et de décréter qu'en cas qu'elle
mourût sans enfans, la couronne d'Angleterre passerait â la ligne
protestante de la race des Stuards , c'est-à-dire à la veuve princesse
Sopîiie, électrice de Hanovre et nièce de Jacques I.". Après la
mort de la reine, Georges, fils d'Ernest Auguste, électeur de Ha-
novre et de Sopbie, fut proclamé roi (i).
D'après l'aperçu rapide que nous venons de donner des di- JS'Mure
verses époques de l'histoire politique de l'Angleterre , il ne sera gouJrrLnent
pas difficile à nos lecteurs de se former une idée exacte du gou- ""»""'
vernement de cet état. C'est une monarchie tempérée , où l'autorité
du roi est balancée par celle de deux assemblées. La première, dite
la chambre haute, est composée de pairs héréditaires: ses mem-
bres, depuis l'union de l'Irlande en 1801 , sont au nombre de 35o. '
La seconde, dite la chambre basse, est composée des représentans
ou députés élus par le peuple, qui, depuis la même époque , sont
au nombre de 658. Selon les maximes de Chamber, de Delolme et
de Blarkslon, le roi a le droit de faire la guerre et la paix, de con-
clure des traités d'alliance et autres, et de lever des troupes de
terre et de mer: les munitions, les forteresses, les ports, les vais-
seaux de guerre et les monnaies sont du domaine de son autorité.
(i) Adams. Histoire d'Anglsùerre , Liv, VIII. chap. i.
Europe Vol. Vï. 10
74 Gouvernement et lois
îl a de même le droit de convoquer, d'ajourner, de proroger, de
dissoudre le parlement, et de le transporter ailleurs. Il nomme à
tous les emplois civils et militaires, et aux dignités ecclésiastiques.
Il peut faire grâce et commuer les peines inflige'es aux condannés,
et nul acte du parlement n'est valide s'il n'est revêtu de la sanc-
tion royale. Comme chef de l'ëglise^ le roi peut convoquer un sy-
node provincial ou même national, et faire des canons du consente-
ment de cette assemblée; mais il ne peut faire de nouvelles lois ni
imposer de nouvelles taxes, sans l'approbation des deux chambres (i).
Usage Les ministres sont dans la dépendance du roi, et ils peuvent
de changer ai_/i5\
h minisière. efrc chaugés d après un usage, dont Botta a traite' avec beau-
coup de discernement dans sa Storia délia guerra delVindipen-
denza degli Stati-Uniti d' America: voici comment il s'exprime à
ce sujet. « Il y a cela de bon dans la constitution anglaise, que
quand il a ëtë présente' sur quelqu'affaire importante une adresse,
dont on vient ensuite à reconnaître qu'il pourrait résulter un grand
préjudice pour l'état, n'y ayant plus moyen de la retirer sans bles-
ser la dignité du gouvernement, on cherche aussitôt, et l'on ne
tarde pas à trouver un motif tout-à-fait éloigné du véritable, pour
servir de pre'texte au renvoi des ministres, ce qui a lieu immédia-
tement. De cette manière, ils diviennent seuls repréhensibies de la
faute qui a e'té faite, et alors l'affaire est mise de nouveau en dé-
libération, mais sous un autre forme: d'où l'on voit que, par le
seul changement des ministres, on obtient en Angleterre, ce qui,
dans d'autres gouvernemens oii le roi est absolu, ne pourrait se
faire sans l'abdication du roi même, autrement l'ëtat courrait les
plus grands risques. Par là on donne au peuple une satisfaction,
qui ne compromet nullement le respect dû au gouvernement, ni
la sûreté de l'état. Mais il y a pourtant en cela un inconvénient,
( eh! qu'y a-t-il de parfait dans les choses humaines), c'est que les
nouveaux ministres se trouvent d'abord très-embarrassés: car, s'ils
prennent en tout le contre-pied de leurs prédécesseurs, ils flattent
et favorisent ainsi les passions et les entreprises des factieux et
des ennemis de l'état; et s'ils marchent sur leurs traces, ils main-
tiennent le mal qu'on veut éviter; c'est pourquoi ils sont obligés
de tenir une conduite ambiguë, qui a rarement un bon eifet (2) ».
(i) Voyez dans Blackston et dans Malte-Brun la formule du serment
que prêtent les rois d'Angleterre.
(2) Botta. Storia délia guerra deirindipend. degll Stati'Uniti d' Amer.
desBretons. <j5
Avant d'en finir sur ce qui concerne le gouvernement de l'An- VicUsUudes
... -11 . • 1 , , ,. ^e l'Irlande.
glelerre, il importe aussi de' donner un précis des evenemens poli-
tiques qui se sont passés en Irlande. Cette ile, divisée entre plu-
sieurs petites princîpaule's ennemies, fut conquise sans beaucoup de
peine par les Anglaise sous le règne de Henri II vers l'an 1172. Ses
habilans furent laisse's on possession de leurs biens, et quelques
Anglais s'établirent parmi eux, en nombre trop peu conside'rable
sans doute pour identifier les deux nations, mais suffisant pour
rappeler aux Irlandais leur assujétissement. La haine et les vengean-
ces mutuelles perpétuèrent parmi eux les divisions et les distinc-
tions nationales, et, après quatre siècles de troubles et d'anarchie,
celte ile fut enfin soumise vers la fin du règne d'Elisabeth en i6o3.
Quarante-ans environ après cette époque ( i64i ), les Irlandais,
dans un transport de vengeance dont on ne trouve d'exemples qu&
chez les sauvages de l'Amérique , renouvelèrent les horreurs de
la S.* Barthélémy , en massacrant tous les Anglais, et même jus-
qu'aux enfans, auxquels ils firent souffrir les plus cruels tourraens.
Loin de songer à les punir, Charles I.^', qui était déjà en querelle
avec le parlement, dut en venir à un arrangement avec eux, et
donna ainsi motif à ses ennemis de dire, que le catholicisme for-
mait une espèce de lien naturel entre eux et lui. Crorawel et Ire-
lon les soumirent; et Petty, auteur contemporain , assure qu'il pe'-
rit en onze ans 604,000 Irlandais, et 112,000 Anglais par le fer et
le feu, ou par les effets de la peste et de la famine. Après le re'-
tablissement de la monarchie, les Irlandais protestans et les Anglais
qui avaient tout perdu dans le soulèvement de 1641 , avaient de
justes droits au recouvrement de leurs biens, et il en était de mê-
me de ceux qui avaient ëtë dépouillés par Cromv^el; mais ils n'ob-
tinrent rien ni les uns ni les autres, et si ce dernier persécuta les
Catholiques, Jacques II poursuivit les Protestans. Ainsi l'Irlande pre'-
sente un spectacle à la fois unique et affreux; sous Charles II, elle
lutta pour la liberté et fut ravagée; sous Cromwel, elle défendit
l'autorité royale, et fut en proie aux déprédations; elle combattit
pour Jacques H, et fut dépouillée. De cette manière sa population
fut divisée en Anglais, en Irlandais, en Protestans et en Catholi-
ques; mais la distinction qui y subsiste réelement est celle des //?-
vestis et des désitwestis des terres des rebelles de 1641 ; et, selon
Petty, le principal sujet de la haine du clergé catholique contre le
clergé prolestant, c'est que ce dernier possède les bé.iëfices. Du
^^ Gouvernement ET LOIS
tems de cet écrivain , qui était médecin de l'armée anglaise en Ir-
lande vers le milieu du XVII.« siècle, les Protestans, les Anglais
et l'Eglise étaient en possession des trois quarts des terres et de
toutes les places fortes. On comptait dans l'ile 3oo,ooo Anglais et
800,000 papistes ( c'est le nom qu'on donnait aux Catholiques), dont
660,000 vivaient comme des brutes dans de misérables huttes. Sous
Guillaume d'Orange le joug s'appesantit sur les catholiques irlan-
dais: leur sort fut adouci en 17825 mais il devint plus déplorable
encore en 1798, par suite d'une révolution qui y avait éclaté et
qui fut étouffée par le général Hurabert. Et pourtant , depuis 1678,
la population de cette ile s'est prodigieusement accrue: car à pré-
sent on n'y compte pas moins de 4,000,000 de Catholiques, et de
1,000,000 de Protestans, dont la moitié sont Anglicans et les au-
tres Presbytériens (i).
Lois et jurys. D'après ce que nous avons dit de la grande charte, de VHa-
heas corpus et autres actes publics, nos lecteurs ont déjà pu se
former une idée de l'esprit des lois anglaises. Nous observerons
seulement avec Robertson , que les Normans tentèrent vainement
de plier à leurs institutions les Anglo-Saxons, qui, quoique vaincus,
étaient encore plus nombreux que leurs vainqueurs. Les lois nor-
mandes étaient tyranniques et odieuses au peuple: motif pour le-
quel elles tombèrent pour la plupart en désuétude; et l'on remar-
que encore de nos jours, tant dans la constitution politique que
dans la langue des Anglais, plusieurs points essentiels, qui sont
évidemment d'origine saxonne et non normande (2). Tel est l'ins-
titution des jurys, attribuée par Hume à Alfred, et que d'autres
prétendent lui être antérieure. Nul ne peut être condanné en An-
gleterre, sans avoir auparavant été déclaré coupable par douze ci-
toyens qui soient de la même condition que lui, ou ses égaux. Il peut
récuser un certain nombre de ses jurés, sans en alléguer le motif;
mais dans les récusations ultérieures qu'il lui est encore permis de
faire, il est obligé d'en exprimer la raison , et l'on continue à pro-
céder ainsi jusqu'à ce qu'il se trouve douze jurés qu'il ne puisse
plus récuser, et qui soient ses voisins, ou qui aietJt au moins leur
domicile dans le lieu 011 a été commis le délit. Ces jurés prêtent
serment de juger avec vérité et loyauté, de prononcer entre le roi
(1) Voy. le Voyage d'un Français en Angleterre. Vol. II. , art. Irlande^
(2) Robertson. Inùroduzione alla Storia di Carlo V. Sez. L, note 4;
desBretons. nrj
et V accusé soumis à leur eocamen d après T évidence, et selon les
lumières de leur conscience. Les lémoins entendus, et l'accusé ayant
e'te interrogé, le juge fait un résume' du procès aux jure's, qui de'-
clarent ensuite si Taccuse' est coupable ou non. En cas de disparité'
de suffrages, ils se retirent dans une salle avec une copie de l'acte
d'accusation, et y demeurent renferme's jusqu'à ce qu'ils soient tous
de la même opinion: si quelqu'un d'eux venait à mourir dans cet
intervalle, l'accusé serait absous: lorsqu'il est condanné, le schécif
est chargé de l'exe'cution de la sentence. Dès les tems d'Etelrède il
fut statué, que si le pre'venu était étranger, le jury serait composé la
moitié d'étrangers, et l'autre moitié de nationaux. Beretti ayant été
traduit en jugement pour avoir tué un Anglais à son corps défen-
dant, refusa de faire usage de ce privilège, s'en rapportant pleine-
ment à l'intégrité du jury anglais (i) « A Rome, dit Montesquieu ,
les juges déclaraient seulement que l'accusé était coupable de tel
délit, et la peine se trouvait dans la loi. De même en Angleterre,
les jurés déclarent si l'accusé est coupable ou non du fait sur le-
quel ils sont appelés à prononcer: s'il est déclaré coupable, le juge
lui applique la peine portée par la loi: chose pour laquelle il ne
faut que des yeux (2) k .
Il n'est guères possible de parler des lois criminelles de l'An- PhUa,itropic
1 , £> • .1 TT T i • . ^^ Howard.
gleterre sans taire mention de Howard, anglais, qui a parcouru toute
l'Europe pour s'y instruire de tout ce qui pouvait tendre à amé-
liorer le sort des détenus, et qui, de retour dans sa patrie, établit
dans les prisons et dans les hôpitaux un régime, qui alliait les droits
de la justice avec les sentimens de l'humanité. « Que ta mémoire
soit toujours en honneur, ô vertueux Howard, s'écrie le comte Ferri.
Tu a parcouru toute l'Europe , non pour admirer la magnificence
des palais et des temples, ni pour contempler les raonumens des
grandeurs passées, ni pour recueillir des médailles ou des manus-
crits, mais pour pénétrer dans l'obscurité des cachots, pour res-
pirer l'air souvent infect des hôpitaux, dans la vue de comparer
entre elles les misères de l'homme dans chaque pays. Tes voyages
philantropiques ont été couronnés d'un heureux succès , puis qu'ils
ont fait rougir de leur coupable négligence les princes et les mi-
nistres, et ont apporté quelque soulagement au funeste état de tant
de victimes de la corruption et de l'indigence (3)».
(i) Voy. la r^ita del BareUi écrite par P. Gustodi.
(2) Esprit des loix. Liv. VI, cap. 3. (3) Spettab, Ital. Tom. III. pag, 172
Rcfenris
de PyJugieterre
7^ Gouvernement ET LOIS
Les revenus de l'Angleterre forment une masse de
^ _ , . fonds qui
za tÇe'.e ^1''""^' '^ ^"' ^'^ ^" "'^™« ^^^s un sujet de méditation pour l'homme
6/o"^r'/V. ^^^^^^' ^^ (Courrier, journal anglais, nous en a présenté cette année
même l'état, d'après des documens consignés dans les archives du
gouvernement (i). Il résulte de cet état, que l'Angleterre, qui n'avait
sous Gudlaume le Conquérant que 4oo,ooo livres sterling de re-
venu, en a en 1826, sous le règne de Georges IV, 58,ooo,ooo mê-
me valeur. On y trouve en outre, qu'en i8i5, sous le règne de
Georges lïl, les frais de la guerre montèrent à 7i,i5o,i42 livres
sterling. Voici le tableau de ce revenu donné par le môme jour-
nal, et répété par les journaux français.
V lanière
de voinbatlre
dm Jjretous.
Année. Liv. sterl.
Guillaume le Con-
quérant 1066 . . 4oO;Ooo
Guillaume le
Houge 1087 . . 35o,ooo
Henri L^r . . . . iioo . . 3oo,ooo
Etienne ii35 . . 200,000
Henri II ii54 . . 200,000
Richard I." dit
Cœur de Lion. 1189 . . i5o,ooo
Jean S ans- Terre 1199 . . 100,000
Henri III 1216 . . 80,000
Edouard I.^"^ . . .1271 . . i5o,ooo
Edouard II. ... 1807 . . 100,000
Edouard III .. . 1827 . . i54,i4o
Richard II 1^77 . . i3o,ooo
Henri IV 1^99 . . 100,000
Henri V i4i3 . . ^jQ^G^^
Henri VL .... 1422 . . 64,976
Edouard IV. . . . 1460 . . 100,000
Edouard V. . . . i473 . . 100,000
Richard III. .
Henri VII. . .
Henri VH! .
Edouard VI. .
Marie
Elisaheth. . .
Jacques I. . .
Jnnée. Liv. ster.
^^^"^ 100,000
' ^485 400,000
1^07 800,000
ï5o9 400,000
i555 ...... 45o,ooo
^5->o 5oo,ooo
^,-, ^, ,. 1602 600,000
Charles I . . 1625 895,000
La république. 1643 1,517,247
Charles II dem 1,800,000
P T'' " ;r; • '^^^ 2,001,855
Guillaume IH. 1688 3,8q5 2o5
La reine Anne
{union) ... 1706 5,691,803
Georges I ... 17 14 6,752,643
Georges II . .1727 8,522,54o
GeorgesIiï.(i778)i76o 15,872,971
ft''' '^°° 50,720,00a
Idem. . . . i8i5(g-^^erre^)7r,r5o,r42
Georges IV. . . 1826 58,ooo,ooo
ART MILITAIRE.
XA.PRÈS les dessins que nous avons donnés à la planche n.*^ i
d'un Breton et de deux Calédoniens en habit militaire, il ne nous
resté ici qu'à faire naention de leur manière de combattre. César nous
apprend que les Bretons combattaient le plus souvent sur des chars-
qu'ils n'en venaient jamais aux mains en troupes considérables* que
dans le combat ils se tenaient toujours à une assez grande distance
les uns des autres, et que leurs corps de troupe étaient disposés de
manière, qu'une partie des combattans étaient successivement rele-
(i) Voy. le Courrier du 16 octobre 1826.
■*^*^.T,W
D E s B R E T O N s. 79
\és par d'autres qui n'étaient point fatigues. Arrivé au bord de la
Tamise, le général romain vit la rive opposée défendue par des
pieux aigus enfoncés en terre. Il y avait également d'autres pieux
enfoncés dans le lit du fleuve, et qui étaient cachés sous l'eau.
Mais les légions romaines surmontèrent tous ces obstacles. Déses-
pérant de pouvoir leur résister, Cassivelannus , chef des Bretons,
fit débander ses soldats, et n'en gardant avec lui qu'environ qua-
tre mille qui coudDaltaient sur des chars, il observa avec eux les
mouvemens des Romains, en ayant soin toutefois de marcher hors
des routes et par des lieux sauvages et remplis d'obstacles; et, dans
tout les pays où il savait que devait passer l'armée romaine, il or-
donnait que les hommes et les animanx se retirassent dans les fo-
rêts. Tous ces moyens lui furent inutiles; et il dut se soumettre à
César, qui, en parlant de cette guerre, dit que les Bretons appe-
laient terre ou château certaines forêts défendues par des retranche-
mens et des fossés, et qu'ils s'y reliraient pour se soustraire aux
poursuites des ennemis (i).
Après avoir été subjugués par les Romains, les Bretons adop- ^''l-fj^^Z''*'
tèrent, ainsi que les autres peuples, leurs usages et même leur ha- ^%^lf^'
billement, et combattirent sous leurs aigles. Mais les Saxons qui et ./e' Angio-
' ° ... Danois.
s'étaient établis en Bretagne conservèrent leur costume militaire: le
n.° I de la planche i4 représente un chef des troupes Anglo-Sa-
xonnes, portant un bouclier convexe avec une pointe au milieu,
et ayant pour coiffure un casque en forme de cône dont le bord
est doré, et pour vêtement un sagum. Les deux guerriers Anglo-
Danois sont couverts au contraire d'une espèce de jaque de mailles
en fer: leur casque est plus sphérique que celui des Saxons, et la
partie antérieure se rabat sur le visage et se joint à l'armure du
buste : voy. la fig. 2.
Les Anslo-Normans formaient une nation non moins belliqueuse ^e* Angio-
• 1 I 1 Ml Normans.
que les Saxons, et leur armure était leur habillement ordinaire
comme leur plus belle parure. L'esprit de chevalerie , qui fut porté
par les Normans en Angleterre au onzième siècle, changea l'éduca-
tion de la jeune noblesse, et fit naître en elle le plus vif désir de
se rendre digue des honneurs de la chevalerie, qui formaient alors
l'objet de l'ambition universelle. Les jeunes gens destinés à la pro-
fession des armes et à être chevaliers , étaient ôlés de bonne
heure des mains des femmes, pour être placés dans la maison de
(i) Cœsar. De Bell. Gai Liv. V.
Tournois.
80 A R T M î L I T A î R E
quelque prince ou de quelque baron. Leur premier emploi dans ces
écoles de chevalerie était celui de page ou de donzel , qui n'avait
rien de servil, et dans lequel on voyait souvent les frères et les en-
fans mêmes des rois. L'éducation qu'ils y recevaient avait pour ob-
jet de leur apprendre les lois de la courtoisie et de la loyauté, ainsi
que l'art de monter à cheval et autres exercices militaires, pour
les mettre en état de paraître avec honneur dans les cours, dans
les tournois et sur le champ de bataille. Après avoir été pages pen-
dant quelque tems, ils étaient élevés au rang d'écuyer, qui les rap-
prochait davantage des chevaliers et des dames de la cour; et leur
étude alors consistait à se perfectionner dans la danse, dans Téqui-
taiion, dans la chasse aux chiens et au faucon, et dans tout ce qui
tenait au métier des armes. Enfin les cours des rois, des princes
et des grands barons étaient des espèces de collèges de chevale-
rie (i). On voit au u° 3 de la planche i4 le chevalier sire Hugues
Bardolf, qui vivait au commencement du treizième siècle; il est en
costume militaire, l'épée au côté et la lance en main; ion habille-
ment consiste en un sagum rouge, et en un vêtement de dessus cra-
moisi à fleurs jaunes , et ses genoux ainsi que ses jambes et ses
bras sont couverts de plaques en fer. La fig. 4 représente un che-
valier écossais, ou un chef des iles, qu'on croit être un descendant
des anciens rois de Man. On distingue sur son bouclier l'image d'un
navire avec ses voiles: ce qui indique que sa race tirait son ori-
gine de nord, et le lion rampant est une des armes de l'Ecosse. Il
porte suspendue derrière lui la trompette guerrière, dont il se ser-
vait pour appeler les tribus aux armes; son casque ressemble à
celui des Anglo-Saxons du onzième siècle, et son vêlement de des-
sus est d'une étoffe quadrillée, comme on le porte encore à pré-
sent en Ecosse [2).
A cette époque les joutes appelées tournois formaient Tamu-
sement le plus agréable. Lorsqu'un prince voulait donner un tour-
nois, il envoyait dans les cours et dans les pays voisins des hé-
rauts pour l'annoncer, et pour engager tous les braves et loyaux
chevaliers à l'honorer de leur présence. Cette invitation était reçue
avec joie , et un grand nombre de gentilshommes et de dames
s'empressaient ordinairement à s'y rendre. Les chevaliers qui vou-
(1) Adms. Histoire d'Angleterre, Liv. III. chap. 8.
(2) Toutes les figures de cette planche sont prises de l'ouvrage de Smith
uJ
desBretons. 8i
laient se présenîer en lice , suspendaient auparavant leurs boucliers
dans un cloître, où ils étaient passe's en revue par les dames et
par les chevaliers. Si une dame touchait à l'un de ces boucliers,
cet acte était regarde' comme une accusation contre celui auquel
appartenait le bouclier, et aussitôt il était cite devant les juges du
tournois et solennellement jugé: s'il était trouvé coupable d'avoir
outragé une dame, ou d'avoir commis quelqu'action indigne du ca-
ractère d'un loyal et courtois chevalier, il était dégradé et chassé
de l'ordre avec opprobre. L'enceinte où se donnait le tournois
était coœpose'e de tours et d'échaffauds en bois, où se plaçaient les
princes et les princesses, les dames, les barons, les chevaliers, les
juges, les maréchaux et les ménestrels, espèces de poètes ou de
troubadours, chacun selon son rang, et dans ses plus beaux atours.
Les cornbaltans, montés sur un beau coursier et armés de toutes
pièces, étaient conduits dans l'enceinte chacun par la dame en l'hon-
neur de laquelle il devait combattre, et une musique belliqueuse
accompagnait les acclamations de la foule des spectateurs. Toutes
les actions de guerre étaient représentées dans ces exercices, de-
puis le combat singulier jusqu'à un engagement général, et avec
toutes les espèces d'armes usitées alors, telles que la lance , l'épée,
la hache d'armes et le poignard. Chaque jour, à la fin du tournois,
les juges proclamaient les vainqueurs, et leur décernaient les prix,
que leur présentaient les dames les plus distinguées de l'assemblée
par leur noblesse et leur beauté; après quoi ils étaient accompagnés
en triomphe jusqu'à la cour, où ils étaient dépouillés de leur armure
par les dames , et admis à la table du souverain. En un mot ils de-
venaient les favoris des belles, et l'objet de l'admiration universelle.
Le plus magnifique tournois qu'on vit dans ces tems fut celui qui
fut donné par Heuri II roi d'Angleterre dans la plaine de Beucaire
et auquel il ne vint pas moins de dix mille chevaliers, outre les
dames et les spectateurs (i). Le tournois représenté à la planche i5
fut donné vers l'année i45o. On voit au milieu de l'arène un cham-
pion, la lance enfoncée dans le bouclier de son adversaire, qui
est renversé à l'autre côté de la barrière avec sa lance brisée. Ils
ont l'un et l'autre avec eux leurs écuyers , dont l'office était de
fournir à leurs chevaliers de nouvelles lances, et de les remettre
en selle lorsqu'il étaient désarçonnés. On voit au fond les pavillons
(0 Adams. Histoire cV Angleterre , Liy. III. chap. 8.
Europe. Fol. FI,
Milice
des Anglaise
82 Abt MILITAIRE
rouges des deux chevaliers, avec leurs boucliers de guerre et de
paix qui y sont suspendus (i).
c/;.Swe L'invention de l'artillerie fit, comme on le sait, changer de
da XV. siècle, facc à l'art militaire, et ne diminua pas peu l'honneur attaché à la
bravoure personnelle. Bientôt parurent en Angleterre les bombardes,
qu'on voit représentées au côté gauche de la planche i6, et dont
une est au milieu. Un soldat porte un énorme pavois ou grand
bouclier, pour servir de défense aux artilleurs. Au milieu sont deux
soldats avec l'arbalète, et un troisième avec l'arc. Au fond à droite
on voit le capitaine avec le porte-étendard et l'écuyer. Les tours
avec leurs crenaux nous offrent une idée des fortifications de ce
tems-là, où l'art d'ouvrir une tranchée n'était pas encore connu (2).
La milice est la seule force armée qui soit vraiment nationale
en Angleterre, et son origine remonte jusqu'à Alfred qui s'en servit
pour délivrer sa patrie du joug des Danois. Et en effet cette force
est essentiellement défensive: la crainte d'une invasion la fit renou-
veler en 1756, et son organisation fut successivement améliorée
sous les règnes de Georges II et de Georges III. Sous le premier
de ces princes la force de la milice fut fixée à 87,740 hommes,
mais ensuite elle a été considérablement augmentée, et, depuis l'acte
26 de Georges III, la durée du service, qui n'était auparavant que
de trois ans, a été portée à cinq. Dans l'origine, les milices de l'Ir-
lande et de la Grande-Bretagne ne pouvaient être appelées, sous
aucun prétexte, hors de leurs pays respectifs; mais en 181 1 on a
écarté pour toujours cet obstacle aux services de la milice hors de
certaines parties des trois royaumes. La loi constitutive de ce corps
militaire mérite d'être connue, et le préambule mis en tête des statuts
de 1802 décèle l'intention du législateur. Considérant-^ i.^ qu une force
militaire respectable sous le commandement d'officiers qui possèdent
une propriété sur le sol de la patrie^ est essentielle à la constitu-
tion'^ 2.° que la milice^ telle quelle est instituée par la loi, tou-
jours prête à rendre un service effectif et avec la plus grande cé-
lérité, a été jugée de la plus grande importance pour la défense
intérieure du royaume, le roi etc. (3).
Dans l'armée Anglaise, le cordon sur l'épaule droite est la
marque distinctive des officiers généraux: les officiers supérieurs
(i) Smith. Sélection etc. an. i45o.
(2) Ibidem depuis iSyô jusqu'en i425
(5) Dupin. Force milicaire de la Grande Bretagne , Liv. III. chap. 5.
Uaijormo
des troupes
aualaises'
D E s B R E T O N s. 83
portent deux épaulettes, et les autres une seule. Les sous-officiers
se reconnaissent à des ornemens en or ou en argent sur la manche
droite, et à une ceinture avec des franges au dessus du ceinturon
de leur sabre. Le soldat porte en éle' des pentalons et des cu-
lottes courtes, et en hiver il est en guêtres; il a pour coiffure un
chacot avec un rebord en avant pour parer le visage des rayons du
soleil, et un autre rebord en arrière pour mettre le cou à l'abri de
la pluie. 11 porte un sac carré, large, plat, léger et fait d'une toile
impe'nëtrable à l'eau. L'infanterie, à l'exception d'un seul régiment ,
est habillée en rouge, et chaque régiment se dislingue à lu couleur
et aux ornemens du collet et des paremens de son uniforme. Le i
montagnard écossais avec sa petite jacque , ses cuisses nues, son
brodequin, son bonnet de peau d'ours et sa bande de toile à l'ou-
verture de la chemise, est le seul qui se distingue des autres sol-
dats par son vêtement. Dans la crainte que lui inspirait l'attache-
ment de ces montagnards pour les Sluards, ainsi que l'esprit na-
tional de cette race d'hommes belliqueux, le gouvernement anglais
aurait voulu leur faire quitter une forme d'habillement qui leur rap-
pelait l'indépendance des clans ou tribus militaires de la Haute-
Ecosse 5 mais il s'est contenté de diminuer le nombre de leurs ré-
gimeus (i^.
Dans le nombre des châlimens militaires en usage dans les Chdumem
troupes anglaises, celui du triangle mente d être remarqué. Lors- . «Zu uiaugie.
qu'un soldat est condanné au fouet, on prend trois hallebardes de
sergent, et, en ayant enfoncé le bout en terre, on en joint les
hampes avec une corde", à laquelle on attache les mains du condanné
réunies sur sa tête. Ces trois hallebardes disposées ainsi forment
une espèce de triangle: une quatrième est attachée horizontalement
à deux des premières à la hauteur du ventre du condanné, dont
chacun des pieds est fixé au bas des hallebardes. Dans cette situa-
tion pénible il est frappé à nu sur les épaules, sur les reins et
même plus bas, selon la nature du délit, avec un fouet à neuf
cordes, dont chacune a autant de nœuds. Les tambours du régi-
ment donnent l'un après l'autre chacun vingt-cinq coups au con-
danné, en présence de l'adjudant-major, qui veille à ce que le
nombre de coups porté par la sentence soit strictement donné. Le
chirurgien major ou son aide doit aussi être présent à l'exécution
pour juger jusqu'à quel point le condanné peut être frappé sans
(2) Ihid. Liv. IV. chap. 5.
84 A R T M r L I ï A I E E
danger pour sa vie. Si ce danger se manifeste avant que le patient
ait reçu le nombre de coups prescrit, on suspend l'exécution, et
on lave les blessures avec de l'eau et du sel, et lorsquelles com-
mencent à se cicatriser, l'exécution recommence pour être acheve'e
de la même manière (i). Voy. le n.*' i de la planche 17.
Fmèes dits Lcs IndicHs ont ete les premiers à faire usage des fusées à la
Congrève, dont ce général a donne connaissance, comme d'une
chose de son invention. Les Indiens forment leurs fusées avec une
espèce de tube en fer attaché à un bambou. Tippo-Saïb s'en servit
avec succès contre les Anglais, durant le siège de Seringapatam en
^799- ^^ ^'^st qu'en i8o5 que Congrève, qui n'était alors que
lieutenant-colonel, fit, en présence des ministres, l'expérience de
ces machines incendiaires. L'essai en fut fait ensuite plus en grand
aux bombardemens de Boulogne, de Copenhague et de Flessingue.
Jusque là on ne s'en était servi que sur les vaisseaux, et l'on a
fini par en introduire l'usage dans les armées de terre. Vers la fia
de la dernière guerre il fut créé un corps de razzistes (du mot an-
glais rackets) à l'instar d'une compagnie d'artillerie à cheval. Voici
comment sont ces fusées, dont la composition a été perfectionnée
par Congrève même. La tête de fer BC , ou le chapiteau, a i65
millimètres de diamètre à sa base, et le tube ou cartouche en a ii4
à son extrémité La carcasse est remplie d'une composition très-
compacte et très-dure: la flèche ou la queue FG a cinq mètres
et demi de longueur, et pour la tenir fortement et instantanément
en action, il ne faut que la passer d'abord dans les deux manches
creux IK, et en fixer les bouts avec des vis dans l'anneau /, qui la
rend inséparable de la fusée. Voy. le n.'^ 2 de la planche 17 (2).
Caserne La brièvcté dont nous nous sommes fait une loi dans cet ou-
dv. sénie , / i -i i> •
« chatam. vragc, nc nous permet pas de nous étendre davantage sur 1 art mi-
litaire des Anglais. Ceux qui voudraient avoir des notions plus
particulières à cet égard pourront consulter l'ouvrage de Dupin ,
qui a traité au long des autorités royale et législative et de leurs
relations avec l'armée, du commandement des forces et des armées
en tems de paix et en tems de guerre, de la force morale des
(i) Ibid. Tora. II. Liv. I. chap. 4-
(2) Pour ce qui est de l'emploi des fusées à la Congrève dans les
bombardemens, il faut lire un mémoire important publié dans \q Diction-
naire de Falconer édit. de Burney ) , et Dupin Force militaire. 'Tom. II.
Liv. III. chap. g.
V
.D E s B R E T O N s. 85
troupes, des écoles militaires, des exercices et des armes, des ar-
senaux, des parcs d'artillerie, et des constructions appartenant au
génie militaire. Nous nous bornerons à faire mention ici de la ca-
serne du génie à Chatam , qui mérite d'être citée comme un modèle
d'ordre, de noblesse, de propreté et en même tems de simplicité.
Le n.° 3 de la planche 17 en offre la perspective, prise d'une hau-
teur qui est devant la grande cour. On y voit les logemens des
officiers et des troupes, les cuisines qui sont isolées, les écuries et
les remises, et l'arsenal où est gardée l'artillerie de campagne. On
y remarque encore les grilles de l'entrée du côté de la cour, et les
grandes grilles du côté des fortifications.
RELIGION, MARIAGES ET FUNERAILLES.
D.
'e toutes les religions de l'antiquité, la plus redoutable a été Druide» et leur
t -vi •!•;' If religion.
sans contredit celle des Druides; et quoiquil en ait déjà ete parle
dans le Costume des Gaulois, nous croyons devoir en faire ici une
mention particulière, en réfléchissant que l'Archi-Druide fesait sa ré-
sidence dans les iles Britanniques. Ces Druides n'étaient pas seule-
ment les ministres et les régulateurs du culte, ils étaient encore
chargés de l'instruction delà jeunesse, traitaient les affaires civiles
et criminelles, décidaient souverainement de toutes les contesta-
tions qui s'élevaient entre les états comme entre les particuliers,
et ils étaient exempts de tout service militaire et de toute es-
pèce de taxes. César nous a donné des renseignemens sur les pri-
vilèges et l'autorité des Druides, tant dans les Gaules que dans la
Bretagne. « Il y a dans les Gaules, dit-il, deux classes d'hommes
qui jouissent de quelque considération, car pour le peuple il est
à peu-près esclave, et n'est capable de rien entreprendre ni ad-
mis à aucun conseil Ces deux classes sont, l'une celle des
Druides, et l'autre celle des chevaliers. Les premiers président aux
choses sacrées, aux sacrifices publics et privés, et enseignent la re-
ligion; ils sont chargés aussi de l'instruction de la jeunesse, et le
droit qu'ils ont de juger presque tous les différends en matière
d'intérêts publics et privés , les met en grande vénération. En cas
d'homicide ou autre délit quelconque, de môme que dans les contesta-
tions pour héritage ou pour fixation de limites, ce sont eux qui pro-
noncent les peines ou les réparations civiles, et qui décident du droit.
S'il arrive qu'un particulier, ou même une population entière, se mon-
86 Religion, mariages, et funérailles
tre méconlent de leur jugement, ils le privent des sacrifices. Cette
sorte de peine est des plus graves: car ceux qui l'encourent sont
regardés comme des êtres coupables et malfaisans: tout le monde
les fuit et croirait se compromettre de la manière la plus dange-
reuse en s'enlretenant avec eux: il n'est fait aucun droit à leurs
demandes, et ils ne parcipent à aucun honneur. Ces Druides ont
un chef qui jouit d'une grande autorité parmi eux (i). Lorsque ce
chef vient à mourir, celui d'entre eux qui est supérieur aux autres
en dignité est élu à sa place, et s'ils sont plusieurs égaux en grade,
leur élection est mise au scrutin parmi les autres Druides : quel-
quefois aussi ils disputent de la souveraineté les armes à la main,
A certains tems de l'année, ils viennent sur les confins du pays
des Carnutes, qu'on croit être au milieu de toute la Gaule, et se
réunissent dans un lieu consacré à cet objet. Tous ceux des pays
d*alenlour qui ont quelque contestation se rendent à ce lieu, pour
y réclamer un jugement auquel ils se soumettent entièrement. On
croit que cette manière de juger les affaires litigieuses a éié d'abord
établie en Bretagne, d'où ensuite elle a été transportée dans les Gau-
les , et c'est encore là que vont souvent aujourd'hui ceux qui veu-
lent s'instruire à fond dans cette matière. Les Druides ne sont point
obligés d'aller à la guerre, et ne sont sujets à aucune imposition.
Ils sont de même exempts de la milice et de tous les frais qu'elle
entraîne. Tant de prérogatives engagent un grand nombre de Gau-
lois à entrer dans cet ordre ; plusieurs même y sont mis par
leurs parens. Ils y sont exercés, dit-on, à apprendre un grand
nombre de vers, et il eu est quelques-uns qui passent vingt ans
à cet exercice: il ne leur est pas permis d'écrire ces vers, quoique
pourtant ils fassent usage de l'écriture grecque dans toutes les au-
tres affaires publiques et privées. J'imagine que cette disposition a
deux motifs, l'un qui est d'empêcher que la connaissance de leur
discipline ne se répande parmi le peuple, et l'autre qui est de pré-
venir dans ceux qui doivent apprendre ces vers un relâchement d'ap-
plication s'ils avaient à les étudier par écrit Un de leurs
principaux dogmes c'est que nos âmes ne sont point mortelles, et
qu'après la mort elles passent successivement dans d'autres corps;
ils regardent ce dogme comme un moyen des plus efficaces pour
(i) C'est l'Archidruide , qui fesait sa résidence, non dans les Gaules,
mais en Bretagne, et dans les bois sacrés qui, sous Néron, furent coupés
par ordre de Svetonias.
D E s B R E T 0 N s. 87
exciter les hommes à la vertu et pour leur faire me'prîser la mort.
Ils instruisent encore la jeunesse sur la matière des étoiles et sur
leurs mouvemens, sur l'étendue de la terre et du monde, sur la
nature des choses, ainsi que sur la force et la puissance des dieux
immortels (i) »,
Les Druides adoraient Jupiter, Apollon et Minerve; mais ils Dhinités
• !• HT >•! 1 • m *' sacrifices
rendaient un culte particulier à Mercure qu ils appelaient Teutatès, des Druides.
et à Mars auquel ils donnaient le nom d'Esus. Ils étaient dans
l'usage barbare d'appaiser ces divioile's par des sacrifices humains,
comme nous l'apprennent Ce'sar, Tacite, Lucain et Lactance (2).
Leur opinion était que, pour la vie d'un homme, leurs idoles ne
pouvaient être appaisées que par le sacrifice d'un autre homme ;
et ce sacrifice se fesait publiquement. Les victimes étaient renfer-
mées dans des espèces de grandes statues faites en osier, auxquel-
les on mettait le feu 5 et, à défaut de voleurs ou d'assassins, on pre-
nait des innocens qu'on fesait périr ainsi. Tout le butin fait à la
guerre était offert à Mars, et l'on en voyait dans beaucoup de vil-
les des tas amoncelés aux endroits consacrés à cet effet, c'est-à-
dire dans les bosquets où les Druides célébraient leurs rites cruels.
On lit dans Tacite qu'après avoir subjugué les habitans de l'ile de
Man, Svetonius fit couper les bois qui y étaient consacrés à ces
horribles cérémonies; luci saevis superstitionibus sacri, où les au-
tels fumaient du sang des prisonniers, et où l'on cherchait la con-
naissance de l'avenir dans les entrailles de victimes humaines (3).
Lucain parle des croyances et des rites religieux des Druides dans
son livre I."
Selon César, le premier des Druides en dignité et en pouvoir, Jiahuhment
des Druides.
s'appalait archidruide. La planche 18 nous offre le portrait de ce
personnage; il porte une couronne de rayons, un collier à plusieurs
files jointes ensemble, et une ceinture rouge avec une agrafe sur la
poitrine. Son manteau déployé par derrière lui sert comme de pa-
villon: le serpent qui boit à côté de lui, l'instrument qu'il tient
en main, les vases et la figure peinte sur le voile sont autant
d'objets mystérieux. L'habillement des Druides qui sont à ses côtés
consiste en une longue robe passée par dessus un manteau attaché
(i) Cœsar. De Bell. Gai. Liv. VI. chap. i5.
(2) Csesar. Ibld. Luc. Phar. I. 446.
(3) Tacit. An. Liv. XIV. chap. 3o. Voy. Lucain Liv. I.
88 Religion, mariages et funérailles
sur l'ëpaule: l'ua d'eux tient eu main un croissant et l'autre une
espèce de sceptre (i). Le vêtement de l'archidruide et des deux
Druides est blanc, et Pline nous apprend qu'il était toujours de
cette couleur, ainsi que les taureaux que ces prêtres étaient dans
l'usage de sacrifier en certaines occasions (2).
^ol^TeÏT ^^ temple circulaire des Druides, dont on voit encore les rui-
deTDruides ^^^ ^^^^ ^^ Salîsbourg, ct appelé en anglais Stone-Henge est une
chose qui étonne. Imaginez, dit Barelli, une campagne unie ayant
plusieurs milles d'étendue en tous sens, et garnie d'une herbe d'un
si beau vert, qu'on croirait qu'elle est couverte d'un tapis. Dans
toute cette étendue de terrein on n'aperçoit pas une seule pierre
même de la grosseur d'un pois, et il est bien reconnu qu'il n'y en
a d'aucune sorte. Et pourtant on trouve au milieu de cette vaste
plaine des pierres d'une grandeur énorme, que le peuple croit, à
son ordinaire, avoir été transportées là par le diable, ne pouvant
imaginer que cela puisse avoir été exécuté par aucune force hu-
maine. Ces masses ont la forme de parallélogrames: un homme, les
bras étendus, ne peut point en embrasser la largeur, et leur épais-
seur excède la hauteur de deux hommes d'une taille élevée. Elles
sont disposées en cercle, et accouplées deux à deux. Ces pierres
sont surmontées d'une troisième placée en travers, et qui a l'air
d'un architrave; ensorte que ces trois pierres forment une espèce
de porte d'une dimension au dessus de l'ordinaire. H y a deux de
ces cercles de portes, enclavés l'un dans l'autre. Autour de ce cer-
cle extérieur on aperçoit encore des traces évidentes d'un massif,
qui entourait tout cet édifice circulaire, si l'on peut appeler édifice
une quantité de pierres ainsi disposées deux à deux, et surmon-
tées d'une autre mise en travers. Quelques-unes de ces pierres ont
été renversées par le tems, et le hazard a voulu qu'une d'elles
tombât en travers sur une autre, et y prît un équilibre si par-
fait, que la moindre pression suffit pour la faire mouvoir mal-
gré sa grosseur énorme (3). Le transport de ces masses suppose
des connaissances mécaniques supérieures à celles qu'on a de nos
jours, et encore est il à remarquer qu'elles ont dû être conduites
là de bien loin, car on n'en a point encore découvert de sembla-
bles dans aucune partie de l'ile. Pour expliquer ce prodige, on a
("i) Smith. The costume, planche IV. et X.
(2) Plin. Hist. Natur. Liv. XVI. vers la fin.
(3) Baretti. Lett, Fum. IL
D E s B R E T 0 Tv s. 89
imagine que ces pierres n'étaient point une production naturelle,
mais une composition artificielle. Si cela e'tait prouve' , ajoute Ba-
retti, il n'y aurait pins rien de merveilleux dans l'édifice de Stone-
Henge , et l'on n'aurait plus à se mettre l'esprit à la torture, pour
savoir d'où ont été tirées et comment ont pu être transportées les
masses qui le composent. Mais aussi il n'est pas aise' de prouver
qu'elles soient l'effet d'une combinaison de pierres communes pulve'-
risëes, et liées ensemble par une espèce de ciment dont le secret s'est
perdu. D'autres pre'tendent que ce monument est un ouvrage des
Romains; mais il a ëte' trouvé un autre Stone-Henge dans les Orca-
des où les Romains n'ont jamais pénétré. Voy. la planche 19 (i).
Les autres monumens des Druides ont tous le même air de l'y-ramides
... . de Bourough-
grandeur et inspirent une religieuse terreur. Les pyramides, dites /»'gde,
Dewls arrows , ou les /lèches du diable , se composent de trois ^" Brimham.
' e'normes rocs à obélisque, avec des cannelures irréguîières à leur
sommet: ces rocs sont à quelque distance les uns des autres, et
ranges sur la même ligne du nord au midi. Il me semble voir ici, à
n'en pas douter, dit le comte Rezzonico , les anciens Betiles érigés
par les Druides comme des simulacres à la divinité. On retrouve
les mêmes objets dans les rochers de Brimham , et dans les mer-
veilleuses cavernes où les Druides exerçaient leurs impostures sa-
cerdotales. De grands obe'lisques, continue Rezzonico, des tours
de diverses formes, des pyramides tronquées, des murs, des cré-
naux et des arcs s'offrirent à ma vue par groupes, et la désolation
s'étendait au loin sur les campagnes voisines, qui sont absolument
nues, solitaires et incultes. En approchant je découvris ces rocs
figurés, qui ont moins l'air d'une ville tombée en ruine, qu'un
amas confus des débris du monde. Leur grandeur menaçante, leurs
form.es imposantes, leurs flancs enlr'ouverts , et les vastes ombres
qu'ils projetaient au loin sur la terre, me tinrent long-tems suspendu
entre l'étonneraeat et l'effroi. Curieux d'aller épier les secrets de la
nature et scruter l'art des anciens Druides, je pris un jeune homme
pour me servir de guide dans cet espèce de labyrinthe. Parmi les
masses énormes éparses ça et là, on en recherche particulièrement
deux qui se meuvent en se promenant dessus, ou en les touchant
simplement avec la main. L'une peut être du poids de 5o tonneaux,
et l'autre n'en pèsera pas moins de loo. La première, qui est à
(x) Smith. The cosUime etc. y pi. XL
JLarope. Vol, VI, , J2
9^ Religion, mariages et funérailles
demi enfouîe en terre, se meut quand on met le pied dessus,^
comme si l'on était sur une trappe mal assurée; la seconde, qui a
la forme d'une grande barque, repose sur une autre pierre un peu
arquée, et y est tellement en équilibre, qu'elle se meut à la moin-
dre pression qu'on exerce à l'une ou à l'autre de ses extrémite's. On
rapporte que les Druides fesaient accroire au peuple que ces pierres se
mouvaient par miracle, et que d'après leur mouvement ils jugeaient
de l'innocence ou de la culpabilité' des accuses. Outre ces pierres
mobiles je remarquai encore une ouverture, qu'on appelle canon , à
cause de sa ressemblance avec cet instrument de guerre ; elle a dix-
huit pieds de long, sur un et peut-être plus de diamètre. Cette
ouverture est voisine, d'un côte', de deux autres masses, entre les-
quelles un homme pouvait se cacher aisément et parler ou lancer
par cette cavité des flammes, sans qu'on pût l'apercevoir du côté
opposé à cause de l'élévation du sol, et de l'artifice de cette ouver-
ture. De là je fus conduit à un groupe de pierres encore plus sur-
prenantes, et qu'on nomme tlie Needles, ou les aiguilles. C'est un lieu
qu'on dirait avoir été disposé à dessein pour servir à la fraude et
à l'imposture. On ne peut y entrer c[ue difficilement par une fente
très-longue, qui va en s'élargissant jusqu'au haut et laisse voir le
ciel: en continuant à s'avancer on sort de l'autre côté, d'oii l'on
peut descendre dans la vallée sans être vu. En suivant un autre
roc qui se joint au premier, on arrive par un passage trés-étroit
à une caverne qui s'enfonce dans le roc même, oià l'on trouve une
fenêtre ou espèce de porte, par où l'on peut descendre en sautant,
sans beaucoup de peine, d'un roc à l'autre. C'est dans ces retraites
solitaires qu'habitaient les Druides, qu'ils conduisaient leurs élèves ,
et qu'ils exerçaient les rites mystérieux, qui leur acquirent tant de
crédit aux yeux d'un peuple ignorant et toujours avide de merveil-
les, jusqu'à l'époque où ils furent détruits par les Romains [i).
Qnciùons L^s poèmes d'Ossian ne furent pas plutôt publiés, que plu-
"" ''«^^^^'S'°« sieurs personnes crurent voir dans les Calédoniens ua peuple d'a-
vaiêdnnicns. jjj^^g ^ q^j Qg recouuaissai t point de Dieu, n'avait aucun culte et
n'admettait point la spiritualité de l'âme. On aurait cru qu'après
avoir été si long-tems sous la puissance des Druides, les Calédo-
niens devaient conserver encore, du tems d'Ossian, la religion de
(i) Voyez dans le Viaggio in Inghilterra du comte Rez-zonico les
descriptions des pyramides de Borougbrigde et des rochers de Brimham.
desBretons. 91
kurs anciens maîtres, et avec d'autant plus de raison, que, soit
par l'effet d'une longue habitude, soit par la nature même des cé-
re'monies dont elle était accompagne'e , cette religion devait avoir
jetë dans les esprits de profondes racines. Et pourtant, on est
étonné de ne trouver dans les poésies de cet ancien barde au-
cune trace, non seulement de la religion des druides, mais même
d'aucune autre religion proprement dite: on n'y de'couvre aucune
idée d'un ou de plusieurs êtres supérieurs, qui aient quelqu'in-
fluence sur les choses humaines, et il n'y est fait aucune men-
tion de culte ni de sacrifices. Ce phénomène est vraiment difficile
à expliquer, et même à concevoir. Macpherson a cru en trouver
la principale raison dans l'abolition de l'ordre des druides. Les
guerres continuelles que les Calédoniens eurent à soutenir, dit-il,
contre les Romains, ne permirent point à la noblesse de s'initier
selon l'ancien usage dans les mystères de cet ordre. La connais-
sance des pre'ceptes de sa religion se réduisit par conséquent à
un petit nombre de personnes, et elle ne pouvait intéresser que
bien faiblement un peuple accoutumé à la guerre. L'ane'antissement
des druides entraîna le mépris de l'ordre, et ceux qui pouvaient
avoir quelque notion de leur religion étant morts successivement,
la nation entière finit par plus avoir aucune connaissance de leurs
cérémonies et de leurs rites.
Malgré toutes ces considérations, on ne peut pas croire que les Loi
v-.,,-.. 11 ^^>• ^ r ^ \' ' .. Calédoniens
Calédoniens manquassent absolument d idées de religion , quoiqu on changèrent
• !• lljl"il 1 > .de religion
ne puisse pas dire quelle était la leur; et, de ce qu on ne voit après lu chute
pas, dans les poésies d'Ossian , les dieux se mêler des actions des
hommes , on ne doit pas conclure que ce peuple fût s.'ins religion.
Cela aurait re'pugne', selon Macpherson, à l'usage inve'téré des bardes
calédoniens, et aux idées extraordinaires de ce peuple en fait d'hon-
neur militaire. Toute assistance prêtée à un guerrier dans le com-
bat, était regardée comme un atteinte portée à sa renommée, et la
gloire de l'action e'tait transportée aussitôt par les bardes à celui
qui avait prêté cette assistance. Si Ossian avait fait venir, comme l'a
fait Homère, les dieux au secours de ses guerriers , il n'aurait point
adressé ses louanges aux héros calédoniens , mais seulement aux
êtres supérieures qui les auraient protégés: ainsi son silence sur les
dieux, ne prouve point que les Calédoniens fussent sans religion,
quoiqne celle des druides n'existât plus. Ces raisonnemens , tout in-
génieux qu'ils sont, n'ont pas paru concluans à Cesarotti , qui était
92 Religion, mariages et funérailles
d'une opinion contraire. Le manque de druides, ( et pourtant ces prê-
tres n'étaient pas encore tous e'teints du teras d'Ossian ), ne pouvait
entraîner tout au plus que celui de la doctrine secrète des initiés ;
mais le peuple ne va pas chercher tant de finesse dans ces sortes de
choses. Il lui suffit de la moindre trace pour pousssr loin ensuite
par lui-même, et plus les doctrines sont abstruses , plus il donne car-
rière à son imagination. Il n'est peut-être pas impossible qu'un peu-
ple soit privé pendant quelque tems de toute idée de religion; mais
une fois que sa curiosité a été excitée sur cette matière, il est plus
facile pour lui de passer d'extravagance en extravagance aux absur-
dités les plus choquantes, que de contenir son imagination dans
l'état d'une froide indifférence. C'est pourquoi, la puissance des drui-
des une fois abattue, les traditions et les opinions religieuses, et le
souvenir des principaux rites semblaient devoir se conserver dans
le peuple, mais surtout les premières qui étaient exposées en vers.
Nous voyous en effet conservées dans les poésies d'Ossian quel-
ques notions, qui dérivent immédiatement de la doctrine des drui-
des. Gomment se peut-il donc que ce poète ne fasse aucune men-
tion de providence générale, d'influence d'esprit supérieur sur les
actions et sur les évèneraens de la vie humaine, ni d'histoire my-
thologique quelconque qui leur soit relative, comme l'ont fait tous
les poètes des autres nations? Son silence à cet égard est encore
plus étonnant, si l'on considère que la religion est la principale
source du merveilleux, et le levier le plus puissant de la poésie. La
raison que M."" Macpherson donne de ce silence ne me paraît guères
plus convaincante. H y a dans les poésies d'Ossian plusieurs situations,
où, sans qu'on eût besoin de les importuner, les dieux pouvaient
figurer convenablement et avec éclat; et pourtant ie poète ne laisse
échapper sur ce point aucun trait de lumière, ni aucune allusion.
A bien examiner le caractère d'Ossian, le traducteur italien penchait
à croire, qu'ayant trouvé les idées de la divinité défigurées par une
foule de superstitions, comme cela est très-probable, choqué de
leur extravagance, et ne pouvant pas changer l'opinion de la mul-
titude, il jugea plus convenable de les passer sous silence, et de
ne prendre des idées populaires que celles qui flattaient le plus
l'imagination, et qui étaient les moins incompatibles avec la raison.
Je ne puis pas assurer, dit-il, que la chose soit ainsi, mais elle ne
paraîtra pas tout à fait invraisemblable à quiconque observera que^
Calédoniens,
D E S B R E T O S S. ()3
^ans les caractères et dans les sentimens, comme dans les objets
Ossian a pour principe de polir et d'ëpurer la nature (i).
A part ces questions cherchons dans le témoignage de ce poète , ^''«"
, 1 1»! • • 1 • . religieuset
qu on peut appeler 1 historien de sa nation, ce que pouvaient être /^es
les ide'es des Cale'doniens: car quoiqu'on n'y trouve point de no-
tions distinctes de religion, on y découvre néanmoins des opinions
qui en approchent, et qui peuvent en quelque manière en tenir
lieu. Il est souvent parlé, dans ses ouvrages, d'une classe d'esprits,
qui semblent être d'un ordre supérieur aux esprits des morts, ou
à lenrs ombres. Ces esprits n'ont point de noms particuliers, et ils
sont désignes seulement sous celui des objets de la nature, cju'ils
semblent le plus affectionner: tels sont les esprits du ciel^ des col-
lines <, des montagnes, de la nuit, de la tempête y si souvent répé-
tés dans les chants de ce poète. L'air était peuplé de ces esprits,
et c'était à eux qu'on attribuait les phénomènes les plus frappans
de la nature. 11 semblerait d'après cela, que les Celtes-Calédoniens
partageassent l'opinion des Celtes-Danois, ou de leurs bardes appelés
Scaldes, qui croyaient, selon M."" Mallet, que non seulement les
élémens et les astres, mais encore les forêts, les fleuves, les mon-
tagnes, les vents, la foudre et les tempêtes avaient chacun leur gé-
nie particulier. Il semble, d'après les expressions d'Ossian, que chez
les Calédoniens, l'esprit du ciel avait quelque supériorité sur les
autres, et qu'il portait avec lui quelque chose de lumineux et d'ai-
mable. Mais son influence, comme celle des autres esprits, ne s'éten-
dait qu'aux objets physiques. Les désordres occasionnés souvent par
eux dans les élémens, étaient un effet de leur caprice plutôt qu'un
acte d'une providence particulière. Ils excitent les tempêtes et dé-
chaînent les vents comme par passe-tems, ou dans la vue de faire
la guerre à quelqu'aulre esprit qui est leur ennemi. 11 n'est dans
tout Ossian qu'un seul endroit, où l'on pourrait supposer que ces es-
prits s'intéressassent quelquefois aux choses et aux personnes; c'est
celui où un guerrier semble adresser ses prières à un esprit du ciel,
pour qu'il éloigne des écueils le vaisseau sur lequel est monté son
ami; mais en examinant cet endroit plus attentivement, on trouve
qu'il s'agit plutôt d'un vœu que d'une prière formelle, faite dans
la persuasion intime de la puissance de cet esprit. Du reste, coi
3m me
(i) Voyez la Dissertation de Macpherson sur les Calédoniens , et le
Ragionamento crlbico de l'abbé Gesarotti en tête des poésies d'Ossian.
94 Religion, mariages et funérailles
les Calédoniens attribuaient le même pouvoir aux ombres des morts
sur les éle'mens, il n'y a pas raison de croire que ces esprits fus-
sent d'un ordre essentiellement différent.
Génies Les Calëdouiens avaient les mêmes opinions que les autres peu-
ples relativement aux esprits lutélaires. Chacun d'eux avait son gé-
nie particulier, sous la garde duquel il était, et de qui lui venaient
toutes ses inspirations, comme on le dit du fameux génie de So-
crate. Celait comme le mauvais génie de Brutus, qui apparut à ce
fier romain avant la bataille de Philippes. Les esprits gardiens des
Calédoniens étaient toujours de mauvais augure, et annonçaient la
mort prochaine de leur protège'. On supposait que la nuit du jour
, qui précédait sa mort, son génie tutëlaire en empruntait la figuia
et la voix, et qu'il apparaissait à quelqu'un de ses proches ou de
ses amis, dans l'e'tat oii la personne devait mourir. De même les
génies des guerriers, qui devaient pe'rir dans le combat , erraient au-
tour d'eux sur le champ de bataille. Ces esprits se montraient ge'-
ne'ralement sur un me'teore, et fesaient deux ou trois tours autour
du lieu où le guerrier devait tomber, puis ils suivaient la voie
par où devait passer le convoi funèbre, en poussant des cris par
intervalles. Ces cris étaient appelés la voix de la mort: expres-
sion fréquemment usitée dans Ossian. Ce poète fait encore men-
tion de génies tutëlaires d'un pays, et d'ombres prépose'es à la garde
des tombeaux , lesquelles semblent quelquefois être différentes de
celle du mort.
imrnortaïué 11 a été' élevé sur la religion des Calédoniens une autre ques-
et^tcfuiure. tion , qui ctait de savoir si ce peuple croyait a l immortalité cJe
l'âme. Celte croyance était un des principaux dogmes de la doc-
trine des druides, qui le confondaient avec celui de la métem-
psicose, qui s'est conservé chez les Calédoniens. Le mépris de la
mort dont font pompe leurs héros reposait sur ce fondement. Ce
n'est pas qu'ils crussent que l'âme fût immatérielle; ils se la figu-
raient au contraire comme un être subtil, aérien et semblable à
l'idole des Grecs. On trouve dans Ossian , sur les ombres des
morts, plusieurs traits qui ne permettent point de douter de cette
vérité'. Les idées des Calédoniens sur l'état des hommes après la
mort étaient des plus étranges. A peine un guerrier était-il mort ,
que son ombre errait autour du tombeau qui devait le renfermer.
La privation de la sépulture était chez eux, comme chez les Grecs
et les Romains, le comble du malheur; mais pourtant l'accomplisse-
D E s B R E T 0 N s. gS
ment de ce devoîr ne suffisait pas pour assurer leur félicité, il
fallait que le chant de leur hymne funèbre s'y joignît encore , et
cette espèce d'ëlégie devait être chantée sur la tombe même. Il sem-
ble néanmoins que, dans les cas où la chose était impossible, on
croyait pouvoir se dispenser d'une telle circonstance, et que l'hymne
funèbre tournait à l'avantage de l'ombre du défunt partout où il
était chanté. Tant que cet honneur ne lui avait pas été rendu, elle
errait dans les nuages les plus près de la terre, où elle était le jouet
des vents, comme un vaisseau en but aux flots agités par la tem-
pête. Si par l'effet de quelqu'accidenl le mort ne recevait pas aussitôt
ce tribut religieux, l'ombre de quelqu'un de ses ancêtres amoncelait
autour de sa tombe quelques brouillards, comme pour former un
asile où son esprit errant pût trouver quelque repos. Cet état néan-
moins était encore jugé fort triste et digne de compassion; c'est pour-
quoi on n'avait rien de plus empressé que de faire chanter cet hymne
funèbre, pour tirer l'âme du défunt de ce séjour de brouillard où elle
semblait croupir. Ce devoir de piété rempli , l'ân^e s'envolait aussitôt
à la région aérienne la plus élevée et la plus pure , où elle rece-
vait une espèce de récompense ou de châtiment pour sa conduite
passée. Les hommes qui s'étaient rendus recommandables par leur
valeur, ou par des actions généreuses et magnanimes, voyaient venir
au devant d'eux les ombres de leurs pères toutes resplendissantes
de lumière, et ils étaient reçus dans une espèce de palais aérien,
où chacun occupait une place plus ou moins élevée, selon qu'il
s'était plus ou moins signalé par son courage ou par ses vertus.
On trouve 'dans Ossian une sublime description d'un de ces palais
de nuages. Au contraire, les hommes d'une dme sombre, c'est-à-dire
superbe et cruelle, devenaient un objet d'horreur pour leurs pères
irrités, qui les repoussaient avec indignation loin de la demeure
des héros, et les abandonnaient à la fureur des vents. Les guerriers
timides, les lâches, et en général tous ceux qui, comme le dit
Dante, avaient vécu sans honte et sans honneur, étaient plongés
dans les brouillards, séjour digne de leur pusillanimité et de leur
bassesse (i).
(i) Dans tout ce que nous venons de dire concernant les idées religieu-
ses des Calédoniens', nous avons suivi les deux traducteurs d'Ossian' cités
plus haut, comme ayant traité ce sujet l'un et l'autre avec une profonde
critique.
Schisme
de
V ^nglelerre.
g6 Religion, mariages et funérailles
^/élhéTéiabu ^^^ bûchers et les simulacres gigantesques des druides firent
la 'crandc- P^^^^ ^^^ idolcs dc Romc , auxquelles succédèrent à leur tour celles
Bretagne, des Saxous , dout le culte se maintint jusqu'à l'ëpoque où ce peu-
ple reçut la lumière de l'évangile. Sous le règne d'Etelbert, le moine
Augustin, légat du pape Grégoire, arriva daos le royaume de Kent
l'au 557 et y prêcha le christianisme, d'abord au roi, puis à ses
sujets , qui accoururent en foule pour se faire baptiser. Ou vit bien-
tôt des églises et des couvens s'élever sur. les ruines des temples
payons, et les habitans de la Grande-Bretagne adopter les rites
des autres peuples catholiques. Nous avons pris dans l'ouvrage de
Strutt les portraits des deux prélats qu'on voit à la planche 20 ;
ils vivaient au X.^ siècle, et leur costume est le même que celui
des prélats des autres pays: l'un est l'abbé Elfnoth, présentant un
livre de prières au monastère de S.' Augustin, et l'autre est Wulslan,
second archevêque d'York de ce nom^ lequel est après à écrire (i).
Henri VIII, roi d'Angleterre, opéra dans la religion de ce
pays une révolution fameuse, dont nous avons déjà fait mention.
Ce monarque s'arrogea la puissance ecclésiastique, et se fit chef,
dans son royaume, d'une religion qui a pris le nom d'Anglicane.
Les dogmes dont elle se compose sont au nombre de trente-neuf,
dont un attribue au roi la suprématie en matière de religion :
dogme duquel on a déduit en principe, que l'autorité épiscopale,
comme celle de toute magistrature séculière, érriane du monarque,
et que par conséquent il a le droit de conférer à qui bon lui sem-
ble le pouvoir de faire un évêque. D'après ce principe, l'évêque ne
recevant ses pouvoirs que de l'autorité royale, c'est en vertu de
la même autorité qu'il fait les ordinations. La formule même et les
prières de l'ordination, tant pour les évoques que pour les prêtres,
furent réglées dans le parlement, et il en fut de même de la li-
turgie, ainsi que de l'administration des sacremens. Ces innovations
étaient toutes fondées sur la maxime, dont le parlement s'était fait
un article de foi, savoir; «qu'il n'y a point de juridiction séculière
ni ecclésiastique, qui ne doive dériver de l'autorité royale, comme
de sa source (2) ».
Les dignitaires de l'église anglicane, tels que les doyens ^ les
prébendes et autres, jouissent d'un revenu assez considérable, comme
Revejius
du clergé
anglais.
(1) Strutt. u4 complet View etc., pi. XXVI. et XXVII.
(2) Malte-Brun. Hist. des Variât, Liv. VIL
DES B H E T O K S. 97
on le verra par le tableau ci-après. La dixrae qu'ils perçoivent est
proportionnée aux produciions de l'agriculture, qui est portée déjà
depuis quelque tems à un haut degré de perfection en Angleterre (i).
Livres sterling.
Sant'Asaph 187
Salisbury i385
Bangor i5i
Norwïch ....... 834
Clocester ....... 3x5
Lincoln 8g4
Landaff 164
Bristol . 294
Carlisie , 53 1
Livres sterling.
Contorbery ...... 2682
York 16 10
Londres 2000
Durham 1821
Winchester 3x24
Ely 2i54
Bath et Wells 533
Hereford 768
Rochester 558
Litchlield et Conventry . . 559
Chester 420
Worcester. .... . . 929
Chicliester 677
Exeter 5oo
Péterborougli 414
Oxford. 38 1
S.t David 426
Depuis le schisme, il s'est formé un grand nombre de sectes en
Angleterre. Les Presbytériens, en refusant toute supériorité aux évê- '
ques , prêchèrent l'égalité entre les prêlres et la liberté des doc-
trines; confondus avec les Puritains ils se divisèrent en deux grands
corps, connus en Ecosse sous les noms de Burghes et ^Antihur-
giies. Que les Puritains professassent dès les commenceraens les
principes intolérans et cruels qui les rendirent si funestes à l'état,
c'est ce c[ue prouve évidemment ce propos d'un de leurs chefs du
lems de Marie: « Je soutiens, qu'aussilôt qu'on vit cette seconde
Jézabel conjurer contre l'Evangile, les nobles, les magistrats, le
peuple, tous enfin devaient la mettre en pièces avec les prêtres
et les fauteurs qui l'entouraient (2) n. Outre ces sectes il s'en forma
d'autres, telles que celles des Unitaires, des Méthodistes et des
Quakers: nous avons parlé de ces derniers dans le Costume des
babirans des Etats-Unis. Les Unitaires eurent pour chef le docteur
Priestley, chimiste renommé, qui posant pour principe de ne de-
voir croire que ce qui est avoué par .notre entendement, rejeta le
mystère de la Trinité, et n'admit qu'une seule personne divine.
C'est pourquoi on donna le nom d'Unitaires aux partisans de cette
doctrine, qui ne fit pas d'abord autant de progrès qu'elle en fait
maintenant dans les Etats-Unis. La secte des Méthodistes va aussi
se propageant dans ce dernier pays comme en Angleterre; elle prit
(i) Malte-Brun. Géogr. Angleterre. Revenus du Clergé.
(2) Villemain. Hist. de Cromwel. Liv. I.^"^
Europe. Vol. y\. 13
SerAcs
reU^leu$es
'l Aii^teterrs
98 Religion, mabiages et fu>^éîiailles
naissance en 1780, époque à laquelle deux prédicateurs représen-
tèrent avec les plus vives couleurs l'église anglicane à laquelle ils
appartenaient, comme ayant dégénère de sa sainteté primitive. La
véhémence de leurs discours leur fit un grand nombre de prosé-
lytes, surtout dans le peuple; et la régularité méthodique de leur
vie les fit appeler Méthodistes. Ces sectaires chantent des hymnes
autour du lit des mourans pour leur donner du courage ; ils affectent
entre eux des sentimens fraternels, et regardent les autres hommes
comme des pécheurs et des êtres immondes, pour lesquels ils n'ont
que du mépris. Ils admettent une espèce de confession publique,
et accompagnent d'étranges cérémonies la réception de leurs pro-
sélytes. Les candidats sont conduits près d'une chaire , où le prédi-
cateur enveloppé dans un manteau noir, crie comme un forcené,
puis il en descend en parlant avec Jésus-Christ; et se mettant
à genoux , il continue à s'entretenir avec lui comme s'il était
présent, en même tems que les assistans poussent des gémïsse-
mens, des sanglots et des cris tout à la fois. Si le nouveau métho-
diste se laisse tomber de lui-même dans cette circonstance, c'est une
preuve qu'il est converti, et alors aux démonstrations de douleur
succèdent des acclamations et des cantiques de joie. Les deux cé-
rémonies religieuses des Class- meeting , et des Camp-meeting, sont
encore plus singulières: la première consiste en une réunion d'hom-
mes et de femmes qui se renferment dans une chambre, et se con-
fessent quelquefois les uns aux autres; la seconde est rassemblée
des champs, qui se tient une fois l'an dans quelque grand bois
loin des habitations. Les Méthodistes s'y rendent sur de grands chars
couverts, et portant avec eux des provisions pour quinze ou vingt
jours. Là, chacun a le droit de prêcher; et en effet l'on y voit sou-
vent des hommes de la dernière classe du peuple prendre la parole,
et crier à tue-tête. Après le sermon les auditeurs se partagent en
groupes , au milieu desquels celui qui se croit le mieux inspiré se
met à faire la prière. L'obscurité du bois jointe à celle de la nuit
dit assez ce qu'on est obligé de passer ici sous silence: aussi ces
sortes d'assemblées ont elles été défendues dans l'un des Etats-Uni? (i).
mariages Lc mariage a toujours été regardé chez tous les peuples comme
chez les Arnilo- ^ ^ i ■ . .•« "M » !•• r^L
iiarnns uu actc dcs pIus importans en n^atiere civile et religieuse. Lihez
(1) Nous avons suivi, en parlant de ces sectes, le P. Grassi , qui a
publié il n'y a pas long-tems un livre intitulé: Notizie 'varie sullo stato
présente délia repuhhlica degli Stati-Uniti ^ écrit vers l'an 1818.
• D E s B R E T O N s. QQ
les Anglo-Saxons, le jour qui précédait les noces, les parens et les
amis de l'ëpoux, sur l'invitation qui leur en était faite, se rendaient
tous à son habitation, et y passaient le tems à faire bonne chère et
à se préparer pour la cérémonie du lendemain. Le malin, les amis
de l'époux montaient à cheval aroiés de toutes pièces, et se trans-
portaient en bon ordre chez l'épouse pour l'escorter à la maison
de l'époux. La troupe prenait cet aspect belliqueux, tant pour faire
honneur à l'épouse , que pour empêcher qu'elle ne fut enlevée
ou attaquée par quelqu'amant antérieur. Après avoir donné aux
époux la bénédiction nuptiale, le prêtre les paraît chacun d'une
couronne de fleurs, qu'on tenait dans l'église à cet effet. Celte rai-
son et autres fesaient que les mariages se célébraient ordinairement
en élé. Les habits de noce de l'épouse et de trois de ses suivantes,
ainsi que ceux de l'époux, étaient d'une couleur et d'une forme
particulière, qui ne pouvait être employée que dans cette seule occa-
sion: ces habits se donnaient anciennement aux ministrels qui assis-
taient à la nocej mais ces espèces de poètes ou de musiciens ayant
perdu toute considération dans la suite, on en fesait présent à
quelqu'église ou à quelque monastère. La nuit venue, on condui-
sait les nouveaux époux dans leur chambre, et après qu'ils s'étaient
mis au lit, ils vidaient la coupe nuptiale avec tous les assistans. Le
lendemain matin toute la compagnie revenait avant que les époux
fussent levés, pour entendre la déclaration que devait faire le mari au
sujet du présent du matin , ou du cadeau qu'il se proposait de faire
à l'épouse; et, sur cette déclaration, plusieurs de ses parens se ren-
daient caution de l'accomplissement de sa promesse. Les fêtes et
\vs réjouissances duraient p usienrs jours après le mariage et ra-
rement elles finissaient avant que toutes les provisions fussent épui-
sées. Pour indemniser le mari de ces dépenses, les parens des deux
côtés lui fesaient des présens (i^.
Chez les Anglo-Saxons les lois du mariage étaient sévères" sur- Lou
tout pour le fait d'adultère. Le mari de la femme aui s'était vpn '««"■'f''«''«^e^
*• _ ^ M " V.I.U11, icu- gi éducation
due coupable de ce crime lui coupait les cheveux, et après l'avoir ^^' "'f""'-
dépouillée de presque tous ses vètemens, il la chassait de la mai-
son et la poursuivait à coups de fouet d'un bout du village à
l'autre. La femme qui avait subi ce traitement honteux ne pou-
vait plus prétendre au titre d'épouse , et il n'y avait plus ni
(i) Adams. Histoire d' Angleterre ^ liv. II, chap. 8.
Mariages
des Anglo-
ïoo ReligioNj mariages et funérailles
jeunesse, ni beaulé, ni richesses qui pussent lui faire trouver un
autre mari. Les pères aimaient à s'assurer de bonne heure si leurs
enfans auraient du courage, et pour cela il leur fesaient subir di-
verses épreuves, entre autres la suivante. A un certain jour, le père,
en présence des parens et des amis appelés à cet effet, portait l'en-
fant sur le toit de la maison, et le plaçant au bord il l'y laissait :
si la crainte de tomber fesait pousser des cris à l'enfant, c'était une
preuve qu'il serait d'une âme pusillanime,- mais si au contraire il
cherchait à s'accrocher sur le toit, sans montrer aucun effroi, ou
en concluait qu'il ferait un jour un vaillant guerrier (i).
Les princes AngloNormans célébraient leurs mariages avec plus
Normans (Je pompe. Mathilde , fille de Malcolm III roi d'Ecosse, et nièce
Henri I, ^ *■ ^ ' ^ '
d'Edgard Alheling , avait ëtë conduite en Angleterre après la mort
de son père et durant les re'volutions de l'Ecosse, et elle y avait
ëte' ëleve'e sous la direction de sa tante Christine, c[ui était dans le
couvent de Rumsey. Elle y avait pris le voile, mais sans faire de
vœux: ce qui mit Henri I.*''' dans la nécessite de la faire déclarer
libre par un concile, pour l'épouser. La cëlébration de ce mariage
se fit avec la plus grande magnificence; et le n.° i de la planche 21
représente ce même prince donnant la main et l'anneau à la prin-
cesse en prësence de l'archevêque Anselme, qui les bénit. L'ëpouse
est enveloppée dans un grand voile, qui pourtant ne lui couvre
point le visage (2).
Les noces de Henri III, qu'on voit représentées à la planche
22, ne furent pas célébrées avec moins de pompe vers l'an i25o.
L'épouse monte un palefroi , et marche sous un^ais à l'abri des rayons
du soleil. Elle est suivie d'une troupe de demoiselles et de minis-
trels, et le roi vient à sa rencontre avec une escorte de chevaliers et
d'écuyers armés de toutes pièces (3). L'époux est Edouard L", qui,
après son avènement au trône, réunit la principauté de Galles à
la couronne, et donna le premier le titre de prince de Galles à
son fils aîné.
Dans ce tems, et long-tems encore après, les femmes recevaient
de Pordre ^^^ chevalicrs une espèce de culte, comme le prouve l'aventure sui-
de la Jarre liere. r ' i i i • i t
vante, qui a donné naissance à l'un des ordres de chevalerie les plus
distingués de l'Angleterre. La comtesse de Salisbury ayant, dit-on,
laissé tomber sa jarretière dans un bal en i349, le roi Edouard 111,
Murtase
de Henri 111.
InsUlnlion
(i) Adams. Ibid. (2) A séries etc. N.° 2g.
(3) Smith. Sélections etc. an 1260.
DESB RETONS. lOI
son amant, s'empressa de la ramasser: ce monarque s'apercevant
que quelques courtisans souriaient comme dans la pensée qu'il ne
devait point cette faveur au hazard, il dit à haute voix: honni soit
qui mal y pense , et en mémoire de cet événement il institua un
nouvel ordre dit de la jarretière, dont I9 décoration se porte au
dessous du genou comme une jarretière, et qui fut compose de
vingt-quatre chevaliers seulement, non compris le roi. L'exclama-
tion du monarque forme la devise de cet ordre singulier: voy. le
n.° 2 de la planche 21 (i).
L'Angleterre nous offre, dans les mariages, l'étrange spectacle Etrange,
de femmes marchandées et vendues, et d'infidélités commises exprès
pour ope'rer un divorce. L'infidëiite' du mari n'entraîne point la dis-
solution du mariage en Angleterre comme en Ecosse; mais celle
de la femme produit cet effet dans les deux pays. Alfieri eut, avec
une dame anglaise, des relations qui furent cause d'un divorce. « Je
n'ai pas peu à me louer, dit-il, de la conduite du mari qui se
croyait offensé; il ne voulut point me tuer, comme il l'aurait pu
vraisemblablement; il ne chercha pas non plus d'indemnités comme
le portent les lois de ce pays, oii il n'y a pas d'offense qui n'ait
sa taxe , et cette taxe est même très-forte pour les offenses du genre
de la mienne: car, si au lieu de me faire tirer l'épée, il m'avait
fait mettre la bourse à la main, je n'en aurais pas été quitte à bon
marché; et j'ai tout lieu de croire que si cette inderoniié eût été
calculée, comme cela se pratique, au taux de l'amour passionné qu'il
avait pour sa femme, et par conséquent du tort que je lui avais
fait, je ne m'en serais pas tiré à moins de dix ou douze mille se-
quins, et peut-être encore davantage (2) ». On lit dans le Voya-
geur français que, durant son séjour en Ecosse, un mariage hété-
roclite fesait le scandale d'Edimbourg: c'était celui de l'épouse
répudiée d'un lord écossais avec son amant , auquel une galanterie
de ce genre avait coûté dix mille livres sterling (3).
Nous avons dit, en parlant des Calédoniens, que l'assemblage F^n^érames
de quatre pierres était chez ce peuple l'indice constant d'une se- *' *'=>"''"^^"
pulture, qu'Ossian appelle Vétroite demeure. Ainsi que les Bretons
(i) A séries etc. N." 5o.
(2) Vita deir Alfierl écrite par lui-même. Epoque III , chap. 1 1
(3) Voyez dans le Voyage dhm Français en Angleterre. Tom. II,
pag. 58 et suiv. , quelques anecdoctes curieuses concernant les divorces '
102 Religion, mariages et funérailles
et tous les Gaulois, les Calédoniens étaient dans l'usage de jeter
sur le bûcher des iDorts qu'ils brûlaient, ou dans leur fosse lors-
qu'ils les enterraient, les ustensiles et même les animaux auxquels
le défunt était le plus attaché: il arrivait même quelquefois qu'on
jetait dans les flammes du bûcher ceux de ses esclaves et de ses
amis qu'il aimait le plus, pour y être consumes avec lui. On ren-
fermait ensuite avec ses cendres, ses livres de con)ptes et les notes
écrites de sa main pour argent prêté durant sa vie , afin qu'il
pût en réclamer le payement dans l'autre monde. Les urnes sépul-
crales étaient ordinairement déposées sous de grands amas c'ircw
laires de terre et de pierres. On a trouvé néanmoins dans quelques-
unes de ces sépultures des osseraens humains sans aucun signe de
combustion: ce qui donne lieu à présumer que, dans certaines oc-
casions, les habitans de la Bretagne méridionale enterraient leurs
morts au lieu de les brûler. Les iinglo-Saxons étaient si. habitués à
ne creuser C{u'à la surface du sol leurs sépultures, et de les re-
couvrir ensuite d'un peu de terre et de pierres, qu'ils continuèrent
à en faire de même lorsqu'ils se mirent à enterrer leurs morts dans
les églises; et le pavé de quelques-unes de ces églises se trouva
ïDême tellement dégradé, par la quantité des buttes de terre qui
s'élevaient de tous côtés , qu'il fallut renoncer à y célébrer le ser-
vice divin. Les inconvéniens de cet usage furent à la fin si vive-
ment sentis, qu'il fut défendu d'enterrer personne dans les églises,
excepté les saints, les prêtres et ceux qui auraient bien payé pour
obtenir ce privilège; et il fut prescrit en outre, à l'égard de ces
derniers , que les fosses auraient une profondeur convenable. La
mcîison du mort, avant qu'il en fût emporté pour être enterré, se
changeait, pour ainsi dire, en un lieu de fêtes, où l'on ne fesait
que boire et manger, chanter, danser et se divertir. Dans quelques
endroits au nord de l'ile, on ne donnait point au mort la sépul-
ture, jusqu'à ce que tout son bien n'eût été consumé de cette ma-
nière. Cet usage, né dans le teras du paganisme, fut réprouvé par
l'église; mais il s'accordait trop au goût de la nation pour qu'il
passât si vite (i).
Funèraiiiei L'usagc où étaient les Romains de fermer les yeux aux morts
de'nos'fours. est pratiqué encore à présent en Angleterre. Aussitôt que quelqu'un
est mort, ses proches lavent son cadavre et le parent pour la der-
(i) Adams. Histoire d'Angleterre , liy. II, chap. 8.
D E s B R E T O N s. I o3
nîère fois. On lui laisse le visage découvert jusqu*au moment de le
mettre dans le cercueil. Dans l'intervalle on fait venir les visiteuses,
qui sont des femmes charge'es de reconnaître si l'individu n'est mort
que par un effet naturel. Cette formalité remplie, on place le corps
sur un lit de parade, où ses parens et ses ainis viennent le voir
pour la dernière fois, avant qu'il soit enlevé' pour toujours à leurs
regards. Le drap funéraire n'est pas, comme ailleurs, de toile de lin,
mais d'une e'toffe de laine, conformément à un statut du parlement
de l'an i666. UUndertaker ( c'est le nom qu'on donne à tous ceux
qui sont chargés des détails d'un enterrement) doit être présent
à la déposition du mort dans le cercueil. S'il doit être enterré dans
l'église, ce cercueil est en plomb, et il est en bois si on le porte
au cimetière. Il est d'usage en Angleterre de garder huit jours en-
tiers dans la maison le cercueil avec le cadavre c[u'il renferme, et
l'on ne pourrait se dispenser de le faire sans s'exposer aux repro-
ches du public. Rien de plus naturel sans doute à la piété filiale,
à l'amour conjugal ou à la tendresse paternelle, que de reculer
autant qu'il est possible l'instant de cette éternelle et douloureuse
séparation; néanmoins il faut avouer que la raison et la bienséance
ne peuvent point approuver un semblable usage, par lequel les
pauvres gens sont réduits à la nécessité de vaquer aux soins do-
mestiques, de manger et de dormir à côlé d'un cadavre (i).
Il est mort dans la maison oi^i nous logeons, dit le Voyageur Chars funèbre
français, une femme de peu de fortune, qui ayant eu rarement le
plaisir d'aller en voiture pendant sa vie, en a été dédommagée à
sa mort. Elle est partie pour sa dernière demeure dans une voi-
lure à six chevaux couverts de housses noires, avec de grands pa-
naches de même couleur: celte voiture était suivie de quatre au-
tres, et un nombre assez considérable d'hommes payés à cet effet
habillés en deuil et avec de grandes plumes noires marchaient de-
vant. On rencontre à chaque instant de ces convois dans les rues
les plus fréquentées de la ville, et leur pompe funèbre forme un con-
traste à la fois lugubre et risible avec les voitures rapides et lé-
gères des vivans qui les éclaboussent , et avec la foule qui passe
sans daigner même jeter un regard sur ce dernier effort de la vaniié
humaine. Les parens et les amis sont dans les voilures C£ui suivent
(i) Ces notions sont prises de VHermite de Londres , Paris 1821.
Voyez Amore e i sepolcrl de Davide Bertolotti. Ghap. XI RUi funebri
di Londra.
io4 Religion, mariages et funérailles
celle où est le mort, et dans les campagnes ils le suivent à pied,
l'ëpoux derrière le cercueil de l'épouse, celle-ci derrière celui du
mari: le père accompagne de même son fils, et l'amant son amante (i).
d'iZcnemlu. "^^ ^ ^ ^^"^ ^^ cimctière de Chelsea (2) une chapelle, où se trouve
une cloche dite des morts. Cette cloche sonne depuis le moment
où l'on va prendre le cadavre, jusqu'à celui où il est mis dans
la fosse. Lorsque le convoi est arrivé à la porte du cimetière, le
cercueil est tire hors du char par des hommes destines à cela, et
porte' dans la chapelle. Là, un minisire eu surplis fait les prières
accoutumées, après lesquelles quatre hommes employés aux enterre-
mens chargent le cercueil sur leurs e'paules. Le drap mortuaire dont
il est couvert retombe de tous côtés sur eux, et ils ne le relèvent
qu'autant qu'il le faut pour pouvoir marcher librement. Ils s'avan-
cent ainsi lentement suivis du prêtre, des parens et des amis du de'-
lunt. Le cercueil étant pose' au bord de la fosse, le ministre va se
placer vis-à-vis dans une petite loge portative où il récite debout
les dernières prières, et quand elles sont acheve'es , on descend le
cercueil dans la fosse, au fond de laquelle les parens et les amis
portent leurs regards, comme pour donner un dernier adieu à l'objet
dont ils vont se séparer pour toujours (3).
^^^ ^^ Les repas funèbres sont très-usilés en Angleterre, et l'on y
funèbres. £gjj^ d'aboudantcs libations aux mânes du défunt: chacun y vante,
au milieu des bouteilles et des verres, les qualités Cj[u'il avait. Nous
ferons mention à ce sujet d'une réunion de ce genre, qui eut lieu
le 16 mai 181 7, à l'occasion des funérailles d'un riche Ecossais.
On avait envoyé dans tous les comtés voisins des invitations pour
le banquet funèbre, auquel se trouvèrent plus de trois cents con-
vives, tellement animés du désir de faire honneur à la mémoire
du défunt en mangeant et buvant bien , qu'un homme et une
femme y moururent d'intempérance. A l'exenjple des anciens qui
croyaient honorer leurs morts par des jeux de gymnastique, plu-
sieurs des convives se battirent à coups de poing, de bâton et de
pierres, et quelques-uns d'entre eux furent blessés (4).
CO T^'^y^ë' ^'^'"^ Franc. Tom. II. pag. 67.
(2) Chelsea est un village à deux milles de Londres^ qui ^ dans uti
certain nombre d'années se trouvera réuni aux nouvelles constructions de
la capitale.
(3) De VHermite de Londres.
(4) Ibid. et essais moraux eu littéraires de f^ashlngton. Irvina,
Londres , 1821.
D E s B R E T O N s. Io5
Le dimanche est pour les Anglais un jour de recueillement et CimeUères.
de mélancolie, qu'ils emploient à visiter les cimetières où ils ont soin
de planter des fleurs et des arbustes. C'est ce qu'on voit pai'ticuliêre-
raent à Swansea, dans le pays de Galles, où chacun va le samedi .
au soir consacrer quelque teras à cette culture autour des sépultures
de ses proches. Chaque âge y est désigne' par des fleurs qui lui
sont analogues, telles que la violette et le bouillon blanc pour l'en-
fance, la rose et le chëvre-feuille pour la jeunesse et l'âge mûr, et
l'immortelle pour la vieillesse. La quantité de fleurs dont ces ci-
metières sont se'més, fait qu'il s'en exhale une odeur embaumée:
malheur à la main impie qui oserait en arracher une seule; un pa-
reil acte serait presque considère' comme un sacrilège (i).
Marine et commerce.
Pc
anaenue'iie'Ut
ouR se former une juste idée de la puissance maritime de Etat
-, . , . 1 • • •. 1 » 1 \ ' \ r '■i^ la marine
1 Angleterre et juger de ses vicissitudes et de ses progrès, il tant re- a„giaù
monter à une époque très-reculée: ce qui ne nous sera pas très-
difficile, d'après la description que Dupin (2) nous a donnée de la
puissance maritime des divers rois d'Angleterre en tête de sa Force
na^>ale de la Grande-Bretagne.
Avant le neuvième siècle la Grande-Bretagne, alors sans ma-
rine , devint la proie de tous les peuples navigateurs qui vou-
lurent s'en emparer. Cette conquête du prédécesseur d'Auguste et
d'Agricola fut à la fin dédaignée et môme oubliée par les der-
niers empereurs, avant Augustule. Avilis par quatre siècles d'es-
clavage , les Bretons devinrent alors incapables de soutenir leur
indépendance; et, au lieu de songer à défendre d'eux-mêmes leur pa-
trie et leur liberté, ils allèrent mendier chez des peuples encore à
demi-barbares de l'occident la protection d'un maître contre les bar-
bares du nord. De cette manière, pour n'avoir pas su compter sur
leurs forces navales, ils virent pendant cinq autres siècles leur ter-
ritoire envahi et désolé simultanément par sept tyrannies connues
sous le nom d'Eptarchie, qui s'attaquaient, se dépouillaient, s'épui-
(i) C. Ferri . Spettat. lùal. Tom, IV. pag. 58i.
(2) Force navale de la Grande-Bretagne ^ chap. i. Coup d^œil sur
la puissance marUime des rois d Angleterre. Domination des mers.
Europe. Vol. VI. ij
Alfred
fondateur
de la puissance
maritime
io6 Marine et commerce
saient les unes les autres, et qui furent enfin englouties parla mo-
narchie des Saxons. C'est ici que commence l'histoire de la force
navale de l'Angleterre, dont nous allons parcourir rapidement les
époques principales.
L'Angleterre est le seul état qui compte une longue suite de
rois parmi ses amiraux les plus renommés. Depuis le règne des Sa-
de l'Angleterre, xons , OU y voit cu moins d'uu siècle quatre souverains gagner en
personne des batailles navales: ces souverains sont Alfred, Edouard
l'ancien, Alhelstan fils d'Edouard, et Edgard. Alfred créa la marine
britannique, et fit construire des galères plus grandes que toutes celles
qui s'étaient vues depuis les beaux lems de la marine des anciens. Il
triompha des flottes comme des armées de terre des Danois, brisa
le joug des étrangers qui pesait sur son royaume, purgea les cô-
tes britanniques des corsaires qui les infestaient 5 et, souverain des
mers étroites qui entouraient ses états, il se fit appeler le roi des
détroits ( the King of the straigt ). Ce prince mérite d'être admiré,
pour avoir envoyé dans le neuvième siècle vers le pôle boréal des
vaisseaux à la découverte d'un passage, dont il pressentait l'impor-
tance, et qu'on a vainement tenté de découvrir depuis cette époque
jusqu'à nos jours. Nous devons admirer encore davantage la belle
loi rendue par Atheîstan, en vertu de laquelle tout négociant qui
avait fait à ses frais deux longs voyages sur mer, obtenait des titres
de noblesse, qui ailleurs ne sont accordés qu'à quiconque s'est
illustré par la défense de son pays, ou par des conquêtes. Il fallait
avoir, dit Hume, un esprit plus qu'ordinaire, pour imaginer une
loi aussi propre à encourager le commerce (i).
Edgard Edgard, successeur d'Athelstan, déploie des forces encore plus
considérables que celles d'Alfred le grand, et en compose trois flottes
permanentes, destinées à protéger l'orient, l'occident et le nord de
ses côtes. Il s'embarquait lui-même chaque année au printeras sur la
flotte d'occident, parcourait les côtes qui sont en face de la France,
visitait les rades et les ports de la Manche jusqu'à l'extrême frontière
du midi, entrait dans la flotte de l'ouest, fesait le tour de l'Irlande
et des Hébrides, et gagnait enfin la flotte du nord, avec laquelle
il rentrait dans la Tamise. Lorsqu'il avait sa cour à Chester, il
obligeait les souverains de l'Ecosse , du Cumberland et de l'ile de
Man, avec cinq petits rois de l'ouest et du nord de l'Angleterre,
(1) Hume. Hisù. d'Angl. Tom. I. chap. II. 2. Athelslan.
desBretons. 107
à ramer dans une barque, dont il tenait lui même le timon. II
descendait ainsi la Dée jusqu'à l'Abbaye de S.' Jean-Baptiste, où
ces princes juraient de reconnaître et de défendre sa souveraineté
par terre et par mer. Les prétentions d'Edgard étaient telles sur ce
point, que tous ses ëdits commençaient par ces mots: Moi ^ Ed-
gard roi d Albion, souverain de toutes les iles environnantes y et
de t océan qui les entoure etc. (i).
Depuis lors la marine anglaise déchut insensiblement de cet --^.utre,
état de splendeur j relevée ensuite par la loi d'Elhelrède, qui obligea de'ia'mJine
, , . ^ , ,,. , n . britannique.
tout propriétaire de cent arpens de terre a equipper à ses frais un
vaisseau pour la défense des côtes (2} , puis ruinée de nouveau par
l'effet des trahisons, elle fut tout à fait anéantie durant les discordes
civiles; ensorte que l'héritage d'Alfred se trouva enfin sans dtîfense
contre les rois de Dannemarck, qui étaient à la fois conquérans ,
navigateurs et pirates redoutables. Après avoir occupé l'Angleterre
et obtenu le surnom de grand, Canut s'arrogea l'empire de la mer,
sans avoir pourtant, comme Xerxès , la prétention de la soumettre
à sa volonté. Pour montrer à ses courtisans le peu de cas qu'il fe-
sait des assurances qu'ils s'efforçaient de lui donner sur ce point,
il fit dresser son trône sur le rivage, que le reflux avait laissé à
sec. Alors il commanda aux flots, bien sûr de ne point en être obéi,
de se retirer encore davantage, et voilà au contraire qu'ils s'avan-
cent de nouveau, et enveloppent indistinctement le trône de ce
sage roi avec ses vils adulateurs. Les successeurs de Canut, non
moins imprudens que ceux d'Edgard, négligèrent la marine, qui
est. la défense naturelle de l'Angleterre, et exposèrent ainsi ce pays
à être envahi par d^aulres barbares.
Les Normaus, après avoir envahi les deux Siciles, tournent
leurs regards vers l'Angleterre. Ils accourent sous les étendards de ^"^''
Guillaume le conquérant pour marcher à cette nouvelle conquête,
et se partager les dépouilles des vaincus. Après avoir fait garder
pendant quelque tems par sa flotte le canal de la Manche, Arold
Toi d'Angleterre , rentre dans ses ports et désarme ses vaisseaux.
Guillaume aborde alors sans obstacle sur les côtes de ce pays, et
Arold perd en même lems la couronne et la vie dans une bataille.
Le vainqueur apprend par son triomphe même combien est im-
(i) Entick , naval History of the hritish marine. Introduc, pag. n,
(2) Chron. Saxon, pag. i36. Hume. HlsC. dAngl. chap. 5. Ethelred.
1^1 an ne
sous
onnans.
sons Richard
et
sous Edouard,
io8 Marine et commerce
portante la force navale à la conservation de sa conquête, et la
défense des côtes à la sûreté du territoire. Il voit dans les rivages
du Kent le boulevard de l'Angleterre du côte de la France, et ne
tarde point à y fonder, pour la défense de ce point, une féoda-
lité maritime, dont on de'couvre encore des traces dans la consti-
tution britannique. Des cinq ports, de Douvres, Hastings, Hithe,
Roraney et Sandwich (i) il forme un corps politique, auquel il
accorde de grands privilèges, sous la seule obligation de lui fournir
pour quinze jours, et quand il le demandera, cinquante-deux vais-
seaux armés, ayant chacun un équipage de vingt-quatre marins.
if^m'cZrd . ^^^^'''^^ ^<^"r-de-lion , de concert avec Philippe Auguste, fait
voile pour la Terre-Saînte, force Ploléraaïde à se rendre, détruit
la flotte des Infidèles, et mérite par ses exploits le beau litre de
capitaine général des forces des Chrétiens en Asie (2). C'est ainsi
que l'Angleterre montrait en elle aux Vénitiens une rivale, qui,
quatre siècles plus tard , devait leur enlever l'empire de la mer et
les trésors de l'orient. Edouard III accroît dans la suite la marine
britannique, et remporte avec ses vaisseaux de grandes victoires.
En i34o il gagne une bataille navale contre Philippe de Valois 5
détruit six ans après tous les bâtiraens français qu'il peut atteindre
à Cherbourg, à Barfleur , et à la Hogue; fait bloquer Calais par
mer, et, pour se venger d'une insulte des Espagnols, s'embarque
avec son fils , et bat leur flotte complètement. Mais à la fin de
son règne il essuya plusieurs échecs , dont les communes attri-
buèrent la cause au mauvais état de la marine: motif pour lequel
elles adressèrent au roi une pétition, tendant à ce qu'elle fût remise
sur un pied convenable.
Marine Jusqu'au règne de Henri VIII, la marine militaire ne se com-
sous Henri . t i a • «i .1.
vni, eisous posait que de batiraens appartenant a des particuliers, et mis en
Elisabeth, ,... ^ 1 i • r^ •»> ' ,.,
réquisition au moment du besoin. Ce monarque vit 1 avantage qu il
y aurait pour l'état à avoir des vaisseaux qui fussent sa propriété,
et des officiers en service permanent pour les commander. C'est
donc à lui que l'Angleterre est redevable de la création de sa ma-
rine militaire. A cet effet, il établit le conseil et l'office naval pour
le service et les travaux dans les ports; institua la confrérie des
pilotes , connue sous le nom de Maison de la Trinité; fonda les
( ï) JVinchehea , Rye et Senford furent ensuite réunis à ces cinq ports.
(2) Lediard. Hisb. nav. d' Anglet, Liv. I. chap. 6,
desBretons. 109
arsenaux de Deplford, de Woolwich et de Portsmoulh, et fit for-
tifier Gravesend et Tilbury pour prole'ger l'entrée de la Tamise,
en mémo tems que, pour défendre la côte qui est en face de la
France , il fesait construire les forts de Porllaud, Hurt, Cowes , Gatn-
ber, Southsea , Sandgate, Walmer, Deal etc. Elisabeth, sa fille,
favorisa e'galement la marine j elle fit bâtir Upnor-Caslle pour pro-
le'ger l'arsenal de Chatam, augmenta le nombre de ses vaisseaux,
veilla à la conservation des bois propres aux constructious navales,
se montra disposée à repousser l'attaque du redoutable Philippe II,
hâta en personne l'armement de sa flotte, communiqua à tout son
peuple son énergie, triompha de la flotte du monarque espagnol,
et mérita ainsi le titre glorieux de restauratrice de la gloire ma-
ritime, et de souveraine des mers du nord. Pour donner une idée
de la fierté que les Anglais avaient conçue alors de la prospérité
de leur marine, il nous suffira de rapporter les deux anecdotes sui-
vantes. En i554 une flotte espagnole de cent soixante voiles, sous
le commandement de Philippe II, qui devait épouser la reine Ma-
rie, rencontre dans la Manche la flotte de l'Angleterre commandée
par le grand amiral. Philippe voulait passer outre sans baisser le
pavillon royal: le superbe amiral anglais fait tirer un coup de ca-
non à boulet sur le vaisseau qui portait le fils d'un empereur fiancé
à sa reine, et l'oblige à baisser pavillon le premier, et à amener
ses grandes voiles. Sous Elisabeth, une flotte espagnole qui trans-
portait Anne d'Autriche aborde à Plimouth, et oublie d'amener son
pavillon: un boulet lancé sur le vaisseau qui portait la princesse,
avertit l'amiral étranger de rendre l'hommage accoutumé au pavil-
lon anglais (i_).
Sous le règne de Jacques I.*'' successeur d'Elisabeth, les An- Marine
glais se déclarèrent maîtres absolus des mers britanniques. Sous "'"*'^^',7"'' ^^
cette dénomination ils ne comprenaient pas seulement celles qui '""' ^'"*'^^"^-
baignent les côtes de leur pays et celles des iles voisines, mais encore
tout l'océan qui s'étend jusqu'aux côtes de l'Espagne, de la France,
de la Hollande, du Dannemarck et de la Suède. Cet empire absolu leur
fut contesté sous Charles I." par les Provinces-Unies, et Grotius écri-
vit en 1629 son livre intitulé Mare liberum , pour prouver que les
prétentions de l'Angleterre étaient contraires au droit des gens. Sel-
den lui répondit par un autre livre intitulé Mare clausum, dont
(i) Voyez la Chronologie navale de Schomberg. Tom. I. pag. aS.
iio Marine et commerce
Charles I.^-^ ordonna qu'un exemplaire fût déposé à la cour de l'Ami-
rauté, comme un témoignage de la souveraineté de l'Angleterre sur
la mer. Les provinces-Unies durent ensuite rendre un hommage
humiliant à ce prétendu droit. Six de leurs vaisseaux ayant été
rencontrés par une flotte anglaise, l'amiral de cette dernière les
obligea à amener par trois fois leur pavillon, et à ne point le dé-
ployer tant qu'ils navigueraient dans le voisinage des côtes de la
Grande-Bretagne. Les Hollandais battus partout, et bloqués dans tous
leurs ports, durent enfin s'engager , par un traité formel, à baisser
leur pavillon dans toutes les rencontres devant celui de l'Angleterre.
denaTaiion "^^^ coutentc d'être reconnue souveraine des mers, cette puis-
,ous Crlmwd. sancc voulut encore s'en arroger la propriété avec le monopole du
commerce: c'est à quoi tendait son fameux acte de navigation, dont
elle fut redevable, moins au génie qu'aux passions de Gromwel. Pour
punir l'ile de la Barbade de son attachement aux Stuards , Cromwel
imagina d'obliger ses habitans à ne se servir que de bâtimens anglais
pour le transport de ses productions, qui ne pouvaient être ven-
dues que sur les marchés de la métropole. C'est à ce sentiment
de vengeance , ou pour mieux dire à cette espèce de loi pénale,
que l'Angleterre est redevable de ce système colonial, qui a été pour
elle la source de tant de prospérité. Quoiqu'il en soit, cette puis-
sance ne s'aperçut pas plutôt des avantages qu'elle pouvait retirer
des restrictions imposées à la navigation d'une de ses colonies, qu'elle
s'empressa de les étendre à toutes ses possessions d'outremer. Char-
les II étant monté sur le trône se garda bien d'annuller l'acte de
l'usurpateur, et il se contenta de lui donner sa sanction.
But de racle D'après l'acte de navigation il n'était permis d'importer en An-
e nu^'!sauou. g|g^gj.j.g jpg productions de l'Afrique, de l'Amérique, de la Russie
et de la Turquie d'Europe que sur des bâlimens anglais. Aux ter-
mes de cet acte, les navires des autres états du continent ne pou-
vaient importer dans les ports de l'Angleterre que des productions
de leur sol ou de leur industrie, tandis que les Anglais se réser-
vaient de porter, les armes à la main, leurs productions et celles
du monde entier dans tous les ports de l'univers. Si les peuples de
l'Europe, dit Dupin, eussent éié alors aussi avisés que les Anglais,
ils auraient fait tomber aussitôt cette loi prohibitive en usant de
représailles; mais elle ne parut dirigée d'abord que contre les
Hollandais, et ne porta point d'ombrage aux autres nations. Les
Hollandais étaient alors les facteurs de tous les peuples du conti-
DEsBrETONS. III
nent, et ces derniers ne pre'virent point les préjudices qu'ils res-
sentiraient dans la suite d'une mesure, qui ne les frappait pas di-
rectement. Après une guerre sanglante l'Angleterre triompha des Pro-
vinces-Unies, et alors la France et l'Espagne commencèrent à voir
le danger du système établi par l'Angleterre.
Nous aurions de quoi faire un gros volume, si nous voulions
donner une description de'laille'e de la marine anglaise; mais nous nous
bornerons à parler ici du nombre de ses marins et de ses vaisseaux.
Celui des premiers s'élève à douze ou ireÀze mille en tems de paix,
et il fut porte par le parlement à 26,000 pour le service de i584.
Autrefois il était de 5o,ooo en tems de guerre , mais dans les guerres
d'Amérique il fut accru jusqu'à 100,000 et plus, en y comprenant
les re'gimens de la marine, et au commencement de ce siècle il était
au moins de 120,000. Dans la guerre contre la France, l'Angleterre
eut jusqu'à 775 vaisseaux de guerre, dont deux cents environ e'iaient
de haut bord (i).
La marine anglaise est ordinairement divisée en trois escadres
qu'on distingue sons les noms de rouge, de blanche et de bleue, selon
la couleur du pavillon que porte chacune d'elles. Elles ont également
chacune leur amiral, mais celui de l'escadre rouge a le commandement
de toutes ces forces, et prend le litre de vice-amiral de la Grande-
Bretagne. Chacun de ses amiraux a sous ses ordres un vice-amiral
d'arrière-garde, mais le commandement suprême appartient au roi, et
réside près des Lords de l'amirauté. Le code d'Oîéron est encore
le fondement de la législation de la marine anglaise. Convaincu que
la navigation fesait la principale occupation de ses sujets, Richard
L^"" fit dresser dans le douzième siècle un code maritime, qui fut dit
d'Oleron,du nom de l'ile ainsi appelée qui se trouve sur les côtes
de France, et qui appartenait alors à l'Angleterre; et telle est l'ex-
cellence des lois de ce code, qu'elles ont servi de bases aux ins-
titutions maritimes de tous les autres états de l'Europe.
"Un vaisseau de ligne est une masse, ou, pour mieux dire, une
ville flottante, et l'on fait une fête quand il est lancé à l'eau.
Il est défendu de chaque côté par une ligne formidable de ca-
nons, dont on a simplifié la forme par suite des perfectionnemens
qui se sont opérés dans l'artillerie de la marine. On a fait dispa-
raître la plupart des vains ornemens dont ils étaient surchargés,
IVornbie
de$ marins
et
des faisseaux.
Division
de la marine
anglaise.
Vaisseau
dit le Nelson.
(i) Géographie par Malte-Brun et Mentelle.T. III. pag. i38 et iSg.
112 Marine et commerce
et l'on n'a plus cherche qu'à leur donner le degré de force ne'ces-
saire, comme on peut le voir par les deux canons reprëseote's au
n.° I de la planche 23 (î). Le ge'néral Gongrève a fait fondre, il
y a peu d'années, des canons légers et d'un fort calibre. On voit
encore à la même planche le vaisseau de ligne le Nelson, avant et
au moment d'être lancé à l'eau, d'après lequel on pourra se former
une idée de ces masses prodigieuses (2).
Presse L'obîet Ic plus curieux qu'offrent, les chantiers de la marine
^"les^boir ^"§^^'*^ ^^^ ^^ machine dite la presse hydraulique qui sert à pla-
ner les bois. Elle consiste en une roue horizontale en fer, d'en-
viron trois mètres de diamètre , laquelle est solidement fixée à
son axe par des traverses, et par quatre clefs en fer formant avec
elle un angle de 45 degrés. Cette roue ouvrière est divisée eu trente-
deux parties égales, et, à chaque point de division, il y a une
cavité traversée par le tronc d'un fer tranchant. Les entailles ont
la figure de demi cylindres circulaires, dont l'axe forme un angle
d'environ 3o degrés avec l'horison: ce sont des gouges obliques
très-fortes. A chacune des exirémilés de l'axe il y a un char alon-
gé, dont les flasches parallèles soutiennent horizontalement la pièce
de bois qu'on veut planer, et qui est fortement attachée à ces
flasches par des vis de pression. Les gouges ne sont pas tou-
tes disposées de ^manière à faire sur le bois une entaille de la
même profondeur. Il faut les concevoir comme groupées cinq à
cinq ou six à six; ensorte que la première des cinq ou des six,
qui est la plus éloignée de l'axe de rotation , fait une entaille
moins profonde; la suivante, qui est un peu plus près de l'axe,
en fait une qui l'est un peu davantage, et ainsi de suite. Les
pièces de bois reçoivent leur dernier poli, au moyen d'un raboC
qui est adapté à la circonférence de la roue ouvrière. Quand tou-
tes les gouges ont fait chacune leur entaille, les bavures en sont
enlevées d'un coup de rabot. L'axe de la roue est armé de fers
tranchons, et roule dans un trou en forme de cône sur la tête
d'un piston, qui est lui-même dans le cylindre d'une presse hydrau-
lique. Lorsque l'eau est introduite dans ce cylindre, elle soulève l'axe
de la roue, et avec elle le plan horizontal des fers tranchans dont
elle est armée. L'effet contraire a lieu lorsqu'on laisse couler l'eau.
(i) Dupin. Force navale. Artillerie de marine., chap. i.
(2) Le dessia de ce vaisseau est pris de l'ouvrage The Thames a
Picturesque clelineatlon etc.
desBretons. , ii3
Un indicateur adapté à une échelle graduée, qui est tracée sur un
des leviers dont la roue est surmontée, marque l'épaisseur du bois
mis en travail; de manière qu'en ouvrant ou en fermant la soupape
par où entre ou sort l'eau de la presse hydraulique, on peut mettre
la roue dans la position convenable au travail qui doit être exé-
cuté (i). Voyez le n." 3 de la planche 23.
Les arsenaux de la marine anglaise sont gardés avec autant ^rsenauK.
de rigueur que ceux de l'artillerie: un étranger ne peut y entrer
sans un ordre de l'amirauté même, ou du contrôleur de la marine.
Le voyageur français s'élant présenté à l'arsenal de Portsmouth, ii
fut prié d'écrire sur un registre son nom et le lieu de sa résf-
dence, et ayant déclaré qu'il venait de la Nouvelle- York, il lui fut
défendu d'aller plus loin (2). Quelques personnes ont eu cepen-
dant la permission d'entrer dans cet arsenal; et, de ce nombre ont
été, récemment Dupin, et Baretti avant lui. «Je fus conduit, dit
celui-ci, dan- les endroits les plus secrets de l'arsenal ( de Ply-
moulh ), où je vis, non sans un grand serrement de cœur, une
quantité de canons et de boulets amoncelés de toutes parts, qui
n'attendaient que le moment d'être mis en œuvre au profit du genre
humain. J'y vis encore quantité de mâts étendus dans un vaste
enclos; de longues chambres, où des hommes font en reculant au
galop les cordes dont se composent les cables; de grandes chau-
dières pleines de goudron, où l'on fait bouillir ces cordes, et une
roue immense mise en mouvement par des hommes nus comme la
main et renfermés dedans, qui la font tourner avec beaucoup de
vitesse: roue qui donne elle-même le mouvement à une presse,
au moyen de laquelle les cordages sont purgés du goudron dont ils
sont imprégnés. Je vis enfin dans cet arsenal une telle quantité de
choses, que je défierais bien Briarée de les décrire dans toute
une année (3) » .
Le mot Docks, dérivé du grec et qui signifie réservoir, est em- Dock,
ployé par les Anglais pour désigner un bassin, où les vaisseaux sont
(i) Ceux qui voudraient avoir des notions plus étendues sur cette
machine admirable, dont nous ne donnons ici qu'une courte description,
pourront consulter Dupin : Force militaire, Liv. V, chap. 5, tl Légende
explicative des planches. N.° g.
(2) Voyage d'un Franc. Tom. IL pag. i25.
(5) Baretti. Lett. Fam. lil.
Europe. Vol. VL i5
et pharts.
ii4 Marine ET commerce
tenus à flot. Ce n'est qu'en 1800 qu'ont été construits ces vastes
bassins, qui n'ont pas peu contribué à la prospérité commerciale
(le la métropole. Celui de Londres a la forme d'un rectangle: on y
entre par la Tamise en suivant le courant de l'eau, au moyen d'un ca-
nal qui aboutit à un bassin alongé. Voyez le n."" i de la planche 24.
Les phares dissémines sur les côtes sont construits avec beaucoup
de magnificence: celui de Belle-Roch entre autres éclaire parfaite-
ment les golfes de Fort et de Tay. L'édifice, composé de grosses
pierres, est d'une forme circulaire, dont la circonférence va en dimi-
nuant par degrés, jusqu'à son sommet où est la chambre du fanal,
dont le parapet n'a pas plus de quatre mètres de diamètre. Le pavé
des différens étages est en pierre, et l'on communique de l'un à
l'autre par des escaliers en bois, excepté celui qui conduit à la
chambre du fanal, que la crainte du feu a fait construire en fer.
Il y a deux fenêtres seulement à chacun des trois appartemens
inférieurs , et quatre à chacune des chambres supérieures. Les
châssis de ces fenêtres sont tous doubles, avec des carreaux en
verre, et une espèce de paravent en bois les met à l'abri des
vagues durant la nuit et dans les tempêtes. Le mur qui sert de
parapet à la chambre des fanaux a une porte, qui donne sur le
balcon formé par la corniche autour de la partie supérieure de
l'édifice, et ce balcon est garni d'une grille en fer. La lumière du
fanal est alimentée par l'huile d'une lampe à l'Argant, dont les ré-
flecteurs en cuivre argenté sont fixés au milieu d'un grand châssis
en fer ayant quatre faces verticales: les verres de deux de ces faces
sont blancs, et ceux des deux autres en couleur; et, au moyen d'un
singulier mécanisme qui les fait mouvoir, ces lampes donnent une
clarté tantôt blanche et tantôt colorée (i). Voy. le n.° 2 de la pi. 24.
Cloche pour Nous uc pouvous nous dispenser de faire mention ici d'une
desocndre ... ,
dam Peau, autre machiue curieuse, dite cloche pour descendre dans l'eau, de
laquelle on se sert en Angleterre pour travailler jusqu'à sept et même
huit mètres sous l'eau. Cette cloche est en fer fondu d'un seul
jet, et a la forme d'un tronc de pyramide quadrangulaire, dont la
partie supérieure a douze trous circulaires fermés par des verres
transparens. L'intérieur de la cloche présente; i.° deux bancs sur
lesquels sont assis les ouvriers; 2.° des anneaux auxquels sont atta-
(i) On trouve dans Dupin une plus ample description des Docks
Ç Force Cojn. rem. IL Liv. I. chap. 4 ) et des phares; ( ibid. chap. 3).
desBretons. ii5
chés par des cordes les outils des ouvriers, qui, de cette manière,
n'out , point à craindre de les perdre dans la mer; 3.° des cordes
attachées à d'autres anneaux fixés à la partie supérieure de la clo-
che, pour y suspendre les corps qu'on veut tirer de l'eau. L'air est
introduit dans la cloche au moyen d'un tube en cuir (i). Voyez le
n.° 3 de la planche 24.
L'opulence, la splendeur et la puissance de l'Angleterre ont e^ZmpaZie
leur source dans l'immense commerce qu'elle fait depuis long-teras '^^' ''"^''''
avec tous les autres peuples. Les annales d'Artur Young (2) nous
offrent le tableau des progrès ëtonnans qu'ont faits la marine et le
commerce de la Grande Bretagne. Selon la statistique commerciale,
établie d'après les registres d'entrée et de sortie des objets de com-
merce de l'Angleterre, ses exportations e'taient évaluées avant 1798
à 3i;000;,ooo de livres sterling, et ses importations â 23, 000.000 : ce
qui donnait un avantage de 8,000^000, ou de 192,000,000 de francs.
Quelques-uns ont prétendu que ce bénéfice était exagéré, et l'ont
réduit à 72,000,000 seulement; et pourtant les Anglais assurent
que leur commerce extérieur ne fait pas la sixième partie de leur
commerce intérieur. La compagnie des Indes, dont la première idée
fut conçue sous le règne d'Elisabeth, et qui commença d'abord par
des actions de cinquante livres sterling chacune, étend aujourd'hui
sa puissance colossale sur de vastes possessions, qui ont plus de
trente-mille lieues carrées, et sur plus de cinquante millions d'ha-
bitans. Celte compagnie, comme celle de la banque et de la mer
du sud, sont les seuls corps qui aient une existence légale, et avec
lesquels le gouvernement ait contracté des dettes, excepté cepen-
dant la banque milionaire, dont le capital n'est que d'un million,
et qui n'a été établie que pour la revision des billets de l'échiquier.
Dupin a consacré un chapitre à traiter de ce qu'il appelle la
popularité de la marine de l'Angleterre : mot sous lequel il entend ^'""'^^^^'■•'"'"'"
seulement les causes morales qui, avec les physiques, ont concouru de7/m!'r''^
a donner à cet état une grande supériorité de puissance maritime.
La capitale renferme dans son sein le port le plus fréquenté de
l'univers, et c'est à la faveur de son commerce maritime, que cette
ville est devenue la plus peuplée et la plus opulente de l'Europe.
(i) Dupin. Force navale, Tom. II. Liv. V. chap. 5.
(2) yin. vol. XXXVIII. pag 211. Voyez dans Malte-Brun le second
tableau statistique de la Grande-Bretagne.
ti6 Marine et commerce
On voit les vaisseaux de cent peuples différens déployer leurs pa-
villons sur la Tamise, qui coule au milieu de cette ville immense,
et pourtant les seuls bâtimens anglais y sont encore en plus grand
nombre. L'habitant de Londres s'enorgueillit à juste titre à la vue
du grand nombre de vaisseaux marchands, qui, tous les jours arri-
vent de la mer ou s'y rendent, les premiers pour lui apporter les
productions et les trésors de l'étranger, et les seconds pour expor-
ter au dehors les produits de l'industrie nationale; il ne peut re-
garder un moment ce mouvement continuel sans être persuadé, que
c'est au commerce et à la supériorité de sa marine, que sa ville
natale est redevable de sa vaste étendue et de ses richesses. Du-
rant une partie de l'année, la classe opulente va respirer sur les ri-
vages de la mer un air pur et bienfesant, dont le séjour de la ville
lui fait sentir le besoin et souhaiter les agre'mens. Pendant les mois
où les tempêtes sont rares et peu durables, la vue magnifique
d'une mer toujours paisible fait naître le désir de la parcourir: les
personnes timides se bornent d'abord à quelques petites excursions
dans les beaux jours de l'été et dans un tems de calme. L'idée
d'un danger incertain s'éloigne, à mesure que Tobjet qui la fesait
naître approche, sans présenter le môme danger. Mais les hommes
doués par la nature d'un esprit hardi et d'une imagination forte,
sont entraînés à la vue d'une mer qui se perd au delà d'un im-
mense horizon, et sur laquelle s'ouvrent devant lui des routes li-
bres, pour aller par toute la terre j de là cette passion des voyages,
par l'effet de laquelle s'embarquent une foule de gens, qui re-
viennent ensuite dans leur patrie avec des trophées, des richesses
ou de nouvelles lumières. Aux yeux d'un Anglais la marine est
l'élément naturel de la puissance de sa nation, et les vaisseaux sont
les boulevards flottans de son pays. Ce n'est pas seulement dans
le langage figuré de la poésie, mais même dans le discours familier,
qu'en parlant de leurs vaisseaux les Anglais les appellent avec em-
phase nos bastions y nos remparts de bois, sour boulwarks, our
Wooden Wals-^ ensorte que toute la nation est convaincue de la
nécessité d'entretenir une marine formidable; et les mots suivans,
qu'on met dans la bouche des Anglais indiquent assez clairement
leur opinion à cet égard. « Ce n'est que par circonstance que nous
devons être soldats, et encore alors ne devons nous l'être qu'avec
réserve. Ainsi que les autres amphibies il nous faut prendre terre
quelquefois; mais la mer ebt plutôt notre élément, et c'est sur la
erce
esclaves ,
desBreïons. 117
mer, qu'aussi bien que ces animaux, nous trouvons notre plus
grande force ». Aussi le service de mer est-il généralement préfère'
chez les Anglais à celui de terre; et même dans les classes infé-
rieures, on trouvera dix individus disposés à entrer dans le pre-
mier, contre un qui voudra servir dans l'infanterie ou dans la cava-
lerie. Dans les classes supérieures , les jeunes gens des premières fa-
milles ne dédaignent point d'entrer sur un vaisseau comme simples
mousses, pour parvenir dans la suite à tous les grades (i).
Il nous reste enfin à parler d'un commerce que fesaient par- Comm
t ^ "^ des escl.
ticulièrement les Anslais , c'est-à-dire d'un trafic où les hommes /"X"'^''
° ^ des Nègres.
étaient à la fois marchands et marchandises, ou de rinfâme traite
des Nègres. Cet affreux trafic doit être regardé comme une des plus
grandes calamités qui aient affligé l'espèce humaine, et qui lui a été
plus funeste que les tremblemens de terre, la famine et la peste:
car on prétend que, de compte fait, et pendant l'espace d'environ
deux cents ans qu'il a duré, il n'a pas coûté à l'Afrique moins de
soixante millions d'hommes, sans compter tous ceux qui ont péri vic-
times des discordes intestines dont il a été la cause dans ce continent.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter encore un instant sur les gé-
néreux efforts qui ont été faits par des personnages de la plus haute
considération, pour l'abolition de cet horrible commerce, et notamment
par Wilberforce et par Fox. Les Anglais ont attaché tant d'impor-
tance à cette grande question, que Clarckson a composé un ouvrage
sur le commencement, les progrès et l abolition de la traite-, et,
après en avoir provoqué de tous ses efforts l'abolition , il en a laissé
une histoire complète (2). On a encore de lui un opuscule renom-
mé, ayant pour titre: Impolitique du commerce des esclaves, dans
lequel sont exposés tous les motifs qui ont engagé le parlement
anglais à l'abolir. Son premier livre est néanmoins plus intéressant ,
en ce qu'il comprend l'exposé de tout ce qui s'est fait pour l'ex-
tirpation de ce cancer social , ainsi que des moyens employés pour
y parvenir; de la patience avec laquelle l'exécution de ce généreux
projet a été suivie; des vaines raisons et des craintes pusillanimes
mises en avant pour l'empêcher, et enfin du glorieux succès qu'il
a obtenu.
(i) Dupin. Force navale , Tom. II. Liv. I. chap. i.
(2) The History of the abolition Slave-Trade. Histoire de l'abohtion
du commerce des esclaves de Clarkson , vol. II. in 8." Londres^ 1808.
Il8 MARINli ET COMMERCE
/S'S ^"^ ^ judicieusement observe, que i'idée de ce trafic criminel
sur lu traite, fut prëscntëe d'abord sous de fausses couleurs, tant en France qu'en
Angleterre, qui sont les deux états où elle s'est le plus propagée.
Louis XIII fut trompé par l'assurance qu'on lui donna, que le prin-
cipal but de ceux qui achetaient des Nègres était de les convertir
au christianisme; mais Elisabeth soupçonna qu'il pouvait y avoir
de l'exagération dans ce qu'on lui disait des morts cruelles, aux-
quelles ces malheureux africains étaient condanoés dans leurs pays,
et du désir qu'ils avaient d'être transportés dans des contrées plus
heureuses; elle montra même de l'inquiétude au seul doute que
quelqu'un d'entre eux pût être enlevé à sa terre natale sans son
consentement, et invoqua la vengeance du ciel contre quiconque
se rendrait coupable d'un tel forfait.
Immoralité Les politiqucs anglais ( et les Danois en ont fait de même ^
produite par . . --"^ y
ce commerce. Qut été Ics prcmicrs à se recrier contre l'immoralité dont ce com-
merce était la source, et contre les maux qui en étaient la suite:
Clarksou a même dépeint avec énergie les effets funestes et les con-
séquences qu'il produisait ( tant en Afrique, que durant la traver-
sée et en Amérique ), sur les individus qui y étaient employés, et
particulièrement sur les commandans et sur les équipages des vais-
seaux employés au transport des esclaves. Des écrivains distingués
et des hommes d'état du premier ordre ayant entrepris d'éclairer
à ce sujet l'esprit public, en réveillant en même tems la sensibilité
dans tous les cœurs, ont préparé pour ainsi dire , par leur géné-
reux efforts, les nombreux matériaux qu'ont recueillis ensuite et
mis en œuvre ces associations philantropiques, auxquelles ils ont
donné naissance. Parmi les noms de ces amis de l'humanité, on
doit citer avec distinction ceux de Georges Fox, le fondateur de
la Société des amis, et de Jean Woolman, Quaker, mais assuré-
ment anti-sectaire par bonté de cceur , et par la sincérité de ses
principes religieux.
Efforts Les Quakers ont beaucoup fait pour l'abolition de la traite
des Quakers ^ *■ ^ J
pour l'ahoution g[ jjg ge distinguent en deux classes, dont la première est regardée
de ce commerce. *^ ^ _ '■ O ^
comme un corps religieux, dans lequel les efforts de tous les mem-
bres concourent au même but, et dont la seconde comprend ceux
des membres du Comité réuni, qui ont réclamé avec le plus de zèle
et de persévérance contre le commerce des esclaves. En 1727, et
plus encore en 1758, les Quakers invitèrent instamment leurs con-
frères, dans les premières assemblées qu'ils tinrent, à s'abstenir scru-
D E s B 1\ E T O N s. 119
puleusement de ce commerce odieux. Dans l'assemblée annuelle de
1761, ils allèrent même jusqu'à adopter une re'solution, en vertu de
laquelle ceux d'entre eux, qui, à l'avenir, y prendraient part di-
rectement ou indirectement, seraient aussitôt chasses de leur société'.
Depuis lors, le zèle qu'a fait naître l'idée de cette noble entreprise
s'accrut encore parmi les membres de la Société des amis, qui osè-
rent, même reclamer par des voies extraordinaires contre l'esclavage
honteux d'une partie de leurs semblables. En 1783, cette société
adressa une pétition à la chambre des communes contre le trafic
des Nègres; et, dès ce moment, ses membres prtrent à lâche, tant
individuellement que collectivement, soit par la voie de la presse,
soit par des correspondances particulières, et même en entreprenant
des voyages exprès, d'éclairer pleinement tous les hommes , et par-
ticulièrement la génération naissante, sur tout ce qui a rapport
à cet objet.
A la faveur dès fréquentes communications qu'ils avaient avec Cette secte mmu
. . 1) » 1 A r - • P^"* '^'^ moyens
leurs missionnaires, qui passaient d Angleterre en Amérique et qui gu'aucum
en revenaient, les Quakers furent en effet plus à portée qu'aucune en cnmiafire
,,., . .. 1, ririjiislice.
autre société anglaise d avoir des notions positives sur les horreurs
de la traite; et, d'un autre côté, ils durent aussi, par la nature
même de leurs principes religieux, en être plus profondément in-
dignés. Clarkson nous apprend que, trois ou quatre ans avant l'éta-
blissement de ce comité, aux sollicitudes persévérantes duquel nous
sommes redevables de l'abolition du commerce des esclaves, les
Quakers formaient déjà une sociéié privée, qui avait pour bout
d'éclairer le public, et d'empêcher la continuation de ce cruel abus.
A cet effet, ils s'étaient réservé, dans deux journaux de Londres,
et dans plusieurs de la province, un certain espace, pour y faire
insérer les articles qu'ils croiraient les plus propres à l'objet qu'ils
se proposaient. Clarkson ajoute qu'en 1787, il s'était occupé pour
la première fois de ce grand projet, à l'occasion de la thèse sui-
vante proposée par un bachelier dans l'université de Cambridge :
udn liceat invitas in servitutem dareP; et qu'ayant découvert alors
l'existence de cette petite institution philantropique , il s'y associa,
et éleva sur cette première base le grand édifice du comité, qui
prit dans la suite un caractère public.
Les généreux efforts des Quakers seraient restés néanmoins Lepariementse
PP >•> » • , , i , 1 1 , déclare contre
sans eiiet , sus n avaient pas été secondés par des membres du par- la iraue.
lement, et par le ministère. A la tête des premiers on trouve Wil-
120 Marine et commerce
berforce^ dont le nom est déjà immortel dans l'esprit des amis de
l'humanité', et aux louanges duquel il n'est plus permis de rien ajou-
ter dans aucune partie du monde civilisé. «C'est lui, dit ClarksoO;^
qui le premier a tire' le monstre des ténèbres où il se tenait ca-
ché, et qui ne l'a plus quitté jusqu'à ce qu'il l'ait immolé sur l'au-
tel de la justice. C'est lui qui;, pendant vingt ans, n'a pas cessé de
veiller à la conservation de l'étincelle du feu sacré qu'avait allumée
son éloquence, et qui l'a soigneusement entretenue malgré le soufle
dangereux d'une fausse politique et d'une corruption contagieuse, qui
menaçait de l'étouffer. C'est lui enfin qui, lorsque cette précieuse
étincelle semblait s'éteindre aux yeux du reste des hommes devant
des clartés plus éblouissantes, sut la tenir toujours eu vue, et la
changer enfin en un éclair, qui a brisé les fers de l'oppression, et
dissipé les ténèbres du crime. Wilberforce est donc incontestable-
ment le premier d'entre les généreux provocateurs de l'abolition
de la traite des Nègres 5 et, sans le courage et l'habileté de cet
homme infatigable, leur cause aurait été perdue, ou du moins aban-
donnée pendant long-tems *.
"^^^dï"* Granville Sharp s'est appliqué pendant trois ans consécutifs à
jurisconsuiies. l'étude dcs loîs auglaises , dans le dessin formel de se rendre plus
habile à la défense de cette cause fameuse. Dans l'ouvrage publié
par lui en 1769 sous le titre di Exposé de ï injustice et de la ten-
dance dangereuse cjiiil y a à tolérer t esclavage en Angleterre , et
postérieurement dans ses laborieuses et savantes recherches sur les
commencemens de l'esclavage, ce docte écrivain a réfuté par des argu-
mens invincibles l'opinion d'York et de Taibot, procureurs fiscaux ,
et a opposé à leur autorité celle d'un des plus grands légistes de
l'Angleterre, le lord Holt, premier président des tribunaux, lequel
avait déjà déclaré que, par une conséquence nécessaire de ce prin-
cipe consacré en Angleterre, que la force ne peut être employée
contre qui que ce soit sans un procès légal, un esclave devenait
libre du moment où il mettait le pied en Angleterre: les lois du
pays ayant établi une distinction sacrée et inviolable , entre la per-
sonne, et la propriété. Cette grande c[uestion fut enfin résolue dans
la fameuse cause de Sommersel, qui fut traitée en 1772, et où,
après trois séances, il fut arrêté que désormais tout esclave recou-
vrerait par le fait sa liberté, en mettant le pied sur le sol anglais.
r^ mmïsière Lg^ mat^riaux ainsi préparés pour l'accomplissement du proi^t
se déclare aussi . , tvt -1 r il • i •
coniraire d'abolitiou dc U traite des INegres, il tallail encore lui trouver
à la traite. "
DEsBrETONS. 121
un appui dans le parlement et dans le ministère, et ses généreux
défenseurs eurent le bonheur de voir Pitt et Fox se re'unir à eux.
L'exemple et rautorilé de ce dernier surtout ne pouvaient manquer
d'être d'un grand poids aux yeux mêmes de ses antagonistes, mais
particulièrement à ceux du parti nombreux, qui plaidait pour la cause
du peuple et pour la propagation des lumières. Mais maigre le sa-
voir, le patriotisme et les vertus qui distinguaient éminemment plu-
sieurs de ses membres, on ne peut pas se dissimuler que le zèle qu'ils
professaient pour la liberté constitutionnelle, n'était considère par
les membres du parti contraire que comme un artifice , sous lequel
ils déguisaient leurs sentimens réels. Au moindre mot d'innovation
on criait aussitôt aux revers, à la perle des propriétés, au renver-
sement de l'ordre; et si Fox n'eut point été soutenu dans le par-
lement de toute la confiance qu'inspiraient la loyauté et les vertus
de Wilberforce et de tous ses amis , peut être que la cause des mal-
heureux Africains eût été abandonnée d'un grand nombre de mem-
bres du parlement. Mais ce qui la servit plus efficacement encore
que tout autre chose, ce fut l'autorité de Pitt, sans laquelle les
manufacturiers et les négocians auraient taxé d'enthousiasme et de
fanatisme le zèle vertueux des partisans de l'abolition. Dans ses
entretiens particuliers avec Clarkson, Pitt avait déjà manifesté l'in-
tention, non seulement d'abolir la traite des Nègres, mais encore
de dédommager les Africains de leurs calamités passées , par un
système de commerce bien dirigé , dont le principal objet serait de
leur porter les bienfaits de la civilisation. Néanmoins ses compa-
triotes lui ont reproché de ne point avoir mis, dans l'exécution de
ce projet, tout le zèle qu'on attendait de ses promesses, et l'on a
prétendu que ce fait résulte de circonstances, qui ne permettent
pas d'en douter.
Si Fox, devenu ministre, changea d'opinion sur certains objets La traite
• . • ^ ' ^ ■! > . -^ **' abolie.
politiques, il ne varia jamais sur celui dont li s agit. Dès la pre-
mière discussion qui fut entamée au sujet de la traite, il se déclara
pour ceux qui en demandaient l'abolition. Dans la séance du lo
juin 1806, il adressa à la chambre des communes ces paroles di-
gnes d'un ami déclaré de l'humanité. » 11 y a quinze ou seize ans
que l'abolition de la traite des Mores fût proposée par un honorable
membre ( M.'' Wilberforce), et je n'aurais point entamé ce sujet ,
si son auteur avait montré l'intention d'y revenir dans la présente
session. Je me suis donc chargé de le traiter; et si la proposition
Europe. Vol. VI. 16
122 Marine et commerce
que je vais faire est approuvée, je croirai avoir bien employé' le
tems que j'ai consacré au parlement, c'est-à-dire un espace qui ne
comprend pas moins de trente à quarante ans de ma vie ».
La proposition fut adoptée à la pluralité des suffrages, et il
fut même décidé que la traite des Nègres était contraire aux principes,
de la justice, de l'humanité et d'une saine politique. L'honorable
membre fit le tableau des moyens artificieux qu'on employait pour
arracher de leur, pays les malheureux Africains, et s'éleva avec force
contre l'iniquité et la barbarie de cet infâme trafic. Il fit allusion aux
opinions manifestées par Pitt et par lord Sidraouih (M/ Addington),
durant leur administration respective. Le premier était d'avis qu'il fal-
lait abolir immédiatement ce honteux commerce ; mais, comme nous
venons de l'observer, il n'agissait pas avec un zèle bien décidé; le
second, tout en ne voulant qu'une abolition graduelle, ne laissait
pas de montrer qu'il avait la traite en horreur.
Depuis long-tems il avait été résolu qu'elle cesserait en 1800,
et pourtant la moitié de l'an 1806 s'était déjà écoulée, sans qu'il
eût encore été pris à ce sujet aucun parti. Quoique Fox sentît bien
qu'il serait impossible de faire passer un semblable projet de loi
dans les deux chambres, durant la session actuelle, il ne crut pas
cependant pour cela devoir se dispenser de proposer une mesure
aussi juste et aussi politique. Il exposa donc en détail l'objet de la
décision qu'il se proposait de provoquer, et s'étendit en raisonne-
mens sur la nécessité de l'approuver, comme un préliminaire de
l'abolition entière du plus affreux trafic, qui ait jamais outragé
l'humanité. Les propositions qu'il mit en délibération furent les sui-
vantes: «La chambre pense que le trafic des Mores est contraire
aux principes de la justice, de l'humanité et de la saine politique. La
chambre prendra le plutôt possible des mesures efficaces, pour qu'il
soit aboli dans l'espace de tems qui lui paraîtra le plus convenable.
Cette motion fut combattue, comme à l'ordinaire, par les
lords Liverpool, Bristol et autres personnages, qui avaient un grand
intérêt à la continuation de ce commerce; mais les vives et cou-
rageuses instances de Wilberforce et autres partisans de l'admi-
nistration la firent passer enfin, à la majorité de cent quatorze voix
contre quinze. Depuis lors il n'y eut plus d'obstacles à l'abolition
totale de la traite.
Ainsi, parmi les consolations qui ont adouci la fin de ses
derniers moQiens , Fox, cet homme également reconimandable par
D E s B R E ï O N s. 123
la grandeur de ses sentirnens et par la bonté de son cœur, a pu
compter l'abolilion complète de la traite des Nègres, comme l'ou-
vrage de son court ministère, ouvrage qui, de tous les ëvènemens
étrangers aux Européens, a été le plus marquant et le plus cher
aux amis de l'humanité' (i).
Le zèle infatigable et l'éloquence de Clarkson et de Wilber- ^,-^^,/',W(A ,
force firent triompher l'humanité, des passions basses et des froids An^ipl'^ate.
calculs de l'avarice. Sidney-Smith forma une société , dite Antipi-
rate ^ ou des chevaliers libérateurs des hommes blancs esclaves en
Afrique. Cette société est devenue une des institutions qui hono-
rent le plus le genre humain, eu ce qu'elle a pour fondement les
nobles et généreux sentirnens, qui formaient le caractère distinctif
des anciens ordres chevaleresques. De grands hommes et de grands
princes se sont fait un honneur d'entrer dans cet ordre. On comptait
dans le nombre de ces derniers Louis XVIII , et l'empereur Alexan-
dre le premier dans tous les projets et dans toutes les entreprises
qui portent l'empreinte de la grandeur et d'une noble libéralité d'idées
et de sentirnens. Cette illustre société n'a épargné ni soins ni sacri-
fices pour étendre ses relations, et pour se procurer une influence
salutaire dans les cours de l'Europe , ainsi qu'à Conslantinople , en
Barbarie, chez les Arabes du grand désert, et même jusques chez
les peuples nomodes qui habitent les vas(es régions en deçà et au
delà de l'Atlas. C'est sans contredit à Sidney Smith qu'on est re-
devable, du moins en grande partie, des mesures énergiques qui
ont été prises, et des dispositions où est le gouvernement anglais
d'en prendre encore de plus rigoureuses, s'il était nécessaire, contre
les pirates qui peuplent les côtes de la Barbarie (2).
Les armes des alliés venaient à peine de rendre îa paix à l'Eu- Les piraie$
•■ i reparaissent
rope, lorsque les corsaires de Tunis et de Maroc, qui depuis quel- a^rè/'iir cnx
que tems ne se montraient plus, reparurent en mer, ainsi que les '^e ''■^'"•"p»
escadres d'Alger, et firent des débarquemens dans la Marche, en
Calabre , à Malaga et au cap d'Anzo , d'où, après avoir ravagé le
pays, ils emmenèrent captifs les malheureux habitans. Ils tentèrent
de même un débarquement dans l'ile d'Elbe, qu'ils menaçaient des
mêmes désastres que lui fit jadis essuyer Barberousse, mais ils en
(i) Ces notions intéressantes sont toutes prises de l'ouvrage de Clark-
son , et des articles qui en ont été insérés dans la Revue d'Edimbourg.
(•£) Pananti. Viaggio in Barberia , ou Avvenbure ed osservazioni.
1^4 Marine et commerce
furent vaillamment repousses par un bataillon toscan. Ces pirates
osèrent même insulter le pavillon anglais. Le général Maidand à
Tunis, et l'amiral Exmouth à Alger demandèrent satisfaction et l'ob-
tinrent en quelque manière, par la restitution qui fut faite, moyen-
nant une rançon mode'rëe , d'un nombre considérable de Chrétiens
qui gémissaient dans l'esclavage ; mais pendant qu'on éiait en né-
gociation pour ce traité, les Barbaresques , et surtout le dey d'Alger,
qui dissimulaient leurs mauvaise foi et ne cherchaient qu'à gagner
du tems, envoyaient des ambassadeurs au grand seigneur, rassem-
blaient des troupes et des vaisseaux, et entretenaient des intri-
gues à Méquinez, au Caire et à Istamboul. L'envoyé anglais à Al-
ger dut passer dans les rues au milieu des janissaires, qui brandis-
saient leurs sabres, et montraient dans leurs regards féroces la soif de
la vengeance. Il fut même mis en délibération si l'on se jeterait
sur l'amiral anglais pour le mettre en pièces. Cet amiral n'était
pas encore hors du defroit avec son escadre, qn'une nuée de cor-
saires se répandit aussitôt sur les eaux: le consul anglais fut mis
aux fers: le capitaine Daxhwod el le chirurgien qui avaient tente'
d'enlever l'épouse et le fils du consul furent de même traînés
en prison, au milieu des injures et des coups. Le seul récit des
horreurs qui furent commises à Oran, et le massacre qui fut fait
des marins occupés alors à la pêche du corail sur les côtes de Bona ,
font frémir d'horreur.
^'SSr"' Informé de ces attentats, l'amiral anglais ne tarda point à re-
paraître avec sa flotte devant Alger. Elle portait une artillerie for-
midable, avec des fusées à la Congrève et tout ce qui était néces-
saire pour tirer à boulets rouges, et les troupes qu'elle avait à
bord étaient composées d'Anglais et de Hollandais. Le dey d'Alger,
homme d'un caractère ferme et déterminé , s'était mis à la hauteur
des évènemens. Il avait prévu le danger, et s'était préparé à une
affaire meurtrière. Mille bouches à feu tonnaient de la double en-
ceinte de la ville: trente mille hommes, tant Mores qu'Arabes, étaient
campés : le dey avait fait dresser sa tente dans l'endroit le plus
exposé: le peuple le comblait de bénédictions, baisait ses vêtemens
et le portait en triomphe par toute la ville. On combattit avec tant
de fureur, qu'on s'approcha à portée de pistolet, et les vergues du
vaisseau amiral touchaient presque les toits des maisons. Les Al-
gériens déployèrent dans cette circonstance toute la valeur du fa-
natisme musulman: leurs canonniers pris à revers par l'effet d'une
desBretons. laS
belle manCBUvre de l'escadre anglaise, à mesure qu'ils tombaient,
étaient aussitôt remplacés par d'autres, qui s'avançaient avec une
froide intrépidité', et tombaient de même sur les cadavres de leurs
compagnons. On combattit plusieurs heures dans la fumée et dans
l'obscurité'. Les canons vomissaient la mort de part et d'autre , et
le feu qui partait de l'escadre anglaise ressemblait à une éruption
volcanique. Les Barbaresques se défendaient avec un courage qui
approchait de la fureur. Le sort du combat demeura incertain pen-
dant plus de deux heures j mais enfin la victoire se déclara pour
le parti qui re'unissait l'habilelé à la valeur. Les bombes pleuvaient
à la fois sur les vaisseaux barbaresques, sur l'arsenal et sur les ma-
gasins de la ville, où tout était couvert de cendres et de fumée:
=les flammes enveloppaient les maisons, les tours s'écroulaient avec
fracas; et les Mores, muets et immobiles, cédant à la puissance du
destin, attendaient sur ces ruines fumantes leur destruction : encore
une heure de combat, et la ville n'aurait plus ëte' c]u'un monceau.
de décombres, sur lequel le ge'nie vengeur des nations aurait e'crit:
ici fut yilger. Dans ces extrémités, le dey fut enfin oblige' de fle'-
chir et d'implorer la gëne'rosilé du vainqueur. Les Anglais, lui re'-
pondit l'amiral Exmouth, ne font point la guerre aux habitans pai-
sibles; ils ne se réjouissent point sur les ruines des cités, ils aiment
et recherchent la paix, et l'accordent avec plaisir à l'ennemi qui
la demande avec soumission et loyauté. Le bruit de la guerre cessa
aussitôt: on en vint à des conventions amicales; et, selon les ex-
pressions du prince régent dans sa réponse à la députation de Lon-
dres, le traité de paix fut tel que devait le dicter un peuple bon,
grand et libre. Le dey fut oblige de restituer les sommes que lui
avaient payées les princes d'Italie, renvoyer sans rançon tous les
esclaves chre'tiens, et promettre de s'abstenir désormais de toute
piraterie (i).
ARTS ET SCIENCES.
L.
iE comte Ferri de Saint-Constant n'hésite point à dire, que Architecture,
l'Angleterre rivalise la France et l'Italie en architecture : pour le
prouver il trace l'histoire des monumens improprement appelés go-
(i) Nous avons emprunté ces notions du bel ouvrage de Pananti
sur la Barbarie.
126 Arts ET SCIENT CE s.
thiques; et passant à l'architeclure moderne, il indique les cons-
tructions qui ont immortalisé les noms d'Inig, de Jones et de
Wraen. Au premier appartiennent l'hôtel de Greenwich, ou des
invalides de la marine, l'église de S/ Paul à Covent-Garden, la
Bourse royale, et autres édifices somptueux; et su second la ca-
thédrale dé S/ Paul, le Monument, l'église de S.* Etienne de
Walbroek, le collège de Ghelsea, le théâtre d'Oxford etc. Quoi-
que l'Angleterre n'ait plus aujourd'hui d'architectes de ce me'rite ,
on ne peut pas dire cependant , que l'architecture y aîl dége'-
nëre, et il s'y trouve encore, au rapport du même écrivain, di-
vers artistes, dont les talens se font remarquer chaque jour dans
la construction de charmantes maisons de plaisance , à l'imita-
tion de celles qu'on voit de Palladio sur les bords de la Brenta,
ou dans d'autres parties de l'Italie. Rezzonico dît avoir remar-
qué dans ce pays des édifices d'architecture moderne d'une grande
beauté, et particutièrement celui qu'on appelle Demi-Lune Royale
ou Royal Crescent , qu'il désigne sous le nom de fer à cheval^
et qui se voit à Bath. Cet édifice est assurément, dit-il, un des
plus beaux que j'aie vus en Angleterre. Il est d'ordre ionique,
et cet ordre embrasse toute la hauteur de la construction, qui se
termine par une élégante balustrade. Le socle sur lequel s'e'ièvent
les colonnes sert de premier étage, et les fenêtres sont dispo-
se'es les unes au dessus des autres dans les intervalles; ensorle
qu'on a trois e'tages dans un seul ordre d'architecture, d'une con-
ception également noble et simple. La demi-lune n'est pas éloignée
du Cercle Royal : c'est le nom qu'on donne à une autre place par-
faitement ronde, que coupent trois rues seulement, et dont la cir-
coriférence est bien ordonnée. L'artiste a voulu déployer dans sa
construction, tout le luxe de l'architecture, en y réunissant les
trois ordres ionique, dorique et corinthien, sous la forme de trois
larges bandes qui entourent les édifices, dans les proportions et
avec la dignité propres à chacun d'eux. En i^SS il fut élevé sur
une autre place, dite de la Reine, un obélisque de soixante-dix pieds
de haut, en l'honneur de Frédéric prince de Galles et de son épouse,
sous la protection desquels était Baih. Le même architecte, nom-
mé Richard Nash, avait fait élever un autre obélisque au prince
d'Orange, avec cette inscription:
D E s B R E T O N s. I27
IN MEMORIAM
SANITATIS
PRINCIPI AURIACO AQUARUM
THERMALIUM POTU
FAVENTE DEO
OVANTE BRITANNIA
FELICITER RESTITUT^
M. DGG. XXXIV.
L'abbaye de Westminster, bâtie par Edouard le Confesseur, -^ihary^pont
et restaurée en vertu d'un ordre du parlement par le chevalier Jf^eumimur.
Wren, qui fit élever deux grandes tours à sa façade, est dans le
style appelé golhique-saxon. C'est l'ëglise la plus magnifique de
Londres, quoique pourtant la cathédrale de S.* Paul, qui est dans
le style grec-romain, lui soit généralement préférée. Cette superbe
abbaye a donné son nom au quartier où elle se trouve dans Lon-
dres, qui est divisée comme Paris en trois parties, savoir ; la cité,
Westminster et Soulwark. Ce quartier renferme trois ponts qui
sont ceux, de Westminster, de Black-Friars, et de Londres. Le
premier, qui porte le nom de l'abbaye, a I223 pieds de long, et
la Tamise est en cet endroit de 3oo pieds plus large qu'au pont
de Londres. Dutens observe, comme une chose qui paraît étrange
à bien des personnes, que le pont de Westminster contient deux
fois autant de matériaux qu'il y en a dans la cathédrale de S.* Paul.
Ce qui le rend plus remarquable, c'est la difficulté des obstacles
que présentait sa position; mais il est à regretter, selon Rezzonico,
qu'on ait élevé sur les deux côtés, des constructions qui masquent
la vue pittoresque et majestueuse de la Tamise. « Il ne convient
pas, dit-il, d'intercepter la vue de l'eau par des balustrades , et en-
core moins par des maisons et des boutiques, comme elle l'est sur
le pont de Rialto à Venise, et sur le pont-neuf à Paris: défaut
d'autant plus sensible ici, qu'il prive le spectateur du beau tableau
qu'offrent les bords de la Tamise. Celte vue aurait pu être encore
plus magnifique, si, au lieu de la nudité monotone qui règne entre
les maisons et les rives du fleuve, il y avait tout le long des
quais comme à Paris (i) ».
(i) Rezzonico. La città di Londra.
128 Arts ET SCIENCES.
Monmnem L'églîse de l'abbaye renferme plusieurs tombeaux anciens et
TTcs'.mimter. modemcs , tant en marbre, qu'en bronze, en cuivre et en bois.
Celui de Newton, exécuté par Rysbrack, offre un groupe de gé-
nies, qui tiennent suspendues au bras d'un long levier les planètes
placées à leurs distances relatives, et auxquelles fait e'quilibre le
soleil, qui est à l'autre extrémité. Il a été aussi élevé à Shakespeare,
au moyen d'une souscription volontaire, un monument dont Kent
a donné le dessin, et qui a été exécuté par Scheemakers: c'est le
plus estimé sous le rapport du dessin, et pour le fini du travail.
. La figure du personnage a été traitée avec beaucoup d'intelligence
par l'artiste, et les beaux vers rapportés sur le rouleau qu'il tient
en main, ont été choisis avec beaucoup de discernement dans ses
ouvrages. On voit sculptées sur le piédestal les têtes de Henri V,
de Richard III, et de la reine Elisabeth, qui sont les trois prin-
cipaux caractères de ses drames. La statue de Guillaume Pitt se
fait particulièrement remarquer dans ce temple: ce grand person-
nage est représenté dans son costume de chancelier de l'échiquier,
et le bras étendu, comme quand il fesait entendre sa vois élo-
quente dans la chambre des communes. A côté de lui la Trahison
semble rugir et se débattre sous les pesantes chaînes dont elle est
chargée; à gauche est le génie de l'histoire tenant un livre ouvert.
On lit sur la base cette inscription. Ce monument a été élevé par
le parlement à Guillaume Pitt, comte de Cjiatham, en témoignage
de reconnaissance pour les sen^ices éminens rendus par lui à létat ,
et de regret pour la perte irréparable de ce ministre grand et dé-
sintéressé. Il mourut le iZ jamier 1806 dans la quarante septième
année de son âge (i).
Chapelle Les tombeaux des rois se trouvent dans la chapelle de Henri
VII, appelée par les Anglais la merveille du monde et l'ouvrage
des anges, à cause de la perfection de sa construction. Son archi-
tecture est d'ordre gothique, et d'une admirable légèreté. On monte
à cette chapelle par un escalier le long d'un portique sombre et
magnifique 5 elle est fermée par de grandes portes en bronze d'un
beau travail, et les murs en sont parsemés de toutes sortes de
sculptures d'ornemens , et de niches avec des statues de sainfs.
L'usage où l'on était anciennement d'y proclamer solennelleuient
les chevaliers du bain, fait qu'on y voit aussi le statues de ces
Ti) Voyage d'un Franç^ Tom. II. Ahbaye de Westminster,
. j!iii/i£rij'.
desBpvEtons. 129
mêmes chevaliers, avec leurs enseignes et leurs armoiries. Mais le
monument qu'on admire le plus dans cet édifice, tant pour l'anti-
quité' que pour la supériorité du travail, c'est le magnifique tom-
beau de Henri VII et de son épouse Elisabeth, la dernière de la
maison d'Yock, qui ait porté la couronne d'Angleterre. On y voit
plusieurs sculptures avec des devises, qui font allusion à sa fa-
mille et à ses liaisons de parenté. Les roses entrelacées et surmon-
tées d'une couronne y rappellent l'union des deux maisons d'York
et de Lancaster, et la couronne dans un buisson fait allusion au
recouvrement de celle de Richard III, qui fut trouvée dans uu
buisson près du camp de Boswort, où se donna la fameuse ba-
taille , par suite de laquelle le trône d'Angleterre fut dévolu à
Henri, qui voulut que son couronnement se fît sur le champ de
bataille, avec la couronne même que son rival avait perdue (i).
Une porte à arc aigu donne accès dans l'intérieur de l'abbaye. intérieur
La grandeur de l'édifice- forme avec les voûtes basses des cloîtres " ' '^"'^'
un contraste frappant, et l'œil contemple avec étonnement ces co-
lonnes gigantesques, sur lesquelles s'appuient des arcs qui s'élèvent
à une grande hauteur. On y remarque trois figures grossièrement
sculptées, qui sont celles des trois premiers abbés du monastère.
Les épilaphes sont entièrement effacées, et l'on n'y lit plus que
leurs noms, qui y auront sans doute été sculptés de nouveau dans
des terns plus rapprochés de nous. Vitalis. Abbas, 1082. Gïsleber-
tus. Crispinus. Abbas. \\\!\. Laurentiiis. Abbas, 11 76. Voy. la pi. 25.
La cathédrale d'York est regardée à juste titre comme un des CaihèàraU
plus beaux monumens que puisse vanter l'architecture gothique. '^^^°'^-
L'archevêque Thomas, qui avait été chapelain de Guillaume le Con-
quérant^ rebâtit en 1070 cette cathédrale, qui avait été consu-
mée par un incendie; devenue de nouveau la proie des flammes
l'archevêque Roger, célèbre antagoniste de Béchet, commença en
Î17T à en faire reconstruire le chœur et les voûtes, et ses suc-
cesseurs en ayant fait continuer les travaux, il se trouva entière-
ment achevé en 1370, c'est-à-dire au bout de deux siècles. De
quelque côté, dit Rezzonico, que l'on considère ce vaste édifice,
la vue de ses tours, de ses combles, de ses fenêtres, ainsi que
des colonnes, des rosons gothiques, des sculptures à jour, des
(i) Voyez les Essais moraux et littéraires d'Irving, Londres, i8ai
et La Badia di Westminster dans les Sepolcri de David Bertolotti.
Europe, roi. VI. ij
i3o Arts et sciences
statues et des pyramides nombreuses dont il est décore', offre un
tableau non moins véne'rable que majestueux: on est étonne de
tant d'ornemens; et, malgré le mauvais goût qui règne nécessaire-
ment dans cette confuse multiplicité' d'objets, on ne peut s'empê-
cher d'admirer la solidité de cette construction, et surtout ses vastes
dimensions qui sont de 524 pieds en longueur, et de 222 en lar-
geur à la croix. La lanterne du clocher qui est au milieu a i85
pieds de hauteur jusqu'à la voûte, et 2i3 jusqu'à la plus haute
partie du comble, qui est en plomb. Cette lanterne est supportée
par quatre grands pilastres, composes chacun d'un faisceau de co-
lonnes rondes, ce qui donne un air plus svelte à toute la cons-
truction. On admire particulièrement la fenêtre du côté de l'orient,
dont la hauteur et la largeur sont presque la moitié de celles
du chœur , qui en reçoit beaucoup de lumière. Les ornemens à
jour qui en forment la partie supérieure sont d'une extrême déli-
catesse, et le reste de l'ouverture est divisé en cent dix-sept com-
partimens avec des vitres, dont les peintures représentent divers
sujets tirés de la bible. Celte grande fenêtre est traversée au des-
sous de la saillie du grand arc par une galerie d'environ neuf pieds,
qui établit une communication entre toutes ses parties. On remar-
que également le chapitre qui est de forme octangulaire, et a soi-
xante-trois pieds de diamètre: la voûte, qui a soixante-sept pieds
et dix pouces de hauteur, n'est soutenue par aucun pilier; et au
milieu «st une grosse figure géométrique à plusieurs nœuds, vers
laquelle semblent converger toutes les forces de l'édifice, et qui tient
la voûte suspendue comme par enchantement (i).
, ^°"'; Ce qu'on appelle la Tour de Londres est un assemblage cou-
de Londres. n. L i o
fus de tours et de divers édifices, entouré d'un mur et d'un grand
fossé plein d'eau, lequel a environ 1200 pieds de tour, et com-
prend un espace de trois à quatre arpens. Sa principale tour appelée
la tour blanche^ a été construite par Guillaume le Conquérant,
pour servir d'asile en cas de soulèvement; elle est sur une pe-
tite éminence, et domine la rivière et la ville. Dans la suite on y
renferma les prisonniers d'état, qui étaient exécutés sur la plate-
forme, puis enterrés dans la chapelle, mais sans la tête. Ces cons-
tructions comprennent en outre plusieurs magasins d'armes et d'ar-
tillerie , et l'arsenal présente 100,000 fusils rangés dans un or-
dre admirable. On y conserve aussi les débris de la fameuse flotte
(i) Viaggio de Rezzonico. Cattedrale di York.
DEsBllETONS. ï3l
espagnole envoyée, sous le titre fastueux d'invincible, à la con-
quôle de l'Angleterre sous le règne d'Elisabeth ; et l'on y voit en-
core la hache avec laquelle Anne Bolena fut décapitée, ainsi que
celle qui servit de mêuie à l'exécution du comte d'Ëssex favori d'Eli-
sabeth, et une longue file de guerriers à cheval, armés de toutes
pièces, qui sont les rois de la Grande-Bretagne, depuis Guillaume
le conquérant jusqu'à Georges II. Les bijous de la couronne sont
gardés dans une autre chambre, et il y a un lieu ferme où sont
les bétes féroces (i).
Le château de Windsor a été bâti de même par Guillaume le ^,^^Xr.
conquérant, qui fut épris de la beauté des sites et des charmes
de la perspective, au point de couvrir de bois une grande éten-
due de pays, pour se donner le plaisir de la chasse au daim et
au cerf. Ce château fut agrandi par Henri I." et entouré d'une
forte muraille. Edouard III, non content de l'ancien édifice, et
plein d'idées de magnificence après les victoires qu'ils remporta en
France, éleva sur les ruines du premier celui que l'on voit aujour-
d'hui, et fit bâtir la belle chapelle de S.' Georges en l'honneur
de l'ordre de la Jarretière, dont il est le fondateur. Henri VII et
Henri VIII, ainsi qu'Elisabeth et Charles II, augmentèrent le châ-
teau de plusieurs autres édifices, et l'enrichirent d'objets précieux.
On a continué à l'agrandir et à l'embellir jusque dans ces derniers
tems , et dans le mois de juillet 1824 les journaux annonçaient,
qu'on avait commencé autour du château de Windsor des ouvrages,
qui ne pouvaient être achevés qu'au bout de cinq ans, en y em-
ployant chaque jour six cents ouvriers (2).
La position de ce château sur une érainence est d'un bel ef- /^«s
,,,,,-, , . . de ce efidican
fct , et lui donne 1 air dune de ces créations romantiques propres
à Walter-Scott: ce qui suffit, dit le voyageur français, pour en faire
l'éloge. Le profil irrégulier de ses édifices construits à divers épo-
ques, de ses terrasses, de ses remparts, de ses tours et de ses
étendards flottans se dessine nettement sur la face du ciel, et les
bouffées de vent en apportent par intervalles les sons d'une musi-
que guerrière. La Tamise qui, en cet endroit, est large et naviga-
ble, baigne le pied de cette résidence royale, et les grands arbres
du parc étendent au loin leurs ombres sur la côte et sur le pays
(0 Voyage d'un Franc. Tom. II. La-Tour.
(a) Voyez dans le Viagglo de Rozzonico Le Châtiau de TVindsor.
i32 Arts ET SCIENCES,
d'alentour. Le parc est magnifique, et la fameuse forêt de Windsor
a fourni à Pope le sujet d'un petit poème. Les apparleraens du
château n'ont cependant rien de remarquable, à l'exception des ta-
bleaux qui les décorent, et dans le nombre desquels l'auteur du
Voyage d'un Français evo Angleterre distingue une belle Judith
portant la tête d'Holopherna, de Charles Dolce (i). Voy. la pi. 26.
Chapelle La chapello de S.* Georges, fondée par Edouard IIÏ, agrandie
d. ô, Georges. ^^^ Edouard IV et par Henri Vlï, est un bel édifice, qui me pa-
raît être, dit Rezzonico , un essai d'élégance gothique, surtout
dans les admirables ouvrages à jour de la voûte et du chœur.
Outre une Résurrection dessinée par West, et peinte par Jarvis sur
les vitres de la fenétr-e.^ on remarque encore la belle sculpture du
chœur, dont le dessin est de Sandby, et qui est en parfaite har-
monie avec le style gothique du chœur. Il est difficile de se for-
mer une idée du coup-d'œil enchanteur qu'on a de dessus la ter-
rasse, qui est un ouvrage de la reine Elisabeth: de là la vue em-
brasse une suite non interrompue de bosquets, de prairies et de
champs fertiles qui s'étendent jusqu'à Londres, où l'on découvre
dans un lointain azuré la coupole de S.' Paul, et dans les jours
sereins plusieurs autres édifices (2^.
Peintures Vcrilo , peintre napolitain, a exercé son pinceau dans plusieurs
'^"'' "d^ms""^^ appartemens du palais, et, au rapport de Rezzonico, ses peintures,
ce château, qjjj sortcnt de la classe du médiocre, ont même quelque chose de
poétique et de grandiose, et « font quelqu'honneur à l'Italie: on aper-
çoit dans les groupes des principales figures plusieurs traits des
meilleures écoles, et le coloris eu est très-bon. J'ai vu avec plaisir les
portraits d'Edouard et du prince Noir: le premier, qui se fait re-
marquer par d'épaisses moustaches, et par une grande barbe blonde
qui lui tombe sur la poitrine, est plein de majesté; le second res-
pire une noble fierté, et le souvenir de leurs gestes au siège de
Calais et aux batailles de Crécy et de Poiiiers me les a fait consi-
dérer pendant long-tems. Il existe encore dans ce palais d'autres
tableaux dignes d'attention, tels que les deux avares de Quinto
Matsyes, dont la figure refrognée annonce bien l'amour du gain et des
métaux précieux; les fêtes champelies de David Teniers; la famille
de Duprés; une bonne copie de celle du marquis de Vasto faite sur
l'originale du Titien; une Judith de la première manière de Guido;
CO Voyage cTun Franc, Château de IVindsor. Tom. II.
(2) Rezzonico. Ihid.
DES Bretons. i33
les belles de Charles II 5 d'anciennes tapisseries exécutées d'après des
dessins du Rubens, et quelques paysages avec de petites figures du
Poussin ». Verrio a peint encore dans la salle de S.*^ Georges l'ins-
titution de Tordre de la jarretière; et il a représente les hauts faits
du prince Noir et de son père Edouard dans de belles fresques,
à la manière des pompes triomphales de l'ancienne Rome.
La construction de l'ëglise de S.* Paul, qui est de Sir Christophe aJ^i^'^aiU
Wren , et a éié achevée en 1710, n'a dure que trente-cinq ans, et a à Londres,
coûté 736,752 livres sterling. Ce vaste édifice a 5oo pieds de longueur
sur 25o de largeur: sa coupole a 34o pieds d'élévation, et il\S
pieds de diamètre au dehors. Je ne puis me lasser, dit le Voya-
geur français, d'admirer ce temple magnifique. L'intérieur en est
nu, et seulement comme ébauche; néanmoins j'ai été frappé de
sa grandeur, qui perd un peu au premier coup-d'œil par le man-
que d'ornemens et de ce qu'on appelle détails. Je me l'étais figuré
plus pesant et plus vaste; mais je n'ai jamais rien vu de plus no-
ble, de plus riche, de plus magnifiquement simple ni de mieux
proportionné, et cela malgré la situation désavantageuse de cet édi-
fice, qui se trouve entouré et comme étranglé de tous côtés par
quatre rangées de mauvaises maisons, qui ne permettent pas d'en
envisager l'ensemble à une distance convenable. Il est en outre
noirci en plusieurs endroits par la fumée, qui couvre en tout tems
la ville de Londres (i). Voyez la planche 27.
Il fut proposé, vers l'an 1790, de rompre l'uniformité mono- Mommens
■. -. . ., de o. l'auL
tone des masses architectoniques dans l'intérieur de S.' Paul, en y
élevant des monumens et des statues en l'honnenr des grands hommes
décédés, pour ajouter en même tems à l'impression que la vue de celte
magnifique construction produit sur l'esprit du spectateur. Le pre-
mier de ces monumens fut consacré à la mén^oire de Jean Howard ,
que sa philantropie a rendu si recommandable. Sa statue foule aux
pieds des chaînes et des fers; elle tient dans la main droite les
clefs d'une prison, et dans la gauche un' rouleau sur lequel on lit
ces mots: projet pour r amélioration des prisons et des hopitaujc.
On admire encore dans S.* Paul les statues du docteur Johnson,
critique, poète et moraliste; du chevalier Guillaume Jones, qui a
été un prodige d'érudition; de Reynolds, le premier des peintres
de l'Angleterre, ainsi que les cénotaphes de divers généraux, ami-
Ci) Cette planche est prise de l'ouvrage intitulé: Vitruvlus Britannicus.
de Greenwich,
î34 Artsetsctences
raux, al autres gens de guerre de terre et de mer, qui se sont si-
gnale's dans la dernière guerre. Mais le mausolée le plus remarqua-
ble qu'on voie dans ce temple est celui qui a été consacré à la
rae'moire de Nelson, et exe'cute' par Flaxman. Cet amiral y est re-
présente revêtu de la pelisse dont le Grand-Seigneur lui 6t présent,
et appuyé à une ancre. A sa droite, mais plus bas, on voit la
Grande-Bretagne montrant à deux marins le grand homme qui doit
leur servir de modèle, et de l'autre côté le lion britannique veil-
lant à la garde du monument. Sur la corniche du piédestal sont
écrits ces mots: Copenaghen , NU, Trafalgar, qui rappellent les
batailles navales les plus mémorables gagnées par Nelson. Les figures
sculptées sur le piédestal représentent la mer d'Allemagne, la mer
du nord, la Méditerranée et le Nil.
Hospice L'hospice maritime de Greenwich , de la fondation duquel nous
avons fait mention plus haut, est bâti au bord de la Tamise à cinq
milles au dessous de Londres. L'édifice, au dire du voyageur fran-
çais, est de la plus grande beauté: la disposition en est singulière;
car au lieu de présenter une grande ffiçade du côté du fleuve, il
s'avance en deux corps séparés par un intervalle d'environ trois
cents pieds, au milieu duquel s'élève la statue en marbre de Geor-
ges II, et derrière ces deux corps il y en a deux autres, qui sont
également séparés l'un de l'autre. L'espèce d'allée de colonnes do-
riques que présentent ces deux édifices , aboutit du côié du nord à
la Tamise, qui , en cet endroit, est un grand fleuve portant des
flottes, et du côté du midi au parc de Greenwich, dont les hau-
teurs couronnées de beaux arbres font de cet hospice le lieu le plus
gai , le plus salubre et le plus magnifique qu'on puisse voir. On y
compte deux mille et quatre cents marins invalides, et cent cin-
quante veuves de marins pour soigner les malades: outre cela, il
Y a au dehors trois mille autres invalides, qui reçoivent de l'éta-
blissement chacun sept livres sterling par an, et deux cents eofans
de marins, qui sont élevés dans la profession de leurs pères, hn
chapelle de l'hospice, qui a iio pieds de longueur sur Sa de lar-
geur se fait remarquer par la beauté de ses proportions et par la
délicatesse de ses ornemens. Ou conserve dans une des salles le char
funèbre qui servit à transporter le corps de Nelson, et qui est ua
trophée digne de ce lieu. Le parc est plein d'inégalités pittoresques
et offre de beaux points de vue. L'observatoire national, d'où lus
Anglais comptent leurs longitudes, est bâti sur la principale hau-
DES Bretons. ' i35
teur, et s'appelle Flatnstead, du nom de celui pour qui Charles II
le fit élever. Quelle impression ne doit pas faire l'aspect majestueux
de ce magnifique établissement sur l'esprit des jeunes marins, qui
descendent et remontent chaque jour la Tamise (i)! Voy. la pî. 28.
Le Monument est une grande colonne qui se voit près du pont ^'monument
.^ i- ou la colonne
de Londres, et dans la construction de laquelle il a plu à Wren, de Loud,^,.
qui en a été l'architecte, d'excéder d'un module ou d'un demi-dia-
mètre les dimensions ordinaires de l'ordre. L'érection de cette co-
lonne a eu pour objet de perpétuer le souvenir du terrible incen-
die, qui ravagea Londres en 1666. On lui a donne la hauteur
extraordinaire de 202 pieds, pour indiquer que c'est à la distance
de deux cent deux pieds de là, que commença l'incendie. Le fut en
est cannelé: ce que Rezzonico a trouvé très-bien imagine , yoowr mas-
quer le grand nombre de soupiraux destinés à éclairer ï escalier
intérieur^ qui a 345 marches en marbre noir. La façade orientale
du piédestal est décorée d'un grand relief, où la villa de Londres
est représente'e couchée sur des ruines, la tête baissée, et laissant
tomber la main sur son épée. Le tems qui est derrière elle la sou-
lève doucement de terre , et une femme lui montre avec un sceptre
ailé l'abondance et la paix, qui descendent du ciel pour la consoler,
en lui présentant la corne d'abondance et une branche d'olivier:
emblèmes auxquels se joint une ruche, pour exprimer que le travail
et l'industrie réparent les plus grands désastres. Quelques assistans
applaudissent à la patrie renaissante: le roi, le front ceint d'un laurier
et le sceptre en main, ordonne à trois personnes d'accourir à son se-
cour, savoir; à la Sagesse, qui a des ailes aux tempes et autour d'elle
des enfans nus qui dansent; à l'Architecture, qui tient \e. type de la
ville, la règle et l'équerre; et à la Liberté, qui secoue son pilée, et
se réjouit à la vue de cette rapide restauration. On voit derrière le
roi le duc d'York son frère, ainsi que la Justice et la Force avec
le diadème et le lion retenu par un frein; au dessous est une ca-
verne d'où sort l'envie qui dévore un cœur, et exhale de sa bouche
un souffle empesté, et au dessus sont représentés un grand nombre
d'ouvriers travaillant avec ardeur à la reconstruction des maisons.
Plus de quatre-vingts églises et une quantité d'édifices publics, de
palais et de bibliothèques furent la proie de l'incendie dont il s'agit;
et, de vingt-six quartiers qui composaient la ville, quinze furent en-
tièrement détruits.
(i) Voyag. d'un Français. Tom. I. Hôpital de Greenwich.
i36 Arts et sciences
Canaux. C'cst daos ses canaux, dans ses ponts et dans ses routes 'que
l'Angleterre étale toute la magnificence de son architecture. Il n'y
a pas plus d'un demi-siècle que l'usage des canaux s'y est propagé,
et l'on y est redevable des avantages immenses qui en résultent à
l'esprit entreprenant du duc de Bridgewater, dont le nom, qui si-
gnifie pont et eau., semblerait avoir été imagine pour caractériser
le rare mérite de celui qui le portait.
Canal da duo Lc duc dc Bridgcwatcr a fait construire près de Liverpooî un
Bridgewater, canal qui porte son nom, et dont l'ingénieur Brindley a dirigé les tra-
vaux. De tous les obstacles qui s'opposaient, dit Rezzonico, à l'exécu-
tion de ce canal, le plus grand fut celui qui se présenta à Barten, où
il fallait franchir la rivière d'Irw^el et le pont qui la traverse, sans in-
terrompre la navigation de la première et le passage du second. Et
pourtant Brindley, homme sans instruction et le digne e'mule des Fer-
racina et des Zabaglia, conçut ce projet hardi, qu'il ne put expliquer
au parlement qu'à l'aide d'un dessin grossièrement trace'. Ce canal est
soutenu par un aqueduc élevé au dessus du lit de la rivière, qu'il
coupe presqu'à angle droit, ensorte qu'un homme à cheval sur la
galerie en bois, qui règne au bas du pont, avec lequel elle joint la
route, peut se trouver avec une barque sous ses pieds, et une au-
tre au dessus de sa tête. Pour abaisser ensuite la route, qui, avant
d'arriver au pont, fesait une montée, il a fallu tailler le roc vif,
et y pratiquer une arche comme les deux qui embrassent le lit de
rli'wel, pour y faire passer les hommes et les chevaux, au dessus
desquels coulent les eaux dans l'aqueduc.
Canal ni -oint Entre GUsgow ct Dumbartou on trouve le canal qui joint
ics deux mers. |gg ^g^j^ Qjers , ct dout la navigation semble être très-aclive. Il a
trente-cinq milles détendue entre le Forth et la Glyde, et s'élève
dans cet espace à la hauteur de i6o pieds au moyen de trente-
neuf écluses. Il porte des bâlimens qui tirent huit pieds d'eau, et
ont 73 pieds de long sur 19 de large. Il traverse plusieurs vallées
sur des aqueducs, dont le principal a 1^5 pieds de hauteur et 420
pieds de longueur. Ce beau canal, qui n'est fini que depuis vingt
ans, n'a coûté que 200,000 livres sterling. Le grand canal militaire
qui traverse le nord de l'Ecosse, d'une mer à l'autre comme le
premier, c'est-à-dire depuis Inverness jusqu'au fort WiUiam, a coûté
trois fois davantage sans être aussi utile (i).
Ti) Voyag. d'un Français. Canaux.
DES Bretons. 137
Les parcs ou jardins anglais, où l'art s'efforce de réunir les Paras et jardins
différentes beaute's de la nature, sont désormais imites dans près- ""^"■"
que toute l'Europe, ou au moins dans les pays où l'on s'est pique'
d'avoir de ces jardins de délices. Nous n'examinerons pas ici si les
Anglais en sont re'element les inventeurs, ou s'ils les ont imites eux-
mêmes des Chinois, comme le prétend l'abbé Grosier (i), ni si l'art
de les faire était connu du tems du Tasse et de l'Arioste, qui en
ont donné des descriptions, l'un dans les jardins d'Armide , et l'au-
tre dans l'ile d'Alcine. Il en est même qui prétendent que l'usage eu
était connu dès le tems d'Homère, et qui croient en voir la preuve
dans la belle description que fait ce poète des jardins d'AIcinoùs.
Quoiqu'on puisse dire d'ailleurs à cet égard, on ne peut nier que
la neuvième strophe du XVl." chant de la Jérusalem délivrée n'of-
fre la plus belle peinture d'un jardin anglais. Le parc Pains Hill
est, selon Rezzonico, un des plus magnifiques de l'Angleterre; il
a coûté des sommes immenses à M."^ Hamillon, qui a voulu l'éta-
blir, en dépit de la nature, dans un lieu aride et sauvage. Les cy-
près de la Virginie, les cèdres du Liban, les saules de B^bylone
et autres arbres exotiques, y déploient leurs ombrages. Des fo-
rêts, des ruisseaux, des collines, un temple gothique, une tour
quelques ponts, une lente à la turque, une grotte, une cascade
un mausolée ayant la forme d'un ancien colombier romain, une
petite cabane, un hermitage, des roches éboulées et des sentiers
tortueux, tels sont les divers objets que renferme ce lieu de délices ^^2).
Les routes sont généralement plus larges qu'il ne faut pour le ^o.u, e. fer.
passage de deux voitures à côté l'une de l'autre j elles ne sont
point pavées; mais, ce qui vaut beaucoup mieux, elles sont cou-
vertes de pierres broyées, ou d'un gros gravier. Ce lit une fois durci
ménage les roues, et malgré la boue qui se forme souvent à sa
surface, on n'y voit point d'ornière. Les inégalités y sont bientôt
applanies sous le poids des chars , dont les roues ont de seize à
dix-huit pouces de largeur. En Ecosse, les transports se font sur
de petites charrettes attelées d'un seul cheval, et un seul charre-
tier suffit pour conduire une longue file de ces charrettes, sans
(i) Description Gén. de la Chine. Paris , 18 18. Jardins,
(2) Voyez VAne di formare i giardini IngLesi du comte' Silva no-
tre compatriote, le Viaggio de Rezzonico, et la note de l'éditeur de Gomo
au parc de Duncombe prés d'Yorck.
Earoi,^. Fol. FI. ^g
i38 Abtsetsctences
craindre que chaqne cheval ne continue à tirer selon ses forces.
Mais ce qu'il y a de plus curieux à voir, c'est la marche des chars
sur les routes en fer ( iron rail-roads). Ces routes, qui ne servent
qu'au transport du charbon de terre, consistent uniquenjent en deux
barres de fer fixées sur une base en bois ou en fer, dans lesquelles
il y a une rainure où roulent les quatre petites roues aussi en fer
des chars, qui sont construits exprès, et dont chacun porte qua-
rante quintaux de charbon. J'ai vu, dit le voyageur français, cinq
de ces chars attachés à la suite les uns des autres, et traînés par
trois chevaux, qui en traiuent ordinairement six. Lorsqu'il se pré-
sente quelque montée, od détache ces chars, pour les faire traî-
ner ensuite un à un, ou deux à deux. La rainure, au lieu d'être
pratiquée dans la barre de fer fixée en terre, l'est plus générale-
ment à la circonférence de la roue même, dans laquelle alors s'en-
castre la barre de fer: ce qui empêche que cette rainure puisse
être jamais obstrue'e par de petites pierres, ou par quelqu'auire
corps étranger (i).
', ou galerie C'cst îci le licu dc faire mention d'un ouvrage qui s'exécute
* la Tamiie. ^ ° ^
en ce moment à Londres, et dont la renomrae'e a publié l'éton-
nante entreprise par toute l'Europe. Cet ouvrage est une rue ou
galerie creusée sous le lit de la Tamise, par où l'on pourra passer
d'une rive du fleuve à l'autre, en même teras que de gros vaisseaux
vogueront à pleines voiles au dessus de cette voie souterraine. L'e-
xe'cution de ce hardi projet a été commencée et se continue sous
la direction de François Brunel , ingénieur français (2).
L'idée d'ouvrir une Isrge rue à Rolherhilbe sous la Tamise,
qui a, en cet endroit, io4o pieds de largeur (3) pouvait paraître
au moins présomptueuse, après les vaines tentatives faites en 1809
pour la réaliser. En examinant les causes qui firent échouer cette
première entreprise, il paraît qu'on ne doit les attribuer qu'à l'im-
perfection des machines qui furent alors employées. Brunel a préparé
(i) 'F'oyage d'un Français. Tom. I. Routes , Ronds.
(2) N'y ayant pas encore d'ouvrage qui nous donne une description
complète de cette rue , nous avons pris ce que nous en disons ici des
Annales universelles de Statistique.
(5) Le tiers du Yard ou pied anglais est divisé 12 parties^ comme le
pied de Paris. Voici le rapport de ces deux mesures comparées avec le mètre.
Pied de Londres mètres 05,047,989
de Paris » 05,248,394
desBretons. 189
le succès de la sienne par des observations atleniives qu'il a faites
sur le teredo, espèce de ver testacëe, qui se fait jour à travers les
bois les plus durs, et a été Dommé pour cette raison par Linnée
calamitas navium.
L'ouverture de la nouvelle excavation est de 34 pieds de lar-
geur sur 18 et demi de hauteur j et, pour cette opération, l'ingénieux
artiste a inventé une machine parfaiiemeni égale en dimension à
l'ouverture, et qui, à mesure quelle avance par l'effet de l'excava-
lion, est immédiatement suivie de la construction qui se fait en
briques, et avec l'espèce de ciment romain appelé pozzolana. La
grandeur de cette machine et le frottement de ses parties extérieu-
res avec les terres pouvant empêcher de lui imprimer le mouvement
nécessaire, elle a été divisée en onze machines perpendiculaires sub-
divisées en trois cases, dans chacune desquelles il y a un travail-
leur, fig. I et 2. Ces cases sont ouvertes sur le derrière, et ont la
forme, du côté du terrein, d'une espèce de bouclier formé de pe-
tites planches. Le travailleur en ôte une, et après avoir creusé de
trois à six pouces de profondeur, il la remet à sa place avant de
passer à une autre, et ainsi de suite: les autres travailleurs en ayant
fait autant à-peu-près dans le môme tems, il est facile de pousser
toujours en avant les machines, qui par censéquent se trouvent tou-
jours appliquées contre le terrein. Pour plus de sûreté , ces machi-
nes ne s'avancent pas toutes dans le même tems ni sur la même
ligne, et tandis qu'on en met six en action, les cinq autres restent
immobiles. Au moyen de cet ingénieux mécanisme, trente-trois hom-
mes poussent en avant l'excavation indépendamment les uns des
autres. Chaque ouvrier travaille sur la surface du terrain qui est
devant lui, comine un maçon qui voudrait pratiquer dans un mur
une niche, pour y encadrer un corps de la même dimension.
Dans l'excavation pratiquée en 1809, et qui fut continuée l'es-
pace de loii pas, le terrein ne présenta aucun obstacle: on ob-
serva même que sa densité empêchait la filtration. Dans le cas ce-
pendant où il arriverait, comme alors, qu'un banc de sable ouvrît aux
eaux quclqu'issue, les combinaisons de la machine, et les moyens
que les ouvriers savent employer en pareil cas, font espérer de pou-
voir y apporter remède , et de voir achevé un ouvrage qui de-
viendra une des merveilles du monde.
Pour plus de sûreté et de solidité, le passage sera divisé en
deux arcades, séparées l'une de l'autre par an mur solide dont
i4o Arts et sciences
l'une servira pour l'aller, et l'autre pour le retour ( fig. 3 ). Le som-
met de leur voûte sera d'environ 17 pieds au dessous du lit de
la rivière. Il sera pratiqué dans ce mur de séparation, à des dis-
tances convenables, de larges ouvertures, dans lesquelles seront pla-
cées de grandes lanternes, qui éclaireront sans cesse ce souterrain.
La voie qui y conduit est à quelque distance du fleuve, et de-
scend par un plan incliné de forme circulaire, ou en limaçon (fîg. 4),
Cette construction extraordinaire sous tous les rapports surpassera
en longueur le pont de Vaterloo ( fig. 5 ) , et sera achevée dans un
peu plus de deux ans. Les dépenses en ont été évaluées à 170,008
livres sterling réparties comme il suit:
Dépenses préparatoires 9,000 livres.
Exécution . : 24,000
Matériaux 87,000
Achat du terrein ^0,000
Dépenses imprévues 24,000
Appareils à vapeur ......... 6,000
Total 170,000 livres,
ou 4)25o,ooo francs.
Les travaux sont déjà très-avancés, et tout fait espérer le plein et
entier succès de celte entreprise vraiment magnifique (i). Voyez
la planche 29.
AJathines Pulsquc Hous avOHS fait mention des machines à vapeur, nous
nous croyons en devoir d en donner ici quelques notions particu-
lières, surtout d'après l'état de perfection oià elles ont été portées
en Angleterre. Ces machines sont une des inventions les plus im-
portantes qui aient été faites depuis la renaissance des lettres. Si
l'on voulait envisager cette invention dans son origine, il faudrait
peut-être remonter jusqu'au tems de l'empereur Charles-Quint: car
le Baron de Zach nous apprend qu'il a été trouvé en Espagne des
documens, constatant qu'un particulier y avait conçu le projet de
faire usage de certaines machines à vapeur pour j'exécution d'ou-
vrages publics: il faudrait néanmoins avoir une connaissance pré-
(i) Description avec planches, représentant: i.°, le pont sur le Tare
et sur la Trebbia dans les duchés de Parme et Plaisance ; 2.", la galerie
ou rue sous la Tamise; 3.°, le pont de corde en Amérique ; 4«°) les ponts
en fil de fer en France ; 5,**, les ponts et les routes en fer en Angleterre.
Extrait des Anfiales universelles de Statistique etc.
a vapeur.
s
^
k
DES Bretons. i/|,i
cise des idées qu'il s'était formées à cet égard, pour pouvoir en ju-
ger sainement. Qu'il nous soit permis d'observer à ce sujet, que,
dans un livre publie' à Rome en 1629, et intitulé, Macchîne di-
verse del signor Giovanni Branca, l'auteur conseille d'employer
comme moteur le choc de la vapeur de l'eau: un pareil agent, bien
différent sans doute des principes d'après lesquels sont construites
les machines à vapeur, ne pouvait produire qu'un bien faible effet;
mais Vidée de son emploi n'en prouve pas moins que les Ita-
liens s'appliquaient dès lors à l'ëlude des sciences. Certain Salomon
de Caus, architecte du roi de France, semble avoir fait quelques
essais sur la force expansive de la vapeur, qui est le vrai moteur
des machines actuelles, comme on le voit par un livre qu'il fit im-
primer en 161 5. Il en fut fait des essais plus eu grand en Angle-
terre par le marquis de Worcester, vers l'an i663. Mais les pre-
mières machines utiles, oii ce puissant agent de la nature a été mis
à profit, sont dues à deux autres Anglais nommés JNewcomen et
Cawley, qui en conçurent le plan vers le commencement de 1700,
et dont certain Savery, qui s'était associé à eux, tenta de s'arroger
le principal honneur. Les avantages considérables qu'on espéra aus-
sitôt de pouvoir tirer de cette importante découverte la firent soi-
gneusement cultiver par plusieurs hommes instruits, et surtout par
Watt et autres , qui lui donnèrent de grands développemens. Oa
redoubla l'effet de la force expansive , en l'appliquant aux deux ex-
trémités d'un cylindre mobile,- on rendit le mouvement continu au
moyen du volant: on régla la sortie de la vapeur à l'aide des forces
centrifuges, et l'on avisa même à des moyens de précaution contre
les dangers de l'explosion (i). Quant à l'application, ces machines
furent d'abord employées à élever à une grande hauteur les eaux
des rivières et des canau.t, et l'on s'en sert maintenant avec le plus
grand succès pour le dessèchement des mines. On les a employées
depuis à plusieurs autres usages, et particulièrement comme force
motrice dans les moulins, et dans une infinité d'autres instrumens
adaptés aujourd'hui aux différens travaux des manufactures. Mais
de toutes les applications qui en ont été faites, il n'en est pas de
plus heureuse que celle dite des barques à vapeur, qui marchent
avec une extrême vitesse sans le secours des rames ni du vent, et
dont l'invention est de ces derniers tems. On a même eu la pensée
(i) Ce qui se fait particulièrement à Taide de soupapes, dites de sûreté.
el iculplure.
Graviirci
14^ Arts et sciences
d'appliquer l'aclloQ de la vapeur aux voitures et à l'arlillerie; mais
l'effet a encore besoin d'en être attesté par l'expérience.
Outre les avantages qu'on s'est procures de la force expansive
de la vapeur dans l'emploi des machines, on a aussi retire' la plus
grande utilité de la faculté qu'a cette vapeur de transporter d'un lieu
à un autre la chaleur qui lui est propre, et de la déposer là où elle
se condense. Une des applications les plus importantes de celte der-
nière propriété est celle qui en a été faite dans les filatures de soie (i).
Le comte Ferri est d'avis que c'est à l'esprit de puritanisme,
qui a laissé de profondes traces en Angleterre, et au manque d'ea-
couragement de la part du gouvernement, beaucoup plus qu'à l'iu-
fluence des causes physiques, qu'il faut attribuer le peu de pro-
grès qu'ont faits les beaux arts en Angleterre. L'Académie qui y a
été établie sous ce nom en 1769 ne leur a pas fait prendre un vol
beaucoup plus élevé. L'école de peinture, fondée par Rainolds, a eu
plus de succès, surtout dans le genre des portraits. La sculpture
a fait aussi dans les derniers tems des progrès sensibles, et quel-
ques femmes se sont môme fait distinguer dans cet art, non sans
montrer cependant toujours quelqu'imperfection dans le dessin. Ce
défaut ne peut pourtant pas être attribué au manque de modèles:
car, à l'exception de l'Italie, il n'y a pas de pays qui possède un
aussi grand nombre de statues et de marbres que l'Angleterre: c'est
ce dont on a une preuve incontestable dans la fameuse collection
des marbres d'Arundel, dans celle du comte de Pembrock, et dans
les fameux marbres du Parthénon qui ont été récemment transpor-
tés dans le musée britannique. Outre quatorze autres collections de
ce genre citées par le même comte Ferri, on compte encore un-
nombre à peu près égal d'ouvrages de sculpture dispersés dans les
palais de divers lords, et dans les habitations de plusieurs riches
particuliers. Mais peut-être aussi que les artistes de l'Angleterre
auraient fait plus de progrès dans le dessin, si, au lieu d'être dis-
séminés dans des mai^ons de plaisance et loin de la capitale, les
grands modèles eussent été réunis dans des élablissemens publics
où il eût été permis de les étudier.
Parnii les beaux arts la gravure est un de ceux où les Anglais
se sont le plus signalés: car avec de l'application, de la persévé-
(r) Ces notions sur les machines à vapeur sont prises de l'ouvrage
de M.' Hachette , intitulé ; Traicé des machines.
D E s B R E T O N s. 1 43
tance et de bonnes e'tudes, on peut, sans beaucoup d'jmagination
et de talent, arriver à un certain degré de correction dans le tra-
vail : d'un autre côté, les productions de cet art se multiplient tel-
lement en Angleterre, qu'elles y sont devenues une branche de
commerce considérable, et l'usage très-fréquent qui s'en fait dans
tous les ouvrages de littérature, est un puissant moyen d'encourage-
ment pour les artistes. Le célèbre Hogarth n'a pas encore eu de
rival dans le genre de gravure, aux productions duquel on donne
le nom de caricature j ses ouvrages sont autant de leçons de morale,
tandis que les artistes qui l'ont suivi, à l'exception de Bonbury ,
ont souvent déshonoré leur talent par des productions indécentes.
Nous laisserons les critiques disputer entre eux sur les pro- ^'"'^'' anglaise
vit «AI . ^ de gravure,
gres de la gravure jen Angleterre, qui, pour avoir été cnltivée
plus tard dans ce pays que dans aucun autre, n'y a pas moins été
portée bientôt à sa perfection. Il n'est pas un genre de gravure,
dit un moderne, dans lequel les Anglais n'aient montré beaucoup
de talens; et même dans certains genres, tels que la gravure au
pointillé, la gravure en couleur^ ou à l'imitation du crayon, et surtout
dans la gravure à \ai manière noire, on peut leur accorder la supé-
riorité sur toutes les autres nations. Quoique l'Angleterre ail eu des
graveurs avant Jean Payne , cet artiste y est néanmoins générale-
ment regardé comme le fondateur de l'école de gravure au burin,
de même que l'a été en France Callot, qui de même avait eu avant
lui d'autres graveurs. Après Payne sont venus Jean Smith , auteur
de la Sainte Famille, et Guillaume Ryland duquel on a Anliochus
et Stratonice, Edgard et Elfride, ainsi que la grande-charte. Wool-
let s'est plus signalé dans le paysage que dans l'histoire, quoique
pourtant sa Mort du général FFolf , et sa Bataille de la Hogue
soient des ouvrages renommés. Les graveurs anglais les plus récens
sont Jean Hall, Jacques Basire, Jean Dixon, Jean Sherwin et Guil-
laume Sharp , illustre disciple de Bartolozzi , dont on vante la Sainte
Cécile, et X Ombre de Samuel etc.
Les Anglais ont réussi dans quelques compositions musicales,
qu'on trouve citées dans l'ouvrage qui a pour titre: Londres et les
Anglais. Les auteurs de ces compositions ont cherché à adapter à
la langue anglaise le caractère et le goût italien. Mais le soin qu'ont
eu les entrepreneurs de l'opéra italien à Londres d'avoir toujours les
premiers virtuoses de l'Italie a découragé l'opéra national, que la
classe opulente et le beau sexe ont abandonné pour les premiers.
Musique.
Liuèraluret
Sa iencet.
Mécanique,
^44 Arts et sciences
En fait de littérature les Anglais n'ont rien à envier aux au-
tres peuples, et pour en être convaincu, il ne faut que rappeler
les noms de leurs e'crivains les plus renommes, tels que Milton,
Shakespeare, Dryden, Thompson, Pope, Addisson , Richardson ,
Hume, Robertson , Gibbon, Byron , Walter-Scolt , et une foule d'au-
tres dont il serait trop long de faire l'énume'ralion. L'opulence de
Walter-Scolt prouve que les lalens sont grandement favorises en
Angleterre, et que les lettres, ainsi que le commerce et les emplois
publics , y conduisent à la fortune. D'ailleurs l'éloquence doit ne'-
cessairement fleurir sous un gouvernement libre: si Démosthène et
Cicéron ont brille' par ce talent sublime, le premier à la tribune
d'Athènes, et le second aux rostres de Rome, les Anglais ont l'avan-
tage de pouvoir prétendre au même honneur dans leur parlement,
où paraît s'être réfugié dans les tems modernes l'art admirable
de commander aux hommes par la puissance de la parole. Les
Pitt, Fox, Shéridan et Buike ont trouvé dans cet illustre sénat un
vaste champ, ou ils ont pu faire pompe de toute la force de leur
éloquence.
Laissant à part les nombreux ouvrages de géographie, et la
quantité de voyages anglais dont plusieurs nous ont été d'une grande
utilité dans la compilation de cet ouvrage, nous donnerons un aperçu
rapide de l'état des i-ciences chez cette nation. La physique est une
de celles qui y a fait le plus de progrès. Sans remonter au XVU.^
siècle, où Newton, Boyle et autres donnèrent tant d'éclat à cette
science, nous avons vu combien s'y sont illustrés depuis, le doc-
teur Priestley par sa doctrine sur l'air, Nicholson, Percival, Papys
et Young, par d'autres importantes découvertes dans la même science.
L'astronomie a eu un savant du premier ordre dans Herschel , qui
a découvert la planète à laquelle on a d'abord donné son nom,
puis celui du roi Georges, et enfin celui d'Uranus qu'elle porte
maintenant. Dauy, qui vit en ce moment, s'est rendu célèbre dans
la chimie. L'histoire naturelle, et surtout la botanique ont aussi
été cultivées avec succès. Enfin la médecine est redevable de ses
progrès à l'école d'Edimbourg, qui est regardée presque géuérale-
ment comme la première de toute l'Europe.
Si nous avons été les premiers à faire usage de l'aimant et du
télescope, les Anglais ont ^tellement perfectionné ces deux décou-
vertes que leurs télescopes et leurs boussoles ont fait oublier les
nôtres- et du reste, en fuit de fabrication d'iustruraens de ce genre
D E s B R E T O N s. l45
et autres, ils n'ont pas encore eu de rivaux. On a disputé sur la
cause de leur supériorité à cet égard, et quelques écrivains ont cru
pouvoir l'attribuer à leur tempérament flegmatique, à leur esprit
réfléchi, à leur extrême patience, à la répartition des différentes
pièces d'uu ouvrage entre un certain nombre d*ouvriers , ce qui
permet de donner à chacune d'elles tout le fini dont elle est suscep-
tible, à la mulliplicilë des machines qu'ils emploient, et enfin aux
soins que prend le gouvernement de tenir à un bas prix |les den-
rées de première nécessité, et d'empêcher l'exportation des matières
premières. Et pourtant on ce peut nier que le grand nombre de
mendians et de voleurs c[u'il y a en Angleterre, malgré les secours
provenant de la taxe des pauvres, n'ait sa principale cause dans cette
multiplicité excessive des machines appliquées aux manufactures fi).
Les Anglais ne montrent pas moins d'intelligence, d'activité ^sncuUw^,
et d'industrie dans l'agricullure. Leurs écrivains les plus distingués
dans cette science sont Young, Anderson, Marshall et Forseilh 5
Uiais le troisième est celui qu'on estime le plus, et dont la mé-
thode est généralement adoptée en Angleterre. On préfère néan-
moins l'ordre c{ui a été suivi dans la traduction française de son
Agriculture Pratique^ à celui du texte qui ne peut guères convenir
qu'aux Anglais. En parlant du monopole des fermes, et de la substi-
tution des terres, il montre les inconvéniens graves c|ui en résul-
tent, et entre dans les moindres détails sur les mines de charbon
fossile , qui sont une des sources de la prospérité de l'Angleterre.
Quelques personnes sont d'opinion que l'Anglais est la plus Langue
riche des langues de 1 Europe. Le dictionnaire de Johnson contient
40,090 mots; il est vrai c[u'il y en a un grand nombre qui ne sont
plus usités, mais aussi on pourrait leur en substituer beaucoup de
nouveaux, qui ne s'y trouvent point. On ne compte guères que
82,000 mots dans le Français: l'Espagnol en a 3o,ooo et l'Italien
35,000 (2); mais l'Anglais en admet de nouveaux plus aisément
(i) Londres ec les Anglais. Tom, IV.
(2) Les rapports établis ici par Fauteur du Voyage cVun Français
en Angleterre ne s'accordent point avec l'opinion de ceux qui prétendent
que le dictionnaire de la Grusca coudent quatre mille mots de plus qu'il
y en a dans le dictionnaire de Johnson et dans celui de l'Académie Fran-
çaise. Il est bien vrai, dit Baretti , que le Dictionnaire de la Grusca contient
44,000 mots, mais il faut observer aussi que nous ne faisons guère usap-e que
du tiers au plus, dans le discours comme dans nos écrits^ tandis que les An-
Earojjc. Fol. FL ,g
ansta- $e.
î4^ Aets et sciences
qu'aucune autre langue, par la facilite' qu'ont les orateurs dans le par-
lement de les créer dans la chaleur des discussions. Le Cambre est
la langue qui se parle dans la principauté' de Galles. Il est vrai-
ment étrange, dit Baretti, que, dans un pays , où sont cultivés avec
succès tous les genres de littérature, comme dans celui-ci, il ne se
soit jamais trouvé personne qui ait pu dire avec sûreté, si l'Irlan-
dais et le Cambre ne fesaient originairement qu'une seule langue,
ou non. On parle aussi dans une grande partie des montagnes de
l'Ecosse un langage, que quelques-uns prétendent être un dia-
lecte du Cambre, et d'autres de l'Irlandais. Il est bon d'observer
ici que la plupart des Irlandais, et surtout au loin de Dublin,
parlent un dialecte qui n'a aucun rapport avec l'Anglais , et qui
dérive probablement de la langue Cambre de la principauté de
Galles , ou bien la langue Cambre de Galles est elle-même un
dialecte de l'Irlandais. Dans tout le reste de l'Angleterre, et dans
une grande partie de l'Ecosse, on ne parle aujourd'hui que ce que
nous appelons la langue anglaise, qui est par conséquent une sœur
de l'Allemand moderne. Celte langue y fut apportée de l'Allemagne
il y a plusieurs siècles par les Saxons qui s'emparèrent de l'ile ,
après en avoir chassé les Danois auxquels elle était assujéiie. L'An-
glais actuel n'est par conséquent qu'un dialecte du Saxon, auquel
se sont mêlés dans la suite plusieurs mots de diverses autres lan-
gues, et particulièrement du Français, dont les écrivains anglais
cherchent tellement à s'approprier les mots et la forme, qu'ils sem-
blent vouloir faire de leur langue un dialecte de cette dernière (i).
HABILLEMENT ET USAGES.
Caractère JLj ORGUEIL natioual , qui est toujours le même; l'esprit public
qui s'affaiblit un peu; l'indépendance des opinions que la lecture
des gazettes ne contribue pas peu à entretenir; la philantropie qui
se fait particulièrement remarquer dans les éiablissemens de bien-
fesance; l'humanité qui règne dans les lois criminelles de la mé-
glais et les Français emploient dans l'un et l'autre cas tous les mots qui se
trouvent dans leurs dictionnaires. Que les Italiens ne se servent que d'un
bon tiers de ceux que renferme la Crusca , c'est ce qu'il est aisé de prou-
ver : il ne faut pour cela que parcourir les quatre premières pages de ce dic-
tionnaire; et en effet Baretti l'a prouvé. Voyez la Frusta Letteraria ^ N.** 25.
(.) Baretti. Letb. Fam. IV.
des Anglais.
DES Bretons. i4^
tropole, et ne se retrouve plus dans les colonies: tels sont les ële'-
mens dont se compose en général le caractère des Anglais (i). Ba-
retti qui les connaissait assez bien pour avoir vécu long-tems chez
eux, dit, qu'à part leur esprit de partialité pour leur pays ; à part
l'aveisioa outrée qu'ils portent aux Français , et leur mépris dérai-
sonnable pour tous les autres peuples, les Anglais ne sont pas d'une
humeur tout-à-fait insupportable. Ils montrent du courage tant sur
terre que sur mer , et les exemples de lâcheté ne sont pas communs
dans l'histoire de leur nation. Leur caractère propre est un mélange
de simplicité et de bienfesance: car après qu'ils se sont enrichis
( et il n'est point de grandes entreprises dont ils ne soient capables
pour y parvenir), ils dépensent leur argent libéralement, et vous
en donnent volontiers si vous leur en demandez. Si vous avez quel-
ques talents, ils vous indiquent les moyens de les faire valoir et
de gagner honnêtement votre viej et quand ils vous ont reconnu
pour un honnête homme, que vous soyez de leur pays ou non,
ils s'empressent aussitôt de vous aider de tout leur pouvoir. En
Angleterre, les nobles n'ont ni l'orgueil ni l'esprit de lësinerie qu'on
leur trouve dans plusieurs endroits de l'Italie. A la manière dont
ils agissent avec leurs inférieurs, on dirait qu'ils cherchent à se
concilier leur affection, plutôt que leurs respects. On en trouve
parmi eux de très-instruits; et pendant tant d'années que je suis
resté avec eux, dit Baretti, je n'en ai pas rencontré un seul, qui
n'eût honte de se croire trop ignorant (2)».
Le caractère des Anglais est sans contredît plus grave et plus
réfléchi que celui de leurs voisins de l'autre côté de la Manche •
il l'est cependant moins qu'on ne le suppose généralement , comme
l'observe l'auteur du Voyage dunFrançais en Angleterre. L'homme
a besoin d'un amusement d'un genre opposé à son état habituel et
cette disposition, conforme à la nature, suffit pour expliquer le goût
des Anglais pour la plaisanterie. Les gens d'une humeur gaie aiment
au contraire les représentations ou les lectures propres à exciter en
eux de tendres émotions, sans cependant leur faire verser des lar-
mes, leur tempérament ayant une tendance naturelle au plaisir- tau-
dis que pour les esprits sombres, ces sortes de fictions approchent
trop de la triste réalité, et sont tout autre chose qu'un passe-tems.
Pour les uns, c'est une soude qui pénètre jusqu'au fond d'une vive
(i) Londres et les Anglais par J. L Ferrl de Saint-Constant. Vol. I.
(i) Baretti. Lett. Fam. VI.
Gentleman
ou GerUils'
hommes.
Leur éducation.
148 Habillement et usages
blessure, et pour les autres, c'est une espèce de chatouillement qui
en effleure doucement la cicatrice (1).
La dénomination de gentleman n'a pas précisément la même
signification en Angleterre, qu'avait autrefois celle de gentilhomme
en France. Cette qualification se donne communément à tous ceux
qui exercent une profession libérale, ou qui vivent de leurs rentes:
celle d'écuyer y est encore plus commune. En se déclarant contre
l'opinion de ceux qui prétendent, qu'à proprement parler il n'y a
pas de vraie noblesse en Angleterre, en ce que, selon eux, les pairs
mêmes des trois royaumes ne sont que des magistrats héréditaires ,
le comte Ferri est porté à croire qu'ils représentent l'ancienne ma-
gistrature féodale, et que ce n'est point par une simple politesse
qu'on donne aux membres de leurs familles les titres de lords et
de lady, puisque la gazette même de la cour les qualifie ainsi.
De même, les qualifications de chevalier d'un ordre quelconque et
de baronet, sont, parmi les nobles, des titres de prééminence pour
ceux qui les portent (2).
En Angleterre, l'éducation est basée sur les mêmes principes
que ceux d'après lesquels on y fait les jardins anglais. La nature
seule y préside, quoique pourtant elle y soit souvent guidée par
la main de l'art, qui ne doit jamais la défigurer ni la contraindre.
L'indulgence y est la règle générale de l'éducation; et, à quelques
inconvéniens près, cette méthode a de grands avantages, sur tout
celui de donner aux enfans celle liberté de penser et d'agir, qui
fait le caractère particulier des Anglais. Ce n'est pas à dire pour
cela, que l'éducation des nobles et des gens riches soit négligée; il
y a même à cet égard deux méthodes , dont l'une ou l'autre est
adoptée dans ces deux classes. Selon la première, l'enfant a à peine
quitté sa robe, qu'on le retire des mains de sa gouvernante, pour
le mettre dans quelqu'école publique ou privée, où on lui ensei-
gne sa langue, le français, le laiin et le grec, ainsi que les prin-
cipes de la religion et de la morale. Passé le premier âge, on en-
voie les jeunes gens à l'université, ou bien on les met dans un
collège, oii ils sont sous la direction d'une espèce de précepteur
appelé tuteur, qui reste lui-même dans le collège pour y veiller
aux éludes et à la conduite du jeune homme. La seconde méthode,
CO ^oy. d'un Franc. Tom. II. pag. 179.
(2) Londres et les y4nglais. Vol. I.
DES B R K T O N S. 1 49
■qui est celle que suit un petit nombre de seigneurs, c'est de faire éle-
ver l'enfant dans la maison paternelle, jusqu'à ce qu'il puisse aller à
l'université; et le gouverneur choisi pour cela est ordinairement un
Ecossais, un Français ou un Suisse: car il serait difficile de trou-
ver un Anglais instruit, qui voulût prendre un pareil emploi: ce
gouverneur est chargé en outre de choisir les maîtres subalternes
et de les diriger. 11 accompagne ensuite son élève à l'université, où
il lui sert de tuteur, puis il le fait voyager, d'abord en France,
où il apprend le français, la danse, l'ëquiiation , la géographie et
autres choses d'agrément qu'on trouve réunies particulièrement à
Paris. De là il passe en Italie, où il étudie les antiquile's, le des-
sin, la musique et la langue italienne; et après avoir parcouru l'Al-
lemagne et les Pays-Bas, il rentre en Angleterre. Son éducation finie
de cette manière, le jeune homme est livre à lui-même (i).
Nous n'avons parle jusqu'ici que de la Bretagne moderne; mais
avant d'en venir à l'habillement et aux repas, il faut remonter aux
anciens tems pour voir les mœurs de ses habîtans aux diverses épo-
ques. A commencer par les Anglo-Saxons, les historiens nous les
repre'sentent comme e'tant de haute stature, robustes, bien faits,
et n'ayant d'autre occupation que la guerre. Frappe' de la beauté
de quelques jeunes Anglais qu'il vit expose's sur le marche' de Ro-
me, Gre'goire le Grand s'e'cria «oh! quel dommage que le prince
des ténèbres doive avoir d'aussi beaux sujets , et qu'une nation si
bien partagée des beautés du corps, soit prive'e des avantages de
la grâce divine. Ils ont des formes vraiment ange'liques, et sont di-
gnes d'être les compagnons des anges dans le ciel >> . Les Anglo-
Saxons e'iaient très-hospitaliers, mais extrêmement poriés pour la
boisson, et querelleurs lorsqu'ils étaient ivres. Ils étaient si pas-
sionne's pour le jeu, qu'après avoir tout perdu ils jouaient souvent
leur propre personne. Les Danois qui les avaient pre'céde's étaient
encore plus barbares, car dès leur enfance leur unique occupation
était de courir, de sauter, de grimper sur les arbres, de nager et
de combattre. Ce peuple trouva dans les naturels des mœurs à peu
près semblables aux siennes , comme on le voit par une loi pu-
bliée dans le pays de Galles, portant qu'aucun des courtisans ne
pourrait frapper la reine ni lui rien ôter des mains par force , sous
Mœurs
des Anglo-
S a ions.
Costume
des Anglo-
Danois.
(i) Voyez une lettera du docteur Cocchi adressée au marquis Rinuc-
cini , relativement à Veducazione ed al génère di 'vita degVInglesi.
i5o Habillement et usages
peine de perdre la protectioa de sa majesté (i)». On remarquait néan-
moins au milieu de cette barbarie une belle coutume, qui était que
les femmes, même de la plus haute condition, ne rougissaient point
de nourrir elles-mêmes leurs enfans.Peu de tems après, cette coutume
se perdit, et l'on s'en plaignait même en disant: « il s'est introduit
chez les gens maries un usage pernicieux, c'est qu'au lieu de nour-
rir elles-mêmes les enfans qu'elles ont portés dans leur sein, cer-
taines femmes les confient à d'autres pour les allaiter de leur lait ».
Bui,n chauds. Lcs Anglo-Saxous et les Danois conservèrent long-tems pour
les bains chauds le goût qu'ils tenaient de leurs ancêtres. Selon
leurs lois, ces sortes de bains étaient regardes comme un des be-
soins de la vie, et non moins indispensable que celui de manger,
de boire et de s'habiller. Une des pénitences imposées alors par
les canons de l'église à ceux qui avaient commis quelque péché
grave, c'était de s'abstenir du bain chaud pendant un certain tems,
et de nourrir, habiller, loger, chauffer et baigner un certain nom-
bre de pauvres. Leur aversion pour le bain froid était si forte,
qu'on l'imposait pour pénitence.
Peu, Les nobles dépensaient la plus grande partie de leur revenu
et icinqueis. ^^ {^i^s, qu'ils dounaicnt à leurs amis et à leurs vassaux. Il régnait
dans leurs festins plus d'abondance que de délicatesse: car on fe-
sail usage alors de certains alimens, dont personne aujourd'hui ne
voudrait manger, -si ce n'est en cas d'extrême besoin. Les Danois de
la Norlhumbrie surtout fesaient leurs délices de la viande de cheval.
La cerçoise ( espèce de bierre ) était la boisson favorite des Anglo-
Saxons et des Danois, comme elle l'avait été des Germains leurs
ancêtres; mais on ignore à peu près de quels ingrédiens elle était
composée: on sait seulement que c'était un grand sujet de réjouis-
sance, que de boire la cervoise dans le crâne de ses ennemis. Le
manque absolu de commerce fesait que le vin était alors fort rare, et
coûtait très-cher dans la Bretagne. L'hydromel y était aussi un objet
de luxe, et il n'y avait que les riches qui pussent s'en procurer. Oa
fesait usage aussi d'une autre boisson qui était très-estimée, et à
(i) Nons observerons ici une fois pour toutes, que ce tableau des moeurs
des halDÏtans de la Grande-Bretagne à diverses époques ;, est pris de Hume,
d''Adams , de Lally-Tolendal et autres écrivains , dont les descriptions ont
été fondues ensemble par Bertolotti. Voyez Scoria délia Gran Bretagna
en continuation du Compendio délia Sùorla Universale du comte de
Segur. Milan, 1825, vol. 8.°
desBretons. i5i
laquelle on donnait le nom de nectar'^ c'était une liqueur douce
et odorante, composée de miel, de vin et d'épiceries. Une autre
espèce de liqueur rare, et qui ne paraissait que sur la table des
grands, c'était une boisson faite avec du jus de mûres, dans lequel
on détrempait du miel.
Les Anglo-Normans ne fesaient que deux repas par jour, sa- Fesuns
voir; le diner, et le souper. Le diner, même à la cour et chez les Komans","
plus grands barons, e'tait toujours à neuf heures du matin, et le
souper à cinq de Vaprès midi. Ce genre de vie passait pour être le
plus salutaire, comme on le voit par les verssuivans, qu'on citait
alors par manière de proverbe:
Lever à cînq^ dîner à neuf,
Souper à cinq , coucher à neuf,
Fait vivre dans nouante et neuf.
Aux fêtes de Noël, de Pâques et de la Pentecôte, le roi, les no-
bles et les prélats se traitaient avec une magnificence -extraordinaire.
Un écrivain renommé de cette e'poque rapporte d'avoir assiste' à
un repas, qui dura depuis trois heures après midi jusqu'à minuit:
et dans lequel on servit des mets et des boissons qui venaient de
Constantinople, de Babylone , d'Alexandrie et de divers endroits de
la Syrie. 11 est à présumer que ces denrées de luxe devaient coû-
ter beaucoup, car Thomas Béchet paya cinq livres sterling, qui fe-
saient plus de cent francs, un plat d'anguilles. On voyait alors sur
la table desriches certains mets, qu'on n'a plus aujourd'hui en An-
gleterre. Dans un repas que Henri II donna le jour de Noël, à Du-
blin, aux principaux officiers de son armée, ainsi qu'aux divers rois
et chefs de l'Irlande, les habitans de cette ile furent étonnés de la
prodigieuse variété des mets et des boissons qui avaient été ap-
prêtés 5 et ce ne fut pas sans peine qu'on les engagea à mangpr
de la viande de gru, espèce de mets à laquelle ils n'étaient point
accoutumés.
Depuis l'an 1216 jusqu'en 1899 , certains rois d'Angleterre éta- cour
l^.^1 c 1 ... »T â!' Anale Le rre
erenl a leur cour un taste, qu on aurait peine a trouver même de depuis ^-^ g
nos jours. Voici la description que nous fait Stowe de celle de Ri^ 7«'?"^« '^99-
chard II. » La grandeur du roi était telle, que partout où il pas-
sait la nuit, deux cents hommes d'armes veillaient à la garde de
sa personne. 11 avait avec lui treize évêques , outre les barons, les
i52 Habillement ET USAGES
chevaliers, les écuyers, et un si grand nombre d'autres gens de sa
suite, qu'on ne comptait pas moins de dix mille personnes, qui
dînaient tous les jours à la maison royale ». Les barons de ce tenis
n'affichaient pas moins de luxe et de magnificence , comme on le
voit par un état des de'penses particulières du comte de Lancasler
en i3i3, duquel il résulte que l'entretien de la maison de ce sei-
gneur, ne coûta pas moins de 7,3o9 livres sterling cette même an-,
ne'e : la consommation du vin seul s'éleva à 371 tonneaux.
ijospuaiaé La noblesse en gênerai dépensait presque tous ses revenus à
exercer l'hospilalilé dans ses châteaux, qui étaient toujours ouverts
aux étrangers de qualité, et à leur suite. Ces habitudes libérales
commeDcèrent à décliner vers la fin de cette période; car, au lieu de
prendre leurs repas dans la grande salle avec leur nombreuse suite,
selon l'ancien usage , quelques barons commencèrent à se retirer
pour cela avec leur famille et leurs amis dans une chambre parti-
culière. Mais le peuple voyait de mauvais œil cette nouvelle cou-
lunie , et il s'en plaignait amèrement à ceux qui la suivaient.
Galanterie. Une brillante et fastueuse galanterie, qui respirait le plus pro-
fond respect et la plus haute admiration pour les vertus et la beaulë
des dames, formait le caractère principal des barons, des chevaliers
et des écuyers anglais de cet âge. Cette galanterie se montrait avec
toute sa pompe dans les tournois, dont nous avons déjà fait men-
tion, et dans les fêles solennelles, où les femmes assistaient dans
tout l'éclat de leur parure, et recevaient les honneurs les plus dis-
tingués. En i344î Edouard III donna à Windsor une fête splen-
dide , dite de la table ronde, à laquelle fut invitée toute la no-;
blesse de ses domaines et des pays voisins, et où assista la reine
Philippine avec trois cents dames des plus distingue'es par leur nais-
sance et par leur beauté, vêtues toutes de la môme manière et avec
la plus grande magnificence, et auxquelles on rendit des hommages
de respect et d'admiration romanesques. Un chevalier réclamait -il
la palme des vertus et de la beauté en faveur de sa dame, s'il
s'en présentait un autre qui lui disputât cet honneur, la querelle se
décidait aussitôt par la voie des armes. Un détachement de cavaliers
anglais ayant rencontré en 1379 près de Cherbourg un détachement
de cavaliers français, et les deux partis étant près à'en venir aux mains,
Sir Lancelot de Lorres, chevalier français, cria que sa dame était
plus belle qu'aucune autre d'Angleterre. Sir Jean Copeland lui ayant
donné un démenti, courut aussitôt sur lui à toute bride, et le perça
DES Bretons. i53
d'un coup de lance qui l'etendit mon sur la place. Edouard III
ayant, levé une grosse arrae'e pour faire valoir ses droits à la cou-
ronne de France, un bon nombre de jeunes genlilshomraes anglais
se mirent sur un œil une pièce, qu'ils jurèrent à leurs belles de n'ôter,
que quand ils auraient fait en France quelqu'exploit en leur honneur.
L'habillement fut sujet aussi à des modes, dont la bizarrerie Habaiemens ;
' ' ^ ctr anges
excita les satyres des aristarques du lems. Quoi de plus extra va- ^ecetuépoque.
gant en effet, que le costume d'un e'iégant du XIV.^ siècle en An-
gleterre! Il portait de longs souliers, dont la pointe e'tait attachée
au genou par de petites chaînes en or ou en argent. Ses bas étaient
chacun d'une couleur différente. Il avait des hauts-de-chausse qui
ne lui arrivaient qu'à la moitié des cuisses, et une moitié de son
pourpoint était blanche, et l'autre bleue. Il portail une longue barbe,
un capuchon en soie avec des broderies représentant des figures
grotesques, quelquefois garni en or, en argent ou en pierreries , et
qui se boutonnait sous le menton: tel était le non plus ultra de
la mode sous le règne d'Edouard III. Voici comment Knygthon
nous dépeint les élégantes de celte époque. On voit dans les tour-
nois des femmes de la première condiiioa et d'une grande beaulë,
"vêtues d'une robe de deux couleurs, dont le collet est très-court j
leur capuchon est petit et attaché autour de leur tête avec des cor-
dons. Leur ceinture et leur bourse sont ornées en or et en argent ,
et elles portent en bandoulière une espèce de couteau de chasse ou
de poignard, qui leur pend sur la poitrine. Elles montent des cour-
siers richement harnaches, et s'en vont dans cet e'quipage à la piste
des tournois de pays en pays: en quoi elles consument leur fortune,
et perdent souvent leur réputation ».
Ce luxe et ces profusions attirèrent enfin l'attention du gouver- Loh
neraent. Edouard III publia une loi qui ordonnait à certaines per- ''""^■""^'^"*
sonnes, sous des peines sévères, de restreindre les dépenses de leur
table dans de justes limites. L'exemple de ce monarque était bien
loin cependant d'être en cohérence avec celte loi: car le repas qu'il
donna à l'occasion des noces de Lionel son fils fut de trente ser-
vices, et les restes suffirent pour donner à manger à un millier de
personnes. En parlant du luxe des anciens anglais, nous oe vou-
lons pas omettre de dire un mot de ce qu'on appelait les vins. On
entendait par là une espèce de colation, que fesaient les grands et
les gens aise's un moment avant de se coucher, et qui consistait
en liqueurs chargées d'e'piceries^ et en gâteaux délicats. Ces vins se
Ewoije. Fol. VL ao
ï54 Habillement et usages
servaient quelquefois immédiatement après le diner , et à toute
heure dans les visites de cérémonie.
Map!jïcenc& Le XV.^ sièclc vit commencer dans l'esprit chevaleresque une
et hospilnlilo •»,•..
£' f "^ v" décadence, qui pourtant ne porta aucune atteinte à l'esprit d'hos-
jusqu'eu i485 pîtalltë. Lcs châtcaux des puissans barons étaient, pour ainsi dire,
de vastes hospices, où étaient accueillis et splendidement traile's
les nombreux partisans de leurs seigneurs. « Neville, comte de War-
wick, dit Stowe, jouit toujours d'une grande faveur dans les com-
munes, à cause des vertus hospitalières qu'il exerçait partout oij il
allait: quand il venait à Londres, on consumait dans sa maison
six bœufs au déjeuner, et les tavernes étaient remplies des viandes
qui avaient été desservies de ses tables ». En Ecosse les comtes de
Douglas, avant la chute de cette grande famille, rivalisaient avec
les souverains mêmes en pompe et en hospitalité. Il est néanmoins
probable que cet appareil de magnificence leur était suggéré, moins
par un sentiment de générosité naturelle, que par le besoin qu'ils
avaient de multiplier et de s'attacher toujours davantage leurs adhé-
rens, de qui dépendaient, dans ces tems de troubles, leur étal et
même leur propre sûreté. Ces adhérens n'habitaient point, il est
vrai, avec leurs seigneurs, mais ils en portaient les enseignes, assis-
taient à leurs festins, formaient leur cortège dans toutes les grandes
cérémonies, et les accompagnaient dans leurs voyages et à la guerre.
Heures A cclte époquo , l'usage était dans les grandes maisons de faire
quatre repas par jour, savoir; le déjeuner, le souper, et un autre
Tepas appelé livery , qui se composait de gâteaux feuilletés et de
vin avec du sucre et des épiceries, et se fesait dans la chambre à
coucher un moment avant d'aller au lit. Comme on se levait de
bonne heure, on déjeûnait à sept heures, on dînait à dix, on soupait
à quatre, et la colation se fesait de huit à neuf heures du soir.
Au contraire les gens de boutique, les artisans et les ouvriers dé-
jeûnaient à huit heures, dînaient à midi et soupaient à six heures,
et par conséquent toujours plus tard que les gens de condition:
tant les coutumes diffèrent d'un siècle à l'autre!
oepuh Le goût de la magnificence se soutint encore depuis la fin du
,/J?u'^«^*?547, XV.' siècle jusqu'à la moitié du XVI.'; mais les commodités de nos
jours n'y étaient guères connues. Lorsque la reine Marguerite se maria
avec Charles IV, elle fit son entrée à Edimbourg à cheval sur une
selle de femme , et en croupe derrière le roi. Chez les gens riches , les
salles étaient ornées de tapisseries, et elles avaient pour tout araeu-
desBretons. - i55
blement un buffet, de longues tables, des bancs, une cliaise et quel-
ques banquettes. Les lits avaient l'air d'être commodes et mêrae ëlégans;
mais les gens du peuple couchaient sur une natte ou sur de la paille
avec une couverture grossière, et un morceau de bois pour oreiller.
Les coiffures larees et fantasques des dames du siècle précé- Coiffnre
dent firent place aux coiffes et aux bonnets de velours. La mode
de porter les cheveux longs dura parmi les gentilshommes de toute
l'Europe, jusqu'au moment oii l'empereur Charles-Quint fit le sa-
crifice de sa chevelure, pour un vœu qu'il avait fait dans sa mala-
die 5 et en Angleterre, Henri, dont la tyrannie s'étendait jusques
sur le maintien, renforça encore cette mode au moyen d'un ordre,
par lequel il obligeait tous ses gens et ses courtisans à couper
leurs cheveux. Ce fut dans le même esprit , qu'il résolut de régler,
par des lois somptuaires , l'habillement de ses sujets. Les e'toffes
d'or et d'argent furent réservées aux ducs et aux marquis, et celles
de couleur de pourpre à la famille royale seule. L'usage des étoffes
de soie et de velours fut restreint aux gens riches et d'une .cer-
taine condition, et il fut défendu de porter des broderies dans tout
état au dessous de celui de comte. Les manchettes et les jabots aux
chemises sont des inventions de cette époque.
Les Anglais, au tems dont nous parlons, fesaient un usage jyonrritnre
immodéré d'épiceries et autres ingrédients chauds, qu'ils mettaient
dans tous leurs mets. Le rang des convives dans les repas se ré-
glait suivant leur position au dessus ou au dessous de la salière,
qui était toujours placée au milieu de la table, et le maîlre-d'bôtel
était autorisé à faire changer de place les convives, qui en avaient pris
une au dessus de ceux qui leur étaient supérieurs par leur rang et par
leurs richesses. Parmi les gens qui servaient à table, les principaux
se tenaient toujours à partir de la salière pour aller vers le haut,
et à la partie opposée servaient les domestiques inférieurs, qui né-
gligeaient les convives, dont ils étaient traités avec mépris. Les ec-
clésiastiques affectaient un cérémonial particulier, et l'abbé de Saint
Alban affichait dans ses repas plus de faste, que les nobles de la
plus haute distinction. Sa table s'élevait à quinze pieds au dessus
du pavé de la salle, et ses moines chantaient des hymnes en lui
servant les mets. Il se plaçait seul au milieu de la table, dont les
deux bouts étaient occupés par des convives du plus haut rang.
Après son repas, les moines étaient servis avec le même respect
par leurs novices. Dans le repas que Wolsey donna aux aœbassa-
Habillement,
i56 Habillement et usages
deurs français, les convives furent appelés au son de trombe, et
chaque nouveau service fut pre'cedé du son d'instrumens de musique.
^^d^Eiltbetk!' ^^^ ^^^"^ Elisabeth résolut sagement de limiter par un édit
les de'penses des nobles pour l'entretien de leur maison; mais en
même tems elle encouragea en quelque sorte le faste dans l'exercice
de l'hospitalité', par les fêtes somptueuses qu'elle recevait de ses
barons, auxquels elle rendait de fréquentes visites. Le comte de
Leicesler lui donna, dans son château de Renilworth, une fêle d'une
magnificence extraordinaire. On raconte, entre autres parlicularile's ,
qu'il s'y but trois cent soixante-cinq tonneaux de bierre. Le comte
avait fortifié ce château, et il y avait des armes pour dix mille
hommes. Le comte de Derby avait deux cent quarante personnes
de service; et Burghley , quoique sans biens fonds et vivant avec
frugalité, ne tenait pas moins de cent valets. Il reçut douze fois
dans sa maison de campagne la reine, qui s'y arrêta quatre fois,
et jusqu'à cinq semaines par fois; et chacune de ces visites ne lui
coûtait pas moins de deux ou trois mille livres sterling (i).
La conduite de cette reine ne s'accordait guères non plus avec
un autre e'dit, par lequel elle avait voulu réprimer une autre sorte
de luxe. On sait qu'aucune autre femme ne porta aussi loin qu'elle
le désir de plaire: aussi nulle ne montra autant de recherche dans
la variété et dans la richesse de sa parure. Chaque jour elle chan-
geait d'habillement, et elle étudiait toutes les modes qui pouvaient
lui offrir quelque nouveau moyen de plaire, ou de se faire remar-
quer. Ses vêteraens lui tenaient tant à cœur, qu'elle ne s'en defesaic
jamais, et à sa mort on trouva dans sa garde-robe tous les habil-
lemens qu'elle avait porte's, et dont le nombre montait à trois
mille. Les gants parfumés et ornes de glands de soie couleur de
rose, avaient tant de charmes pour elle, qu'elle ne voulut jamais
se faire peindre, sans avoir une paire de gants de ce genre, dont
le comte d'Oxford lui avait fait présent à son retour d'Italie. Ce
fut encore cette princesse qui amena la mode des bas de soie.
« Quand je la vis, dit Hentzner, elle était dans sa soixante-septième
année, et elle avait deux pendans d'oreille en perles, avec des gout-
tes de la plus grande richesse. Elle portait une chevelure postiche
de couleur rougeâtre, et avait la poitrine découverte. On admirait
dans sa parure des perles de la grosseur d'une fève: le tissu de
son manteau, qui était en soie blanche, était entrelacé de fils d'ar-
(i) Kenilworth de Walter-ScotL
Uarhe.
desBretows. i57
sent, et elle portait un collier oval compose d'or et de perles.
Partout où elle passait on tombait à genoux devant elle». Son père
Henri avait reçu les mêmes marques de respect, mais Jacques I.^""
permit aux gens de sa cour de s'en abstenir envers lui. Marie Stuard
au contraire était fort simple dans son habillement. Nous nous dis-
penserons de répéter ici ce que nous avons dit à l'article, où nous
avons donné les portraits d'Elisabeth, de Henri VIII, de Cromwel
et d'autres personnages anglais de divers âges.
Sous le règne de Marie, femme de Philippe II et sœur d'Eli-
sabeth, on portait la barbe fort longue. Celles de l'évêque Gardiner
et du cardinal Pol sont d'un volume prodigieux dans les portraits
de ces deux prélats. Dans le seizième siècle la barbe servait à quel-
ques-uns comme d'ëtui pour les cure-dents , et l'amiral Coligni ea
portait toujours un à la sienne.
L'usage de fumer du tabac s'introduisit alors en Angleterre.
Cette plante y fut apportée en l5g6 par ceux des malheureux qui
revinrent de la Virginie, où les avait conduits le chevalier Gualtier
Raleigh. Cet homme avait pris un goût passionne' pour la pipe, et
il s'y livra pendant long-tems en secret, avant que personne ne s'en
aperçût. Un jour qu'il était à fumer seul dans sa chambre, son do-
mestique de confiance, auquel il avait ordonne' de lui apporter un
verre de bierre, entra tout-à-coup; et, à la vue de la fumée qui sor-
tait par le nez de son maître, qui ne pensait plus à lui, croyant
que sa tête e'tait en feu, il lui versa le verre dessus comme pour
l'éteindre, et sortit précipitamment de la chambre pour annoncer
l'étrange accident dont il venait d'être témoin. Alors Raleigh ne fit
plus un mystère de son habitude de fumer, et il la porta si loin,
qu'il fuma deux pipes sur l'échaffaud même où il perdit la vie
Dans le XVII.® siècle, les Anglais commencèrent à préférer le '''^^"Jf,
' *-' '■ au X (^ 1 1,
séjour de la ville à celui de la campagne, et Jacques ï/"^ qui crai- "^^^''•
gnait leur réunion, chercha à les ramener à leur premier genre de
vie, en leur disant: Messieurs, à Londres vous êtes comme des
vaisseaux en pleine mer où on les voit à peine, tandis que dans
vos villages vous êtes comme des vaisseaux dans un fleuve , où ils
paraissent dans toute leur grandeur. Mais ces seigneurs ne l'écou-
tèrent point , et continuèrent à vivre à Londres avec beaucoup de
faste. Ce fut le duc de Buckingam qui fit voir en Angleterre la pre-
mière chaise à porteur, non sans exciter une sorte d'indignation
dans le peuple qui criait, qu'il se servait des hommes comme de
Mœurs
des derniers
tems.
Coiffure.
i58 Habillement et usages
bêtes de somme. Sous Cromwel l'industrie et la frugalité furent
en honneur; mais il est à croire que ce personnage extraordinaire
n'aurait pas ëte toujours fidèle à ses principes de modération, du
moins à en juger par la magnificence qu'il afficha dans sa personne
et à sa cour quelque tems avant sa mort.
Sous le règne de Charles, prince qui n'aimait que la dissipa-
tion et la débauche, le plaisir était l'idole à laquelle tout le monde
sacrifiait; mais sous le gouvernement de Guillaume, le peuple de-
vint plus posé, plus grave , et moins avide d'amusemens et de luxe.
Il y eut encore moins de gaieté à la cour du premier roi de îa
maison de Brunswick, en ce qu'elle manquait d'une reine pour l'em-
bellir. Vers la fin du règne suivant, les richesses augmentèrent, et.
avec elles s'accrut l'amour du luxe et de la magnificence.
Durant une grande partie du dernier siècle, la perruque, qui
avait ëtë transportée de France en Angleterre sous le règne de Char-
les II, fut regardée comme un ornement essentiel à la -tête de
l'homme. L'opinion où l'on e'tait que cette coiffure donnait de la
dignité' à la physionomie, fit qu'elle se conserva pendant long-tems
parmi les gens de loi et les me'decins, qui ne la quittèrent que
fort tard. A cette mode en succe'da une autre, qui consistait à por-
ter un grand toupet et une longue queue; mais Pilt ayant fait adop-
ter une loi , d'après laquelle on ne pouvait se servir de poudre
à, poudrer qu'en payant une taxe annuelle , le due de Bedford
et autres seigneurs, qui étaient opposes à la cour, commencèrent à
porter les cheveux coupés et sans poudre : usage qui s'est propagé
ensuite dans toute l'Europe.
H'.h'-iiement Notrc intcntiou n'étant pas de parler ici des différentes modes
de'nol'fows. usitées en Angleterre, nous ne ferons mention que de l'habillement
propre à certaines classes de personnes, et qui ont un caractère par-
ticulier. Les montagnards de l'Ecosse ont encore aujourd'hui une
'forme d'habillement, qui a beaucoup de rapport avec celui des
Etrusques. Les principales parties de cet habillement sont YHilt
et le Tartan-Hose ou la petite casaque, et les brodequins qui
arrivent à mi-jambe, outre le plaid, qui est une pièce d'étoffe de
laine assez semblable au camelot, avec des raies qui se croisent,
de neuf pieds de longueur sur la moitié de largeur, sans couture, et
dont ils s'enveloppent tout le corps. Quelques-uns portent des bas et
des caleçons, qui, avec leurs différentes sortes de bonnets, semblent
les distinguer des habitans des plaines, Les n.°* i , 2 et 3 de la planche
DESB RETONS. l59
3o représentent deux Ecossais des montagnes, et un habitant du pays
plat. L'auteur du Voyage diin Français en Angleterre dit avoir vu
dans le pays de Galles une vieille mendiante, qu'il traite de sorcière
importune , parce qu'elle le suivait partout, laquelle avait aussi pour
habillement une espèce de manteau tombant en lambeaux , mais
d'une tout autre forme. J'ai repre'senlé à côte d'elle, ajoute l'auteur,
une jeune Galloise, qui ne demandait pas l'aumône, quoiqu'elle eût
pu le faire avec plus de succès. Le pâtre du même pays , avec son
chien à côte de lui, n'est vêtu de même que d'une simple casaque.
Voyez la même planche (i).
Il y a de la différence, comme on le sait, entre un repas an«
glais et un repas français, mais cependant moins aujourd'hui que
par le passé: car la cuisine anglaise est à présent moitié' française,
et la plupart des termes y sont môme empruntés du français. Le
maître et la maîtresse se placent aux deux extrémités de la table:
la femme occupe le haut bout, et les places de ce côté sont aussi
les plus distinguées. Le diner se compose en général de deux ser-
vices, non compris le dessert. En voici le tableau, dit le voya-
geur français j et quoiqu'il puisse exciter le rire de mes contempo-
rains, je ne laisse pas de croire qu'il intéressera la curiosité de ceux
de nos neveux qui liront mon livre.
lleptis.
DINER POUR DIX OU DOUZE PERSONNES.
Plat d'huîtres.
Poisson.
Epinards.
Crème au lait.
Ragoût à la française.
Selleri.
Noix.
Pommes.
Raisins secs et amandes.
Premier service.
Volaille.
Soupe.
Jambon.
Second service.
Pâtisserie.
Crème.
Massepains
Troisième service.
Fruits.
Gâteaux.
Légumes
Bœuf rôti ou bouilli.
Légumes.
Choux-fleurs.
Gibier.
Pétés.
Raisins secs et amandes.
Poires.
Oranges.
(i) Voyage d'un Franc, pag. 281 et suiv. Tom. I.
i6o Habillemekt et usages
La soupe est toujours assaisonne'e d'épiceries, avec beaucoup de
bouillon. Les légumes au contraire sont apprôte's dans toute la
simplicité de la nature, à peu près comme le foin qu'on donne
aux chevaux, avec cette différence qu'au lieu d'être secs, ils sont
un peu bouillis. Voilà le dîner de gens de la classe moyenne.
Mais s'il s'agit de personnes du bon ton , le maître et la maî-
tresse abandonnent les bouts de la table: les plats accommode's
à la française sont en plus grand nombrej ils y sont servis les uns
après les autres, et ils ne s'y montrent point tout-à-fait in natw-
ralibus. Dînez-vous au contraire chez quelque bonne et ancienne
famille anglaise? vous n'y verrez point de soupe, mais seulement
du bouilli et du rôli :
Selon leurs goûts , leurs mœurs et leurs besoins,
Un gros rost-beef que le beurre assaisonne ,
Des plum-puddings, des vins de la Garonne.
Voltaire.
Le plum-pudding se compose d'une masse de pâle, faite d'une égale
quantité de raie de pain ou de farine, et dans laquelle il entre de
la graisse de bœuf, des œufs, des grains de raisin secs dont on a
été les pépins, et des corintlies , espèce de petit fruit sec qui vient
de la Méditerranée. On y môle aussi un peu de lait avec un peu
de cédrat confit pour eii relever le goût, et l'on y met en outre
des épices et un peu d'eau-de-vie. Ce mélange fait, on renferme le
tout dans un morceau de toile, qu'on suspend dans une marmitte
pleine d'eau, et on l'y laisse bouillir cinq à six heures: le plus
long-tems est le meilleur. Le puddings forme une grosse boule qui
se coupe en tranches, sur lesquelles on verse ensuite une espèce
de sauce faite avec du beurre, du sucre et du vin (i).
Bissons. En général, les vins que les Anglais boivent dans leurs repas
sont ceux d'Oporto, de Madère ou de Sherez. Le bordeaux appelé
claret, le bourgogne, le Champagne et autres vins de France, sont
des vins de luxe. Il ne vient pas de vin en Angleterre , qu'on n'y
mêle toujours un peu d'eau de vie pour lui donner de la force.
La boisson du pays est une bierre plus ou moins piquante, qui
se verse dans des verres semblables à ceux dont on se sert pour
(â) Voyage d'un Franc. Vol. L Diner Anglais,
D E s B R E ï O N s. l6l
boire le Champagne. On y fait usage aussi d'une eau, à laquelle on
donne un goût accidulé au moyen du gaz carbonique. Quant au vin,
on ne le boit jamais sans y mettre de l'eau. 11 est place sur table
dans des caraffes d'un beau verre blanc , et chacun s'en verse quand
il lui plait. Il y eut un tems où les convives ne pouvaient boire que
deux à deux, et cet u^^age, quoique moins commun aujourd'hui, est
encore loin d'être entièrement oublie'. Le mot challenge qui l'expri-
me signifie une espèce de défi, qu'un des convives, homme ou fera-
n^e, fait à un autre de boire un verre de vin. Le défi accepté par le
convive provoqué, qui pour cela fait une légère inclinaison de tête,
chacun d'eux se verse à boire en regardant son adversaire j puis
prenant leur verre en main en fesant un autre salut, ils tournent
leurs regards sur chacun des convives, qu'ils nomment l'un après
l'autre. Cela fait, les deux champions se regardent fixement et avec
gravîlë;, et boivent en même tems. L'empressement de chacun des
convives à se faire de ces défis, sans s'embarrasser de ce qui se
passe autour de lui, fait qu'il s'ensuit une quantité d'œillades, d'ap-
pels de noms et de saluts , qui se croisent dans tous les sens (i).
Un peu après la fin du diner, les dames se lèvent avec la mai» ^"'fi'
I 1 . . , singulier.
tresse de la maison, qui est la première à sortir de table. Pendant
ce mouvement les hommes restent debout, et après que les pre-
mières se sont retirées, ils s'asseyent de nouveau, et ont l'air de
se trouver plus à leur aise. Alors la conversation change un peu
de caractère, c'est-à-dire qu'elle devient moins mesurée, ou plus
licencieuse:
Le diner fait , on digère , on raisonne
On conte, on rit, on médit du prochain.
La politique en fait ordinairement le sujet. Mais ce cj;ui est vrai-
ment étrange, c'est qu'avant que les dames se soient retirées, on
apporte devant chaque convive un verre de couleur plein d'eau,
dans lequel il se rince la bouche et souvent même en s'aidant pour
cela du doigt, et rejette avec bruit l'eau qu'il a aspirée. Ensuite
chacun s'essuye la bouche et les mains à la nappe, s'il n'y a point
de serviettes. Mais cela n'est encore rien en comparaison de ce
qu'on va voir. Après avoir bu beaucoup et pendant long-tems , les
(i) Ibid. Usages de la Cable.
Europe. Fol. VI.
de GluL,
162 Habillement ET USAGES
convives éprouvent des besoins nalurels, auxquels il leur faut bien
satisfaire. Croirait-on qu'il y a pour cela , dans un coin de la cham-
bre, un certain vase où ils vont gravement se soulager, sans que
le bruit, le geste ni la position les empêchent de continuer la con-
versation. J'ai demandé, dit l'auteur du Voyage en Angleterre^
pourquoi ce meuble de première nécessité n'est pas placé plutôt
dans quelque cabinet voisin. « C'est, m'a-t-on répondu, parce qu'on
a reconnu dans le tems, que cela offrait à ceux qui ont le mal-
heur de ne pas aimer à boire, ou de ne pouvoir pas le faire im-
punément, un moyen de s'esquiver avant d'être ivres: ce qui a dé-
terminé nos ancêtres à remédier à un abus aussi grave, au moyen
d'un usage, à la vérité peu honnête». Ces incongruités n'arrivent,
comme nous venons de le dire, qu'après que les femmes se sont re-
tirées; mais l'auteur dont nous parlons a vu le meuble en question
paraître après le diner, dans une maison où le maître n'était pas.
Il faut donc croire que la maîtresse avait donné l'ordre de l'ap-
porter j et cela est bien scabreux pour la délicatesse d'une dame
anglaise (i).
Dmcs, diu On donne le nom de club à certains diners, qui finissent or-
dinairement par quelque scandaleuse aventure. Ces repas commen-
cent le plus souvent vers le soir, et durent jusqu'au lendemain
matin. L'auteur français dit avoir passé une nuit entière dans une
auberge de Petwort , sans pouvoir fermer l'œil pour un motif sem-
blable. Il y avait un diner de club dans la chambre voisine de la
sienne, et la conversation semblait fort animée quand il alla se cou-
cher. Elle devint bientôt si bruyante, que tout espoir de dormir
s'évanouit j il lui fallut donc se lever, allumer une chandelle et pren-
dre un livre; mais ce fut envain qu'il voulut s'en servir, tant le
tapage était épouvantable. Des propos tantôt gais et tantôt vio-
lens, des enfantillages, des querelles, des chansons, des verres et
des sièges cassés, tout cela fesait un vacarme qui se prolongea
jusqu'au jour. Ceux qui pouvaient se tenir en pied se retirèrent
successivement, et les autres furent laissés sous la table. Voilà les
vrais diners anglais du bon vieux teras, dit le même écrivain; mais
tout dégénère, et ils sont aujourd'hui bien moins fréquens (2).
Après avoir vu comment les Anglais se conduisent à table, il con-
vien dire quelque chose de la manière dont ils sont logés. Les
(i) royage d'un Franc. Tom, I. Usages de la table.
(2) Ibid. Tom. II. Diner de club..
D E s B I\ E T O N s. l63
maisons de Londres ont peu d*ëlendue et sont composées de plu-
sieurs e'tages, dont le souterrain sert de cuisine, le rez-de-chassëe
de salle à mander, le premier étage de chauibre à coucher, le se-
cond de salon de compagnie , et le troisième d'habitation pour les
domestiques. Le mouvement continuel des gens de la maison d'un
étage à l'autre, offre l'image d'une cage avec des oiseaux, voltigeant
de haut en bas et de bas en haut sur leurs bâtons. La construction
de ces maisons est uniforme et de la plus grande simplicité'. A cha-
que étage il y a deux pièces, l'une qui a deux ou trois fenêtres
sur la rue, et l'autre qui donne sur une cour souvent très-petite.
L'escalier est sur le derrière, ou au milieu de la maison, c'est-à-
dire entre les deux chambres, et reçoit le jour par une fenêtre
qui est pratiquée dans le toit. Une pareille habitation ne peut être
sans doute que de chétive apparence; mais à peine a-t-on franchi
le seuil de la porte, qui est toujours fermée, qu'on est frappe'
de l'ordre et de la propreté' qui régnent partout. Le pavé de l'en-
trée est couvert d'un tapis, les murs sont décores de peintures
à l'huile ou tapissés en papier, et l'escalier est éclaire' par une
lampe ou réverbère suspendu au plancher: tout y est re'glé , dis-
tribué et rangé avec ordre. On voit sur le marche-pied, qui est
devant chaque maison , un trou rond de quinze à dix-huit pouces
de diamètre , recouvert d'une petite grille en fer, par oii l'on jette
dans un cave'au le charbon fossile, pour ne pas salir l'inte'rieur de
la maison. Les latrines, qui sont dans la cour, communiquent par
des conduits à des cloaques souterrains, qui passent le long de
chaque rue, et elles n'ont par conséquent jamais besoin d'être vidées.
Dans les palais il y a en haut de l'édifice une citerne appelée Wa-
ter-closet, pour recevoir les eaux pluviales, qu'on tire ensuite par
le moyen d'une cannelle pour laver les vases, qui se remplissent
ainsi d'eau propre, à mesure qu'on fait écouler l'eau sale par un
trou qui est au fond de ces vases. Le loyer d'une maison particu-
lière, telle que nous venons de la décrire, varie selon les diffé-
rens quartiers, de 80 à 200 livres sterling par an, y compris l'im-
pôt, qui est de 20 à 5o livres môme monnaie. Mais les maisons
situées dans les endroits les plus agréables de Londres se louent
de quatre à cinq cent, et même jusqu'à mille livres sterling. Le
noa»bre des domestiques, dans ces maisons, est de trois à six hom-
mes, et à-peu-près d'autant de femmes. Le salaire des premiers est
au moins de quarante livres sterling par an, y compris l'habille-
i64 Habille M Eîs^T et usages
ment, et celui des secondes de dix à douze livres même monnaie.-
Enfin la de'pense annuelle d'une famille aisée est de quatre à huit
mille livres sterling par an (i).
Grande Lg consommation du llië est trois fois plus considérable en
consotnmatinti ».
de thé. Angleterre, que dans tous les autres pays de l'Europe pris ensem-
ble. Le célèbre Tissot et le comte Ferri en ont regarde l'usage
comme le germe de toutes les maladies nerveuses, auxquelles les
Anglais sont sujets. Mais l'opinion de ces deux écrivains est com*
battue par M."" Charpentier de Cossigny, qui dit dans son Voyage
à Canton, que la Chine en grand partie est redevable de sa nom-
breuse population à l'usage habituel qu'on y fait du thë, non que
cette plante ait une vertu prolifique, mais parce qu'elle éloigne
les causes les plus ordinaires des maladies. Je présume, ajoute ce
voyageur, que l'usage du thé est la cause de l'augmentation con-
sidérable, qui se fait remarquer depuis un deuii-siècle dans la po-
pulation de l'Angleterre, parce que cette boisson, en môme teras
qu'elle tient lieu des liqueurs fortes, rend les maladies plus rares,
et en général moins dangereuses. Il cite à l'appui de son opiniori
l'autorité de Buchan, qui peut balancer celle de Tissot. « La lèpre,
dit cet écrivain, si commune autrefois en Angleterre, semble avoir
beaucoup de rapport avec le scorbut. Peut-être est-elle à présent
moins fréquente, depuis que les anglais en général mangent plus
de végétaux, et qu'ils boivent beaucoup de thé (2) a.^
Hospiiaiiié. " L'hospitalité anglaise n'est pas en grand crédit chez les étran-
gers, et l'auteur du Voyage que nons avons souvent cité nous ap-
prend, que la plus grande partie des lettres de recommandation qu'il
avait apportées avec lui , ne lui procurèrent aucune connaissance utile
ni même agréable. Plusieurs même ne furent suivies d'aucune mar-
que de politesse de la part des personnes auxquelles elles étaient
adressées; j'ai néanmoins à me louer, ajoule-t-i! , de la civilité de
quelques-unes d'elles; mais le nombre en est très-petit, et je me
trouve seul dans la foule. H y a néanmoins -une exception à faire
en faveur des montagnards de l'Ecosse' ( Higlander ), dont on van-
tait les venus hospitalières, surtout par le passé. Il ne fallait pas ce-
pendant que l'étranger cherchât à s'établir dans leur pays , ni même
(i) Voyez Voyage d'un Français. Tom. I. Mû/>fo«^ depuis la pag. 69
jusqu'à la 73.
(0.) Médecine pratique. Ton., IIL pag. 198. édit. de Paris , 1788.
Mcenrs
étrfin^es
d' Ecosse .
desBretons. i65
à y acheter des propriétés, car alors ils en devenaient jaloux, et
sa vie n'y était plus en sûreté. Gordon, Laird ou chef de Glen-
bucket était devenu propriétaire de quelques terres dans une tribu
voisine, qui était celle de Macpherson; mais ses vassaux ne vou-
laient point le reconnaître. Après bien des altercations, six d'entre
eux résolurent de s'en défaire de la manière suivante. Ils entrèrent
chez lui, et commencèrent à lui témoigner d'un air humble et sou-
mis leur déplaisir de ce qui était arrivé, en le priant de vouloir
bien cesser ses poursuites contre eux, et en se déclarant prêts à le
reconnaître pour leur seigneur et à lui payer leurs redevances. Le
Laird était alors dans son lit, et comme ils le connaissaient pour
un homme courageux, ils s'approchaient de lui peu-à-peu en lui par-
lant, pour ne pas lui donner le tems de se défendre ou de crier au
secours. Tout à coup ils se précipitèrent sur lui, et le tuèrent tous
ensemble à coup de poignard (i).
On peut juger, d'après le Voyage de Pennaut en Ecosse et
dans les Hébrides , qu'aucun pays n'a subi des changemens de mœurs „„„jf",„,^,
aussi subits, que celui qui s'est opéré en peu de tems dans la vaste
étendue de territoire, qui sépare Arnisdale de Lochness en Ecosse.
Partout la civilisation s'est propagée , et même jusques dans certains
cantons qui n'étaient, il n'y a pas plus d'un demi-siècle, qu'un re-
paire de voleurs d'une espèce singulière. Ils avaient fait du vol un
art, qui avait ses chefs, ses lois et ses juges. Le plus grand crime
parmi eux était de se manquer de foi les uns envers les autres*
Celui qui s'en rendait coupable était jugé sur le champ, et puni de
mort. Leurs jugemens en matière civile se rendaient sommairement.
11 était permis au créancier de prendre à- son débiteur autant de
têtes de bétail ( c'était leur unique propriété ) qu'il lui en fallait
pour se payer, en s'obligeant néanmoins, sous caution, à les resti-
tuer en cas de payement. Loin d'envisager le vol comme une vio-
lation des droits de la nature, ils le regardaient comme une glorieuse
entreprise, que leur situation et leurs besoins leur rendaient nécessaire;
et quand ils concertaient entre eux quelqu'expédition contre leurs
voisins, ils invoquaient avec ferveur le secours du ciel, comme s'il se
fût agi de la chose du monde la plus louable. Seigneur^ disaient-
ils , méfiez la terre sens dessus dessous^ pour que ços chrétiens
puissent trouver du pain: c'était là la seconde partie de leur Pater
(i) Voyage d^un Franc. Tom. IL Hospitalité Hirlandaise,
ï66 Habillement ET USAGES
noster. Cela n'empéchail pas cependant qu'ils ue fussent très-hos-
pitaliers: en quoi ils ressemblaient parfaitement aux Arabes du dé-
sert. Ils se fesaient un point d'honneur de traiter leurs hôtes , de .
quelque pays qu'ils fussent, avec la plus grande bonté, et jamais
ils ne trahissaient le droit sacré de l'hospitaliîé , comme l'atteste le
fait suivant. Lorsque le fils de Jacques 111 passa en Ecosse, deux
fameux voleurs nommés Kennedy le prirent sous leur protection j
et malgré le prix extraordinaire mis à la tête de ce prince, ils ne
laissèrent pas de le garder fidèlement, et mêtne de s'exposer pour
lui aux plus grands dangers. Ils entreprenaient des vols dans la seule
vue de pourvoir à sa subsistance; et pour lui procurer du linge
dont il avait un pressant besoin , ils allèrent jusqu'à enlever les
bagages à un officier supérieur; ils poussèrent même l'audace jusqu'à
s'introduire, sous différens déguisemens, dans la ville d'Inverness,
pour lui acheter des provisions. Peu de tems après, un de ces bra-
ves et fidèles montagnards, qui avait eu le courage de résister à
la tentation d'une trahison qui lui aurait valu trente mille livres
sterling , fut pendu pour avoir volé une vache de la valeur d'une
vingtaine d'écus (i).
Fa/«^u.5! Dans le nombre de ces voleurs il y en eut un , nommé Evvîn
écossais. Caraeron, qui, dans le XVll.^ siècle, eut le courage de résister long-
tems à la puissance de Crorawel. Mac Grego-r fut appelé le roi des
voleurs, et il aimait à se qualifier lui-même de défenseur des veu-
ves et des orphelins. Le dernier qui se fit remarquer parmi ces es-
pèces de brigands fut Carisoal, qui , tout en commettant toutes sor-
tes de rapines, avait une telle estime de lui-même, qu'il voulait
être appelé le hienfaiteur du ^enre humain^ et le conservateur de
la tranquillité' publique. Il avait fait graver sur la lame de son épée
ces deux vers de Virgile :
Haec tibi erunt artes pacis componere mores ,
Parcere subjeciis et debellare superbos.
Il existe en Angleterre un usage fort louable, qui est que l'hom-
œe, lor.'^qu'il est arrivé à un certain âge, quitte la maison pater-
nelle, pour se faire lui-même chef d'une nouvelle famille. C'est pour-
(i) Voyez le Voyage de Pennant. Tom. IL 546^ et un article de
Bianconi intitulé : Storia e costumi degli abitantl delta Scozia.
DES Bretons. 167
quoi les nobles du second ordre se trouvent comme obliges de
chercher à se faire un état dans l'ëglise, dans la robe, dans la mé-
decine, à la cour ou dans la milice. L'opinion même ou sont les
Anglais qu'il n'y a rien de plus contraire à l'honneur d'un gentil-
homme que la pauvreté, fait que beaucoup d'entre eux se livrent
au commerce: profession qui n'a rien de déshonorant, dans un pays
dont elle forme la splendeur. Le comte Ferri dislingue les habitans
de Londres en natifs et en étrangers, et il subdivise les premiers
en nëgocians et en capitalistes, dont le caractère particulier est la
soif insatiable de l'or. Les étrangers, qu'on désigne à Paris sous le
nom de provinciaux, sont à Londres ceux qui viennent dans cette
-ville des provinces de l'Angleterre proprement dite, ainsi que de
l'Ecosse et de l'Irlande, et on les y reconnaît en général à la
subtilité de leur esprit, à leurs connaissances et à leur politesse.
Le peuple, qui autrefois était si ignorant, si grossier et si brutal,
va se civilisant de jour en jour, à la faveur des écoles de charité ,
des écoles dites du dimanche, instituées par un philanlrope, et de
celles d'enseignement mutuel dit à la Lancastre, Il faudra donc ra-
battre maintenant quelque chose de tout le mal que Baretti a dit
de la populace de Londres; mais la description qu'il nous en a don-
née est si piquante et si véritable, par rapport au tems où il écri-
vait, qu'elle mérite d'être rapportée.
« Il y a à Londres deux fois plus de pauvres que Milan ne J'i^!^,.^
contient d'habitans, et qui pis est, c'est que cette classe de gens
est la plus malheureuse qu'il y ait peul-élre dans toute la chré-
tienté. L'extrême cherté des choses les plus nécessaires à la vie dans
cette grande ville, fait que l'homme probe et sans fortune, est forcé
de travailler comme un galérien, pour se procurer la subsistance à
lui et à sa famille, depuis le lundi matin jusqu'au samedi soir, et
que pendant tous ces six jours, il mange quand il peut, comme
il peut et ce qu'il peut. Vient le dimanche, qui est le jour de re-
pos, et qui devrait être en même tems, comme il l'est en Italie et
dans d'autres pays catholiques, un jour de récréation et d'amusemeos
honnêtes, au moins dans la plus grande partie de l'après-diner. Mais
pour l'homme du peuple à Londres c'est au contraire le plus triste
de toute la semaine, toute démonstration de joie un peu bruyante
lui étant rigoureusement interdite dans ce jour, par les autorités ci-
vile et religieuse. Dieu garde qu'il se permette de danser, de chanter,
déjouer de quelqu'instrument , de courir, de sauter, de lutter, et
î68 Habillement et usages
enfin de se procurer un passe-tems quelconque par queîqii'exercîce
du corps, ou par tout autre sorte d'amusement! De misérables of-
ficiers de police du dernier ordre, qui ne visent qu'aux moyens
de lui excroquer le peu qui lui reste du gain de sa semaine, ame-
ne's par le hazard , ou par un espion auquel on donne le nom d'm-
f armateur , se saisiraient de lui, le conduiraient aussitôt en prison ,
en blasphémant eux-mêmes le nom de Dieu tout le long du che-
min, et lui feraient passer ainsi l'envie de s'amuser le moindrement.
La loi prononce une amende contre quiconque se permettrait de
faire quelque chose le dimanche; mais elle n'atteint guères les ri-
ches, dont plusieurs ne se font pas scrupule de passer ce jour-là à
jouer, à faire de la musique et à se divertir chez eux, sans crainte
de la justice. De ces amendes, qui par conséquent ne frappent que
les gens du peuple, une partie est pour X informateur ^ et l'autre
pour les pauvres de la paroisse à laquelle appartient le dëlin-
quent. ïl est bien rare que celte dernière ait jamais sa destination;
elle est employée en bombances, que font les repre'sentans des pa-
roisses les jours qu'ils s'assemblent pour traiter des affaires de la
paroisse , et c'est là aussi l'usage qu'ils font en grande partie de la
taxe des pauvres^ c'est~à dire de la contribution que chaque House-
Heeper ou chef de famille est obligé de payer tous les trimestres,
pour Fentretien des pauvres de sa paroisse: or celte taxe monte
dans tout le royaume à plus d'un million de livres sterling : somme
qui suffirait à l'entretien d'un nombre de pauvres double de celui
qu'il y a dans le rayaurae, si elle n'était pas dilapidée de la ma-
ïiière que je viens de le dire. Quant à la partie de ces amendes
qui revient à ï informateur , c'est une espèce de prime d'encoura-
gement, par l'appât de laquelle tout vaurien ou fanatique, comme
ji y en a parmi les presbytériens et les méthodistes, est en quel-
que sorte sollicité à aller se poster à quelque coin de rue pour
observer qui va et qui vient, et pour accuser tel ou tel d'avoir
profané, selon leur langage, le jour du seigneur. Il suit de là,
que faule de moyens de se distraire et de se livrer à quelque
passe-teras honnête, le peuple devient triste et sombre; plusieurs
mêmes ne sachant comment passer leur tems se réfugient dans
les cabarets, d'où, après avoir dépensé tout ce qu'ils avaient et
s'être enivrés, ils reviennent chez eux, battent leurs femmes et
maudissent leurs enfans. Ceux qui n'en ont point, et quelquefois
même aussi ceux qui en ont, vont trouver les courlisannes, qui
DEsB BETONS. ï6g
pour la plupart fondent sur ce jour-là l'espoir de gagner de quoi
vivre toute la semaine, ou au moins de s'enivrer une couple de jours.
Il suit de là que peu d'ouvriers se trouvent en état de repren-
dre au lundi leurs travaux, ou sont au moins obliges d'en passer
la plus grande partie chez eux ou même dans leur lit, pour cuver
la bierre ou le punch dont ils se sont gorges, ou pour se refaire
de leurs débauches. De là cette multitude de personnes qui se pen-
dent, se noient, se coupent la gorge ou se brûlent la cervelle dans
Londres. De là cette quantité prodigieuse de maladies et de mi-
sères de tout genre, qui ne blessent pas moins l'odorat que les
yeux dans lOUles les mes. De là aafîu ce grand nombre de dotc-
nus dont les prisons sont toujours encombrées, malgré les fréquen-
tes expéditions qui s'en font tous les ans aux colonies oii ils sont trai-
tés en esclaves, ou qui sont conduits par charretées à l'échaffaud (i).
La folie semble être une maladie assez commune en Angle- , ^'''"''<'
terre, surtout dans la classe des nobles et des riches. Sur huit fa- ""f"'"""
milles de ducs écossais on en compte trois, où il s'est manifesté
de tems à autre des maladies de ce genre: onze earis ou comtes
sur trente-cinq, qui y ont été sujets, ont fait dire que c'était une
espèce d'hérédité (2). C'est à ces fréquens égaremens d'esprit, à la
tristesse du climat, au tempérament mélancolique des habitans et
aux diverses autres causes que nous avons indiquées plus haut,
qu'on attribue ordinairement les fréquens suicides qui se commet-
tent parmi- les riches; et il n'y a pas encore long-tems que le mar-
quis de Londonderry s'est tué dans un accès de délire, malgré tous
les efforts de sa famille pour le prévenir.
Le nombre des femmes publiques à Londres est immense: Co"ruscm,ies,
Colquhonn, chef de la police de cette grande viile, et auteur d'un
excellent traité sur ce désordre et sur les moyens d'y remédier fait
Dionter ce nombre à cinquante mille au moins, outre les femmes en-
tretenues, qui forment aussi une classe très-nombreuse, à cause des
dépenses considérables qu'entraîne dans le mariage le luxe des fem-
mes d'un certain rang. Mais ce qui étonnera encore davantage les
lecteurs, c'est l'effronterie et la pétulance de ces femmes, aussi bien
que la misère et l'infamie de leur existence, et surtout l'âge encore
tendre de quelques-unes d'elles. J'en ai vu de mes yeux, dit Ba-
(i) Baretn. Leùc. Fam. XII.
(2) Koyage crun Franc, Tom, IL Hospices des Foux.
Europa. FoL FL
170 Habille:ment et usages
relli, des centaines, qui n'ont pas plus de dix à douze ans; et
l'on ne saurait imaginer combien de ces malheureuses crpatures sont
sans habitation, et restent tous les douze mois de l'année dans la
rue, vivant au hazard, sans pouvoir manger une seule fois dans
le mois à satiété, pleines de toutes sortes de rnaux, et dans un
état qui, à le bien considérer, est digne de la plus grande com-
passion. Des centaines de ces femmes vous assaillissent le soir dans
les rues, pour vous demander effronléroent ou d'un air humble de
leur payer un verre de vin, c'est-à-dire de les conduire dans une
taverne ou dans quelque lieu de débauche, qu'il est aisé de dis-
tinguer à l'espèce de luxe avôc Ie<juel la porte en eet éclairée. On
trouve de ces endroits à tous les vingt pas dans toutes les rues
les plus fréquentées, et même dans celles qui sont écartées. Parmi
ces malheureuses j'en ai remarqué de fort belles, mais dont la
beauté était presque méconnaissable sous leurs haillons, dans la
malpropreté et sous l'air de mélancolie empreint en caractères frap-
pans sur leur physionnomie. Souvent encore on les entend tenir les
propos les plus rebulans, et vomir des torrens d'injures et de ma-
lédictions, surtout lorsque des troupes déjeunes débauchés à demi-
ivres, comme cela arrive souvent (i) , se débandent par les rues,
dans la seule vue de se permettre envers ces femmes toutes sortes
de libertés et même d'outrages, sans aucun respect de Dieu ni des
hommes. 11 faut bien prendre garde dans ces rues à ses poches et
à sa montre, à cause du grand nombre de filous, tant femmes
qu'hommes, dont celle grande ville est infestée, et qui n'épient
que le moment de pouvoir vous dépouiller. Il s'y commet en ou-
tre une infinité d'autres crimes, qui ne se voient dans aucun autre
pays: car on va jusqu'à y voler des enfans de l'un et l'autre sexe,
dont les uns sont abandonnés tout nus dans quelque lieu écarté, à la
garde de Dieu, ou à la merci de ceux f[ui veulent en prendre soin,
ou chercher leurs parens pour les leur rendre, et dont les autres
sont ven^lus à d'autres scélérats qui les transportent en Amérique,
où ils sont vendus de nouveau comme esclaves à une autre espèce
de brigands, qui les font travailler à force de coups, et usent en-
vers eux de tous les mauvais traitemens imaginables (2_).
(i) Baretti en parlait par expérience, car ayant rencontré un jour
une troupe de ces vauriens, il fut obligé , pour se défendre , de se servir
d un petit couteau à couper le fruit , et blessa un d'eux mortellement.
Traduit en jugement pour ce fait, il fut absous à l'unanimité des suffrages.
(2) Baretti. Leùù. Fam. XII.
desBretons. I'^I
Dans une ville aussi bruyante, et peuplée de pareilles gens, les Vie de t riche t.
grands et les riches ne passent qu'une petite partie de l'année, pour
vaquer à leurs affaires, ou pour leur amusement, et ils habitent
presque toujours à la campagne. Le comte Ferri nie qu'il soit vrai,
comme le prétend Tauteur du Souvenir de mes voyages en Angle-
terre^ que la noblesse anglaise ne se montre dans les provinces que
pour y répandre l'abondance et le bonheur. La magnificence n-^ lui
est point naturelle 5 elle se réduit à l'appareil d'une pompe de quel-
ques jours, et n'est que le résultat du calcul et de l'intérôl. Les
repas et les fêtes que donnent les nobles ont pour unique but de
réunir tous ceux qui ont c[uelqu'iofluence dans les élections, et de
s'assurer de leurs suffrages (i).
La manière de frapper à la porte plus ou moins vite, et avec vmtes.
plus ou moins de bruit, annonce la qualité de celui qui a frappé.
Les saints sont toujours exagérés et accompagnés de sermens. Les
grandes conversations sont souvent interrompues par un parfait si-
lence, et leur sujet roule presque toujours, parmi les gens réflé-
chis, sur la politique, et parmi les personnes frivoles, sur les fem-
mes, sur la chasse et sur les chevaux. Les femmes môirses , qui ont
reçu une bonne éducation, ne s'entretiennent que des affaires de
l'état, et se montrent instruites dans l'histoire, dans la statistique
et dans d'autres matières importantes. Que dirai-je, s'écrie Baretti,
de la réserve et de la gentillesse infinie des dames anglaises, qu'on
pourrait prendre généralement pour des créatures célestes, tant el-
les ont de grâces et de vertus I Que dirai-je de leurs talens dans
les langues modernes, de leurs connaissances en musique et en des-
sin, de leur habileté dans le travail des fleurs et dans la broderie,
de leur élégance dans la danse, de leur simplicité naturelle dans
rhabillemeut , de leur précision dans le style comme dans l'orto-
graphe et dans la prononciation , de leur goût particulier pour la
lecture des ouvrages de poésie et de morale! non, il n'est rien,
sous le ciel, de plus aimable ni de plus parfait (2).
L'envie démesurée de s'enrichir fait que les Anglais sont plus Jeux.
portés qu'aucun autre peuple du monde pour les jeux de hazard,
quoique sévèrement prohibés dans leur pays. M.'' Colquhoun , que
nous avons déjà cité comme chef de la police de Londres , évalue
à 7,225,000 livres sterling, ou environ 178,400,000 livres tournois,
■ (i) Londres et les Anglais. Vol. I.
(2) Baretti. Lebt. Fam. XII.
'172 Habillement et usages
les perles et les gains qui se font tous les ans dans les maisons
de jeu des diverses classes. La manie des paris aux courses de
chevaux, aux combats du coq et dans plusieurs autres circonstan-
ces, a provoqué, comme celle du jeu, plusieurs actes prohibitifs de
la part du parlement. Les mascarades sont également remarquables
à Londres par leur bizarrerie et par leur indécence (i).
Combatducoq. Le combal du coq, qui, avec celui du pugilat, montre en-
core quelque reste de férocité dans le caractère anglais, a été' dé-
crit avec beaucoup de vivacité par le comte Magalotli (2). « Figu-
rez-vous, dit-il, une chambre assez grande, au milieu de laquelle
s'élève une espèce de théâtre en bois, semblable à celui où l'on
fait les dissections de cadavres dans les cours d'anatomie, avec cette
différence que la table qui est au fond de ce théâtre , est beaucoup
plus grande que celle sur laquelle est posé le cadavre à disséquer,
n'ayant pas moins, à mon avis , de 11 à 12 pieds de diamètre. Celte
table est entièrement couverte d'une natte, qui m'a paru être de
sparto comme celle dont les Espagnols recouvrent le pavé de leurs
appartemens, et qui est bien tendue, pour que les coqs puissent s'y
tenir fermes sur leurs pieds. Les spectateurs , à mesure qu'ils arri-
vent, vont se placer sur les gradins environnans, et laissent vide
le plus bas qui règne tout autour de la table, et sur lequel vien-
nent se ranger les concurrens avec leur coq, qu'ils portent dans un
petit sac et posent à côté d'eux sur le banc oi:i ils sont assis. Quand
il y a dans la salle assez de monde pour ouvrir le spectacle, un
des concurrens commence à tirer son coq, et à le faire voir tant
en l'air que posé à terre, mais sans le laisser aller. Cette montre
est nécessaire pour faciliter aux parieurs les moyens d'observer, non
seulement le manteau de l'animal, mais encore les divers signes
dont il doit être marqué, et qui sont pour les connaisseurs des in-
dices non moins certains de sa qualité, que ne le sont ceux qu'on
a ordinairement pour juger de la santé, de la force et du naturel
des chevaux. Si le champion paraît aux autres concurrens d'une
force supérieure, ils restent coi, jusqu'à ce qu'il en vienne un autre
avec lequel ils croient pouvoir mieux trouver leur compte. Quel-
qu'un d'eux se croit-il en éiat de tenter le sort? il présente son
coq comme a fait le premier. Alors commencent les paris, les uns
(1) Londres eu les Anglais. Vol. I,
(2) Lettera de Laurent Magalotti à Mons. Léon Strozzi.
DES Bretons. i'jS
pour le brun les autres pour le blanc, au nombre quelque fois de
trente ou quarante sur deux coqs seuls: ce qui ne se fait pas
sans beaucoup ds bruit dans toute la salle. Ces paris faits, on lâ-
che les deux coqs, qui aussitôt se pre'cipitent avec une furie incon-
cevable l'un contre l'autre les ailes déployées, et le plus souvent
sans loucher à terre. Quand ils en sont au point de s'élancer l'un
contre l'autre, on les voit s'élever de dessus la table la hauteur de
deux palmes, les ailes aussi étendues qu'ils le peuvent, se heurter
avec une violence dont le choc les fait reculer en arrière, puis
revenir trois ou quatre fois à la charge, et continuer à s'attaquer
ainsi du bec, de l'éperon, et surtout à se heurter de la poitrine
avec une impétuosité, qui ne les épuise pas moins que la perte du
sang qu'on voit couler de leurs blessures sur les nattes. Pendant ce
combat, on n'entend par tout le théâtre que cris, que mises sur
mises à mesure que s'accroissent les espe'rances de succès : on di-
rait des inviti ( invitations ) qui se font dans notre jeu de primiera.
Souvent aussi un des parieurs, se voyant réduit à mauvais parti, et
sur le point de tout perdre, se détermine à faire un sacrifice quel-
conque et à s'avouer vanicu. La lutte se termine ordinairement par
la mort d'un des deux coqs, et souvent même de tous les deux.
On remarque dans celui qui survit des mouvemens, qui manifestent
en lui une connaissance certaine et le plaisir de la victoire, et l'on
m'a même assuré qu'il y a eu de ces combats, oii les deux cham-
pions étant crus morts l'un et l'autre, un d'eux recouvrait encore
assez de force pour se traîner jusques sur le corps de son ennemi,
puis après avoir battu des ailes et fait quelques efforts pour chan-
ter, tomber mort à ses pieds. L'éperon n'est pas une arme telle-
ment inhérente à cette espèce de cavalerie, qu'il soit d'une néces-
sité indispensable pour le combat. Cette arme , qui est en fer et
tranchante, s'attache fortement à l'endroit où l'animal a l'ëperon
naturel, et, autant que je puis me le rappeler, à une seule jambe,-
mais, je le repète, cela ne se fait pas toujours. Les coqs destines
à ces sortes de jeux, sont plutôt petits et maigres (i) ».
(i) J'ai toujours aimé, dit le comte Ferri de S.' Constant, à consi-
dérer le coq: cette crête royale qui couronne son front, cette queue re-
courbée sur son dos , son plumage de diverses couleurs , sa poitrine portée
en avant quand il marche, font de lui le plus remarquable de nos ani-
maux domestiques L'inimitié naturelle de coq à coq , donne lieu ;,
en l'irritant, à un genre de combat, qui est devenu un spectacle amu-
174 Habillement et usages
^°t"poiusT ^^ pugilat, ou combat à coups de poing, est eu Angleterre un
exercice, comme l'escrime l'est en France, et le spectacle en est
agréable au peuple. Ce combat s'appelle en anglais boxing, et les
athlètes y prennent un gros gant bien bourré en dehors, nommé
sparring. Ils sont nus jusqu'à la ceinture, et se placent pour cela
sur une petite estrade de quinze à vingt pieds en carré, et de
trois ou quatre d« hauteur, au milieu de la salle. Avant de com-
mencer ils se donnent ia main en signe d'amitié, ensuite ils se
mettent en garde, un pied en avant, les genoux un peu plies, le
corps un peu en arrière, les bras racourcis, les poings à la hau-
teur du visage, et à environ un pied de distance. Dans cette atti-
tude ils s'observent l'un l'autre attentivement, puis ils lancent les
coups de poing en alongeaut le bras, qui se détend tout à coup
comme par un ressort: c'est la première phalange des doigts qui
porte le coup, et s'il est bien appliqué, l'adversaire est terrassé.
Les coups se parent d'une main et se portent de l'autre, et quel-
sant pour certains peuples, même civilisés. Ce cruel passe-tems est d'une
origine ancienne, et il a pris naissance chez les Grecs. Le comhat ducoq
fut d'abord à Athènes une sorte d'institution, qui avait à la fois quelque
chose de religieux et de politique. Les Romains l'adoptèrent à l'imitation
des Grecs ; mais la Grèce étant alors sur «on déclin , et l'utilité de cette
institution ayant cessé , on n'y vit plus qu'un passe-tems populaire et sans
objet. Le combat du coq remonte à une haute antiquité chez les Chinois
les Malais, les Persans, et chez quelques peuples barbares de l'Amérique.
On voudrait le bannir ou le reléguer chez des nations sauvages et féroces,
qui n'ont rien de commun avec les mœurs douces et polies de TEurope ,
et pourtant il fait les délices d'un des peuples les plus civilisés et les
plus renommés de ce continent, je veux dire des Anglais, qui recher-
chent cet amusement avec une passion , dont ne peut se former une idée
quiconque n'a pas été chez eux, et n'en a pas été témoin .... Il m'est
arrivé une seule fois de me trouver à un combat de coqs , et la seule
sensation que j'y ai éprouvée a été une sorte d'horreur pour ce cruel
amusement , et un sentiment de compassion pour ces pauvres animaux.
D'abord, je fus choqué de la manière barbare dont ils étaient défigurés:
leur grande queue relevée en croissant qui leur donne tant de grâces ,
avait été considérablement racourcie , et rassemblait à celle de l'autruche ,
et l'amputation de leur crête les rendait si difformes et si chètîfs, que
la plus misérable poule aurait eu l'air d'une reine à côté d'eux Les
Romains armaient leurs coqs d'un éperon , dont Pline fait mention sous
le nom de telum ; mais la gafle , espèce de crochet , a été inventée par
les Anglais. Spebiat. Ital, vol, IIL La jnigna dei galLl.
s ç
J' D E s B 1\ E T 0 N s. I '^5
quefoîs des deux ensemble. Pour être bon lutteur il faut savoir
me'nager ses forces, ne faire aucun mouvement inutile, ne pas per-
dre i'e'quilibre, ne point se laisser aller à l'emportement, et s'être
rendu impassible aux coups les plus rudes. Maigre les gants, il ne
laisse pas que d'y avoir du sang de répandu dans les simples exercices
de ce genre. L'auteur du Voyage d'un Français en Angleterre dit
qu'on lui cita, pour les lutteurs les plus renommés qu'il y eût alors
en Angleterre, Crib le jeune, Guley et Belcher: ces trois hommes
étaient d'une stature moyenne, mais très-agiles et d'un tempérament
flegmatique (i).
Les combats de ce genre sont soumis à certains re'glemens,
dont une sorte de courtoisie et de générosité semble avoir dicté
les dispositions. Par exemple, on ne doit jamais frapper un ad-
versaire terrassé, et il faut également s'en abstenir quand il s'a-
voue vaincu. Deux hommes ne doivent jamais se battre contre un
seul, et il est défendu de porter l'es coups au dessous de la cein-
ture. Ces dispositions ont l'avantage d'adoucir la brutalité du peu-
ple, et de lui inspirer dans ses emportemeus mêmes une espèce
de générosité et de point d'honneur. Deux hommes se préparent-
ils à en venir aux mains? la foule, bien loin de les séparer, forme
cercle autour d'eux, see fair plaj , et veille à ce que les choses se
passent avec honneur et en toute conscience.
Cet art a, comme tous les autres, ses termes techniques, et
l'on dit d'un athlète qu'il est game ou qu'il a bottom, quand il
possède à un haut degré cette passivité de courage appelé en An-
gleterre force, et qui consiste à endurer sans altération les coups
et les blessures les plus graves , comme un nez écrasé, un œil hors
de la tête, quelques côtes enfoncées, les chairs meurtries , déchirées
et dégouttantes de sang. Nous observerons encore, que ces athlètes
sont obligés de mener une vie sobre et réglée, et que surtout avant
quelque combat d'appareil, ils passent plusieurs semaines à s'y pré-
parer par une abstinence de toute liqueur forte, même de bierre,
et par des exercices continuels, mais sans excès de fatigue. On voit
ordinairement au dehors des boutiques des graveurs les portraits
des maîtres de l'art en négligé, pour faire mieux ressortir le jeu
de leurs muscles, ainsi que la grâce et l'expression de leurs for-
mes (2). Voy. la planche 3i.
(1) Voyage d'un Franc. Tom. I. pag. 168.
(2) Voyage d'un Français. Tom, I. Pugilat.
Lois
de ce corabal.
Régies
de cet art..
\
^7^ Habillement et usages
Théâtres. Le théâtre n'est pas pour les Anglais une habitude ni une mo-
de; mais il n'y en a pas assez à Londres en proportion de la vaste
étendue de cette ville. Paris en a neuf, et Londres quatre ou cinq
seulement, encore sont-ils fermés une partie de l'année. Le parterre
de Topera, ainsi que dans tous les autres théâtres anglais, a la
forme d'un fer à cheval: les loges des côtes y sont mal disposées
pour la vue de la scène, et celles du fond trop éloignées pour en-
tendre les acteurs: outre cela la hauteur du plafond est si consi-
dérable, que la voix s'y perd, si elle n'est pas extrêmement forte.
Dans les théâtres de Londres, les deux derniers rangs de loges
sont vides ou remplis de spectateurs, dont la présence est incom-
mode et scandaleuse: car ce sont pour la plupart des courtisan-
nes qui y font trafic de leurs charmes, sans s'embarrasser d'ê-
tre vues du public. Le lieu en face de la scène, et qu'on appelle
en France le Paradis, est occupé parla populace, qui s'y amuse à
boire, à chanter, à crier, à sifler, et à lancer du haut des cieux ses
foudres, qui sont des morceaux de pomme, des coquilles de noix
et des écorces d'oranges, non seulement sur les acteurs qui n'ont
pas le bonheur de lui plaire, mais encore dans le parterre par ma-
nière de passe-tems (i).
Comédie. Voltairc a dit que le langage de la comédie anglaise n'est pas
celui du beau monde et de la politesse, mais delà licence. Murait
a attribué la corruption des mœurs de Londres authéâ(re, comme
à sa principale cause. Il observe que le théâtre n'y ressemble nul-
lement à celui des autres pays, et que c'est une école où la jeu-
nesse des deux sexes se familiarise avec le vice, qui n'y est jamais
représenté comme tel, mais seulement comme un sujet de moque-
rie. Quant à la comédie, les Anglais, dit Diderot, n'en ont point:
leurs pièces dans ce genre ne sont que des satyres, à la vérité
pleines de railleries et de force, mais sans morale et sans finesse.
Lord Raimes observe que si les comédies de Congrève n'ont point
causé de vifs remords à leur auteur, dans ses dernières années, il
fallait qu'il eût perdu tout sentiment de vertu. Jusqu'à présent , dit
l'auteur du Voyage dun Français en Angleterre , je n'ai point vu
de morale absolument mauvaise sur le théâtre, mais seulement beau-
coup de mauvais goût. J'ai trouvé au contraire, dans toutes les
(i) Ces désordres ne se voient point à l'opéra, où le peuple ne va
pasj mais ils sont communs à tous les autres spectacles.
desBretons. 177
compositions dramatiques que j'ai vu repre'senter, de beaux traits
de vertu et de patriotisme, qui y sont introduits ça et là de gre'
ou de force (i).
Les grandes conversations ou sociétés en Angleterre sont dé- ^°'^'*
sîgne'es sous le nom de routs , et les invitations dont elles sont *'«*"''«««"o«'-
l'objet consistent dans l'avis donne quelques semaines auparavant
par celui oh doit se faire cette réunion, que tel jour il sera chez
lui. Pour cela, la maison est debarrasse'e du haut en bas de tout ce
qui pourrait y gêner la circulation: lits, garde-robe, meubles su-
perflus, tout est ramassé dans un coin, pour laisser la place libre
à une foule de personnes bien vêtues qui y affluent, et sont re-
çues à la porte de l'appartement principal par la maîtresse de la
maison, qui est debout comme tous les autres, et accueille les
arrivans avec un sourire de connaissance. Là, point de conversa-
tion, point de jeu, point de musique, point de chant; et tout le
tems s'y passe à s'enlre-heurter, et à se traîner d'une chambre à
l'autre, puis au bout d'un quart d'heure à s'en retourner, après
avoir attendu long-tems sur le seuil de la porte la voiture, au mi-
lieu des valets de ceu.^ qui sont encore en haut. De là on va aussitôt
à une autre conversation , d'où l'on sort e'galement pour se rendre
à une autre, non sans avoir dû attendre de même quelquefois une
demi-heure, à cause des voitures dont la rue est encombrée. Les
maisons où il y a de ces sortes de passe-tems se reconnaissent à
deux signaux, savoir; à la multitude des voitures arrete'es, et aux
rideaux retroussés, ainsi qu'aux portes ouvertes, qui laissent voir
des apparteraens bien éclairés, où circulent en tous sens des têtes
blanches et noires, c'est-à-dire avec ou sans poudre. Telle est la
vie des nobles, des riches et des gens oisifs; mais ce n'est point
celle des ne'gocians de cette grande capitale du commerce de l'uni-
vers, lesquels occupent la partie orientale de la ville de Londres^
appelée la cité. La partie occidentale est habitée par les gens de
qualité, ou qui croient l'être (3).
(i) Voyage d'un Français , Tom. I. L'opéra, le spectacle , le
théâtre anglais,
(2) Ibidem. Tom. I. Londres. Routs. «Les grandes assemblées s^ ap-
pellent routs; c'est-à-dire , que dans le monde on dit j telle personne a
donné à rout , ou à party.
Europe. Fol. FI. a3
178 Habillement et usages des Bretons.
de^ïSais ^'^^ Anglais aiment beaucoup à chanter, mais ils ont en gé-
pouriechant. nëral la voix rauque, et connaissent peu la musique: aussi Baretti
priait-il le ciel de le préserver de leur chant. * Leurs cadences ,
leurs passages forcés, leurs appogiatitres de fer, et leurs roulemens
estropiés sont autant de pierres, ou plutôt de coups de massue qui
vous assomment. Leur Beard, leur Campness, leur Miss Young et
leur Mislriss Cimber vous feraient peur, si vous les entendiez chanter
sur le théâtre. Groiriez-vous que, parmi tant de dames et de de-
moiselles jeunes et belles, qui, de toutes les parties de l'ile vien-
nent passer ici l'hiver, "à peine peut-on en compter une douzaine qui
aient une belle, voix? Je ne vous dis rien de celles des amateurs,
on croirait qu'ils hurlent ou qu'ils beuglent plutôt qu'ils ne chantent.
Et pourtant les Anglais ont la manie de vouloir chanter, et d'en-
tendre chanter; ils paient même fort cher les maîtres de musique,
et, en dépit de la nature, ils veulent que cet enseignement entre
dans l'éducation de leurs enfans , et quelquefois même qu'il en for-
me la partie la plus soignée. D'un autre côté, ( chose non moins
absurde), ils entendent la musique avec tant d'indifférence, du
moins à en jug'^r par leurs yeux, que leur physionomie garde l'immo-
bilité d'une figure de marbre, lors même qu'ils' entendent nos meil-
leurs chanteurs. Néanmoins leur chant, tout dur qu'il est, a encore
un charme inexprimable, en comparaison des cris et des bruits,
qui, à chaque instant, vous déchirent les oreilles. Il n'est pas né-
cessaire de lire le Dante, pour vous faire une idée de l'empire de sa-
lan: vous n'avez qu'à venir à Londres, et vous eu aurez une image
vivante dans le bruit infernal des chars, des chevaux, des voitures,
et dans les cris des charretiers et des passans, qui vous y étour-
dissent sans cesse, depuis la pointe du jour jusqu'à nuit close (i).
(i) Voyez une LeUera sulla descrizîone di Londra, publiée par P.
Gustodi , parmi les Scriùùi inedlti o rari de G. Baretti. Milan , 1822.
LE C O S T U
ANCIEN ET MODERNE
SCANDINAVES, DES SUÉDOIS, DES NORVÉGIENS
ET DES DANOIS,
PAR LE CHEVALIER LOUIS BOSSI.
MEMBRE DE l'iNSTITUT DES SCIENCES , DES LETTRES ET DES ARTS
DU ROYAUME LOMBARD.
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
SUR LA SCANDINAVIE.
J^A plupart des traités d'histoire ou de géographie, et même introducUou.
le Dictionnaire Géographicjue de î Encyclopédie méthodique , par
une erreur étrange, qui naît du peu de soin qu'on met à étudier
les anciens e'crivains, nous présentent l'ancienne Scandinavie dans les
contrées où se trouvent maintenant la Suède;, la Norvège et le Dan-
nemarck, comme s'il n'y eût point eu d'autres Scandinaves, que les
Suédois, les Norvégiens et les Danois. Il est bien vrai que plusieurs
des îles et des presqu'îles, qui forment maintenant les trois royau-
mes dont nous allons donner la description, firent partie ancienne-
ment de la Scandinavie; mais avant d'entrer dans celte description ,
il ne sera peut-être pas inutile de faire quelques recherches sur cette
ancienne contrée, sur son étendue et sa population, ainsi que sur les
mœurs et l'histoire de ses habitans: recherches à l'aide desquelles
seules il est possible de donner des notions exactes et satisfesantes
sur cet ancien peuple, dont le vaste territoire est occupé en partie
seulement par la Suède, la Norvège et le Dannemarck. D'ailleurs
il ne conviendrait en aucune manière de traiter du costume de
celte nation, sous le nom générique de Scandinave, qui est devenu
presqu'antique par rapport à nous.
De tous les anciens écrivains dont les ouvrages nous sont par- ^X"'*
venus, Pline est le premier qui ait fait mention de la Scandinavie, ^'^ ^aTunéèr'"
et qui*, malgré les fables absurdes dont est mêlé ce qu'il en dit, v»r PUne.
nous ait donné quelques notions sur cette région. 11 avait déjà an-
noncé, dans le second livre de son Histoire naturelle, qu'au delà de
la Germanie se trouvaient des iles immenses, inconnues jusqu'alors j
et Tacite avait aussi parlé de vastes régions et de l'immense espace
qu'occupaient dans l'Océan certaines iles, dont la guerre avait fait
connaître de son tems quelques populations et quelques rois. Mais
Pline revient plus au long sur ce sujet dans son quatrième livre,
et, sortant de la Germanie pour tracer les dernières limites de l'Eu-
rope, il passe au de là des monts Riphées et entre dans l'Océan
septentrional, dont les rivages se replient sur la gauche jusqu'à
Gadès. Là, dit-il, existent, à ce qu'on croit, différentes iles incon-
nues, dont une, appelée Baltia ^ est, dil-on, à une journée de che-
i82 Discours prélimiin aire
mia de la Scylhiej c'est d'elle que Timée avait dit aussi qu'au
prÎDtems les flots de la mer rejetaient l'ambre sur le rivage. Ou
ne sait rien de positif, ajoute Pline, sur les autres terres: partout
s'étend l'Océan septentrional, auquel Ecathee donue le nom d'Arnal-
chium, depuis le Paropamise, rivière qui baigne la Scylhie, et dont
le nom, dans la langue du pays, signifie gelé om glacial. V\i\\é mon
dit que les Cimbres l'appellent Morimarusa ou mer morte ^ jusqu'au
promontoire Rubeas, et au de là est le Cronium. On lit dans Xe'-
nophon de Lampsaque , que des bords de la Scylhie on allait ea
trois jours de navigation à l'ile Baltîa, qui est d'une grandeur im-
mense, et que Pytlie'as nomme Basilia. Il est parle aussi des^OoTîej
ou iles des Oons, dont les habitans ne vivent que d'avoine et
d'œufs d'oiseaux. Il en est d'autres, dont les habitans naissent avec des
pieds de cheval, et sont appelés ]^our CGtle raison Hyppopodes -, el ,
dans celles des Panodens ^ les hommes ont des oreilles qui leur cou-
vrent tout le corps. Les notions sur ces peuples reculés commen-
cent à s'éclaircir chez les Ingevons, qui sont les premiers en allant
vers l'Allemagne. On trouve dans leur pays le Sve'von , montagne
énorme, non moins haute que les monts ^Riphées, laquelle forme
un grand golfe qui s'étend jusqu'au promontoire des Cimbres, ap-
pelé Codanum. Ces parages sont remplis d'iles, dont la plus con-
sidérable est la Scandinavie, sur laquelle on n'a d'autres notions, si
ce n*est qu'une partie est habitée par les lierions, qui occupent
cinq cents bourgs ou villages, et qui donnent à celte région le
nom de nouvelle terre, ou nouveau monde. La Finningie , dit encore
Pline, n'était pas moins renommée; quelques-uns sont d'avis qu'elle
était habitée par les Sarmates , les Vénèdes, les Scyrres et les Irris;
que l'autre s'appelait le golfe Chilipemmi , et qu'à l'embouchure du
fleuve se trouvait l'ile de Latri, puis un autre golfe nommé La-
gniim, qui confinait avec le pays des Cimbres.
àe feTii'oiions. L'olDSCurilé de ces notions prouve évidemment, comme le fait
observer Cluverius, que l'auteur latin les avait empruntées lui-même
de divers auteurs , qui avaient traité des mêmes objets sous diifé-
rens noms, dont quelques-uns peut-être n'ont pas été entendus de
Pline, et dont les autres auront été estropiés dans la suite par les
copistes ou par les typographes. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'à
peine sorti du continent, et voulant parler de l'Océan septentrional,
il fait mention d'abord de plusieurs iles inconnues, puis de l'ile
Baltia ou Basilic ^ à laquelle il donne uns étendue immense, en-
SUR LA ScANDINAVIF. 1 83
suite des Oones et autres îles des Hyppopodes et des Panotiens, et
enfin de la Scandinavie, dont la grandeur était inconnue, et de la
Flnningie, qui alors n'était pas moins célèbre. Cluverius est d'avis
que ces iles sans nom, e'taient ces groupes nombreux d'iles de dif-
férentes grafideurs, qui se voient encore aujourd'hui le long des
côtes de la Laponîe , du Finmark et de la Norvège. Peut être y
aurait-il plus de vraisemblance à dire, qu'ayant puisé la plus grande
partie de ces notions dans les écrits des Grecs, qui n'avaient qu'une
connaissance bien imparfaite de ces régions, Pline n'a pas entendu
les indiquer dans leur ordre géographique, comme le pense Cluve-
rius, mais qu'il a voulu seulement les décrire en masse, ou plutôt
en signaler l'existence; en sorte qu'il ne serait pas possible d'assu-
rer aujourd'hui d'après lui , si ces iles étaient en deçà ou au de là
de la Scandinavie, ou bien, ce qui est plus probable, si elles en
fesaienl seulement une partie. Il ne faut donc pas s'étonner, si, avec
des idées aussi confuses , et après avoir dit que file Baltia ou Ba-
billa était d'une immense étendue, Pline parle de la Scandinavie,
comme d'une ile dont la grandeur n'était pas connue, et qui était
toute différente de la Baltia. Cluverius a néanmoins raison de croire,
que la Scandinavie de Pline comprenait tout l'espace de terre qui était
compris entre le golfe Codanum, la mer d'Allemagne et septentrionale
et le golfe Blanc qui a la forme de presqu'ile , et renferme aujour-
d'hui la Laponie, la Biarmie, le Finmark, la Norvège et la Suède,
avec quelques parties seulement de la Bothnie et du Dannemarck:
ce qui est contraire à l'opinion des géographes, qui prétendent res-
treindre l'ancienne Scandinavie dans les limites des trois royaumes
du nord de l'Europe.
Qu'il nous soit permis également de hazarder quelques conjec- HesdesOom,
tures sur les iles Oones ou des Oons, ainsi que sur celles des Hyppo[>odes
1 et
Hyppopodes et des Panotiens, qui sont probablement les mêmes que desPanoUem.
celles que Pomponius Mêla plaçait autour du pays des Sarmates, et
dont il désigne les habitans sous le nom de Saimales, au lieu de
celui de Panotiens que leur donne Pline. Il n'est pas certain non plus,
comme le fait observer Cluverius, que les Svions fussent, ainsi que
le prétend Tacite, des habitans de la Scandinavie, comme les Fin-
lies Tétaient de la Finningie, et qu'au de là de ceux-ci se trouvassent
les premiers, sous les noms à^Ellusiens ou de Ossions: mot qui
pourrait être néanmoins une corruption du nom des iles Oones, ou
même de leurs habitans. Tacite a traité de contes tous les récits
i84 Discours préliminaire
qu'on fesait de ces régions, aussi bien que des Ellusîens et des O^-
sîonSj qu'on disait avoir le visage d'homme, et le corps de bêtes sau-
vages. Cluverius a de même imaginé gratuitement, que ces iles epcore
inconnues en partie de nos jours, se trouvaient dans le voisinage du
pôle arctique, et que de ce nombre était la Nouvelle-Zemble. C'est
à tort sans doute qu'il applique encore à cette dernière un passage
d'Etienne, concernant l'ile Elissona , ou des peuples hyperborees,
qu'il dît être aussi grande que la Sicile, et située ^u de là de
l'embouchure du fleuve Carambice, dont, selon Ecathe'e, les insu-
laires appele's Carambices avaient pris leur nom. Ce ge'ograpbe grec,'
cité aussi par Pline, n'a connu que l'Ocëan septentrional, qu'il dér
signe sous le nom dH Amalchium. Il n'a parlé que des Iles des Scan-
dinaves, peut-être sous le nom d'byperborées, et, selon Cluverius,
le Carambice n'était autre chose que l'Oby actuel, près duquel il
place les limites de l'Europe et de l'Asie, et qui ne pouvait avoir
aucun rapport avec la Nouvelle-Zemble. Cluverius s'est plus étranr
gement abusé encore, lorsqu'après s'être moqué de tous ces récits
comme de fables absurdes, que Pline et Tacite jugeaient peut-être
aussi comme telles, il ajoute qu'il n'y avait de vrai dans tout cela
que l'existence de ces iles, et que les figures d'hommes extraordi-
naires, qui, selon les écrivains de ce tems , avaient été vues par
les navigateurs, n'en étaient pas les habitans, mais que c'étaient des
spectres et des démons qui s'étaient montrés à eux. Dans ces tems
reculés^ où la navigation était encore dans l'enfance , peu d'hommes
sans doute, et poussés peut-être même par la tempête, avaient
abordé à ces iles lointaines: eux seuls par conséquent pouvaient
en attester l'existence; et, soit que leurs yeux eussent été trompés
par de vaines apparences qui sont l'effet des brouillards, du reflet
des roches couvertes de glace, ou du phénomène appelle mirage'^
soit que de retour d'un voyage périlleux, que d'autres ne seraient
pas tentés d'entreprendre, ils voulussent se donner encore plus
de relief dans l'esprit de leurs contemporains, c'est de leurs récits
seuls qu'ont pris naissance les Hyppopodes et les Panotiens, ainsi
que toutes les autres fables qu'on a rapportées de ces peuples.
^^"cofÈ""' ^^''" P^'^^^ ^^^^^ ^^" mont Sévon, qu'il égale aux monts Ri-
Coùanum, phécs : ct PHuc uous donne une description exacte du golfe Coda-
^j. . n«m, qu'il dit rempli d'iles , que Pomponius Mêla distingue en gran-
des et petites, parmi lesquelles on citait la Scandinavie, comme étant
d'une grandeur inconnue, et dont une partie habitée par les lllenonSy
était appelée alors Nouveau monde. Nous ne pouvons encore
ici tout-à-fait de l'avis de Cluverius, qui croit voir dans le paj
SUR LA Scandinavie." i85
être
passage
de Pline là description de l'espace de terres occupe' aujourd'hui par
la Norvège, la Suède, le Finmarck, la Biarmie et la Laponie, sans
considérer qu'il serait inutile de rapprocher les unes des autres tou-
tes ces iles, si l'on ne pose pas d'abord en principe, que la Scan-
dinavie de Pline n'était pas une ile, mais bien la réunion d'une pres-
qu'île et de plusieurs autres iles, qui se trouvaient dans le golfe
Codanumj et que les premiers navigateurs crurent n'en former qu'une
seule. Le mont Sevon , c[ui nous est représente comme ne le cé-
dant point en hauteur aux monts Riphées, est sans contredit la
chaîne de montagnes qui se trouve entre la Suède et la Norvège,
à l'embouchure du golfe Codanum ou de la mer Baltique, et qui
s'ëtend l'espace de trois cents milles en face de l'ancien promon-
toire des Gimbres. Cette contrée n'était donc point la Scandinavie
désigne'e par Pline, comme l'une des iles du golfe Codanum; mais
bien la re'union de toutes ces iles et des terres adjacentes compri-
ses sous la dénomination générale de Scandinavie. Ce n'était pas
non plus la plus grande des iles germanic^ues, comme l'a cru So-
]in, mais un assemblage d'Iles, c|uî, quoiqu'habitées alors pas plu-
sieurs peuples, ne formaient peut-être qu'un seul e'tat. Paul Dia-
cre place aussi à l'extrémité de la Scandinavie un peuple qu'il
appelle les Scritofinnes ^ et qui se trouve peut-être encore vers les
dernières limites du Finmarck au nord, oii était le promontoire in-
diqué par Pline sous le nom de Ruhens. JJne preuve que cet an-
cien historien des Lombards p.arlait ici de la Scandinavie, et qu'il
connaissait en grande partie l'étendue de celte contrée , c'est qu'il y
fait mention du fameux gouffre appelé alors umhilicum maris ^ qui
absorbait et rejetait deux fois par jour les flots de la mer, lequel est
connu aujourd'hui sous le nom de 3'Iuskesstroom ou Maelstroom ^
et se trouve à l'occident du Finmarck, entre les iles Loffode et Wero.
Jornandès a aussi indiqué la Scandinavie sous le nom de Scan- ^oms du-ers
'•Il \ 1) 1 ^ 11 TT 1 \ ■% 1 -> '^'^ celle ré^ on<
zia , pays qu il place a lembouchure de la Vislule, et près du goUe
Granule. Ptolomée a aussi fait mention de la Scandie , qu'il place
à l'endroit où se trouve la partie du Dannemarck appelée Scauie,
comme la nommaient les Romains. On pourrait croire avec Cluve-
rius, que cette diversité de noms, ou, avec plus de raison encore,
que l'obscurité de ces notions, vient de ce que le nom âe Scaane
ou Scaand donné à cette région, et qui a été cliangé ensuite en
Europe, {^oî. yl. 2J
i86 Discours préliminaire
celui de Scandinavie, comme pour indiquer îe pays des Scannes ,
lui a été donne' d'abord par des soldats romains échappes au nau- .
frage de la flotte de Germanicus, et réduits en esclavage dans les
iles ou sur divers points du golfe Codanum. Ce qu'il y a de cer-
tain, c'est que ce furent eux, sans doute, qui furent les premiers
à faire connaître dans Rome l'existence de terres immenses qui
s'étendaient au loin dans l'Oce'an septentrional, et qu'ils avaient
prises pour une seule ile , désignée ensuite par Pline sous le nom
de Scandinavie f par Ptolomëe sous celui de Scandie , et par Jor-
nandès appelée Scdnzie. Le premier de ces écrivains a fait aussi
mention d'une ile, qu'il nomme Scandie, et il en a cité, sur la foi
de Timée, plusieurs autres cj[ui se trouvent à six jours de navigation
des côtes de la Bretagne; mais il n'a fait que les indiquer d'après
des relations incertaines, et les a placées dans la direction de Thulé
ou Tilé, ce qui nous éloigne beaucoup de la Scandinavie. II sem-
blerait donc que la Scandie de Pline, n'est pas la même chose que
la Scandinavie du même auteur: ce qui laisse néanmoins encore
quelque doute à ce sujet, c'est que, dans le nombre des iles voi-
sines, il cite celles de Bergos et de Nerigos , noms oij. l'on retrouve
les lettres radicales de Norige et de ZVorg^e, sous lesquelles le vulgaire
désigne encore aujourd'hui la Norvège; celui de Bergos est aisé à
reconnaître dans le nom de Bergen, qui est une des principales vil-
les de ce royaume. Peut-être Pline a-t-il cru que la Scandinavie ne
formait qu'une seule ile, comme son texte semble en effet l'annon-
cer ; mais ayant eu dans la suite des notions plus certaines, il a
distingué cette contrée en plusieurs iles, en les confondant toutes
néanmoins avec d'autres plus à l'occident; et ce sont là les diverses
contrées indiquées par lui sous les noms de Scandia , de Dunna ,
de Bergos et de Nerigos. Les géographes modernes ont pris géné-
ralement les iles Scandies de Ptolomée pour les iles Danoises, dont
la plus grande est appelée Séeland ou Sélande, qui est peut-être
celle indiquée par ce géographe comme la plus grande des Scandies.
Cluverius doute néanmoins de cette identité, en alléguant que Pto-
lomée se serait étrangement trompé sur la grandeur de cette ile.
Il voudrait concilier Paul Diacre avec Pline et Solin sur l'ile à la-
quelle ils donnent le nom de Scandinavie; mais c'est à tort qu'il
fait à l'historien Lombard un reproche d'avoir déterminé la gran-
deur de cette ile d'après la carte de Ptolomée, pour en faire sortir
les peuples dont il écrivait l'histoire. A bien examiner le texte
SUR LA S C A N D ï N A V I E. 1 8 7
de Paul Diacre , on voit que cet e'ciivain n'avait pas à cet ëgarJ
des idées plus claires que les anciens géographes, car en parlant
des Viniles, qu'il représente dans l'âge de la jeunesse, il dit qu'ils
ne formaient que le tiers des habilans d'une ile de peu d'étendue
non nimiae magnitudinis ^ et il avait déjà indiqué auparavant les
Scrîtojinnes comme les derniers habitans de la Scandinavie, et ks
plus voisins de l'extrëraitë de la terre. Il ne sera pas difficile ce-
pendant de faire accorder ensemble ces écrivains , en admettant
en principe que, sous le nom de Scandinavie, ils n'ont jamais
parlé que d'une seule ile, quoique, d'après des relations infidèles,
ils en aient fait tantôt plusieurs iles et tantôt une seule. Cluverius a
eu raison de traiter d'absurde la description que Paul Diacre fait de
la Scandinavie, comme d'une ile qui se trouve moins au milieu de
la mer qu'enloure'e des vagues, en ce que les rivages en sont pres-
qu'au niveau des eaux; mais ce paralogisme même prouve e'videm-
ment, qu'au lieu de la Scandinavie en général, cet écrivain n'a voulu
parler que de l'ile de Zëlande, dont les rivages et l'intërieur sont
au niveau de la mer.
On voit par les paroles de Pline que les terres seplentiionales, idéesdesCrecs
avant d'eire connues des Romains sous les noms de Scandie et de la Scandi:u,^:<.
Scandinavie, l'étaient déjà des Grecs sous ceux ô^'Aq Baltia on Ba- deiaBaïuqui.
silia-y et Solin , qui a sans doute copie Xénophon de Larapsaque,
a fait aussi mention de l'ile Baltia ^ qu'il dit être à trois jours de
navigation du pays des Scythes, d'une grandeur immense , et pres-
que semblable à un continent. îl résulte encore de ce témoignage
une erreur évidente, qui est c[ue les anciens ont regardé comme
ne fesant qu'une seule et grande ile, toutes les iles et toutes les
terres situées à l'entour de la Baltique. Le nom de Basilia donné
par Pilhéas à la Scandinavie, a étë employé aussi par Diodore
en parlant de la situation de cette ile, qu'il place dans l'Océan
au de là de la Gaule, c'est-à-dire de la Germanie, et vis-à-vis la
Scythie, et il remarque également à ce sujet que les vagues y jet-
lent une grande quantité d'ambre sur le rivage. Pline, dans son
XXXVIl.® livre, cite encore Pilhéas à ce sujet, et parle au long de
cette substance, avec cette différence pourtant qu'au nom ùq Basi-
lia il substitue celui d'Abalo, en ajoutant que Tiraée confirme le
témoignage de Pithéas, et qu'il désigne cette ile sous le nom de
Baîtia, et non sous celui à' Abalo. Cluverius est d'avis qu'au lieu
à'Abalo^ il faut lire Basilia-, mais peut-être convient-il de couser-
i88 Discours préliminaire
ver aussi le premier, qui aura ële celui de quelqu'ile de la Balti-
que: car on trouve encore dans ces contrées, et surtout en Fin-
lande, beaucoup de lieux portant le nom diAbo, qui s'est peut-être
formé du mot Abalo: variation que rendent d'ailleurs très-proba-
ble le peu de connaissances qu'on avait alors de ces régions, et les
différentes dénominations que leur ont données les écrivains. Il se-
rait encore difficile d'admettre la transformation que voudrait faire
Cluverius du mot de Bannomanna en celui de Baltia, en ce qu'on
ne voit pas bien si ce mot de Bannomanna doit se donner à la
Scytîiie, ou seulement à une partie de celle région , ante S cythiani
quae appellatur Bannomanna , ou bien à l'ile qui en ëlait à une
journée de navigation. Il est permis de croire néanmoins, que du
mot Baltia est de'rive' le nom de Baltique, et peut-être même ce-
lui de Belt^ sans avoir besoin de supposer que les anciens aient
donné parliculièrement le nom de Baltia à l'ile Codanonia , qui était
peut-être la Zelande de nos jours. Cluverius rejeté encore le mot
de Basilia, dans l'opinion où il est, qu'avant Pline les écrits de
Pithéas avaient été corrigés, et que les copistes avaient bien pu
mettre par erreur le mot de Basilia à la place de celui de Baltia.
On pourrait observer encore à ce sujet, que ces iles étant en
grand nombre, quoique souvent confondues en une seule, il serait
possible que les navigateurs grecs aient trouvé dans quelques-unes
un roi, et qu'ils lui aient donné le nom de Basilia'^ on est mê-
me fondé à former cette conjecture d'après Tacite, qui dit que,
par suite des expéditions militaires des Romains, on avait connu
de son tems plusieurs nations et plusieurs rois de ces régions
nuper cognitis quibusclam genlibus ac regibus. Du reste il est in-
différent de savoir, si depuis l'ile Baltia, à laquelle Xénophon de
Lampsaque a peut-être été le premier à donner ce nom, tout le
golfe Codamim, ou la mer de Suède s'appelait Baltique, comme
l'ont cru Albert Cranzius et Ortelius : ce qu'il y a de certain, c'est
que le nom de Baltique n'a été reçu ou au moins généralement
adopté que dans le moyen âge, et précisément à l'époque où vi-
vaient Efraold et Adam de Brème.
Fianingie. Ouaut à l'ile à laquelle Pline à donné le nom de Finningie ;
lie de Tilé. ^ ^ , . jioj'
et qui, de son tems, passait pour être aussi grande que la bcandi-
navie, Cluverius est d'avis qu'elle se trouvait entre la Scandinavie
même et le pays des Vénèdes, et que c'était la presqu'île connue
aujourd'hui sous les noms de Finlande, de Bothnie orientale et de
sur, LA Scandinavie: iSg
Corellîe: ce qui n'est pas moins admissible, que la substitution
qu'il fait du mot de Finningie à celui d'Eningie, qu'on trouve dans
quelques éditions. Il existe plusieurs monumens historique, qui prou-
vent que toute cette presqu'ile fut habitée par les F innés , de qui elle
a peut-être pris son nom dès les tems les plus recules: observation
qui nous conduit naturellement à parler des anciens habitans de la
Scandinavie. Il importe toutefois de remarquer ici , que Procope a
compris toute la Scandinavie, ou au moins la Norvège, la Laponie
et la Suède sous le nom de Thidé ou Tiîé: erreur d'après laquelle
Ortelius a prétendu, que cette ile était la même que la Scandinavie
de Pline et la Scandie de Ptolomëe; mais le contraire est prouve
par le témoignage même de ces deux anciens écrivains, et Pompo-
Dius Mêla nous représente distinctement l'ile de Tilé comme oppo-
sée au pays des Belges, tandis que Pline, qui fait de la Scandi-
navie une partie ou une ile de la Germanie, distingue formellement
dans son deuxième livre la Germanie et ses iles , de celle de Tilé,
qu'il regarde comme la dernière terre: ultima omnium, quae me-
morantur, Thule.
Cluverius parle au long des iles inférieures de l'Oce'an septen-
trional ou germanique, qui se trouvent entre Tilé et la Germanie ^"^'■""'^"•^^i'^'
elle-même, de même que des iles du golfe Codanum ou de la Bal-
tique, qui e'iaient habitées par les Teutons, les Godani ou Codant, '^dI^^^]'
les Dani ou les Danois. Nous ne pensons cependant pas admettre ^''svéonsT'
avec lui, que les premiers aient pris leur nom de celui de la divi- GtllTlic
nité même, c'est-à-dire de Theut et de God, ni que du nom des
Teutons, appelés on ne saurait dire à quelle époque The Danon,
les Latins aient formé, par l'omissionde la première particelle, celui
de Danois. Il est bien vrai que la dénomination de Dani est la
plus ancienne que nous offrent les monumens historiques: car on la
trouve dans Procope et dans Jornandès avant le sixième siècle, puis
dans Eginard , dans Elmold et autres. Jornandès donne à un même
peuple les noms de Dani et de Teuti, et à une autre nation celui
de Svetoni et de Svetidi. Ptolomée désigne généralement les iles Dani- ■
(jiies ou Danoises sous le nom de Scandies ou Scandinaves , qu'il
met au nombre de trois, tandis que Jornandès plaçait les Dani dans
î'ile Scanzia. Eginard s'est expliqué plus clairement en plaçant
dans le golfe Codanum plusieurs iles, auxquelles il donne pour ha-
bitans divers peuples, tels que les Danes, les Svions et la nation
dite des Normans, qui habitait les contrées septentrionales et les
Hahitam
de
19^ Discours préliminaire
lies voisines, tandis que vers le midi se trouvaient les Sclaves , leS
Aistes et autres peuples.
p.^.pii. Pour ce qui est des peuples de la Scandinavie, Tacite fait
mention des Sveons ou Svions, et des Sitons que Gluverius, sur
le témoignage de ce seul écrivain, croit être deux peuples d'origine
svévique: c'est pour cela que quelques-uns ont donne aux Sitons
la Norvège, avec le Finmark et la Scrifînnie, et aux Svions la La-
poaie, la Biarmie, la Bothnie occidentale, la Svëdie et la Gulie avec
quelques parties du royaume Danique, tous ces peuples étant dési-
gnes sous le nom de Svéons par Egiuard, par Elmold et par Adam
de Brème. Eginard nous montre néanmoins comme reunis les Da-
nes et les Sve'ons appelés alors Normans: opinion rejelée par Clu-
verius, qui nie que les Sve'ons fussent les Normans. Ces peuples
ont été indistinctement désignes par les Latins sous le nom de
Sve'ons ou Svions, puis sous celui de Svethi et S^edi^ quoiqu'au
rapport de Tacite, les Svions ne formassent pas seulement un seul
peuple, mais plusieurs nations reunies en une seule. Pline, comme
nous l'avons observé dès le commencement, place dans la Scandi-
navie les Ellevions ou Illevions-^ et l'on ne peut rejeter entièrement
l'opinion d'Adrien Junius qui croit, le texte de Tacite à la main,
que le nom de Svions doit être mis dans Pline à la place de ce-
lui à^Illevions , et cela sans avoir égard aux Levons , peuples que
Ptoîome'e place dans la plus grande des iles Scandies, et qui pour-
raient être les lllevions de Pline. Au dessus de ces derniers habi-
taient les Gates, dont Jornandès et autres écrivains font descendre
les Golhs, qu'ils croient établis dans les Iles Scandinaves avant les
t,ems d'Hercule et de la guerre de Troie; et en effet Procope em-
ploie le mot de Goths, et le pays qu'ils habitaient porte encore
aujourd'hui le nom dé Gothie. Ptoîome'e place aussi dansées iles les
Firèes , nom dont on trouve encore la trace dans le mot vulgaire
de Fiering, tandis qu'on ne peut rien dire des Cadias et des Pa-
vons cités par le môme géographe. Les Lupîons mentionnés dans la
Table Itinéraire, qui pourraient être les Levons cités par d'autres
écrivains, semblent offrir à Cluverius quelques traits de ressemblance
avec les noms de Loppi, de Lapper et de Lappen, ou Lapons , qui
ont été donnés à quelques peuples limitrophes des Finues, savoir; le
premier par les Russes, le second par les Suédois, les Danois et
les Norvégiens, et le troisième par les Allemands; et ce n'est pas
sans raison non plus que cet écrivain croit que cette nation fût
SUR LA Scandinavie. 191
aussi comprise autrefois sous le nom de Svëons. L'antiquité a connu
également les noms des Scritofinnes o\x Scricfinnes , qu'Adam de Brè-
me plaçait sur les confins des Svéons et des Normans, mais pourtant
sur la plage du nord. Jornandès avait déjà suppose' que les Screto-
fennes , comme il les appelle, habitaient l'ile Scanzie, en ajoutant
qu'ils ne fesaient point usage de froment ni autres grains pour
leur subsistance, mais qu'ils vivaient de la chair des bêtes féroces
et des oiseaux j et l'on trouve encore aujourd'hui sur les confins
de la Laponie et du pays des Scritofinnes un lac, dit le lac blanc,
extrêmement abondant en poisson et en oiseaux acquatiques, et
dont l'historien des Goths a fait mal à propos un marais. Paul
Diacre a aussi parlé des Scitofinnes, mais il s'est trompé en les
plaçant dans le Finmark, peut-être pour les avoir confondus avec
les Finnes qui habitaient cette province; ils étaient bien à la vé-
rité de la race des Fennes ou des Finnes ^ mais ils formaient un
peuple séparé. Procope leur a donné le nom de Scritijînnes , et ils
ont été désignés sous ceux de Scredevindes et de Scredevindons
dans les diplômes impériaux des siècles postérieurs. Les anciens
écrivains ne nous disent autre chose des Sitons, sinon qu'ils étaient
nombreux, et qu'ils avaient succédé aux Svions; et quant aux Fin-
nes dont Paul Diacre a souvent confondu le nom avec celui des
Scritofinnes^ on trouve dans cet écrivain que , dès les lems les plus
reculés, ils habitaient le Finmark, qui fait aujourd'hui partie de la
Norvège. Nous ne voulons pas omettre d'observer ici, qu'il parle
des neiges perpétuelles dont cette région est couverte, même pen-
dant l'été, de l'usage ou étaient les habitans de manger la chair
crue des animaux, et de se vêtir de leurs peaux, ainsi que de
l'existence d'un animal assez fréquent dans ces régions, lequel ne
différait pas beaucoup du cerf, et qui était sans doute l'élan ou
cerf du nord. Cluverius pense que les Finnes ou Scritofinnes
étaient soumis aux Sitons: ce qui serait difficile à prouver d'après
le peu de mots qu'en dit Tacite, qui, dans l'ordre de son dis-
cours, les fait succéder aux Svions. On admettrait plus aisément
que les Sitons n'étaient autre chose que les peuples, dont Eginard
et les historiens Normans postérieurs ont fait mention, quoique
pourtant il ne soit pas vrai que le mot allemand Normender, équi-
vale au mot latin Norvagii ou Norvegii. On pourrait seulement
trouver quelqu'analogie , comme nous l'avons déjà observé, entre le
nom de Norège, anciennement JSorrige ou Norge ^ et le Nerigon
192 Discours préliminaire
de Pline, dont le Cosmographe Grec inconsidëréraent fait le mot
Noricjue.
r/?SoL ^^ quelque race néanmoins que fussent les habitans de la Scau-
de ces peuples, dinavic, et sous quelque dénomination qu'ils fussent connus dans les
anciens tems , il est certain que l'histoire ne nous a transmis au-
cun renseignement à leur égard; qu'on ne sait rien de leur e'tat po-
litique, de leur religion ni de leurs mœurs dans les siècles anle'-
rieurs à la chute de l'empire romain, et que les notions que nous
en avons depuis le IV.® ou le V.® siècle de l'ère vulgaire jusqu'au
XII.®, sont mêlées de tant de fables et enveloppe'es d'une telle ob-
scurité dans les traditions, les [légendes et les po«^'sies d'où elles
nous viennent, qu'il n'en peut résulter aucune vérité historique re-
lativement à ce premier période, et fort peu d'éclaircissemens par
rapport au second. D'après cela, on ne comprend pas comment quel-
ques écrivains modernes ont pu supposer qu'il n'existait dans la
Scandinavie qu'une seule nation, qui néanmoins était divisée en un
grand nombre de tribus, ni sur quel fondement ils ont imaginé
que les chefs de ces tribus prenaient le nom de rois, sur lequel
d'autres se sont crus en droit de disputer s'il équivalait à celui de
juge ^ ou plutôt de chef militaire. Les anciens écrits ne nous of-
frent à cet égard d'autre renseignement, que celui que nous avons
déjà remarqué dans ce passage de Tacite où il est dit, que la
guerre fit connaître quelques populations et c[uelques rois de ces
régions lointaines. Il n'y a donc rien que d'imaginaire dans tout ce
que les auteurs modernes ont rapporté de ces prétendus rois, sa-
voir; qu'ils furent en proie à des dissensions qui se terminaient
par le duel ou par la guerre, que les vaincus furent assujétis par
les vainqueurs, et que c'est de là que viennent les divisions qu'on
voit régner encore dans plusieurs de ces contrées. Il est aisé de
voir que ces écrivains ont jugé de l'état des anciens habitans de la
Scandinavie, d'après les relations qui en ont été faites dans des
tems postérieurs, c'est-à-dire durant la seconde époque que nous
avons indiquée, ou tout au moins qu'ils ont déduit les conjectures
qu'ils en ont portées, des évènemens postérieurs à la chute de
l'empire romain. Qu'il nous soit permis d'ajouter à toutes ces con-
sidérations l'opinion de quelques grands hommes, qui, d'après des
observations astronomiques et des faits relatifs à l'histoire du globe
fondée sur l'étude de la nature, sont d'avis qu'il fut un tems où
les parties de notre globe, qu'un froid excessif rend presqu'inha-
SUR LA Scandinavie. ïp3
bîtabîes, jouirent d'un climat tempéré, et qui pour cette raison
en font le premier berceau de la civilisation et des connaissances
humaines , et croient y apercevoir le premier modèle du gou-
vernement politique, en un mot V Atlantide de Platon, sur la-
quelle on peut voir les lettres du savant et infortuné Bailîy.
Cette opinion ferait par conséquent remonter à une date encore
bien plus ancienne l'histoire des régions septentrionales et de la ^
Scandinavie j et bien qu'on ne puisse la regarder que comme une
hypothèse ing<''nieuse et hardie, on n'en est pas moins forcé de
convenir, que la grande quantité d'os d'éléphans et autres animaux
des pays chauds qui ont été trouvés dans ces régions, et jusque
dans la Sibérie, est pour le moins un phénomène propre à faire
présumer avec raison que la température pût en être très-modérée
à une époque bien reculée^ et que par conséquent leurs habi-
tans fussent arrivés à un très-haut degré de civilisation et de
prospérité.
Il nous importerait donc infiniment d'avoir des renseigneniens JZZTiulte.
précis sur ces tems reculés, non seulement pour confirmer ou dé- rnfilfweFeUe.
truire cette hypothèse, mais encore pour pouvoir nous éclairer sur fjo',^;!,!^!^^^!^
l'origine de ces anciens peuples, qui firent diverses irruptions jus-
que dans les parties centrales de l'Europe, qui renversèrent enfin
le colosse formidable de la puissance romaine, et qui, sous le nom
de Goths ou Westrogots, de Normans, Weslmans ou Ostmans, par-
coururent toutes les mers sur de frêles navires, portèrent la terreur,
le ravage et la mort jusque sur les plages les plus éloignées, et sou-
mirent à un joug de fer tous les pays environnans. Cette idée d'an-
tiquité a tellement exalté l'imagination des écrivains du nord, que
quelques-uns d'eux ont prétendu répondre par cela seul, ou à -
l'aide des pierres runiques, à tous ceux qui osaient mettre seule-
ment en doute, que les Golhs qui ont envahi l'Europe méridionale
fussent sortis de la Suède. Mais , comme nous l'avons déjà dit plus
haut, il n'existe aucun monument qui atteste la grandeur supposée
de ces anciens peuples, et les auteurs classiques de l'antiquité ne
font mention que de l'existence de quelques nations et de quelques
rois indiqués par Tacite, de l'immense étendue d'une ile ou de plu-
sieurs iles généralement reconnue par eux, et de la nombreuse po-
pulation d'une seule de ces nations citée par Pline, laquelle occupait
cinq cents villages dans une partie de celte ile ou péninsule oii elle
était. L'histoire des tems postérieurs n'est guères qu'un tissu de fa-
£urope. Fol, yi- 25
T94 Discours préliminaire
blés, dont s'est formée la mythologie des peuples du nord, qui peut
à juste titre passer pour une des plus riches. Si la fable a été re-
garde'e par plusieurs e'crivains comme le berceau de l'histoire rela-
tivement aux anciens peuples qui nous sont connus, et qui, en di-
vinisant leurs fondateurs ou leurs premiers héros, ont néanmoins
rejeté de leur histoire positive les récits fabuleux dont le sujet se
perdait dans la nuit des tems, on ne peut pas en dire autant à
l'égard des Scandinaves , en ce que leur histoire est entièrement
confondue avec la fable , qu'aucune période n'y est distinguée, et
que les traditions mythologiques y sont amalgamées avec des faits
postérieurs même au XII.® siècle. Peut-être faudrait-il chercher la
raison de cette différence dans l'imparfaite civilisation de ce peu-
ple , dans la vie presque sauvage à laquelle le condanuait la rigi-
dité du climat qu'il habitait, ou bien encore dans 'ses guerres san-
glantes, dans ses émigrations et dans ses funestes rivalités. Du reste
les héros Scandinaves dont il nous est parvenu quelque notion, ne
se distinguèrent jamais que par leurs rapines, leurs pirateries et
leurs cruautés j ils obtinrent dans les chants de leurs poètes les
honneurs de l'apothéose, et il ne nous est resté d'autres monumens
de leur gloire que de grands amas de pierre, et souvent des blocs
grossièrement posés les uns sur les autres, oii l'on aperçoit rarement
quelqu'inscription, qu'on a eu bien de la peine à déchiffrer dans des
lems postérieurs, et dont il est plus difficile encore d'entendre le
sens. Ce n'est pas à dire pour cela cependant, comme l'ont prétendu
quelques écrivains modernes, que ces caractères appartinssent à la ma-
gie, dans laquelle les Scandinaves passaient pour être très-versés. Il
est bien vrai que, dans YEdda, il est fait mention de plusieurs effets
magiques; mais aussi on a quelquefois mal entendu le mot Saga^
qui, dans la langue de ce peuple, signifiait récit, chant ou chapitre,
et avait par conséquent un tout autre sens chez les Latins. Du reste
XEdda ne prouve pas que les caractères runiques servissent à la magie;
et s'ils y sont désignés comme très-grands et très-puissans, et comme
usités par Odin, qui y est cité sous ce nom parmi les dieux, et sous
ceux de Daim parmi les pasteurs, de Dualim parmi les nains, à'Asvin
parmi les géans etc., ce n'est que pour indiquer que ce livre ren-
fermait tous les mystères de la mythologie des Scandinaves. De ce
nombre sont, toutes ces histoires plus ou moins bizarres de la fille
d'un roi, laquelle était d'une rare beauté, et devait épouser celui
qui aurait tué deux terribles dragons, à la garde desquels elle était
SUR LA Scandinavie: iq5
confiée 5 ces prodiges étonnaos opérés par Odin, en vertu d'an
pouvoir divin, et non par effet d'enclianlemens j ces ge'ans qui ha-
bitaient anciennement la Scandinavie, et les dimensions colossales
de leurs membres: histoires qu'on trouve répétées par Deuter ,
par Olas Magnus et autres, qui ont rapporté comme monumens ou
comme preuves authentiques d'enchantemens tout ce qu'ils ont trouvé
dans XEdda.
Laissant de côté ces écrivains peu éclairés, et avec eux Mes-
senius, le grammairien Saxon et autres de la même époque, nous
observerons qu'Arna Magneus, Puffendorf, Torphceus , Mallet et
Sturleson, ont tiré avec beaucoup de peine quelques vérités de cet
amas de fables; mais ils ont laissé encore beaucoup d'obscurité
dans la chronologie; ils n'ont pas toujours distingué, dans ces ma-
tériaux informes le vrai du fabuleux; ils n'en ont pas fait usage
de manière à en tirer des éclaircissemens pour l'histoire, et ils
ont même laissé le lecteur dans le doute entre ce qui peut être
classé parmi les faits historiques, et ce qui ne peut être regardé
que comme une hypothèse mythologique. Il ne servirait à rien
de diviser, comme d'autres l'ont fait, l'histoire Scandinave en plu-
sieurs périodes, à cause de l'impossibilité qu'il y aurait à séparer
la première période ou celle de l'idolâtrie, de la seconde qui fut
l'époque de l'introduction du christianisme dans cette région, et
attendu encore, que, depuis lors, les traditions fabuleuses et les
caractères runiques furent conservés, que le culte d'Odin ne céda
qu'avec peine à la nouvelle religion, et que la continuité de la
barbarie prolongea encore la croyance aux fables, aux sortilèges et
aux songes, ainsi que l'amour du merveilleux si dangereux pour
l'histoire. Malgré la difficulté de l'entreprise, nous allons essayer de
donner un précis de l'histoire Scandinave proprement dite; et parmi
les fables qui y sont mêlées , nous ne ferons mention que de
celles qui s'y rattachent par quelqu'évènement, et qui peuvent être
mises en parallèle avec les mythologies des autres peuples : ce qui
nous conduira ensuite à entrer dans la description des niœurs des
peuples et des états, auxquels la division de la Scandinavie a donné
naissance.
11 serait oiseux de chercher avec Rudbeck et Puffendorf l'ori-
gine des premiers habitans de celte région parmi les petits-fils de
Noé, ou parmi celte multitude d'hommes des premiers tems, qui,
après s'èire divisés au pied de la fameuse tour de Babel par le lan-
Préeis
de rhisloire
scaridinat'e-
lucenairict.
Odin.
Gcaus.
19^ Discours préliminaire
gage, et peut-être par les sentimens et les mœurs, se dispersèrent
par toute la terre, et formèrent la tige des premières populations
qui l'ont habitée. Les diffe'rentes histoires des peuples qui offrent
des rapports avec les anciennes mythologies, commencent toutes
par des dieux ou des demi-dieux, qui nous sont repre'senle's comme
des êtres auxquelles les nations sont redevables de leur existence,
ou au moins de leur civilisation: et telle est aussi l'origine de la
mythologie et de l'histoire des Scandinaves. Fesant donc abstraction
des traditions vagues qui nous sont parvenues sur un certain Thor,
qui s'était acquis une grande puissance aux environs du golfe de
Bothnie; sur Gor et sur Nor ses fils, dont le premier aurait con-
quis tout le pays compris entre l'Océan, le Dovrefield et les Alpes
Dovrines, et le second toutes les iles Scandinaves; sur un Eric
ancien roi de Suède, qui aurait envoyé en Dannemarck une colo-
nie pour peupler cette contrée; enfin sur un Osten^ autre roi de
Suède, qui aurait succédé à Thor, et contraint les Norvégiens à
prêter hommage à un chien, nous nous bornerons à observer que,
selon d'anciennes chroniques, le chef d'une tribu, dite des Azar,
qui vivait sur les bords du Tanaïs, effrayé de l'agrandissement de
la puissance romaine en Asie, se retira dans la grande péninsule
Scandinave; que frappé de la situation d'une vallée, qu'on croît
être rUpland actuel, il en chassa les anciens habitans et s'y éta-
blit, et que ce chef se nommait Odin, que quelques écrivains croient
néanmoins avoir été la divinité la plus révérée des Scandinaves avant
cette époque. Nous avons déjà vu, dans le traité du costume des
Germains, que plusieurs Odins avaient été adorés dans le nord.
Celui d'entre eux qui eut l'adresse de faire croire à ses compa-
triotes, que l'âme du premier Odin était passée en lui, et par con-
séquent de s'ériger en dieu à leurs yeux, fut aussi celui qui leur
donna un gouvernement et des institutions civiles, militaires et re-
ligieuses conformes à leur caractère et à leur état. La supériorité de
ses lumières attestée par toutes ces institutions leur fit croire aisé-
ment, que toutes ses actions étaient des œuvres de magie et de sor-
tilèges. Nous ne parlerons donc pas des corbeaux qu'il tenait pour
conseillers, et qu'on trouve attribués quelquefois dans la mythologie
des Grecs à Minerve et à Apollon, ni d'un navire merveilleux qu'il
portait plié comme un linge dans sa poche, et qu'il déployait sur les
ondes toutes les fois qu'il voulait voyager sur mer, figure emblémati-
que dans laquelle on reconnaît quelque ressemblance avec l'Iris des
SUR LA Scandinavie; 197
Grecs, non plus que de In faculté' qu'on lui supposait, comme à ua
autre Prole'e, de prendre diverses formes. Nous dirons plutôt qu'il
sut maintenir constamment l'union parmi ces tribus guerrières, qui
auparavant étaient toujours divise'es entre elles; qu'il institua des fêles
qui avaient pour but l'affermissement de celte union; que la prin-
cipale force de l'ëtat consistait dans celles des armes, et qu'il insti-
tua des sacrifices en l'honneur de la Fortune, la plus importante des
divinités pour ces peuples; qu'il imagina un lieu de récompenses et
un autre de cbâtimens, c'est-à-dire un paradis et un enfer après la
mort, comme un moyen d'augmenter le mépris de la vie dans des
hommes qui en fesaient déjà si peu de cas; que, dans la vue de
constituer comme organe de la volonté divine, une autorité illimi-
tée, il réunit dans une seule personne les attributions de la souve-
raineté et du sacerdoce; qu'il confia l'administration de la justice à
des hommes choisis par le peuple parmi les plus sages et les plus
éclairés, et voulut que les jugemens fussent prononcés en public,
enfin que pour conserver dans la race Scandinave les formes gigantes-
ques qu'on a cru lui être propres, il porta la sollicitude jusqu'à dé-
fendre le mariage aux jeunes gens, avant que leur aptitude physique
h cet état eût été reconnue. A propos des géans de la Scandina-
vie, dont Olas Magmis nous a donné une description détaillée,
nous observerons que toutes les nations se vantent d'avoir eu dans
leurs commenceroens de ces êtres extraordinaires, qui n'étaient pro-
bablement que des hommes d'une force et d'une valeur surnaturel-
les, capables d'entreprendre les plus grandes choses et de résister aux
plus rudes fatigues, et auxquels on a attribué pour tous ces titres
des formes physiques au dessus des proportions ordinaires. On rap-
porte en dernier lieu que, vers la fin de ses jours, Odin se mon-
tra avec des affections propres à l'humanité: car, après avoir maintenu
parmi ses peuples l'union qui fesait leur force, il partagea l'empire
qu'il avait fondé entre ses enfans, ses parens et ses amis, et donna,
savoir; à l'ainé des premiers appelé Séming, la Norvège; au second,
nommé Skioïd la Golhie, la Sélande et autres Iles; à Heimdal son
parent le Dannemarck, et enfin la Suède à son ami Niord , qu'on
suppose avoir été nommé par lui roi d'Upsal, nom qui fut donné
dans la suite aux rois de Suède jusqu'à l'an 1008. Mais ce vieillard
vénérable n'avait pas renoncé pour cela à l'idée de son apothéose:
car ayant rassemblé autour de lui ses principaux guerriers, il leur
dit que le moment était venu pour lui de ^passer dans son Valhall
igS Discours préliminaire
ou paradis, où le rejoindraient ensuite tous ceux qui auraient gé-
néreusement sacrifie' leur vie, puis il se donna la mort. Il lui fut
élevé' un temple dont on reconnaît encore quelque vestige dans
l'église d'un village, qui est à peu de distance d'Upsal.
Continuation. Si l'oH pouvait regarder comme véritables les faits rapportes
Formation j i • i • r r i » -i a
âc divers dans les anciennes chroniques, et énonces dans quelc{ues chapitres
royaumes , ,,-w~, i i .1 . . , • , , , r\ f
dans de 1 Ji.ada , il paraîtrait que les premiers étals crées par Odin
la ScaruUnacie. , 1 r. 1. • >/ rp m i> ^ 1» i • •
Guerres daus la bcandinavie s étant aiiaiblis peu a peu, l ambition suscita
des discordes, à la suite desquelles cette région fut suhdivise'e
en plusieurs autres petits e'tats, qui furent comme la proie des
vainqueurs, et pour eux un moyen de s'arroger le titre et les
pre'rogatîves de l'autorité royale. De là ces divers souverains dont
les noms nous sont parvenus, tels que, TJnrig roi de la Scanie ,
qui entreprit la conquête des provinces de l'Halland; Umblo roi
d'Upsal, qui subjugua la péninsule cirabrique, où il fit régner son
fils Dan Mikillati, qui, par son mariage avec Olufa , fille du roi
de Sélande, réunit encore cette province à son royaume; Freycr,
qui régna on ne sait guères en quel lieu, mais auquel les Scandi-
naves décernèrent les honneurs de l'apothéose; Donalder ou Donald,
roi d'Upsal, que son peuple sacrifia aux dieux dans une affreuse
disette , sacrifice dont on trouve d'autres exemples dans les ancien-
nes œythologies; Sigtruc , autre roi d'Upsal; Gram, qui re'gna en
même teras dans le Dannemarck, et enfin Suibdager, qui fesaît sa
résidence à Drontheim en Norvège. Nous ne parlerons pas des guer-
res sanglantes que se firent Gram et Sigtruc, pour le refus fait par
le second au premier de lui donner sa fille Groa en mariage; ni
de la mort de Sigtruc, qui fut tue par Gram, lequel épousa en-
suite Groa, les mains encore teintes du sang de son père; ni du sort
de celle-ci que son époux abandonna, pour demander au roi de
Finlande sa fille Sigua, que ce prince lui refusa pour l'accorder à Eric
roi de Saxe ; ni enfin de la fureur de Gram, qui s'étant rendu au
banquet nuptial, massacra l'époux, le père et les convives, et en-
leva la nouvelle épouse, après quoi il marcha contre Suibdager, roi
de Norvège, qui voulant venger la mort de Sigtruc son parent, fut
tué par lui, et laissa ainsi le vainqueur maître du Dannemarck et
de la Suède, et peut-être de tous les pays compris alors sous le
nom de Scandinavie. Nous ne dirons rien non plus d'Adding , fils
de Gram, jeune homme renomme pour sa valeur et ses grandes ac-
tions, qui le firent surnommer le magicien, et duquel on raconte
SUR LA Scandinavie. 199
qu'il vengea la mort de son père en tuant dans un combat naval
Suibdager, puis Uffo son successeur: après quoi les Suédois élurent
pour leur roi Unding frère du défunt, lequel se lia d'une amitié' si
étroite avec Adding, qu'ils jurèrent tous deux de se tuer, dès que
l'un d'eux apprendrait la mort de l'autre. Quelques écrivains rap-
portent que, trompé par la nouvelle de la mort de son ami, qu'on
disait être tombé sous le fer d'une de ses filles nommée Uluida,
Unding, pour maintenir son serment, se noya dans un tonneau de
quelque liqueur spiritueuse, qui, sans doute, avait beaucoup d'at-
trait pour ces peuples, et qu'à cette nouvelle Adding voulut se
donner une mort moins douce en s'étranglant. Les cbroiiiques ci-
tées plus baut font encore mention de Froton , fils d'Adding, guer-
rier non moins ambitieux que vaillant, mais qui n'eut point la ma-
gnanimité de sa sœur nommée Suanvita. Sur le seul bruit de la
beauté et des vertus de Régner, fils d'Unding, auquel une marâtre
avide voulait ravir le sceptre, Suanvita résolut d'en faire son époux
et de le remettre sur le trône. Après avoir erré long-tems par les
montagnes, les forets et les déserts pour le trouver, elle le recon-
nut enfin sous un habillement de berger 5 et, ranimant en lui le désir
de régner, elle força par son habileté et par sa valeur l'injuste ma-
râtre à lui abandonner la souveraineté: ce qui a fourni dans la suite
aux Scaldes ou poètes Scandinaves un sujet fécond de romans et de
poésies. Suanvita ne borna point-là ses exploits; elle défendit encore
le royaume d'Upsal, contre son frère Froton, et l'ayant fait prison-
nier, elle lui rendit la liberté, dont il ne tarda pas à abuser en
renouvellant la guerre, qui pour cette fois lui fut fatale. Régner
étant mort après un règne long et paisible, Suanvita son épouse,
pour ne point lui survivre, se tua elle-même, et s'acquit par là
une grande renommée parmi les peuples du nord , pour avoir fini
ses jours à l'exemple d'Odin. Régner n'ayant pas laissé d'enfans ;
Aldan, roi de D.innemarck, envahit ses étals: ce guerrier joignait
à une grande force beaucoup d'audace et de cruauté, et toutes les
entreprises qu'on raconte de lui sont marquées par le sang et le
carnage. Sivaîd , dernier rejeton des rois d'Upsal , provoqua en duel
Aldara comme usurpateur , ainsi que ses sept fils comme étant tous
du même sang. Aldan accepta le défi, mais il fut terras&é lui et
ses fils par le vaillant Sivald, On raconte encore de ce dernier, qu'il
triompha en Norvège d'un géant, ou plutôt d'un guerrier fameux
par sa force et par sa valeur , nommé Grim , qui avait défié en duel
200 Discours prélimiinaire
[Ârald roi de Danoemarck, pour obtenir en mariage Torilda fille de
ce prince, qui l'accorda ensuite à Sivald. Aidan a donné aussi ma-
tière à un grand nombre de poésies Scandinaves: quelques critiques
modernes ont même supposé qu'il y avait eu plusieurs héros de ce
nom, et que les historiens -avaient attribue' a un seul les exploits
Continuation, de lous Ics aulrcs.
d'Awiida, Sivald, roi des Goths, eut une fille nomme'e Alvida , célèbre
de Fro'.onlllt ■• ,.. . , -i-r-J'
ou Fil. roi par sa beauté ainsi que par son extrême pudeur, qui lui lesait ae-
Danncmarch Tobcr SOUS un voile e'pais son visage aux regards des hommes.
Nous ne rapporterons point l'histoire fabuleuse des deux dragons
nés d'œufs monstrueux, que le père d'Avilda avait trouvés à la
chasse: dragons qui dévoraient un bœuf par jour; qui, terribles
à tout autre, étaient traitables pour elle seule, et qui en croissant
commencèrent à exhaler un souffle mortel, dont tout le pays fut
infecté. Nous ne dirons rien non plus des exploits d'Alfon, fils de
Sigard roi de Dannemarck, c|ui tua ces deux dragons et obtint la
main d'Avilda pour récompense; ni de la fuite d'Avilda, qui, après
avoir souhaité puis rejeté ce mariage , s'enfuit et disparut habillée en
homme avec ses compagnes, jalouses comme elles de garder le céli-
bat, et fut retrouvée par Alfon sur un navire de corsaires qu'elle
commandait, et dont tout l'équipage fut massacré par ce guerrier;
ni enfin des prodiges de valeur opérés par ce même Alfon, depuis
son mariage avec Avilda jusqu'au moment où il fut tué par un
corsaire irlandais nommé Agabert, lequel étant devenu l'amant de
Sigua, sœur du premier, et parvenu à la séduire sous un habit de
femme, fut pendu par ordre du père devant la porte de cette der-
nière, qui se pendit elle-même de désespoir, ou, selon d'autres, mit le
feu à la maison et se précipita dans les flammes. On croirait pou-
voir reconnaître, dans les deux dragons dont il vient d'être parlé,
un emblème des vertus austères et de la mélancolie d'Avilda , qui,
pour ne pas céder aux charmes séduisans du vainqueur des mons-
tres, reprit sa première fierté et se mit à errer par terre et par mer,
jusqu'à ce que le sort, avec l'aide des conseils de la prudence , les
unît d'un nœud indissoluble. De cette manière on fait disparaître
les prodiges et les récils fabuleux, mais quelle histoire reste-t-iî ?
11 n'y a plus d'ordre chronologique dans les faits ai dans les rè-
gnes des souverains, plus de distinction dans les évènemens parti-
culiers à chaque pays, plus de liaison dans leur suite, plus d'in-
dication même partielle, qui fasse connaître d'une manière précise
SUR LA ScANOINAVIE: 201
les lems et les lieux. On peut en dire autant des relations qu'on
a au sujet d'un Frolon , ^troisième ou septième roi de Danneraarck,
qui, pour avoir fait la conqucle de la Norvège, perlé la guerre en
Russie avec des succès variés, subjugué la Suède qu'il céda ensuite
à son ami Eric, rendu trihulaires les Bretons, et leur avoir donné
de sages lois, dont une punissait le vol avec beaucoup de se'vérile,
fut appelé l'Auguste du nord , sans doute par les e'crivains postérieurs >
puisqu'étant mort vers la fin du VI.*' siècle, il ne pouvait y avoir
que fort peu de Scandinaves, qui eussent quelqu'ide'e d'Auguste. II.
mourut d'un coup de corne de vache, et cet animal fut aussitôt
transforme en sorcière dans les îe'gendes du pays : sur quoi il a été
invente' d'autres fables, et fait par les modernes des allégories, qu'il
n'est pas nécessaire de rapporter ici. Nous observerons ne'anmoins que
le nombre des Scaldes, qui e'taient des Bardes ou des poètes Scan-
dinaves, e'tant déjà considérable à celte époque, on proposa un
prix, ou, comme d'autres la prétendent, on offrit le trône même à
celui d'eutre-eux qui aurait le mieux célébré dans ses vers les louan-
ges de Froton. Le Dannemarck eut certainement avant cette épo-
que une longue suite de rois, parmi lesquels il y eut plusieurs
Frotons, et celui-ci est regardé par quelques-uns comme le troisième,
et par d'autres comme le septième de ce nom. Et en effet, il est
parlé dans les chroniques d'un autre Froton antérieur, non moins
renommé aussi par sa prudence que par sa valeur, lequel fut
vaincu et tué dans une bataille par certain Araîd qui troublait îe
royaume, et était peut-être roi de quelque état voisin; mais les his-
toriens ne sont nullement d'accord entre eux sur le genre de sa mort:
les uns disent qu'il fut brûlé dans son palais par les fils d'Arald,
et que sa femme liloïde périt écrasée sous les ruines en cherchant
à se sauver des flammes; les autres assurent qu'il fut tué par trahi-
son dans un banquet, auquel il avait été invité par un roi saxon
wùmmé Sverting, que Froton avait aussi vaincu, et ensuite traité
généreusement.
Mais si ce Froton ne mourut qu'au commencement du YI.^ sîè- ^•"•s>-^^fo7is
de, Il avait déjà ete lait une invasion en Bretagne par les Scandî- '^/«''^'««'^"■
> , T , A , .71. ''estrucûou
naves, c est-a-dire par les Angles, qui habitaient une partie du <^e, pem,
Dannemarck, et par les Saxons ou les habitaus de la péninsule ^a'is u suéde.
■1 . . • 1 T i •. Inlroduclioji
ciœbrique, qui occupaient le Jutland et les duchés actuels de Hols- , ""
J Cl • 1 TA \ christuinisiiLs.
tein et de Sleswick. Dans le même siècle et à l'époque de la chute ^'iraient.
« .j . . s. k Foimadon
de l empire romain, il sortit de la Scandinavie plusieurs hordes , oui de^ tro^s
*• /T. royaumes,
Europe. Vol, VI. ^g
202 Discours préliminaire
porlèrenl le ravage en Italie et dans les provinces voisines soumi-
ses auparavant à la puissance romaine; mais il ne nous est point
parvenu de notions précises sur ces émigrations, non plus que sur ces
essaims de barbares qui parcoururent une grande partie de l'Europe
les armes à la main, attendu que le torrent, parti d'abord du fond
du nord, alla toujours se grossissant de la reunion d'autres peuples
sarmatcs, germains et slaves , de différentes mœurs, et qui, sous
divers noms, se dirigeaient vers le midi pour y trouver un climat
plus heureux: ce qui porta une e'trange confusion jusque dans les
noms et dans le langage de ces peuples, au point qu'il ne fut plus
possible de reconnaître parmi eux ces Scandinaves qui avaient été
les premiers peut-être à abandonner leur rigide climat, pour en aller
chercher un plus tempère et plus fertile. L'histoire des trois premiers
siècles qui ont suivi la chute de l'empire romain est enveloppée
d'épaisses ténèbres j mais il est notoire que vers le comnjencement
du VlII.^ siècle de notre ère, la Suède était partage'e entre plusieurs
petits princes, qui étaient plus ou moins indépendans du royaume
d'Upsal, comme le furent dans la suite les premiers grands feuda-
taires, dans les états des successeurs de Charlemagne. Que ces princes
fussent, comme l'ont cru quelques-uns, des descendans d'Odin , ou
qu'ils se fussent e'rigés eux-mêmes en souverains chacun dans son
pays, il n'en est pas moins certain qu'Ingiald , ou , comme d'autres
l'écrivent, Ingel, re'solut de se défaire de ces petits tyrans, et de se
rendre lui seul souverain de la Suède. On raconte qu'il était d'un
naturel fe'roce , pour avoir été nourri de cœurs de loups dans son
enfance, et qu'ayant invité tous ces petits rois à un banquet , lors-
que tout le monde fut dans la joie, il fit mettre le feu au palais
après en avoir fait fermer les portes et disposer des satellites tout
alentour pour massacrer tous ceux des convives qui chercheraient à
s'échapper: ce qui lui fit donner le surnom d'illroda, qui signifie per-
fide. Attaqué ensuite lui-même dans sa demeure par quelques-uns de
ces princes, qui] n'étaient point venus à ce funeste banquet, et ne
voyant aucun moyen de leur échapper, il mit lui-même le feu à
l'édifice, et périt dans les flammes avec sa fille Asa, qu'on dit n'avoir
été pas moins féroce que lui. Il ne se sauva de toute sa famille que
son fils Olas, qui alla chercher une retraite dans le Vermelande où
il fonda un royaume, après avoir éclairci par le feu les épaisses
forêts qui couvraient ce pays, détruit les bêtes farouch'^s et les
reptiles venimeux dont il était infesté, et en avoir rendu le sol fer-
SUR LA Scandinavie; 2o3
tile. Informes des avantages que leur offrait celte contrée, plusieurs
Scandinaves allèrent s'y établir; et à la vue des travaux de Tagri-
culture qui leur étaient inconnus, et dont ils admiraient les heureux
effets, ils imaginèrent, selon leur coutume, que ces changemfens
étaient l'ouvrage d'une vertu surnaturelle ou d'opérations magiques.
L'accroissement rapide de la population occasionna bientôt une af-
freuse disette, qui fut regardée de même comme une marque de la
colère des dieux contre Olas; et l'auteur de tant de merveilles, au-
quel on avait donné le surnom de Troetelia, c'est-à-dire à'extirpateur
des bois fut sacrifié comme victime expiatoire en faveur de son peu-
ple. Les historiens ne s'accordent pas tous néanmoins sur la cause
de ce sacrifice, qui toutefois n'était pas nouveau alors dans la
Scandinavie. Quelques-uns supposent môme que la mort de ce roi
arriva plus tard , c'esl-à-dire à l'époque où l'évangile commençait à
être prêché dans la ville d'Upsal ; que ses sujets attribuèrent à son
changement de religion la disette qui les affligeait, et que c'est pour
cela qu'ils le sacrifièrent. Mais il est aisé de voir que ces historiens
n'ont écoulé en cela que le désir d'acquérir un martyr de plus à
la religion chrétienne, et ce désir, s'il est permis de le trouver loua-
ble, les a même entraînés à altérer la chronologie aussi bien que
la succession des anciens rois de Suède, parmi lesquels il s'en est
trouvé peut-être plus d'un ayant le nom d'Olas , indépendamment
de celui qui fut immolé à la colère des dieux. On raconte que la
disette n'ayant point cessé ses ravages malgré ce sacrifice, il sortit
de la Suède un grand nombre d'habitans, qui ayant passé la chaîne
des monts Dovrins, allèrent s'établir dans la Norvège, laquelle, à Tex-
ception du territoire de Dronlheim, était encore un pays inculte et
sans population. Alfdam , fils d'Olas, passa aussi, dit on, avec eux
dans cette contrée. Le peu de petits princes qui étaient restés en
Suède après le carnage qu'en avait fait Ingiald, contre lequel ils avaient
invoqué le secours des Danois, furent subjugués par ces auxiliaires,
et Biorno roi de ces derniers étant monté sur !e trône d'Upsal, ne
forma de ces deux étals puissans qu'un seul royaume. Les petits
tyrans se trouvant ainsi dépouillés de tout, cherchèrent à se faire
des ressources dans la piraterie, et c'est alors cju'on vit s'accroître
prodigieusement le nombre de ces corsaires audacieux, qui pous-
sèrent leurs pirateries jusques sur les côtes n^éridionales de l'Europe.
Ce système de rapine dura jusqu'au tems de Charlemagne, qui
voyant peut être le peu d'avantage c[u'il y aurait à faire usage de la
2o4 Discours préliminaire
force contre ces peuples "guerriers, conçut le dessein d'adoucir la fé-
rocité de leur caractère, en introduisant parmi eux, à la place du
culte de Thor et d'Odin, qui était tout martial, la religion du
Christ qui ne respirait que la douceur et la paix. Ce fut alors que
Chariemagne eut à combattre Gothric, roi de Dannemarck, guer-
rier d'un grand courage, qui régnait aussi en Suède, et qui avait
pris la défense de Vitichinde , roi ou duc de la Saxe, et son beau-
frère. Gothric vainquit plusieurs fois les Francs, mais au milieu
de ses triomphes il périt de la main d'un de ses propres soldats,
que le fils de Chariemagne avait peut-être gagné, et ce fut alors
que le moine Ausgar fut envoyé dans la Scandinavie pour y prê-
cher la religion du Christ. On trouve dans quelques historiens la
description de l'accueil brillant qui fut fait à cet apôtre du nord,
à la rencontre duquel ils font même venir le roi Biorno, qui ne
devait plus régner alors, s'il est vrai que Gothric eût déjà réuni
sous son sceptre la Suède et le Dannemarck. D'autres préten-
dent au contraire que ce moine fut renvoyé du pays: toujours
est-il certain , qu'il n'y fit pas un long séjour , et que plu-
sieurs autres ecclésiastiques qui y vinrent après lui eurent à souf-
frir beaucoup de persécutions: ce qui ne permet guères de croire
que cette première mission eut un grand succès. II était bien dif-
ficile d'ailleurs de faire abandonner aux Scandinaves une religion
aussi favorable que la leur à la violence, à la rapine et surtout à
la piraterie, et de leur faire oublier le paradis de leurs Valkiries. Et
en effet les choses restèrent dans le même état; et encore qu'il fût
vrai que Biorno eût fait un bon accueil au moine Ausgard, il n'ea
serait pas moins certain que ce souverain ne suivit en aucune ma-
nière la nouvelle religion qu'on lui prêchait: car vers la fin de ses
jours il s'adonna lui-même entièrement à la piraterie, et son fils
Asmund abolit partout dans ses états le culte du Christ, et y ré-
tablit l'idolâtrie. Les Scaldes continuèrent à célébrer dans leurs chants
les actes de violence et de cruauté; et pourtant, malgré les éloges
qu'ils en fesaient, les Scandinaves ne laissaient pas d'avoir des no-
tions d'équité et de vertu, et l'on rendait hommage à la droiture
de certain Slercater, habitant d'un pays de la grande-péninsule Scan-
dinave, qui, malgré la rudesse et la dureté de son caractère, mon-
tra le zèle le plus ardent pour la défense des opprimés, pour la
punition des oppresseurs, et pour le maintien de l'ordre dans le mode
d'élection et de succession au trône. Des historiens; amis du merr
SUR LA Scandinavie. 2o5
veilleux, ont fait également de ce guerrier un ge'ant, auquel ils ont
attribué des actions surnaturelles. Alfdan eut pour successeur en
Norvège Arald 1.®' surnommé aux beaux cheveux , qui, par ses con-
naissances en législation et en politique, contribua à la fondation
d'un grand royaume. L'établissement du système féodal est attri-
bué au contraire dans cette région à un autre Olas roi de Suède,
qui fit un partage des terres entre des particuliers pour cju'ils les
cultivassent, en exigeant d'eux qu'ils suivissent le souyerain à !a
guerre. On raconte de ce roi , qu'il se convertit à Ausgard dans
une seconde mission que fit ce moine, et que s'étaut refusé à l'in-
timation que lui fesait le peuple tourmenté de la famine, déman-
ger de la viande de cheval dans un sacrifice qu'on offrait à Thor,
il fut immolé devant l'autel même de ce dieuj mais comme il n'est
pas à supposer que le premier Oîas ait vécu assez long-tems pour
pouvoir être confondu avec le second, il y aurait de la témérité à
leur attribuer à l'un et à l'autre le même événement. Emming, qui
avait succédé à Gorhric dans le royaume de Dannemarck, entra, dit-
on, en négociation avec les fils de Charlemagne, et, sous Sivard -
son successeur, cet état nous est représenté comme en proie à une
guerre civile. Sivard eut pour fils Régner, surnommé Lodbroky dont
on raconte aussi des actions étonnantes, qui sont entremêlées de
beaucoup de fables. On sait néanmoins positivement qu'il recouvra une
partie de la Norvège. Il épousa une jeune héroïne, nommée Lod-
garde, qu'il répudia ensuite, pour demander la main de Thora fille
d'Ârald , roi de Suède j et, pour la mériter, il tua, selon l'usage
de ces tems là un ours féroce qui désolait le pays: l'habitude où
il était de se couvrir de peaux de bêtes sauvages, lui fit donner
le surnom de Lodbrok. Après la mort de son épouse il fit voile
pour l'Angleterre, les Orcades et les Hébrides, et affermit par des
prodiges de valeur la monarchie Danoise, dont il étendit en même
tems les limites. Ayant passé ensuite en Norvège, il s'éprit d'amour
pour une bergère qui gardait les chèvres, l'épousa et en eut beau-
coup d'enfans: ce qui ne l'empêcha pas de continuer ses pirateries
le long des côtes de la France et de l'Espagne, d'entrer dans le
Méditerranée, et de porter la terreur de son nom jusqu'en Etrurie.
Il fit même une excursion dans l'Hellespont, et de retour dans son
royaume, il eut à lutter contre son fils Ubbon, qui, à l'aide d'Es-
bern roi des Goths, avait occupé le trône en son absence. La
victoire le suivit aussi en Russie ; et après avoir soutenu de nou-
2o6 Discours préliminaire
Telles guerres en Suède et en Norvège, il passa de nouveau en Bre-
tagne, où. il soutint un gros parti de rebelles. A son retour en Dan-
nemarck, il trouva Arald devenu puissant à l'aide des secours que
lui avaient prêie's quelques princes chrétiens, auxquels il avait pro-
mis d'embrasser l'ëvangile avec ses sujets, aussitôt qu'il aurait re-
couvré la possession paisible de ses étals. Déjà les idoles avaient
été renversées, et une église avait môme été bâtie, lorsque Régner
ayant remonte sur le trône rétablit le culte de Thor. Obligé, sur
la fin de sa vie, de passer encore en Bretagne pour appaiser une
nouvelle révolte, il tomba entre les mains des ennemis, qui le
jetèrent dans une fosse^ pleine de serpens, où il mourut avec fer-
meté, non seulement sans laisser échapper une seule plainte, mais
même en chantant un hymne de guerre qui se trouve iiisëré dans
TEdda, et dont on a donne' la traduction en plusieurs langues.
Néanmoins les Danois eurent depuis lors l'avantage sous la conduite
d'un fils de Régner, appelé par quelques-uns Ivar, par d'autres
Remoîd ou Vidferd , et connu encore sous d'autres noms, lequel
devint dans la suite roi de Dannemerck. On ne raconte de ce
roi aucune action glorieuse; mais on a encore des doutes au sujet
d'un certain Ivar roi de Scanie, qui, selon quelques historiens, ac-
quit par un mariage le Jutland, par les armes la Suède, par uu
artifice sordide les iles du Danneraarck, et s'empara de tous les
pays voisins de la Baltique alors habités par les Wendes et par
les Slaves, c'est-à-dire la Vestphalie et la Norvège: ce qui le fit
comparer à cet énorme serpent marin , qui est représenté dans quel-
ques endroits de l'Edda comme embrassant tout le continent. On
ne sait guêres ce qu'était cet îvar, qui forma un grand empire dans
la Scandinavie. A celte époque le culte catholique fesait de nouveaux
progrès en Daunemarckj mais ce royaume fut enlevé au jeune Eric
descendant de Régner par un usurpateur, qui, dans la crainte de
ne pouvoir conserver, en dépit des grands et des principaux habi-
tans, le sceptre qu'il avait usurpé, et voulant se rendre agréable au
peuple, abandonna le christianisme qu'il avait embrassé lui-môme,
en persécuta les ministres avec fureur, et rétablit l'idolâtrie. Se
croyant ensuite affermi sur le trône, il voulut revenir à la foi pour
s'attirer aussi la faveur des grands; mais le peuple lui ôta la vie avec
le sceptre qu'il rendit à l'autre Eric. Effrayé de l'opposition du peu-
ple au christianisme, ce dernier bannît de ses étals le nouveau culte,
en extermina les minisires , et remit en honneur les images de Thor j
SUR LA Scandinavie. 207
îcais devenu plus prudent dans la suite, il laissa à chacun de ses
sujets la liberlë de suivre le culte qu'il professait, et les Chrétiens,
tranquilles sous son règne, ne furent plus troubles que sous celui
de Gormo successeur de Froton, qui serait le VI.^ de ce nom, si
l'on pouvait regarder comme le troisième, le fameux guerrier ainsi
nommé dont nous avons parle' plus haut. Ce Gormo occupa ne'an-
moins le Julland et les iles adjacentes, et agrandit considérablement
la monarchie danoise. De son tems Arald régnait en Norvège, et
Eric en Suède: ces deux souverains cherchaient e'galement à éten-
dre les limites de leurs états; et en effet le second parvint à y
re'unir la Finlande, le Vermeland , la Courlande, la Livonie et l'Es-
tonie, malgré les montagnes, les forêts et les rivières qui les en se'-
paraient, et il finit de détruire tous les petits tyrans qui montraient
encore quelques idées de souveraineté dans certaines parties de la
Scandinavie. Nous ajouterons ici à ce que nous avons déjà dit d'Arald,
qu'il vint à bout d'étendre sa domination sur toute la Norvège :
projet, à l'accomplissement duquel il avait été encouragé par Gida,
fille d'un roi de l'Adaland , fameuse par sa beauté, laquelle ne con-
sentait à devenir son épouse, que lorsqu'il serait devenu roi de
Norvège, comme avaient fait Eric en Suède, et Gormo en Danne-
marck. Ce qu'il y a de certain, c'est que d'abord il souoiit par la
force les provinces méridionales, qu'il ne se rendit maître de celles
du nord qu'après de longs et rudes travaux, qu'il épousa Gida,
et fut le fondateur de la première dj^nastie monarchique en Nor-
vège. C'est de celte époque, c'est-à-dire de la fin du IX.® siècle,
qu'on peut dire entièrement changé l'état politique de la Scandina-
vie, et que date l'origine des trois grands états qui se sont maintenus
jusqu'à nos jours , malgré les tentatives faites à plusieurs reprises
par les petits tyrans pour recouvrer leur autorité: tentatives qui ne
leur réussirent point, et après lesquelles plusieurs d'entre eux al-
lèrent augmenter le nombre des pirates, et entraînèrent dans leurs
expéditions sur les pays du midi des populations entières, parmi
lesquelles les Normans tiennent le premier rang.
L'histoire ne nous offre que fort peu de notions sur ces royau- DélowèrU
mes jusqu'au XIV.^ siècle: nous dirons ici quelque chose de leurs ^evuiande.
héros et de l'origine des Normans. Un des petits rois de Nor- ^'Hl^'aumtl
vège, qui s'étaient soumis à Arald et s'appelait Rogvold, avait un £^ca,mt
fils nommé Rolîon , qui désirant signaler sa vaillance, arma un na- ^'^f^^^s'"''»
y'ite pour exercer la piraterie malgré les lois rendues par le nou- ^^roisades.
2o8 Discours préliminaire
veau souverain pour l'empêcîier: non coulent de cela il ravagea une
province qui était soumise à Arald, et fut enfin banni comme as-
sassin. Ayant passé en Dannemarck avec tous ceux de ses partisans,
auxquels déplaisait comme à lui la se've'rité des lois de Gormo, il
alla d'abord en Angleterre; mais intimide' par la puissance d'Alfred
le grand, il feignit d'avoir eu dans un songe l'avis de se retirer de
ce pays; et après avoir soutenu avec honneur plusieurs guerres dans
la Belgique, il se dirigea vers les côtes de France, où il finit
par étendre ses conquêtes et sa puissance, au point d'e'pouser la
fille de Charles le Simple roi de ce royaume, et de s'ériger lui-même
en souverain, sous le nom de Robert I.", dans la partie qui a em-
prunté du nom de ces conquéraus celui de Normandie, qu'elle
porte encore aujourd'hui. C'étaient encore des sujets d'Arald que
ces hardis navigateurs, dont les uns abordèrent aux iles de Ferroé,
et les autres poussèrent même jusqu'en Islande. Nous observerons
ici, au sujet de cette dernière ile, que si quelqu'Européen y aborda
auparavant, comme i\ est dit dans les anciennes chroniques, ce
ne put être que le Scandinave nommé Flok, qui était un des-
cendant de Goa fille de Thor. Mais tout le monde sait combien
ces récits sont équivoques et souvent contradictoires: ce qu'il y a
de certain^ c'est que deux chefs Norvégiens nommés Ingolf et Jor-
lef, fondèrent la première colonie qui s'établit dans l'Islande, et que
cette ile n'a jamais cessé depuis de faire partie d'un royaume Scan-
dinave jusqu'à nos jours. Nous passerons rapidement sur les évène-
raens postérieurs, qui sont encore entremêlés de fables et de faits
incroyables, et nous ne nous y arrêterons que pour en déduire
quelques vérités historiques. Il paraît que sur la fin de ses jours ,
le grand Arald, fondateur du royaume de Norvège, s'abandonna
aux douceurs d'une passion, qui énerve le courage des héros: telle
est sans doute l'origine de ses infidélités , des fureurs jalouses de
Gida son épouse, et de la naissance de divers bâtards entre les-
quels le royaume fut partagé, sous l'obligation de rester soumis
à Eric le fils aine , à l'exclusion de l'un d'eux nommé Acon ,
qui se trouvait en Angleterre. Eric se montra extrêmement cruel ,
même envers ses frères; mais chassé du trône par Acon accouru
de l'Angleterre, il fut obligé de se réfugier parmi les pirates des
Orcades. Acon tenta d'introduir« le christianisme en Norvège, mais
le peuple s'y opposa. Il repoussa les attaques de Gunilde, femme
d'Eric, que les historiens Scandinaves donnent pour une magi-
SUR LA Scandinavie: 209
cienne, mais il fut tué dans la roêlëe par une flèche, ce qui per-
mît à cette he'roïne de placer sur le trône son fils Arald , qui re'-
gna sous son nom. Survint un autre Acon, fils d'un Grand auquel
Gunilde avait ôle' la vie, et qui ayant tué Arald dans une bataille
lui succe'da sur le trône. A celte époque l'établissement de la re-
ligion du Christ e'tait puissamment favorise' par les souverains de
la Scandinavie, qui la regardaient sans doute comme un moyen
efficace d'affermir leur pouvoir, et de s'assurer la souveraineté':
ce qu'Acon avait déjà tenté de faire en Norvège, comme nous
l'avons vu plus haut. Dans le même tems Arald cherchait aussi à
propager ce culte en Dannemarck, et Eric en Suède: ce dernier
fut même victime de son zèle, et pourrait par conséquent être
mis au rang des martyrs ; mais ces peuples encore farouches
étaient trop attachés au culte de leurs pères , et sans vouloir
entendre parler d'aucune innovation sur ce point , ils s'écriaient
qu'il n'y avait pas de divinité plus grande que leurs dieux. L'ex-
pédition de Svénon, roi de Dannemarck, contre l'usurpateur Acon,
les secours prêtés à ce dernier par les pirates sous les ordres de
certain Sigvald , et la dispersion de leur flotte, nous conduisent à
dire un mot d'une étrange république qui s'était formée alors dans
la Scandinavie. Nous avons déjà observé que ces peuples avaient
un penchant naturel pour la piraterie, qu'ils l'exerçaient sur leurs
côtes, et que par l'effet des persécutions et des guerres civiles, les
personnages les plus illustres et même les enfans des rois y pre-
naient part. Dans le X.® siècle, un fameux corsaire nommé Palma-
tok , homme intelligent et hardi, conçut le projet de donnera ces
aventuriers une existence sociale, et d'en former une république. Il
se fit donc élire pour leur chef, et les ayant rassemblés dans une
des iles danoises, il "les accoutuma à l'obéissance et à l'ordre, et
fonda ainsi, au dire de Torphœus à Josbourg, dans la Vandalie,
un petit état qui devint puissant et redoutable: quelques-uns ont
même supposé que cet état obtint la protection du Dannemarck,
ou même que c'était une colonie dont un roi danois avait été le
fondateur. Palmatok avait même établi une ordre de succession parmi
les chefs, dont l'un fut le Sigvald, que nous avons vu porter à
Svénon des secours contre l'usurpateur de la Norvège. On trouve
dans les chroniques Scandinaves, qu'Acon se voyant attaqué par
des ennemis aussi puissans, eut recours à l'ombre d'une fameuse
magicienne qu'il révérait, et à laquelle il sacrifia même un de ses
ÊKrope. Vol. FI. 27
2IO DiSCOUBS PRÉLIMINAIRE
eofans, et qu'après que cette magicienne lui eurpromis la victoire ,
on le vit courir sur les flots, exciter une tempête, et disperser les
vaisseaux ennemis, qui tombèrent au pouvoir d'Acon. Tout ce qu'il
y a de vrai dans cette histoire fabuleuse , c'est qu'Acon fut vain-
queur dans ce combat naval, et que la flotte danoise fut dispersée
par une tempête; mais Acon ne tarda pas à être renversé du trône
et même tue' : ce qui fit passer le sceptre entre les mains d'Olas
surnommé Trigéson, neveu du fameux Arald aux beaux cheveux.
La re'putalion que ce roi de Norvège acquit en peu de tems excita
la jalousie des rois de Dannemarck et de Suède; le premier prit
contre lui les armes, et le second lui envoya sa belle-mère nomme'e
Sigride VAItière, pour rechercher son alliance. Sigride conçut une
forte passion pour ce jeune roi qu'elle aurait épousé, s'il n'eût
point professé le christianisme dont elle ne voulait nullement, et
qu'elle outrageait même par des insultes. Des actes de violence suc-
cédèrent aux propos, et Sigride offensée jura de se venger. Olas fit
tous ses efforts pour obliger ses sujets à embrasser la foi , il sévit
même cruellement contre les récalcitrans, et alla jusqu'à faire mou-
rir traitreusement un prêtre de Thor , qui était son parent, mais
que les historiens de ce pays ont fait passer pour un fameux né-
gromancien. Ces persécutions irritèrent le peuple, et Olas périt vic-
time de la vengeance de Sigride qui avait épousé le roi Svénon ,
et du même Sigvald, chef des pirates qui avait été d'abord malheu-
reux dans son expédition contre l'usurpateur Acron. Quelques écri-
vains racontent qu'Olas se voyant perdu se jeta à la mer: ce qu'il
y a de certain c'est qu'il y périt, n'y ayant rien que de fabuleux
dans ce qu'ils disent ensuite de son évasion de l'eau à la nage, de
son ascension au ciel, de son pèlerinage à Rome et à Jérusalem,
et de sa mort dans un couvent de la Sourie, où il était devenu
abbé. La Norvège fut alors partagée entre le Dannemarck , la
Suède et les fils de l'usurpateur Acron, et l'on ne lit pas sans
surprise, que, malgré les désordres qui avaient accompagné le dé-
membrement de cet état, les Norvégiens n'avaient jamais été plus
heureux qu'à cette époque, de la même manière qu'on trouve dans
Puffendorf que le XI.^ siècle avait été l'âge d'or pour la Suède.
Dans ce dernier état le trône fut successivement occupé, savoir;
par Amund, qui voulut adoucir le naturel féroce de ses sujets, et
établit la peine du talion contre les incendiaires; par Slenkil et
Ingo, auxquels fut donné le nom de justes^ et qui firent de^ vains
SUR LA Scandinavie. 211
efforts pour la propagation du christianisme, efforts qui coûtèrent
même la vie au second, qu'un idolâtre perça d'une flèche; par
Alstan, qui, par sa sagesse se fit aimer des peuples, et par Philippe
qui en fut aimé encore davantage, enfin par un autre Ingo, fils
d'Alstan , qui chercha à rendre les Suédois heureux, et qui, aidé de
sa femme Raguilde, travailla à propager l'évangile dans ses états,
non par la violence et les persécutions, mais avec une douceur et
une charité, qui leur ont fait donner après leur mort le nom de
saints par les chrétiens , et leur ont mérité des idolâtres les hon-
neurs de l'apothéose. Ingo ne laissa que deux filles, qui épousèrent
les rois de Dannemarck et de Norvège: ce qui amena de nouveaux
changemens dans les étas du nord. A cette époque Amul, qui fut
surnommé le grand, et était fils de Svénon, monta sur le trône
de Dannemarck. L'Angleterre fut le premier théâtre de ses exploits,
puis ayant passé en Norvège il y vainquit Olas iiraldson, qui, après
avoir été simple paladin ou chevalier errant, et s'être même rendu
célèbre en Italie, était parvenu à régner sur les Norvégiens, et qui
voulant aus >i user de violence pour détruire l'idolâtrie, fournit à
Canut un moyen facile de débaucher ses troupes , et fut tué enfin
dans la tentative qu'il fit pour recouvrer ses états à l'aide de la
Russie. Canut se rendit célèbre par sa justice, et sous son règne le
culte des idoles cessa en Dannemarck. Après avoir cédé ses étals à
ses deux fils nommés, l'un Arald, et l'autre Ardicanut, il s'en alla
en pèlerinage à Rome. Svénon, son fils naturel, qu'il avait mis sur
le trône de Norvège, ne larda pas à en être chassé par les grands,
qui y firent remonter Olas Magnus, fils de l'Olas', auquel les his-
toriens ont donné le nom de saint, malgré les prétentions d'Ardi-
canut, qui aspirait aussi à celte partie de l'héritage paternel: on
en vint à des négociations avec ce dernier, et les deux souve-
rains s'engagèrent à vivre en paix chacun dans ses états, sous la
condition que l'un d'eux venant à mourir sans enfans mâles, l'autre
lui succéderait; arrangement par l'effet duquel le Dannemarck tomba
au pouvoir du roi de Norvège. Mais, au lieu de pardonner comme
il l'avait juré à ceux qui avaient tué son père, le roi Norvégien
.conçut le dessein de s'en venger cruellement ; et il ne renonça à sa
résolution, qu'aux vives instances d'un Sigwater ou barde, espèce de
poètes pour lesquels on avait beaucoup d'estime, comme possédant
le talent de persuader, et qui se plaçaient au premier rang dans les
combats, pour ranimer par leurs cliants le courage des guerriers.
2 12 Discours préliminaire
Kevenu à des senlîmens plus doux, Magnus relâcha les prisonniers
et rappela les fugitifs, ce qui lui mérita le surnom de [Bon. En
vain Svënon tenta alors de lui enlever le sceptre, il fut lui-même
oblige de prendre la fuite; mais alors on vit paraître dans le Dau-^
nemarck Arald Sigurtson, descendant d'un des petits rois de la Nor-
vège, et guerrier renommé, qui avait été à Constanlinople, et qui
avait combattu les Sarrasins en Afrique, secouru les Normans en Si-
cile, et lue un énorme serpent avec lequel il avait été renfermé dans
une prison par ordre de l'impératrice Zoé, qui l'avait aimé aupara-
vant, et dont il avait excité la jalousie pour avoir épousé Elisabeth
fille de Jeroslaw, souverain de la Russie. Comme il était fort riche,
il conçut bientôt le dessein de régner sur le Dannemarck, et se li-
gua avec Svénon qui avait aussi les mêmes prétentions; mais sur la
proposition de Magnus ils firent la paix, à condition que le royaume
de Norvège et les trésors d'Arald seraient partagés entre eux par
moitié. Cependant il fallut encore en venir aux mains avec Svénon;
et Magnus, après s'être illustré par ses libéralités, mourut, laissant
un nom si révéré, que les Danois et les Norvégiens se disputèrent
sa dépouille mortelle, et que ses vertus furent chantées pendant
long-teras par les Scaldes. Après sa mort, Svénon s'empara du trône,
et eut Arald pour compétiteur; mais à la fin ce dernier y renonça
pour ne s'occuper que de la conquête de l'Angleterre, où il mou-
rut dans une bataille. La Norvège eut alors pour roi Olas, fils
d'Arald, homme sage et prudent, qui ne songea qu'à maintenir la
paix dans ses états; il voulut même y abolir l'esclavage, favorisa le
commerce et l'agriculture, et bâtit des villes et des villages; maïs
ayant bientôt cessé de vivre, son fils Magnus, d'un caractère tout-
à-fait opposé, ne tarda pas à attaquer logo roi de Suède, et ne
fut arrêté dans son invasion que par l'amour qu'il conçut pour
Marguerite fille d'Ingo, qui la lui donna en mariage, et que
les Suédois ont surnommée de Femme de la paix. Mais Ingo
n'ayant pas laissé, comme on l'a dit plus haut, d'enfans mâles, la
nation élut pour roi Ragvald, un des grands du royaume, lequel
avait des formes gigantesques et la force d'un taureau. Devenu odieux
par ses injustices, ses violences et ses cruautés, Ragvald fut tué
par le peuple, qui lui donna pour successeur Svercher, homme
juste, affable et généreux, qui périt également victime de ses com-
plaisances pour un fils, dont les rapines et les excès de tout genre
avaient jeté le trouble dans les provinces. Il s'éleva alors, au sujel
SUR LA Scandinavie. 2i3
de l'élection, de grands débats qui ne se terminèrent qu'à condition
qu'Eric, qui e'tait bien vu de la plupart des grands, monterait sur
le trône , et que la souveraineté passerait alternativement à ses des-
cendans et à ceux de Charles, fils de Svercher, qui la réclamait
aussi. Eric fut un prince estimé, qui réunit en lui à l'amour de la
paix la sagesse d'un législateur et le courage d'un bon guerrier j il
mourut les armes à la main en se défendant contre quelques grands',
qui ne pouvaient tolérer sa justice rigoureuse: ses vertus l'ont fait
mettre au rang des saints par les Chrétiens, et quelques-uns ont
même publié qu'il avait péri en défendant la religion du Christ
contre les idolâtres. Canut, roi de Dannemarck , qui avait succédé à
Arald , fut aussi déclaré saint. Ce fut à cette époque, c'est-à-dire
vers la fin du XII.® siècle, que les peuples de la Scandinavie pri-
rent part aux croisades, qui alors étaient de mode, et qu'un prince
danois, nommé Svénon, passa en Palestine avec un corps de i5,oo
hommes, et combattit sous les étendards de Godefroi: ce dont il
est aussi fait mention dans la Jérusalem délivrée du Tasse, Ra-
guilda, reine de Suède, avait entrepris déjà auparavant le pèleri-
nage de la Terre-Sainte, et elle fut imitée par Eric successeur de
Canut, en même tems qu'un prince de la Norvège, après une lon-
gue navigation, était allé à Rome pour rendre hommage au pape.
La plus fameuse des croisades du nord fut celle de Sigur, fils de
Magnus roi de Norvège, qui a été aussi célébré par le Tasse, et
qui sortit des ports de la Scandinavie avec un corps de 10,000
guerriers portant l'étendard de la croix. Après avoir combattu des
corsaires sarrazins dans l'Atlantique, et forcé contre d'autres le pas-
sage du détroit de Gibraltar, il arriva en Sicile, où il fut bien ac-
cueilli par les Norraans; et ayant passé de là en Asie, il se réunit
à Baudoin, battit les Turcs dans divers combats, attaqua et prit
Sidon, et se rendit ensuite à Constantinople, o\x Alexis Commène
lui fit de grands honneurs, et lui fournit les moyens de retourner dans
son pays, après l'avoir comblé de présens. Ses exploits furent chantés
par les Scaldes. Les croisades ne contribuèrent pas peu à répandre
dans la Scandinavie la religion chrétienne, qui, avec l'appareil bel-
liqueux et l'éclat des grandeurs sous lequel elle se présentait
dans ces tems barbares, ne pouvait manquer de plaire aux peuples
guerriers qui habitaient ces contrées. On est affligé de voir seule-
ment qu'il s'y forma aussi de ces croisades contre quelques-uns des
habilans mêmes, et surtout contre les Smolandais ^ qui avaient tué
coraraunications qu'ils s'étaient ouvertes avec quelques nations du
midi de l'Europe, et à la propagation de la religion chre'tienne dans
2i4 Discours préliminaire
quelques missionnaires chrétiens, et relevé' une antique et grossière
statue de bois qui représentait Thor. Les chevaliers Teutonîques
qui revenaient de la Palestine, ainsi que les chevaliers dits de la
Hache ayant aussi pris part à cette expédition, les idoles furent
renversées de toutes parts, et les idolâtres mis à mort, souvent
d'une manière honteuse et cruelle.
La ciMUaiion C'cst de cctle époque que datent les progrès des Scandinaves
ta Scandir/afie daus la civilisaliou : avantage dont ils ont pu être redevables aux
est retardée. " ^
Sidle
des èi'eneniens
principaux ,
jusqii'au traité
de Calmar, \es contrécs septentrionales. Leurs relations avec les autres peuples, et
surtout avec ceux du centre, ne pouvaient leur procurer beaucoup de
lumières à cause de l'e'tat d'ignorance et de barbarie où ils étaient
encore plongés eux-mêmes. D'un autre côté, la rusticité et quel-
quefois même l'irrégularité des mœurs des ministres de l'évaDgile ,
jointes aux moyens violens qu'on employait pour établir le nouveau
culte, ne permettaient point de retirer tout le fruit possible de
la douceur et de la pureté de sa morale, pour la civilisation d'un
peuple aussi barbare et aussi fortement attaché à son ancienne
croyance. Aussi, l'art de la magie, sans admettre pourtant toutes les
extravagances rapportées à ce sujet dans les chroniques Scandinaves,
ne laissa-t-il pas de continuer à être cultivé dans les siècles suivans,
comme on le voit par les opinions et les discours des écrivains les
plus favorables à ce peuple: ce qui fut cause du mélange qui se
fit alors de certains rites dérivant du paganisme, avec la nouvelle
religion. On continua encore à recourir aux épreuves du feu et
du fer rouge, et à décider les querelles des états par la voie du
duel ; enfin jusqu'au XIV.^ siècle ce ne fut que troubles et que dé-
sordres dans toute la Scandinavie. L'histoire ne nous offre dans
cette région que les indices manifestes d'une civilisation encore dans
l'enfance; en Dannemarck, des règnes inquiets et souvent orageux;
en Norvège des troubles sans cesse renaissans; une foule de pré-
tendans qui se disputent le trône de ce pays sous le règne même
de Sigurt, fameux dans les croisades, et des querelles qui se pro-
longent jusque sous le règne du sage et valeureux Acon; un arche-
vêque assurant que la couronne de Norvège appartient à S.*01as,
et qui prétend la donner, au nom de ce saint, à qui bon lui sem-
ble; ce royaume mis tout en feu par les grands; un prince, dit
Sverrer, forcé de recevoir la couronne des mains d'une troupe de
S"U R L A s G A N D I ^' A V I E; 2 I 5
montagnarcls appelés par mépris Birkehenians ^ dont la chaussure
était faite d'écorce de peuplier, et qui parviennent néanmoins à tuer
le roi légitime, et à placer sur le trône l'homme élu par eux; les
factions tumultueuses qui se renouvellent après la mort de Sverrer,
en même tems qu'elles bouleversent la Suède; la puissance colossale
de certains particuliers, et entre autres des descendans de Folk, ap-
pelés ensuite Folkungers, qui parviennent à s'asseoir sur le trône
de Norvège; enfin un Valdemar, l'un des rois de cette contrée, qui
abandonne sa cour pour s'en aller en pèlerinage à Rome, après avoir
remis l'administration de ses états à un ministre, qui refuse ensuite de
les lui rendre, et le force à une honteuse abdication. Et pourtant,
malgré tous ces faits, il s'est trouvé des écrivains, qui n'ont pas
craint d'avancer que, durant tout ce tems, la civilisation fesait les
plus grands progrès en Dannemarck, en Suède et en Norvège. Il
est vrai que l'autorité sacerdotale s'était déjà étrangement accrue,
que des taxes odieuses avaient même été imposées pour l'entretien
et la propagation du culte; que le sacerdoce, entouré de luxe et
de pompe, avait suscité des questions dangereuses, et mis les sou-
verains dans le cas de craindre la révolte de leurs sujets; enfin que
deux prélats, l'archevêque Erland , et l'évêque Arnefast , avaient
été impliqués dans une conjuration, coupable selon les historiens^
d'avoir fait empoisonner Christophe roi de Dannemarck. On vit en-
core à cette époque le clergé disputer le trône du Dannemarck à
Eric fils de Christophe, et sa mère régente n'avoir contre cet or-
dre d'autre soutien que l'affection et le courage de son peuple. Mais
le roi Magnus qui vint après, ôta adroitement à l'archevêque le
droit de se mêler des élections des rois. Outre la peste dont il était
affligé, le Dannemarck ne laisse pas cependant que d'être encore
déchiré à cette époque par des guerres intestines. Le roi Eric est
tué pour sa mauvaise conduite, et une guerre terrible est déclarée
à la Norvège où s'étaient réfugiés les meurtriers. Des discordes écla-
tent dans la Suède entre les enfans de Magnus Ladulas, dont un
fait emprisonner ses frères par trahison, et, à l'exemple du comte
Ugolino, les fait tous périr de faim dans leur prison. Le peuple se
soulève contre Birger, qui s'enfuit et va mourir en Dannemarck,
tandis que les Suédois irrités font décapiter son fils Magnus, et
élisent pour leur roi un autre Magnus , fils d'Eric. Enfin des lois
sévères sont publiées en Norvège par Acon V contre les grands du
royaume et les courtisans, qui ne payaient point leurs dettes, et
2iC Discours préliminaire
opprimaient le peuple: ce qui prouve que la civilisation ne pouvait
pas avoir fait beaucoup de progrès chez ces peuples. Il faut dire
ici cependant à la louange de ce même Acon, qu'à la magnifique
ambassade qui lui fut envoyée par Hugues de Lusignan pour l'en-
gager à une expédition contre les Turcs, il repondit, que le pre-
mier devoir d'un bon roi était de ne pas abandonner ses sujets,
mais au contraire de les bien gouverner. Pendant ce tems le Dan-
nemarck était malheureux sous un autre Christophe. Les ecclésias-
tiques avaient repris leurs privilèges et leurs étranges pre'tentions ,
et les grands abusaient toujours davantage de leur autorité. Bientôt
une troupe de mécontens se réunit et proclama roi Eric fils de Chris-
tophe : ce dernier se réfugia avec ses trésors en Allemagne : son fils,
qu'il avait envoyé contre les rebelles, fut vaincu et fait prisonnier,
et la couronne du Dannemarck fut décernée à Valdemar duc de
Sieswick, durant la minorité duquel le comte Gérard son oncle
prit la tutèle, et mit tout en œuvre pour consommer la ruine de
ce royaume. Dans le même tems la Suède et la Norvège se trou-
vaient dans un état malheureux sous le gouvernement de Magnus
Ericson, qui avait e'pouse' Blanche de Namur, femme ambitieuse,
cruelle et débauchée: alors la concession du Dannemarck fut de-
mandée au pape, auquel on dit que ce royaume appartenait à titre
de fief Ce pape, qui était Benoit XllI, eut la prudence de ne point
se prêter à la demande du roi de Suède, en alléguant de vouloir
bien connaître auparavant les principes sur lesquels ce droit repo-
sait; mais ce roi fut excommunié bientôt après, pour avoir dissipé en
enterprises imprudentes contre la Russie, le tribut qu'il payait à
Bome sous le titre de denier de S} Pierre. Les Norvégiens et les
Suédois demandèrent alors pour roi Acon, qui fut accordé aux pre-
miers, et non aux seconds. Eric, fils de Magnus, déclara la guerre
à son père, puis régna avec lui, et exerça ensuite les plus grandes
violences contre les favoris de ce dernier, et contre l'ami et le con-
fident de sa mère qu'il fit mourir: après quoi il mourut lui-même
de poison, non sans le soupçon que celle-ci le lui eût fait donner.
La même mort enleva aussi Christophe, fils de Valdemar et frère de
Marguerite, mariée alors à Acon roi de Norvège. En Suède, Magnus
tenta de renverser le sénat, et chassa du royaume plusieurs sénateurs ,
qui élurent pour roi Albert de Mécklembourg. Ce nouveau souverain
est attaqué par Magnus et par Valdemar, dont le premier est fait
prisonnier j il achète ensuite la paix de Valdemar, et, après l'avoir
SUR LA Scandinavie. 217
violée , se ligue avec quelques princes de l'AlIomagne. A la mort
de Valdemar, Olas est élu, el, après lui, Marguerite, auparavant ré-
gente, est proclaaie'e reine, et réunit sous sa puissance la Norvège
et le Dannemarck. Tandis qu'Albert se rend odieux aux Suédois,
Marguerite ne néglige rien pour gagner leur affection, et eu effet
ils invoquent son secours j Albert devient son prisonnier dans
une bataille: relâche par elle, il lui cède le royaume de Suède,
qu'elle gouverne avec une sagesse, qui la fait surnommer par quel-
ques historiens la Sëmiramis du nord. Getie princesse termine soa
glorieux règne par le fameux traité de Calmar conclu en 1097 > ^'^
vertu duquel les trois royaumes de Suède, de Norvège et de Dan-
nemarck, dans une assemblée des députés de ces trois états, sont
réunis en une seule monarchie: traité qui peut être regarde comme
le terme de l'hisloire de l'ancienne Scandinavie. Nous parlerons des
évènemens postérieurs dans la description que nous donnerons en-
suite de chacun de ces trois royaumes.
II est aisé, d'après les faits que nous venons de rapporter, caractère,
d'imaginer quels pouvaient être le caractère, les mœurs, les lois.
mœurs , Ion
gouvernement,
religion ,
milice ,
sauvage, leurs entreprises guerrières et leurs pirateries, en les iso- de/Z7cns
la religion , la milice et les armes des Scandinaves. Leur vie d'abord ''!!£"
armes
des aneie
Seanditicivct.
lant de toute relation sociale avec les autres peuples, auxquels ils
n'inspiraient que de la terreur, contribuaient à endurcir encore da-
vantage leur caractère, et par conséquent à retarder leur civilisation.
Leurs anciens héros ne respiraient que la guerre et le carnage, n'ai-
maient que les armes et les combats, et n'avaient de goût que pour
la piraterie, qui fesait l'unique occupation des jeunes gens et des
vieillards: les femmes mêmes y prenaient part, et il n'était par rare
de voir des filles de rois empoigner la hache, se mêler dans les
combats, ou monter sur des navires armés et partir pour des expé-
ditions lointaines, portant partout le ravage et la terreur. La rigidité
du climat, peu favorable aux travaux de l'agriculture, leur fesait un
besoin de se livrer à la chasse et à la pèche, exercices qui devinrent
pour eux comme une école de guerre, de navigation et de piraterie.
Les disettes fréquentes auxquelles les exposait quelquefois la stérilité
du sol ou l'insuffisance de la pêche, étaient pour eux un puissant motif
d'abandonner un sol ingrat, pour aller chercher d'autres climats moivîs
disgraciés de la nature. Leurs armes étaient mal faites et faciles à se
rompre, et leurs navires mal équipés; et pourtant ils ne laissaient
pas, avec ces faibles moyens, d'aifronler les tempêtes de Tocéan^ ef
Europe. Fui. FL ^a
Continuation,
Habillement ,
armes ,
habitations.
£lections
des chefs.
Poésie.
218 Discours préliminaire
de s'étendre au loiu, fesant leur proie de tout ce qu'ils rencon-
traient sur mer, ainsi que des dépouilles et même des moissons des
peuples aises et tranquilles , chez lesquels ils abordaient. La poésie ,
qui pourtant devait être très-ancienne chez eux, ne fut jamais con-
sacrée à chanter les amours des bergers, mais seulement à célébrer
des entreprises hardies, des duels, des combats et des ravages
de tout genre. Il était glorieux d'exposer sa vie , et plus glo-
rieux encore de la perdre dans un combat. La mort naturelle était
presqu'un opprobre , en ce qu'elle semblait annoncer qu'on avait
été trop attaché à la vie, ou qu'on n'avait pas assez méprisé le
trépas. Cependant, avec ce caractère de fierlé, de rudesse et même
de dureté, les Scandinaves ne laissaient pas de montrer une sorte
de générosité dans leurs expéditions. Ils n'attaquaient jamais les
navigateurs qui étaient sans armes, comme si le butin leur eût
paru mal acquis, lorsqu'il ne l'était pas au prix de leur sang.
Des hommes accoutumés aux voyages, aux privations, aux fa-
tigues ne pouvaient pas avoir beaucoup de goût pour le luxe et la
mollesse. Ils se fesaient des vêlemeus avec les peaux encore sanglan-
tes des animaux qu'ils avaient tués à la chasse, et leur chaussure
se composait d'un tissu d'écorce d'arbres: usage dont on retrouve
encoredes traces parmi les montagnards de la Norvège, et qui,
dans les factions du XÏII.^ siècle, les a fait distinguer sous le nom
de Birkebériens. Leurs boucliers étaient faits aussi en osier , comme
ceux des anciens Germains, et recouverts en peau, ou en écorce
d'arbre, et leurs casques étaient de cuir, autant qu'on en peut ju-
ger par quelques-unes de leurs anciennes poésies. Telles étaient les
armes défensives à l'usage de ces peuples. Quant à leurs armes of-
fensives c'étaient l'épieu, l'épée, la lance, et surtout la hache , qui,
daus leurs mains, était terrible, et pouvait par conséquent être re-
gardée comme un arme vraiment nationale. Les habitations des Scan-
dinaves n'étaient que de simples cabanes en bois, au milieu des-
quelles était le foyer, d'où la fumée ne pouvait s'échapper que par
la porte. Telle était aussi la demeure des chefs de tribu, des juges
et des rois mêmes, s'il est vrai que ce titre, qu'ion ne trouve usité
que dans les écrivains d'un âge bien postérieur, fût donné alors
à quelqu'un de ces chefs. On ne peut pas assurer non plus qu'ils
eussent des lois, ni même des sentences ou proverbes, qui, sous le
nom de brefs, leur tinssent lieu de lois, comme quelques-uns l'ont
prétendu. Ils n'avaient d'autre règle de conduite que les coutumes
SUR LA Scandinavie: 219
qu'ils tenaient de leurs ancêtres: aussi ne voit-on pas que la poly-
gamie, sans être expressément défendue, fut en usage chez-eux,
fljêrae à une époque plus rapprochée de nous, précisément par ce
que la tradition leur avait appris, que leurs pères s'étaient tou-
jours contente's d'une seule femme. Dans un tems où il n'est pas
bien certain qu'il y eût des rois chez ces peuples, on ne peut guèrcs
assurer qu'ils fussent électifs. Ou voit seulement qu'à une époque
postérieure, les enfans du roi défunt étaient préférés dans les élec-
tions: ce qui donne à présumer que les Scandinaves avaient, dans
l'élection de leurs chefs, le même usage, qui était aussi celui des an-
ciennes tribus germaniques. Quant à la religion, on sait qu'ils ado-
raient Thor et autres dieux, dont les noms ne sont point parvenus jus-
qu'à nous. Peut-être ces cultes avaient-ils été apportés de l'orient par
les premiers habitaus de ces contrées^ car on n'y a trouvé aucune trace
des divinités grecques ou romaines. Au reste, outre l'impossibilité où
étaient les Scandinaves de recevoir aucune notion de religion des
autres peuples de l'Europe, dont ils étaient entièrement isolés, la
dureté même de leur caractère se serait opposée à l'introduction de
tout nouveau culte, comme on voit que, pendant plusieurs siècles,
elle fut un obstacle à la propagation du christianisme parmi eux.
On ne trouve dans l'Edda , ni dans le peu de monumens écrits qui
nous sont restés d'eux , rien qui annonce qu'ils eussent des lois reli-^
gieuses, au moins jusqu'aux Vl.^ et VIL^ siècles, et il ne paraît pas
qu'à une époque plus ancienne ils aient connu, comme quelques-uns
l'ont prétendu, ni cérémonies de mariage, ni aspersion d'enfans nou-
veaux-nés, choses qui peut-être ne s'introduisirent parmi eux qu'avec le
nouveau culte; ces peuples au contraire montrèrent toujours une sorte
de vénération pour ceux qui avaient péri en duel ou sur le champ
de bataille, qui s'étaient même donné la mort volontairement, et
surtout pour ceux qui s'étaient précipités du haut de certains ro-
chers réputés sacrés chez eux. La vie sauvage que menaient les
anciens Scandinaves , et leur goût dominant pour le métier des
armes, ne leur permettaient pas sans doute de se livrer à l'élude
des arts et des sciences: c'est donc en vain que certains écrivains
ont voulu leur attribuer d'autres connaissances en astronomie, que
celles qu'ils pouvaient acquérir par la simple observation des astres
dans leurs chasses ou leurs navigations, et durant les longues nuits
de ces contrées, comme l'avaient fait des bergers chez certains peu_
pies de l'orient. Dès les Ituis les plus reculés la Scandinavie cuises
220 Discours préliminaire
Scaldes, qui n'étaient point, comme quelques-uns l'ont cru; des
fabulistes, car les historiens auraient pu les prendre pour guides
dans leurs recherches , mais des poètes qui , selon Sturleson ,
étaient des hommes d'un esprit extraordinaire. Ces poètes chan-
taient les exploits de leur nation et de leurs héros 5 mais souvent
ils confondirent dans leurs chants, avec les fables les plus ab-
surdes, des noms qui auraient pu intéresser l'histoire, et ils ne nous
ont laisse ainsi pour la plupart que des romans grossiers, où il
est impossible de démêler la vérité. Il en est qui trouvent sublimes
ces poésies, dont il existe un grand nombre de fragmens dans l'Edda
de Semond, et dans un recueil qu'en a fait Sturleson; d'autres au
contraire soutiennent qu'on n'y trouve ni goût ni verve poétique.
Quiconque a lu cependant avec attention les chants de l'Edda,
ne peut nier qu'il ne s'y rencontre assez souvent des morceaux, que
ne désavoueraient point nos meilleurs poètes, et qu'on n'y remarque
mên)e les plus belles conceptions rendues avec une clarté et une vérité
d'expression, qui n'est peut-être pas tant l'indice de la simplicité
rustique de cet ancien peuple, que celui de l'enfance de l'art poé-
tique, et même de la langue dans laquelle ces chants ont été faits;
vaihaiia, Nous ajoutcrous ici quelques notions à ce que nous avons déjà
Vaikiries, dit coucemanl le paradis des Scandinaves appelle Valhalla , et les
vierges . t xT 11 /-\ 1 J. 7
on nymphes vicrgcs ditcs Valkiries. On voit par un passage de l'Edda de Se-
&,andina9es. mond, que si les anciens peuples du nord n'admettaient pas, comme
quelques écrivains l'ont supposé, la transmigration des âmes ou la
métempsicose, ils croyaient au moins que les hommes renaissaient
après leur mort: opinion qui est néanmoins rejetée dans le même
livre, comme un conte de bonne femme. On imagina dans la suite
un tout autre système, qui fut d'assigner aux âmes deux séjours,
l'un avant, et l'autre après ce qu'on appelait le crépuscule des
dieux. Nous avons fait mention, dans le costume de la Germanie,
de cette expression, qui ne signifiait autre chose que la destruction
de quelques divinités antiques, et un incendie général de la terre
ou un cataclysm.e du globe. Dans le nombre de ces divinités, qu'on
croyait avoir été détruites ou dévorées par un loup, se trouvait
aussi le plus ancien Odin avec ses compagnons ou les héros, qui
avaient passé dans le paradis Valhalla avaul l'incendie du monde.
Ce cataclysme oii l'on voit se réunir les anciennes traditions de
divers peuples sur les changemens qu'a subis la forme de notre
globe par l'effet des eaux ou du feu, se trouve décrit en peu de
SUR LA Scandinavie. 221
tnois dans une strophe de l'Edda, dont voici la traduction littérale;
Le soleil se couvre dépaisses et noires ténèbres: la terre s est abi-
mée dans les profondeurs de la mer: les étoiles brillantes ont dis-
puru des voûtes du firmament ^ et î antique machine est dévorée par
un feu, dont la flamme sélève jusqùau ciel. Mais du sein de cet
incendie sort une nouvelle terre, dont la population se forme d'un
honjme et d'une femme, qui, selon l'Edda, n'ont point e'të créés,
mais ont surve'cu à ce désastre géne'ral. Le soleil et quelques dieux
qui y ont aussi e'chappe' reparaissent, et c'est alors que des récom-
penses sont promises aux hommes vertueux, et que les me'cbans
sont menaces d'une condannalion à des supplices horribles. Or
voici en quoi consistait le paradis des Scandinaves, qui le plaçaient
au pôle austral: chose bien naturel à un peuple condannë à vivre
au milieu de glaces éternelles. Là se trouvait une cour magnifique,
plus brillante que le soleil, appelée Gimlé , qui a été de tous tems
la demeure des hommes justes et bons. Dans un autre chapitre de
l'Edda il est fait mention d'un autre demeure nommée Brymer y
c'est-à-dire chaude, qui ne peut jamais devenir froide, et qu'on dit
être construite de l'or le plus pur. Les méchans au contraire ont leur
séjour dans un lieu grand, horrible et exposé au vent du nord: cette
demeure, appelé Nastrandi qui signifie rivage des cadavres, passe
pour être construite de dos d'innombrables serpens, dont les têtes
tournées vers l'intérieur vomissent des flots de poison , au milieu
duquel nagent les parjures, les homicides et les sicaires : ces der-
niers étaient en outre écorchés sans cesse par Nùdhoggur, ou le
mauvais démon. Le paradis Valhalla était réservé seulement à ceux
qui étaient morts a la guerre: ce qui le fesait appeler la cour de
ceux qui avaient été tués, aula caesorum. Le bonheur de ceux qui
l'habitaient consistait à boire à pleine coupe, à s'exercer à des
jeux gymnastiques et à passer leur tems dans les plaisirs et les
délices: genre de récompense qui était merveilleusement propre à
affermir dans ce peuple le mépris de la mort. Selon la mythologie
Scandinave, ce paradis reconnaissait pour souverain Odin, le dieu
de la guerre, le père des armes et du carnage, comme il est indi-
qué dans l'Edda, et le dispensateur de la victoire. Nous n'en croi-
rons pas pour cela, d'après les interprètes, que les chevaux d'Odin ,
dont il est fait mention dans un chant de l'Edda, dussent être des
hommes , à cause de l'usage qu'on en fesait dans les combats ,
ci que le vent d'Odin, dont il est parlé ailleurs, signifiât un com-
222 Discours préliminaire
bat. Si l'explication que Sturleson, Keysler et autres ont donne'e de
quelques inscriptions runiques est exacte, on peut assurer que les
tombeaux y étaient consacrés à Odin , et qu'on adressait à ce dieu
des recommandations pour les morts: quelques-unes même de ces
runes s'appelaient mortuaires , et elles appartenaient particulière-
ment à Odin. Les Scandinaves se sentaient enflammes du dësir de
suivre l'exemple qu'il leur avait donne' , en quittant la vie par
une mort sanglante pour passer dans le Valhalla, ou dans le sé-
jour des bienheureux, d'où étaient exclus les femmes et les escla-
ves, à moins qu'ils ne se fussent tués les uns et les autres volon-
tairement, pour suivre, savoir; la femme son mari, et l'esclave son
maître. Nous ne parlerons pas des extravagances qui sont rapportées
dans l'Edda au sujet de ce paradis, par exemple; qu'au seul Odin
il était permis de boire du vin, même en abondance, tandis que
les autres ne pouvaient boire que de la bierre ; qu'Odin ne man-
geait jamais, parce que deux loups auraient aussitôt dévore' la nour-
riture qui lui aurait été présentée; qu'il avait toujours auprès de
lui deux cerfs, qui l'informaient de tout ce qui se passait dans
le monde; que les guerriers qui avaient combattu seul à seul, et
nommés pour cette raison dans l'Edda Monoeroi , jouissaient auprès
de lui d'une grande distinction , et que dans le Valhalla ils avaient
le bonheur de manger et de boire largement, et même de s'enivrer
souvent. Les Vaikiries, dont nous avons déjà fait mention, étaient
des vierges chargées de verser la boisson dans ce paradis, et qu'on
appelait aussi les dispensatrices du carnage. C'est donc à tort qu'on
a représenté ces vierges comme occupées à tisser, parce que dans un
chant de l'Edda, elles ne parlent que d'armes, de carnage, de têtes
coupées, d'entrailles arrachées, dont l'auteur scalde voulait, par
figure poétique, former une espèce de tissu. Dans un autre chant
de l'Edda, ces vierges sont désignées par leurs noms particuliers,
ainsi que par leurs emplois: les unes versent la boisson , les autres
présentent les coupes pleines de liqueurs spiritueuses: il en est qui
servent à table, et d'autres enfin sont chargées de la garde des
mets et des vases.
T^ùieau Un écrivain danois très-récent s'est étudié à composer un tableau
as eodfname. succiuct de tout l'Odinisme, en établissant d'abord comme vérité de
fait, que la mythologie Scandinave est antérieure pour le moins de
cinq cents ans à la naissance du Christ, et qu'à l'exception des
Grecs seuls ^ nul peuple ne peut se vanter d'avoir un système my-
sur, LA Scandinavie. 2 23
tlioîogique plus riche, plus varié ni plus analogue à la nature
humaine. Selon lui, celle mythologie est supérieure à toutes les
autres en force et en unilë, et il ne lui a manqué qu'un Ho-
mère. « Un être inconnu anime et régit l'univers; cet être est Al-
fadur, le père de tout. Des deilés, les unes bonnes et les autres
mauvaises, se disputent l'empire des siècles et des mondes. Alfadur
les observe en silence; il connaît les bornes de leurs facultés et
le terme de leur activité. Odin roi des bons Génies , appelle
dans son palais d'Asgord les guerriers morts sur le champ de l'hon-
neur; là, Braga le dieu de la poésie, les reçoit aux chants d'hym-
nes de gloire, en même tems qu'Idouna son épouse leur présente
la palme de l'immortalité; ensuite les belles nymphes de la bataille,
les Valkiries, leur versent l'hydromel. L'épouse d'Odin , nommée
Frigga, récompense les femmes chastes dans la salle de l'Amitié:
les victimes de l'amour passent dans le charmant Fansal, qui est
le séjour de la tendre Freya. Dans le palais d'Asgord, chaque classe
de la société des tems héroïques trouve un protecteur, et chaque
vertu y a sa divinité. Thor, avec sa massue foudroyante, est le
modèle des guerriers. Une divinité tendre nommée Siofna , fait
naître dans les cœurs cette sympaihie subite, qui conduit à l'amitié
ou à l'amour. ]Siord fait descendre sur les vagues les arbres des fo-
rêts, et il commande aux vents d'enfler les voiles. Herlha, la nour-
ricière des hommes, se voit couronnée d'épis dorés. Ici Uller, plus
léger que les vents, glisse sur les glaces, que sa brillante chaussure
de neige effleure à peine; là, Saga gravement assis, rappelle le sou-
venir des siècles passés. Mais il existe des êtres, qui sont indignes
de voir le séjour resplendissant d'Asgord. Qu'ils aillent g<^mir dans
la triste habitation d'Hela , dans la région des brouillards , et qu'ils
traversent les fleuves empoisonnés de la mort. Toutefois le téné-
breux chef des mauvais Génies, le terrible Surtur, attend avec im-
patience l'époque où le destin lui permettra d'assouvir la haine qu'il
a jurée à Odin et à ses amis. En vain les dieux d'Asgord rempor-
tent de nombreuses victoires sur les ennemis du bien: arrive l'heure
fatale où le monde doit périr. Le loup de la destruction brise ses
chaînes: le serpent des abîmes vomit des flots de venin: les noirs
Génies de Muspelheim portent la guerre dans le séjour des dieux:
tout se détruit successivement, tout se noie dans une mer de sang
et de feu. Alors la voix créatrice d'Alfadur viendra retentir en-
core une fois sur l'immerisité du cahos; alors paraîtront de nou-
2^4 Discours préliminaire
veaux cieux el une nouvelle terre. Le palais du bonheur, l'Indes-
tructible Ghimlë, réunit pour toujours les dieux bons, et les hom-
mes qui en ont ëtë l'image sur la terre». La variété des noms
qu'on pourra remarquer dans ce fragment, qui est emprunte en
grande partie de l'Edda, ne prouve autre chose sinon que cette
antique mythologie a eu diverses époques, de la môme manière que
les histoires des divers peuples, les progrès de la civilisation el les
relations des Scandinaves avec d'autres peuples de l'Europe. Il ne
serait pas difficile d'e'lablir une comparaison entre cette mythologie
et les autres les plus anciennes. On pourrait reconnaître dans AI-
fadur, Saturne; dans les dëitës bonnes et mauvaises, les bons et
les mauvais génies des Grecs et des Romains; dans le premier
Odin, Mars, et dans le second Hercule ou Ulysse, comme a voulu
le prouver Ramus, dans son livre intitulé: Outinus et Ulysses unus
et idem-, dans son épouse Idouna ou Frigga, Bellone; dans Braga,
Apollon; dans les Valkiries, les Nymphes; dans Freya ou Siofna,
Vénus; dans Thor, le Jupiter Feretrius ou Tonnant; dans Njord,
Neptune; dans Hertha , dont nous avons dëjà fait mention comme
d'une dëesse adorëe des Germains, Cibèle ou la Terre, ou Cërës
couronnée d'ëpis; dans Vilar, Eole dieu des vents; dans Saga, Pal-
las, la déesse des sciences et de l'histoire; dans Surtur, Encelade ;
dans les déiiës d'Asgord , les dieux de l'Olympe; dans Hela, Plu-
ton ou Proserpine; dans les Génies de Muspelheim , les géans qui
escaladèrent rOlympe; dans le Gimlë ou Ghimle, le palais du bon-
beiir, les champs élysëes; dans le Nastrandi ou dans les rivages des
cadavres, le Tartare ou l'Averne etc.; mais ces rapprochemens ne
prouveraient autre chose, sinon que les anciens peuples eurent tous
à-peu-près les mêmes principes, et qu'ils donnèrent les mêmes formes
aux êtres moraux; c'est pourquoi nous terminerons cette disserta-
tion par quelques monumens Scandinaves.
Monumem \\ ^q (Joit rester sans doute que bien peu do monumens d'une
$r.anilinavet. ^ _ * *■ _
Explication natiou chez laquelle, à l'exception de la poësie, les arts , les scien-
dcs planches. ^ ' ^ , , . , i , t
ces et les lettres ne lurent point cultives pendant long-teras. Les
sépultures des rois et des hëros ne consistaient qu'en certains amas
de pierres posëes sans art les unes sur les autres, où ëtait rare-
ment indiqués le nom du personnage dont ils consacraient la më-i
moire. Nous avons déjà représente quelques-uns de ces monumens
en traitant du costume des Germains : en voici d'autres ( planche
32}, qui sont pris d'une province très-voisine de l'ancienne Scandi-
SUR LA Scandinavie; 2 25
navie. Nous avons cru à propos de représenter encore à la môme
planche sous les n.°« i , 2 e 3 quelques urnes cinéraires, qui ont
été trouvées également dans des sépultures de la Suède et du
Dannemarck , et que le célèbre Olas Wormius a rapportées dans
son Musée. Ces urnes sont en terre cuite: ce qui indique que l'art de
la poterie n'était pas inconnu aux anciens Scandinaves. La première a
un pied de hauteur , et une forme cylindrique 5 la seconde a un pied
et sept lignes avec un ventre protubérant, comme le dit Wormius,
tiennent par leur base; la troisième, dont la hauteur n'est que de huit
lignes, a un pied et demi de diamètre au milieu; la forme en est bien
plus élégante , et la terre plus fine et plus légère. Ces trois urnes
ont e'ié trouvées pleines de fragmens d'os et de cendres; il y avait
encore près de la première d'autres objets, que les peuples du nord
étaient dans l'usage de placer dans leurs tombeaux; et les plus re-
marquables étaient divers poignards en bronze, dont un était doré.
Le n.° I de la planche 33 représente un bracelet en bronze d'un
travail rare, et qui a été trouvé dans le même pays. Il est de forme
cylindrique, composé de douze ou treize anneaux de la longueur de
six lignes chacun, et assez larges pour ceindre le bras d'un hom-
me. Les petites lames dont cet ornement est fait donnaient la fa-
cilité de l'élargir ou de le rétrécir à volonté, et les agrafes dont on a
trouvé aussi quelque fragmens , s'accrochaient au moyen de deux ou-
vertures triangulair_es: outre cela trois espèces de grelots étaient atta-
chés en dehors et suspendus par le moyen d'anneaux, dont deux
étaient ronds et de la grandeur d'un florin d^argent, et le troisième
était ovale avec un manche, et avait la forme d'une cloche. Ces bra-
celets, lorsqu'ils étaient agités, devaient faire beaucoup de bruit, et
Wormius croit qu'ils étaient employés à cela dans les cérémonies
religieuses, ou plutôt dans les combats. On voit sous le n.*^ 3 une mé-
daille d'or prise aussi du Musée de Wormius , qui appartient peut-
être à tout autre nation, mais qui a été trouvée en Dannemarck:
les caractères qui y sont empreints, et que ce savant a supposés être
runiques, lui ont fait croire que cette médaille pouvait retracer l'ef-
figie de quelque roi Golh. On voit en effet sur l'endroit un roi avec
la barbe, avec un capuchon et une longue chevelure, portant un col-
lier et une partie de vêtement, que Wormius a prise pour un reste
de hoqueton , et cjui semblerait être plutôt un fragment d'ar-
mure. Le revers offre un homme à demi-nu et à cheval, et le cheval
Europe. Vol. FI. 29
226 Discours prélimin aike
n'a lui-même aucun harnois. Cette luëdaille ou monnaie est d'un
travail grossier, et l'on est fondé à la regarder comme un ouvrage
des anciens Scandinaves. On trouve dans le même Musée des mon-
naies d'Etelrède et de Canut, qu'on croit être du XL* siècle; mais
ces deux personnages n'y sont désignes que sous le titre de rois
d'Anghnerre. Le n.° 3 représente un bouclier Scandinave vu des deux
côtés, dont l'un est concave et l'autre convexe. Il est en bois, ou
plutôt fait d'e'corce, et recouvert en peau. A la partie convexe il
y a rruls anses par uu luu j.„_^u 1^ b.«a gau^Uv., «^ !'«„ «^W A
la partie convexe les têtes des clous, au moyen desquels ces anses
étaient fixées au bouclier. Cette arme a éië trouvée en Norvège, et
y fut conservée dans un temple pendant long-tems ; elle a quatre
pieds de long , et environ deux de large, et le cuir y est solide-
ment colle; le bois n'a pas plus d'un demi doigt d'épaisseur, et il
est plus étroit à la partie supérieure, qui n'était destinée qu'à ga-
rantir la tête. Le n.° 4 ^^ ^® même planche offre une slilte finni-
que ou scricfinnique, qu'on fesait traîner par des rennes. Cette slitte
est composée de petites planches jointes ensemble par des liens d'o-
sier, et par des clous en bois; la forme en est convexe au dehors,
et l'intérieur en est assez grand, pour qu'un homme puisse s'y éten-
dre commodément. Semblable pour la forme à une espèce de bar-
que, la partie alongée en formerait comme la proue, et la poupe
avait environ deux pieds de largeur. L'homme se plaçait au centre
indiqué par la lettre E, qui était bien recouvert en peau, pour que
l'humidilé ne pût point y pénétrer. Ou voit au n.** 5 un instrument,
que Wormius donne pour une espèce de trompette, et qui était
plutôt une flûte, faite probablement avec l'os de la jambe de quel-
que bête à îaîne, et qu'on peut aussi regarder comme un ouvrage
des Scandinaves. La planche 34 retrace un monument précieux de
l'architecture des Scandinaves; c'est le temple d'Odin qui existait an-
ciennement à Upsal, et dont on a fait une église qui est dédiée
à S.* Laurent. Le n.^ i représente cet édifice dans sa forme primi-
tive, d'après le dessin qu'en adonné Péringskiold dans son ouvrage
intitulé, Monumenta Sveo-Gothic. On le voit au n.° 2 tel qu'il était
après qu'il eut été violé par lago ou Ingeroond, successeur de
Slenkill, et le n." 3 offre le dessin de l'église actuelle élevée sur le
plan de l'ancien temple. On peut, d'après ces dessins, se former une
idée de ce que devait être l'archiiecture des Scandinaves. La sim-
plicité des formes et la solidité en formaient le principal caractère^
3,i
r.lxlri^rrf.
SUR LA Scandinavie." 227
et malgré le genre Sveo-Gothique du monument dont il vient
d'être parle , cette architecture est bien loin de ressembler à celle
qui fut improprement appelée gothique dans des tems posté-
rieurs. Nous ajouterons que les murs de cet édifice étaient com-
posés de pierres grossièrement taillées , et qu'il avait ancienne-
ment une voûte soutenue par huit colonnes. On voit au n.° i
de la planche 35, le temple de Vakshal , que Péringskiold croit
avoir élé bâti dans les premiers tems du christianisme , et au
n.° 1 celui de Danmark ^ érigé en 1161 en mémoire de la mort
de plusieurs Danois , et qui est actuellement dédié à la Sainte-
Trinité. Ces deux édifices ne présentent non plus aucun des ca-
ractères propres à l'architecture gothique. Il serait inutile de cher-
cher dans les anciens raonumens de cette région quelques traces
de l'habillement et des mœurs des Scandinaves, l'art de la sculp-
ture n'y ayant été connu que dans des tems postérieurs. Nous ne
laisserons pas cependant d'offrir ici à nos lecteurs les dessins de
quelques monumens figurés, et nous aurons encore occasion d'en
rapporter d'autres du même genre dans les descriptions partielles
de la Suède et du Dannemarck. On voit à la planche 36 un beau
cor ou trompette, fait d'un morceau d'ivoire du poids de six li-
vres, et tout couvert de sculptures; ce cor, que les rois de Danne-
marck ont possédé long-tems comme un monument national, a passé
ensuite dans le Musée de Wormius. Ces sculptures sont certaine-
ment très-anciennes, et quoiqu'on y voie représentés des animaux;
des vêtemens et des actions propres aux habitans de ces contrées, on
pourrait encore douter que cet ouvrage y ait été exécuté. Cet ins-
trument est couvert de feuillages et de figures, et pourtant les
premiers annoncent dans l'art et dans le goût un perfectionnement,
tel qu'on pouvait le trouver en Dannemarck au XIII.'' et XIV.^ siè-
cles. A partir de l'embouchure de ce cor on voit deux lions, dont
les crinières semblent être composées d'écaillés, et qui semblent
prêts à se battre; de l'autre côté il devait y avoir deux dragons ,
dans une attitude menaçante. Viennent ensuite quelques méandres
sous la forme de pampres, puis un cavalier couvert d'une cuirasse,
terrassant avec sa lance un ennemi déjà blessé d'un coup de flèche
par un autre guerrier, qui est au côté opposé; on voit encore sur
ce même côté un autre guerrier avec le casque, la cuirasse et !e
bouclier, lançant un poignard. Le reste du circuit devait être rem-
pli par un arbre avec un nid plein d'œufs, et un serpent qui^ mal-
228 DISCOURS PRÉLIMINAIRE
gré les efforts de l'oiseau pour les défendre, cherchait à s'en em^
parer. Le compartiment inférieur présente trois guerriers, dont un
à cheval avec la cuirasse et l'épée, le second à pied, armé aussi
d'une grande épee, et le troisième qui semble se défendre contre
eux. Il devait y avoir au revers un guerrier, frappant avec l'épëe
un homme nu et sans armes déjà étendu à ses pieds, et que re-
poussait avec sa lance un autre guerrier, qui délivrait le vaincu.
Ce tableau était terminé par un esclave nu , qui avait les mains
liées derrière le dos , et dont la tête sortait par le trou d'une
table, tandis qu'un corbeau perché sur ses épaules le déchirait
cruellement. A ces images toutes martiales en succédait une autre
dans le genre pastoral. Sous un arbre, auquel devraient être suspen-
dues une peau velue et une petite corbeille est assis un berger, cou-
vert d'un manteau de feuilles, et ayant un bonnet fait aussi de feuil-
les ou d'écorce d'arbre, lequel est après traire une chèvre. Wormius
est d'avis, et non sans raison, que l'habillement de ce berger n'est
autre chose qu'une peau velue, attendu que la chèvre a l'air aussi
d'être couverte de feuilles ou d'écaillés; et peut-être les Scandinaves
ne connaissaient-ils par d'autre manière de représenter les peaux
avec le poil. On voit sur le reste du cercle des chevreaux, les uns
couchés et les autres boudissans, dont l'un est arrêté par le ber-
ger qui le tient par les cornes: plus loin on aperçoit un voleur
poursuivi par un chien, et un loup qui cherche à enlever un che-
vreau , dont un autre berger l'éloigné avec son bâton. Plus bas
est figurée une chasse, où l'on voit un sanglier attaqué par des
chiens, dont le poil, ainsi que celui du sanglier, est encore repré-
senté par des écailles ou des feuilles: de l'autre côté un cavalier ar-
mé d'une lance poursuit un cerf et s'avance aussi contre le sanglier,
qu'on devait voir ensuite mort et chargé sur un cheval par un es-
clave vêtu d'une tunique, et portant sur son épaule droite un bâ-
ton, auquel était suspendu un panier. Le compartiment inférieur
n'offre qu'un homme assis sur un éléphant , que le conducteur
dirige à l'aide d'une espèce de petit croc qu'il tient de la main
gauche, en même tems qu'il soulève de la droite une sorte d'outre
ou de petit tonneau attaché à son cou par une courroie; au côté
opposé on voyait un autre homme assis sur un chameau portant
en croupe un léopard ou un lynx, et aux pieds duquel il devait y
avoir un perroquet. On voit enfin deux enfans nus, dont l'un pré-
sente a l'autre des ceufs d'oiseaux, qui devaient avoir de l'autre côté
38
KJiairvgrjl"
lMllhitî-.htH.
<i/^<yiuni, . u\i^imm^
supx LA Scandinavie. 229
leur nid avec la mère auprès: il devait y avoir encore dans ce cer-
cle d'autres figures, entre autres un sphinx assis avec une tête
d'homme mitrée, et un griphon aile terrassant un bœuf. Les deux
autres cercles n'offrent que des ornemens en feuillage, qu'on pour-
rait dire n'être pas entièrement de mauvais goût. Nous avons sussi
repre'senté à la planche 87 un tapis avec des lettres runiques,
lequel se trouvait autrefois dans l'ëglise de Bilden, ville de l'Ade-
land en Norvège. Les figures d'hommes et d'animaux qui y sont
représente'es sont sans doute d'un travail grossier, mais qui paraît
être d'une époque très-reculée. Si le sens de l'inscription a été' bien
interprète', elle signifie que ces broderies sont l'ouvrage de certaine
Lodena, de la sœur de laquelle Raguilde était fille. Ce tapis avait
environ cinq pieds et demi de long, et à-peu-près vingt-huit pouces
de large. On voit encore sous les n.^* i et 2 de la même planche
deux pierres sépulcrales avec des incriptions runiques, et nous
avons réuni de même à la planche 38 d'autres pierres et des cip-
pes avec d'autres incriptions runiques, ainsi qu'un ornement en
bronze très-ancien , qui a été trouvé près des monumens runiques
de Gnistad.
Nous joindrons ici quelques aperçus rapides sur les runes, nune s. Langue
qui ont été' prises par quelques-uns pour des lettres ou symboles ôcauchna^es.
magiques, et qui n'étaient que les anciens caractères, dont les Scan-
dinaves fesaient usage. C'est a tort que Du-Cange a regardé comme
gothiques ces caractères, dont l'invention a été attribuée par quel-
ques écrivains de la Scandinavie à Odin , par d'autres à certain Fim-
bul, et par quelques-uns à Ulfila évêque arien. Mais les runes sont
bien antérieures à ce dernier , qui vivait sous les règnes de Valenti-
nien et de Valent, car les monumens runiques publiés par Wor-
mius et autres remontent aux premiers siècles de l'ère vulgaire. Il
n'est pas vrai non plus que les runes soient inintelligibles, comme
quelques-uns l'ont prétendu, car on a donné l'interprétation de plu-
sieurs inscriptions écrites avec ces caractères. Les deux que nous
avons rapportées sous les n.°« 2 et 3 de la planche 37 signifient,
savoir^ la première. « Turon posa cette pierre en l'honneur de
son frère Asgut, qui tua le grand géant Jatust, dont il consa-
cra la cuirasse au dieu Odin » ; et la seconde « Jubern Ukvi
grava sur la pierre cette inscription en mémoire de son père Ir-
bern, et il consacra au dieu Odin les rw/2e^ mortuaires ». Plusieurs
de ces inscriptions tracées sous la forme de serpens et autres ani-
2.3 o Discours préliminaire
maux présentent en quelques endroits une croix, comme on îe voit
à la planche 38. Ce n'est pas à dire pour cela cependant, que ces
monumens aient été tous élevés par des Chrétiens, car le marteau ou
sceptre du dieu Thor avait précisément la forme d'une croix, et le
roi Aquin, dit le Bon, le portait encore, après même qu'il eut em-
brassé le christianisme. Sturleson a amplement prouvé, et après lui
encore Reenhieîra, dans un écrit à part, que la figure de la croix
était usitée chez les payens. Dans les anciens tems les runes s'écri-
vaient sur des espèces de petites planches, ou de petits bâtons
de bois, surtout de frêne; c'est parce que ces bâtons furent em-
ployés quelquefois en guise d'amulettes, peut-être à la faveur des
idées du fétichisme, qui naquirent dans des tems postérieurs, que,
dans le code des lois de la Norvège , qui ne remonte pas au-
delà du XV.®, ou du XIV.® siècle, on défendit, avec l'usage des sor-
tilèges et des maléfices celui des divinations, des runes et autres pres-
tiges: ce qui a probablement fait naître à quelques-uns le doute
que ces caractères pussent appartenir à la magie. On sait néan-
moins que, dans des tems postérieurs, il y eut un alphabet parti-
culier appliqué aux enchanteraens ; mais cet alphabet s'appelait Svar-
Ira Runa ^ et les lettres en étaient désignées sous le nom de Svar-
triine , ou de Rameuner , qui signifie runes acerbes ou arrières
L'idée de qualifier de magiques ces caractères vint encore de ce
que des hommes ignorans les confondirent avec les Alrunes, espè-
cf^s de masques ou d'écorces magiques, dont il a été parlé au long
dans le costume des Germains. Le mot runes ne signifie autre chose
dans son origine qu'un canal, un sillon , une petite ouverture, et
même un trait de plume: on trouve même dans un chant de l'Edda
ce mot appliqué aux parties naturelles d'une femme. Le célèbre Rud-
beck a cru que les rw/ze^ étaient aussi anciennes que le monde, ce
qui sans doute est une erreur; mais la grande antiquité de ces let-
tres est bien prouvée dans les Runograpliies de Verelius et da
Burée, ainsi que dans las Antiquités Sveo Gothiques de Loccenius.
Un ancien Glossaire de l'Islande divise les runes en sept classes,
savoir; les runes de la victoire à l'usage des guerriers; celles des fon-
taines ou des eaux, qui servaient aussi aux navigateurs; les logoru-
neSf qui se gravaient sur les lieux où se rendaient les jugemens
publics; les runes de la bierre, qui se gravaient sur les vases ; les
runss auxiliaires, par le moyen desquelles on croyait obtenir le
secours des dieux; les runes arboréennes , qui se traçaient sur l'écorce
sur. LA Scandinavie. aSi
el les feuilles des arbres, et servaient encore à indiquer les simples
utiles à la médecine , el enfin les runes cordiales qui étaient em-
ployées à ranimer le courage des guerriers, peut être ces derniè-
res servaient-elles encore à quelques jeux dans le genre erotique,
car il est parle de ces runes gravées sur le bois, el arrosées du
sang d'une femme e'prise d'amour. Au surplus les noms de Sol-
rune, Sigrune , Ofrune ou Orrune étaient communs à plusieurs
femmes dans la Scandinavie; or il n'y aurait rien d'étonnant qu'une
d'elles^ qui aurait passé pour une magicienne, se fut appellée Gutrune,
et l'on n'aurait pas raison d'en conclure que les runes ne furent em
ployées qu'à la magie. C'étaient des lettres comme celles de tous les
anciens alphabets; et François Junius a même voulu établir un pa-
rallèle , mais qui est bien imparfait, entre les runes et les lettres
gothiques. De même M.' Akerblad, savant Suédois, ayant supposé
que les inscriptions qu'on voit sur les lions en marbre qui se trou-
vent à la porte de l'arsenal de Venise pouvaient être en caractères
runiques, et avoir été faites par les Variuges ou Varanges, peuples
du nord qui passèrent au service de l'empire grec , le chavalier Bossi
entreprit d'établir un parallèle entre les caractères de ces inscrip-
tions , et ceux des monumens étrusques les plus anciens^ et en
donna même sur une planche en cuivre un essai, d'après lequel il
crut pouvoir assurer, qu'au lieu d'être runiques , les caractères de
ces inscriptions étaient étrusques ou etruscopélasges : disserta-
lion qui fut l'objet d'une lettre adressée par lui à M."" Schlégel
et publiée à Turin en j8o5. Quant à la langue, les Danois, les
Norvégiens et les Suédois parlaient tous la même dans les anciens
lems, el un écrivain Danois s'est élevé dernièrement avec raison
contre l'opinion de quelques-uns, qui ont prétendu que le Scandi-
nave dérivait de l'Allemand. 11 est même prouvé que , du tems
des Romains, on parlait dans le nord deux langues originaires qui
étaient, le Goht ou le Scandinave, et le Saxon ou Germain. On
aperçoit bien à la vérité quelque ressemblance entre quelques-unes
des expressions radicales de ces deux langues; mais elles diffèrent to-
talement l'une de l'autre dans les parties les plus essentielles de leur
construction grammaticale. Nous ne serons pas cependant de l'avis
de ceux de quelques Danois, qui croient voir dans les langues gothi-
ques des indices d'une civilisation plus ancienne, et d'une disposi-
tion plus favorable aux belles lettres, que ne l'offrent les langues
germaniques. 11 est vrai que, dans la langue gothique ou Scandinave,
232 Discours préliminaire sur la Scandinavie.
le substantif n'a besoin que d'une inflexion de voix à la fin pour
indiquer tous les cas; mais les langues germaniques ont une ri-
chesse d'articles , à l'aide desquels les propositions y sont de'-
veloppées avec plus de clarté' : la première a encore l'avantage
de pouvoir donner aux verbes la forme passive , par l'addition
d'une seule lettre. Du reste on peut accorder à ces écrivains, que,
dégage'e de cet amas de consonnes dont la dureté est fatale à
l'éloquence et à la poésie, la prononciation des Scandinaves de-
vait être plus douce et plus sonore, que celle des Allemans et des
Anglais.
DU COSTUME
ANCIEN ET MODERNE
DE LA SUÈDE, DE LA NORVÈGE
ET DU DANNEMARGK.
PREMIÈRE PARTIE.
DE LA SUÈDE.
Etendu,, J_ja Suède s'étend en longueur environ 870 lieues, entre
etS3o«j. le 55.^ et le 70.^ degrés de latitude nord, et en largeur 220;
entre le 8.^ et le 29.^ degrés de longitude à l'orient du méri-
dien de Paris. Ce pays a une surface de 29,800 lieues carrées, et
une population de 2,700,000 habitons, ce qui donne, à peu-près 91
individus par lieue carrée. Il a pour limites , savoir ; au midi la
mer Baltique , le Sund et le Cattegat ; au couchant les montagnes
de la Norvège; au nord la Laponie à présent Suédoise ou Norvé-
gienne, et au levant la Russie, La Suède s'étendait davantage vers
le sud-est, avant que la Livonie , l'Ingrie et la Carélie eussent été
cédées à la Russie: ce qui eut lieu après la mort de Charles XÏI5
Costume des Suédois. 233
mais du côlë du Dannemarck elle a regagne les provinces de Ble-
kiug, le Halland et la Scanie, et, parles derniers iraite's, elle à ac-
quis la Norvège et la Laponie Danoise, après avoir néanmoins perdu
du côté de la Russie la Finlande , qui a passé à cette dernière
puissance. La Suède n'est pas susceptible d'être habitée dans toute
sou étendue, à cause de la quantité de terres incultes et de lacs qu'elle
renferme, et quelques-uns de ces derniers sont même très-grands ; eu
sorte que la partie habitée se re'fîuit à un assez petit espace. Tout
ce pays comprend la Suède proprement dite, la Gothie ou Go-
thland, la Laponie Suédoise, et la Bothnie occidentale. Les pro-
vinces composant chacune de ces divisions principales sont, savoir;
pour la Suède proprement dite, l'Upland, la Sudermanie, la West-
manie, la Néricie , la Gestricie, l'Eîsingie , la Dalécarlie, la Me'-
delpadie , TAngermanie et la Jemptie ; dans le Gothland, l'Ostro-
gothie , la Westrogothie , le Smaland , le Vermeland , la Dalie ,
la Scanie, la Ble'kiogie, et l'Allandj et pour la Laponie Sue'doise,
les provinces de Tornea, de Kini, de Lulca , de Pitea et d'Umea ,
dont les deux dernières, ainsi que la première, appartiennent à la
Bothnie occidentale; quant à la Bothnie orientale , qui fesait partie
de la Finlande, elle a passé avec cette dernière contrée sous la do-
mination de la Russie. La Suède a en outre plusieurs îles: qui sont
celles de Gothland, d'OEland, d'Alîand et de Rugen.
Le climat de ce royaume est extrêmement froid: l'été y suc- cumat ,
\ •% ' \ \ ^■>^ • l'r- I 1 saisons „
cecle aussitôt a l hiver, et la végétation y est alors plus active et et produoHont
plus prompte que dans les pays méridionaux. La chaleur du soleil
est quelquefois si brûlante, qu'elle met le feu à des forêts; mais ce
phénomène doit être le résultat de quelque cause particulière, qui
concentre les rayons solaires, attendu qu'on n'en a point d'autre exem.-
ple, même dans les climats les plus chauds de la zone torride. La
froid au contraire devient si vif en hiver dans ce môme pays, qu'il
n'est pas rare d'y rencontrer des hommes avec le nez et autres ex-
trémités du corps gelée?: accident auquel il n'y a d'autre remède
que de frotter aussitôt ces parties avec de la neige : les moyens les
plus usités en général pour se mettre à l'abri des rigueurs de l'hiver
sont les poêles et les fourrures. A Lunden en Scanie le jour le
plus long est de dix-sept heures et vingt-quatre miimtes; mais à
Kengis dans la Laponie, où il existe une grande forge à fer, îa
durée de ce jour est de sept cent vingt heures, car pendant
trente jours consécutifs le soleil ne se couche jamais; la longueur
Europe. Fol. VI. - ,
liichesses
souterraines.
iVJétaiLX
et minéraux.
234 Costume
des nuits en hiver est proportionne'e à celle des jours en éiè.
Avant le règne de Charles XII ragricuhure n'avait pas reçu beau-
coup d'encouragemens ni fait par conséquent de grands progrès en
Suède 5 mais depuis cette époque, les habitans ont fait d'heureux
efforts pour vaincre la stérilité' naturelle de leur territoire. II s'est
forme plusieurs sociétés d'agriculture, qui ont produit en plusieurs
endroits les meilleurs effets. Dans une grande partie de la Suède,
ainsi que dans la Norvège et dans le Danneœarck, les terres sont
fort mauvaises, mais on y trouve pourtant des valîe'es d'une ex-
trême fertilité. Pendant long-lems on n'a nullement pensé à tirer
parti des terreins arides; mais aujourd'hui l'usage des irrigations est
pratiqué en Suède avec autant de succès que dans les pays les
mieux cultives et les plus fertiles, et les dernières relations statis-
tiques qu'on en a, donnent lieu de croire qu'on y recueille à peu-
près assez de grain, pour la subsistance de la population. Le Goth-
îand fournit beaucoup de froment, de seigle, d'orge, d'avoine, de
pois et de fèves; cependant on tire quelquefois du ble' de la Li-
vonie et autres provinces situées au midi de la Baltique. En e'të
toutes les compagnes sont verdoyantes et couvertes de fleurs: on
trouve même dans quelques endroits montueux des fraises , des
framboises, des groseilles et autres fruits. Par le passA la culture des
arbres fruitiers ëiait très-négligëe , et le peuple ne s'occupait que
de celle des melons qui devenaient exceliens, lorsqu'ils n'avaient
point à souffrir de la sécheresse.
Le Suède abonde en métaux et en minéraux de diverses sor-
tes: on y trouve des cristaux de roche, des amétistes , des aga-
tes, des cornalines, du porphire, du granit et des marbres de di-
verses couleurs. La principale richesse de ce pays consiste dans ses
mines d'argent, de cuivre, de plomb et de fer: plus de 45o farges
avec des moulins à pilons et des fonderies y sont établies depuis
long-tems, seulement pour le travail de ce dernier métal. Dans le
siècle passe il avait été découvert une mines d'or, dont le produit,
depuis 1741 jusqu'en 174?, n'excëda pas la valeur de 2,889 sequins.
Les mines d'argent qu'a la Suéde ne sont pas non plus d'une grande
importance: celle de Sahla , dont le fameux Bergmaun a donné la
description, et qui mérite d'être remarquée sous le rapport de la
minéralogie, ne fournit qu'un plomb argentifère, dont la galène ren-
dait à-peu-près une once d'argent par quintal brut: d'autres fois on
en tira jusqu'à 24,000 marcs d'argent, mais en 1770 ce produit n'a
DES Suédois. 235
élé que de 1,74^ marcs d'argent, et ce n'est qu'en 1790 qu'il s'est
élevé' à 3,ogo; mais les travaux de cette mine font l'admiration des
voyageurs iustruits. Quant aux autres mines d'argent^ elles ne sont
exnloite'es que pour le plomb qu'on en tire. La première galerie
de la mine d'argent se trouve à la profondeur de 100 toises 5 mais
de là il faut en descendre encore deux cents autres pour arriver
jtisqu'aux filons : le toit des galeries est soutenu par de gros-
ses poutres en chêne. On n'a pas de notions bien certaines sur
le produit des mines de cuivre : la plus renommée esi-celie de
Fahlun dans la Daîécarlie , mais elle ne fournit plus aujourd'hui
la quantité de métal qu'on en tirait par le passe'. On assura
qu'en 1660 elle en produisît plus de 61,000 quintaux, mais
ce n'a e'té que celte seule anne'e, car dans la suite on n'en a
lire que 36, 000 quintaux, et ce produit se re'duit aujourd'hui à
i5,ooo au plus. On ne compte pas moins encore de vingt-sept au-
tres mines de cuivre, mais qui toutes ensemble ne donnent pas
plus de i5 à 18,000 quintaux. Le minerai qu'on tire à Fahlun est
un pyrite fort dur et difficile à travailler: on ne le trouve point
en filons, mais par masses, et il ne rend pas p!us de deux pour
cent. Les mines les plus utiles sont celles de fer^ qui forment la
principale richesse de la Suède. En 1795 on comptait dans ce pays
jusqu'à 566 grandes forges, et Ï07 petites, dont le produit annuel
était évalué à 1,200,000 quintaux, sur lesquels 900,000 étaient
envoyés à l'extérieur. On comptait aussi environ 26,000 indi-
vidus employés alors à l'exploitation du fer, desquels 4,oco
seulement travaillaient à l'excavation. îl existe dans l'Upland ea
Dannemarck une mine, qui passe pour être plus riche que toutes
les autres: le produit en est évalué à ï20,ooo quintaux par an, et
le fer qu'on en tire est préféré à tout autre par les Anglais pour îa
fabrication de leur acier. x\près celle-là on distinguait la mine de
Soeter, dans la Daîécarlie, qui rendait environ 90,000 quintaux
par an. Le minerai de fer de la Suède est en grande partie de
l'espèce indiquée par Haoy, sous la dénomination de fer oxidulé.
Les mines sont en si grand nombre dans cette contrée, qu'elles ont
paru à quelques voyageurs y former un monde souterrain. Et ea
effet les mineurs y habitent des endroits spacieux et commodes ,
où ils sont à l'abri du froid. La grande quantité de chutes d'eau,
qu'on rencontre dans toute la Suède, y rond facile la construction
des moulins et autres machines à l'usage des forges. Ce pays mau-
itatu relies.
236 Costume
que de zincj et l'on n'y trouve pas non plus de calamine, que
les habitans sont obligés de tirer de l'étranger. Près d'Andrarum
en Scanie il y a une mine d'alun, qui donne de 4o à 5o,ooo quin-
taux de ce minerai par an. On a découvert une mine de charbon
fossile, dont on se promet de grands avantages. En 1788 on a com-
mence à exploiter à Elfvédal, dans la Dalécarlie , une carrière de por-
phire, qui est de couleur rouge foncé avec de petits fragmens blancs,
et qu'on croit ressembler à celui dont Pline nous a donne' la des-
cription sous le nom de porfîdo leucostrio. Cette pierre est suscep-
tible de prendre un beau poli, et l'on en tire des blocs de onze
à environ quatorze pieds en carré.
Curiosités Lcs ancieus monumens qu'on trouve en Suède appartiennent
aux Scandinaves ou Sveo-Goths , dont il a été' parlé dans le dis-
cours préliminaire: nous traiterons dans cette première partie de
ceux du moyen âge. En fait de curiosités naturelles, il est peu de
pays qui en offrent en aussi grand nombre que celui-ci: à chaque
pas on rencontre de belles cascades, qui se précipitent du haut des
rochers, et dont on trouve d'intéressantes descriptions et de belles
planches dans l'atlas de Skiôldebrand, Nous en avons aussi repré-
senté une à la planche 3g, qui nous a paru plus remarquable que
les autres par sa position et ses environs: c'est la fameuse cascade
de Pursoronka sur l'Allen, rivière qui a fourni plusieurs beaux ta-
bleaux à cet estimable voyageur. Près de Gotembourg il y a un
gouffre où se précipite une cataracte d'une si grande hauteur, que
les grands arbres eutrainés par le courant dans cet abîme s'y per-
dent, et ne reparaissent plus qu'au bout d'une demi-heure, et quel-
quefois d'une heure et plus: aussi est-ce en vain qu'on a cherché
à en mesurer la profondeur. Il y a dans le midi du Golhland un lac
fameux, par la propriété qu'il a, dit-on, de consumer tous les corps
qui y sont plongés. On trouve dans plusieurs lacs de la Suède une
pierre de couleur jaune avec des veines blanches, qui semble, à la
première vue, être un mélange d'or et d'argent, mais dont l'analyse
n'a présenté que du soufre, de l'alun et de l'oxide de plomb.
Les mers de la Suède sont la Baltique avec ses deux bras,
qui forment les golfes de Finlande et de Bothnie. Vers l'occident
00 trouve le Cattegat tet le Sund, qui est un détroit d'une lieue
et demie de largeur, et sépare la Suède du Dannemarck. Les eaux
se trouvant pour ainsi dire enchaînées pendant quatre mois dans
ces mers de glace, n'y éprouvent point de flux ni de teflux, et
Mers
ds la Sut
DES Suédois. 287
elles n'y sont pas non plus aussi salées que celles de l'Océan, à
cause d'un courant qui les y porte toujours de la Baltique. Il y
a un peu plus d'un demi-siècle que les Suédois se sont adonnés
à la pêche du hareng, qui ne laisse pas de former aujourd'hui
une branche importante de leur commerce. On évalue à environ
600,000 barils, contenant chacun de tooo à 1200 harengs , la
quantité de poissons de cette espèce qu'ils vendent tous les ans,
outre 3o,ooo barils d'huile, dont chacun est le produit de 10 ou
12 barils de ce poisson, et tout cela est fourni par la pêche qui
ee fait sur un espace de 18 à 20 lieues, entre Golembourg et
Marstrand.
Le bétail consiste généralement en Suède, comme dans la Nor- «4r„e ««•''«o'
Vège et le Dannemarck, en bêtes à cornes, en chevaux, eu mou-
tons et en chèvres. Les chevaux passent pour y être plus propres
au service de guerre que ceux de l'Allemagne. Les chevaux de
la Norvège sont petits, mais très-vifs; ils ont le pied sûr, et
sont employés à porter des fardeaux. Les bœufs s'engraissent con-
sidérablement dans les iles, et surtout dans celles qui bordent la
Norvège. On les laisse paître en liberté, et souvent ils deviennent
si sauvages, qu'il faut les tuer à coups de fusil. 11 y a aussi d'ex-
cellens pâturages dans l'intérieur de la Suède, mais seulement dans
les vallées qui se trouvent à une certaine élévation, et qui ne sont
point entourées de hautes montagnes. Ordinairement ces vallées ne
sont point habitées; on y envoie les pâtres qui y restent tout l'été,
et le plus souvent ce sont des femmes qui gardent les troupeaux.
Les chèvres y sont en bien plus grand nombre que les moutons.
Il n'y a pas beaucoup de cochons; cependant la viande et le fro-
mage excèdent dans plusieurs parties de la Suède les besoins de
la consommation, et il s'en fait des exportations qui forment une
branche considérable de commerce avec l'étranger. Les autres qua-
drupèdes qui existent en Suède sont l'ours, dout on connaît deux
espèces, l'une grande et l'autre petite; les loups, qui se montrent
quelquefois en troupes nombreuses; le lynx, le glouton, ou Vursus
gulo de Latham, qui est cependant de la famille des écureuils-
l'élan, les renards blancs, roux et noirs, les écureuils, et les her-
mines dont les peaux sont très-estimées. Les rivières et les lacs de
ce pays abondent en poisson, avantage qui est commun à tous les
pays septentrionaux; et l'on en prend une si grande quantité, que
quelques-uns, comme le brochet, sont salés et vendus à l'étranger.
Caractcrs
cl mœurs
^38 Costume
Les veaux marins du golfe de Finlande, où il y en a beaucoup,
fournissent une quantité d'huile, qui forme aussi un objet de trafic
considérable. On pêche en outre du saumon dans quelques rivières,
et nons avons représenté à la planche 4o, prise du magnifique atlas
do Skioldcbrand, une de ces pèches, qui offre un point de vue pit-
toresqne sur la cataracte de Voyena. La Suède, ainsi que la Nor-
vège, abonde en oiseaux de tout genre. Les faucons hat leur nid
sur les rochers et volent quelquefois par troupes nombreuses, qui
font un grand bruit. On raconte que quelques-uns de ces oiseaux,
qui avaient été emportés en France et en Allemagne, sont revenus
d'eux-mêmes dans leur pays natal: on en a tué un en Finlande,
portant une petite plaque d'or, avec une inscription qui indiquait
que cet oiseau avait appartenu à un roi de France. Nous parlerons
de quelques autres espèces d'oiseaux à l'article de la Norvège.
.. ,_^,. La nation Suédoise offre une grande variété de caractères, qui
de./..ôuans. est principalement l'effet des changemens et des révolutions politi-
ques arrivées dans les siècles pass'-^s, lesquelles ont puissauiment
influé sur le caractère national, comme on !e verra par le précis
que nous nous proposons de donner de l'histoire moderne de ce
pays. Les paysans, accoutumés à supporter les plus rudes fiitigues,
se font remarquer quelquefois par des formes gigantesques , qui dé-
cèlent en eux des descendans des anciens Scandinaves; quelle que
soit l'aisance dont ils puissent jouir, ils n'affichent aucun luxe, et
toute leur aînbition se borne à se procurer louies les commodités
possibles. On trouve dans les familles des négocians le même goût
pour la simplicité: chacun d'eux cherche le bonheur dans son état ,
et ils se distinguent tous par une appliralion et une persév'érance
infatigables dans la conduite de leurs affaires. Les Suédois sont na-
turellement courageux: sous Gustave Adolphe et sous Charles XII
ils ont porté au loin la terreur de leurs armts, et sont môme par-
venus à ébraîilcr jusque dans leurs fondemens les plus grands em-
pires. Cependant ils n'ont pas déployé la même énergie et la même
valeur dans leur dernière guerre contre la Prusse; mais, outre qu'ils
n'étaient pas commandés par des chefs d'une grande habileté, ils
avaient contre eux les manèges sourds d'un sénat, toujours incer-
tain dans ses délibérations, et auquel ils étaient forcés d'obéir.
La classe des nobles et des gens aisés se fait remarquer par sa
loyauté, par sa politesse et par ses senlimens hospitaliers. En gé-
néral, les Suédois sont Irès-délicals sur le point d'honneur, et ils
DES Suédois. 239
se montrent surloul irés-jaloux de l'inlëiêt et de la gloire de leur
nation. On a quelquefois reproche aux habilans de Stokolm d'avoir
voulu imiter dans leurs manières le ton et la politesse qui régnaient
autrefois à la cour de Versailles, et qui distinguent la bonne so-
ciété à Paris. Dans les capitales du nord il y a sans doute une
grande différence entre la cour et le corps diplomatique d'un côté,
. et de l'autre les nobles, les riches particuliers, les ne'gocians et
même les gens de la classe moyenne, où l'on trouve beaucoup de
fonctionnaires publics, d'officiers et de gens de lettres. Le goût al-
lemand a dominé long-tems à la cour de Suède, au point même
qu'on n'y parlait point la langue nationale; mais il n'en est plus
ainsi, surtout depuis qu'un mare'chal de France s'est assis sur le
Irôoe de ce royaume, et cet heureux changement s'est étendu aux
premières maisons de la noblesse, toujours prêle à prendre l'esprit
de la cour. C'est peut être à tort qu'on a reproché aux Suédois de
montrer trop de penchant pour la table et pour le jeu. Les grands
négocians et les gens ais^s de la capitale cherchent à imiter les An-
glais plutôt que les Français, car le luxe et la magnificence de ces
derniers ne conviendraient nullement à des gens continuellement
occupés de calculs et de spéculations commerciales 3 c'est ce qu'on
voit particulièrement dans les villes de commerce, et plus encore
dans les ports de mer. La classe moyenne forme la partie la plus
intéressante et la plus aimable de la nation: dans toutes les capi-
tales du nord cette classe est en même tcms la plus polie et la
plus instruite; cependant le ton de réserve, qui fait une partie es-
sentielle du caractère national, met une sorte d'obstacle aux progrès
de l'esprit de société, et rend beaucoup plus rares ces réunions
exemptes d'étiquettes et de cérémonies, qui sont si communes à Pa-
ris et ailleurs; mais pourtant les hommes d'esprit ou d'un mérite
quelconque n'y manquent pss de ces sociétés, qu'on a honorées
quelquefois du nom de lycées, où l'on discourt librement sur toutes
sortes d'objets, et où l'on a les feuilles publiques. On y jouit aussi
des agrémens de la table, de la musique et de la danse; et dans
ces réunions, où les dames alors sont admises, il règne ordinai-
rement beaucoup de gaieté, quoique cependant il s'y môle quel-
quefois un peu d'uniformité et de monotonie. Chaque société a son
esprit particulier, son goût et ses adhérens; mais ces sociétés en
général sont un peu scrupuleuses dans le choix de leurs membres
perpétuels: cela n'empêche pas cependant qu'on n'y admette assez
24o C 0 S T U M E
facilement les étrangers de passage, qui, à défaut de ce moyen et de
la connaissance de la langue, ne pourraient pénétrer que bien diffici-
lement dans l'intérieur des familles, où ils trouveraient souvent sans
cela à s'ennuyer. U y a néanmoins dans certaines villes, et surtout
dans les capitales, des théâtres, des fêtes publiques et des lieux de
re'unioa ouverts à tout le monde; mais il est bien rare d'y rencon-
trer ce qu'on appelle ordinairement la bonne compagnie. Les passe-
lems du peuple sont à -peu-près les mômes dans tous les pays du
nord: ce sont des jeux, des danses, des promenades, des fêtes
dans quelque parc ou dans quelque village. Si les manières anglai-
ses ou les modes françaises dominent dans la classe des gens aise's ,
ou voit avec peine dans celle du peuple les femmes condannées aux
travaux les plus pénibles. Ce sont elles qui labourent les champs
et les ensemencent, et qui battent les grains. Sur les côtes elles
manient la rame et tendent les voiles avec beaucoup d'habiîele'.
Dans les villes elles servent les maçons, portent de pesans far-
deaux, et exercent tous les métiers les plus fatiguans. Anciennement
les maisons en Suède étaient pour la plupart construites en bois:
ce qui ëtail cause de fiëquens incendies, surtout dans les tems de
guerre. A présent les villes sont presque toutes rebâties à neuf,
et la plupart des édifices y sont construits en pierre ou en brique.
armions tirée, Le Viaggio al Capo-Nord per la Si>ezia , la Finlanda e la
d'Acerbi Lapponia y exécuté et publié par M."" Acerbi, notre compatriote,
maintenant consul impérial en Egypte, nous fournit le moyen d in-
diquer ici quelques particularités relatives aux usages des habitans
de ces contre'es. On ne voyage pas en Suède, ou au moins on n'y
voyageait pas alors aussi rapidement, ni aussi commodément que
dans les pays qui attirent ordinairement les voyageurs. Les routes
y étaient assez belles, mais le service des postes n'y e'iait pas fait
régulièrement, et il n'y avait ni diligences, ni voilures propres à
faciliter les communications et les transports. Il n'existait même
aucun établissement de ce genre entre la capitale et les provinces:
ce qui vient peut-être de la facilité qu'y ont les habitans d'entre-
tenir des relations de l'une à l'autre par le moyen des lacs et des
rivières, dont le pays est entrecoupé en tout sens. Les auberges y
étaient alors fort rares, et en général assez mauvaises, et l'on n'en
rencontrait pas une seule entre Eisingbourg et Stokolm dans un
espace d'environ 4^0 milles; mais on apprend par les dernières re-
lations, que ces établissemens se sont multipliés et améliorés par,
i cap-nord.
D E s s U ^ D O I s. 241
toute la Suède. Il arrive ne'anmoins assez souvent que les voyageurs
sont obligés de laisser leurs voitures, pour en prendre une plus pe-
tite et moins commode. Dans la partie me'ridionale de ce royaume
on trouve souvent des chevaux petits et faibles, et c'est en vaiu
qu'on chercherait à y supple'er par le nombre. Gotembourg, la seconde
ville du royaume, qui a une population d'environ i5,ooo habitans,
est entrecoupée de canaux ombrages d'arbres : ramabilitë des fem-
mes y rend la société agréable, et les étrangers y sont bien ac-
cueillis: on y trouve d'excellens établissemens de bienfesance, et le
comu\erce y est très-florissant. L'usage y subsiste encore, et plus
qu'à Stokolm, parmi les gens de la classe moyenne, de demeurer
jurqu'au soir dans la maison où l'on a été invité à diner, pour s'y
livrer ensuite avec son hôte aux agrémens d'une conversation, qui
se termine par un souper splendide. Quand il s'agit de porter les
santés dans les repas d'appareil, on verse les meilleurs vins dans de
grands gobelets d'argent, que les convives se passent ensuite de
main en main: cet usage est répandu dans toute la Suède, et peut-
être l'origine en remonte-t-elle jusqu'à ces tems de barbarie, où
l'on entendait par là donner à son hôte l'assurance qu'on n'atten-
terait point à sa vie. En allant de Goteœbourg à Stokolm on voit
les fameuses cataractes de Trolhatt, où la rivière de Gotha, qui sort
non loin de là du lac de Wéner, après s'être réunie dans un seul
lit, se précipite de soixante pieds de haut dans un goufrCj dont
on n'a pu encore mesurer la profondeur. Une chose plus admira-
ble encore, c'est le canal qui porte aussi le nom de Trolhatt, et
qu'on a creusé dans le roc , pour ouvrir une communication en-
tre le lac Wéner et la mer du nord. Ce canal, pour la construction
duquel il a fallu couper des rochers, et qui pendant un siècle a
coûté au gouvernement des sommes considérables , a été enfin
achevé par quelques particuliers, qui sont venus à bout de sur-
monter toutes les difficultés qu'il présentait. Il existe un projet
encore plus grand, qui est de joindre ce canal avec d'autres, et
d'ouvrir ainsi, par une suite de canaux, un passage entre la mer du
nord et la Baltique. En traversant le Westerland, la Niricie , la Su-
dermanie, on trouve un sol qui va toujours en s'améliorant jusqu'à Sto-
kolm. Les chevaux reposent dans ce pays sur de grandes planches
percées, qui leur tiennent lieu de litière: on prétend que la rai-
son de cet usage, outre la rareté de la paille, est que les pieds
des chevaux sur la litière deviennent tendres et plus exposés aux
Europe. Fol. ri. 3i
242 C O s T 16 M E
maladies. Stokolm est dans une situation avantageuse pour le com-
tiïerce, et ses environs présentent une variété' d'objets des plus pit-
toresques. Cette ville est bâtie en grande partie sur sept ou huit
iles , dont quelques-unes sont entourées d'eaux douces, qui vien-
nent du lac Malar, et les autres d'eaux salées qu'y apporte sans
cesse le reflux de la mer. En hiver tous ces canaux disparaissent
sous la glace, et alors on les parcourt en slite ou en voilure: ce
qui a fait dire à quelques voyageurs que l'hiver est pour cette ville •
la saison la plus agr«^able. Et en effet, on peut faire alors sur la
glace ou sur la neige gele'e des courses rapides autour des vaisseaux
enchaînés dans les ports, à travers les forêts, les lacs, les e'tangs,
les rivières et autres lieux qui sont inaccessibles dans les autres
saisons. Les slites servent de moyen de transport pour toutes les
denrées quelconques, aussi bien que pour les voyageurs: aussi un
hiver doux est-il regardé dans ce pays comme une calamité publi-
que. Les geus sises passent Tété à la campagne, et y vivent avec
plus de luxe qu'à la ville. Ils y forcent la nature à produire dans
des serres d'excellens raisins, des pêches, des ananas et tous les
meilleurs fruits. Le faste et l'opulence se montrent partout; mais
la liberté dont on jouit chez les négocians rend leur société bien
préférable à celle des nobles, chez qui l'on est continuellement gêné
par l'étiquette et les cérémonies. Les Suédois ne connaissent point la
chasse à cheval ni celle du faucon: ce qui ne leur empêche pas
de se croire d'excellens chasseurs au fusil: quant à celle des oi-
seaux, qui se fait de diverses manières en France et en Italie, ils
n'en font aucunn cas. Le jeu de cartes semble avoir beaucoup d'at-
traits pour les deux sexes de tout âge, et il n'est point de passe-
tems pour les Suédois sans les cartes: les habitans aiment néan-
moins à faire des promenades en bateau ou en voiture autour de
la ville. A Drottningholm , palais royal d'un bel aspect qui est
à six milles, il se donnait tous les ans, aux frais de la couronne,
un tournois, où les lois de l'ancienne chevalerie étaient observées
avec la plus grande sévérité. Le premier jour de mai, la cour, les
nobles, et tous les habitans se rendent au parc royal, qui est d'une
vaste étendue. Le 24 juin on porte des fleurs et on plante des ar-
bres devant les portes des grands, et il se forme à l'instant un camp
de plasir, où la garnison se livre à toutes sortes d'amusemens. L'hi-
ver ramène les spectacles, les danses et les festins. Les pluies con-
tinuelles rendent désagréables les mois de septembre et d'octobre j
DES Suédois. 243
et il en est de même de ceux de mai et de juin, à cause de la
fonte des neiges. Le thermomètre descend souvent en hiver jusqu'à
vingt-cinq degre's au dessous de zéro, mais on sait aussi se sous-
traire en quelque sorte à la rigidité de cette température par un
usage bien entendu des poêles et des vêtemens fourrés. Les Sue'-
dois n'avaient pas beaucoup de goût pour les spectacles avant Gu-
stave m, mais ce goût, qui s'était affaibli après sa mort, s'est
ranimé depuis j et il s'est même formé de nombreux élèves dans le
chant à Stokolm. Il y a souvent des bals à la bourse, au Wauxhall
et chez les particuliers: les premiers surtout offrent la re'unoin de
tout le beau monde de la capitale. Les femmes en ge'ne'ral sont très-
avenantes, et aiment la parure 5 elles ont l'ambition d'être appelées
les belles du nord. Le goût de la mode dans l'habillement, ainsi
que celui des beaux arts et surtout de la musique, ne s'est déve-
loppé que depuis peu de temps en Suède, et semblait auparavant
comme enchaîné par les glaces. On peut en dire autant relativement
au service de la table, où l'on voyait, il n'y a pas encore plus de
trente ans, rassemblés dans un même plat des mets différens, et
même les plus disparates par leur nature et leur saveur. L'habille-
ment des femmes aisées, présentait autrefois un amalgame bizarre des
modes anglaises et espagnoles , e^t celui des hommes un mélange
du costume espagnol avec celui du pays , qu'on retrouve encore
chez les paysans du midi de la Suède. Le gouvernement avait cru
à propos de prescrire à toutes les personnes admises à la cour une
règle uniforme pour la couleur et la coupe de leur habillement ,
et pour celui des dames, auxquelles le blanc était réservé pour les
jours de gala: ce qui donnait à ces réunions un air de grandeur et
de magnificence , que n'offre point sans doute une multitude d'ha-
billeracns de diverses couleurs.
La langue Suédoise est un dialecte du gothique, qui a beau-
coup de rapports avec le Danois. Les nobles et les gens aisés sont ^jf^'/;
généralement plus instruits et plus versés dans la littérature, que ne
le sont les personnes dés mêmes classes dans les antres pays. Ces
deux classes ont donné des preuves distinguées de leur zèle pour
les progrès des lettres et des connaissances utiles. Ce sont elles qui
ont fourni les fonds nécessaires pour le voyage qu'a fait en orient
le célèbre Hasselquist, un des meilleurs disciples de Linné, et qui
est mort en Egypte. C'est encore par leur moyen qu'ont été exécutés
successivement d'autres voyages et d'autres entreprises scientifiques j
tes
et scienaet.
a44 Costume
et qu'ont élë fondés divers etablissemens utiles. La Suède a eu dans
tous les siècles modernes, et surtout depuis la reforme de Lullier,
des hommes célèbres dans les sciences et dans les lettres j et le li-
vre du savant Eric, intitulé des Vicissitudes de la littérature grec-
que en Suèdej donne une idée avantageuse de l'étude des auteurs
classiques dans ce royaume. La reine Christine , si fameuse dans
l'histoire de la Suède, n'a pas peu contribué à y faire fleurir les
lettres. On n'est pas peu surpris des encouragemens qui y ont été'
donnés aux beaux arts et surtout au dessin, au milieu des troubles,
et des derniers évènemens politiques. L'agriculture y a été portée ,
tant dans la théorie que dans la pratique, au plus haut degré de
splendeur; et les académies, les sociétés et les institutions litté-
raires de tout genre s'y sont également multipliées. La principale
université de la Suède est celle d'Upsaî , dont l'existence date de
plus de quatre siècles, et que les souverains de ce pays ont tou-
jours protégée. On y enseigne toutes les sciences, et l'on n'y compte
jamais moins de mille étudians. Depuis Linné l'histoire naturelle y a
toujours été cultivée avec beaucoup de zèle; et eu la signalant comme
une école qui, pendant long-tcms, n'eut point de rivales, l'Anglais
Stilling-Fleet ajoute que c'est la première du nord pour une édu-
cation académique: c'est ce dont rendent uu éclatant témoignage les
dissertations ou les traités que publient les étudians, lorsqu'ils pren-
nent les degrés académiques, et qui sont ordinairement remplis
d'une rare érudition. Il y avait autrefois deux autres universités in-
férieures, l'une à Abo, et l'autre à Luuden dans la province de Scho-
nen , mais celle d'Upsal est la seule qui ait été conservée. Il y
a aussi dans chaque diocèse une école dite, dans le pays, libre ,
au sortir de laquelle , les élèves vont achever leurs études dans
les universités. Parmi les plus belles institutions scientifiques on
distingue l'académie royale des sciences de Stokolm, fondée par
Gustave III, et qui est organisée sur le pied de celle de France,
Cest à cette académie qu'est due la réforme, et selon quelques
écrivains la création de la poésie et de l'éloquence en Suède. Les
connaissances scientifiques, pour nous servir encore des paroles de
M.' Acerbi , se sont considérablement accrues sous ce monarque.
Si pourtant on compare le progrès des sciences dans ce pays, avec
ceux qu'elles y ont faits dans les derniers tems sous un gouvernement
aristocratique , ou plutôt sous la monarchie limitée, on est obligé
de reconnaître que la splendeur d'un trône ou la protection d'un
DES Suédois. 245
prince n'y contribue pas autant que l'esprit de la nation et la faveur
du public. Et en effet , on n'a point vu fleurir sous l'influence Im-
médiate du gouvernement un Linné dans l'histoire naturelle, un
Bergmann dans la minéralogie, un Ilire dans la philologie, un Wal-
lerius dans la chimie , un Rosenstein dans la médecine, un Auri-
velius dans la connaissance des langues orientales , et dans les
mathématiques un Rlingeslierna, auquel on peut attribuer l'invea-
lion des télescopes acromatiques. Cependant les gens de lettres et
les savans reparurent avec éclat, sous la régence du duc de Suder-
manie. Ils parlèrent et furent écoulés, et la diminution des rigueurs
auxquelles l'imprimerie avait été soumise, ranima en même tems le
commerce de la librairie en favorisant la propagation des lumières.
On a seulement reproché à ce duc d'avoir montré trop de goût
pour le magnétisme , ou plutôt pour les magnétiseurs. ïl fut établi
néanmoins vers la fin du dernier- siècle un tribunal de censure, et
en 1798 il fut défendu de publier aucun écrit périodique, sans une
permission spéciale du roi. Outre l'académie des sciences de Sto-
kolm dont il vient d'être parlé, il y a encore une académie Sué-
doise, dite des Dix-huit, ainsi appellée du nombre des membres qui
la composent; elle fut fondée en 1788, et elle a particulièrement
pour objet l'étude et le perfectionnement de la langue nationale.
Cette académie décerne des prix aux gens de lettres et aux poè-
tes; mais on lui a reproché quelquefois trop d'indifférence pour la
littérature des autres nations, et surtout pour celle de l'Allemagne.
Toutefois quelques poètes se sont illustrés en Suède dans des tems
plus récens, et entre autres Lidner et Torild : ce dernier a publie
un beau poème sur les passions, et s'est distingué par son entho-
siasme pour les poésies d'Ossîan: et par son application à les imiter.
11 y a en outre une académie des sciences à Upsal, une société scien-
tifique et littéraire à Golembourg, et une société physlographique
à Lund. Il existait aussi à Abo une société de belles lettres, d'his-
toire naturelle , et une société finlandaise pour l'économie rurale.
On trouve encore à Slokolra une société patriotique d'agriculture ,
une académie de peinture et de sculpture, et enfin une société pour
l'instruction des habitans. L'observatoire de la même ville est riche
en instrumens d'astronomie de tout genre. La mécanique est géné-
ralement cultivée dans toute la Suède, à cause de rutiliié dont elle
est dans les travaux des mines, qui forment une partie de la ri-
chesse nationale. Stokolm possède encore une riche collection de
24^ Costume
modèles et de machines, tant anciennes que modernes, qui ont été
perfectionne'es à différentes époques , et que leur belle disposition
fait remarquer encore davantage. Parmi ces machines il en est une,
qui a éle' invente'e en Suède, et qui est d'une grande utilité dans
les travaux des mines, c'est celle qui marque les coups de piston
des pompes , et à l'aide de laquelle on détermine avec la plus
grande précision la quantité des travaux exécutes. Outre l'ulilite'
des socie'les scientifiques en ge'ne'ral pour la communication des
ide'es et des de'couverles , elles ont encore un autre effet moral, qui
est d'empêcher souvent que les hommes ne se livrent à des occupa-
tions frivoles, et de fortifier en eux le sentiment de la vertu et le
goût de l'instruction. On remarque en effet qu'il n'y a pas de pays
où ce goût soit plus généralement répandu qu'en Suède. On en-
seigne à lire, à écrire et à raisonner, non seulement dans les vil-
les, mais encore dans les villages et jusque dans les chaumières j et
ce commencement d'éducation ne contribue pas peu à rendre les
hommes francs et sincères, compatissans et hospitaliers, sensés et
courageux. Les écoles établies dans chaque paroisse forment éga-
lement d'excellens sujets pour la société , pour l'agriculture ,
les arts et les métiers , et mettent les étudians qui ont quel-
que talent dans le cas de faire ensuite leur cours d'université.
A l'époque du passage d'Acerbi par Lund , qui est à 4oo milles
de Stokolm , et à 44° d'Upsal , l'université de cette première ville,
quoique des moins considérables, comptait plus de cinquante pro-
fesseurs, ou adjoints, et trois cents étudians; elle avait une riche
hiblioihèque et un jardin botanique , où Linné avait conçu les
premières idées de son système. Aux classes de cette université, qui
sont communes aux autres établissemens de ce genre, on en a joint
une autre pour l'enseignement de l'escrime, de la danse, du des-
sin et de la musique. Il y a également à l'université d'Upsal des
maîtres d'équitalion, de danse, de dessin, de musique, d'escrime ,
d'Allemand, de Français et d'Anglais. On y étudie aussi les langues
orientales, et c'est de cette école qu'est sorti Biornsthal, qui a
voyagé en Grèce, en Turquie et en Italie, qui a fait un long sé-
jour à Milan, et a publié une nouvelle méthode pour l'enseigne-
ment et la prononciation de la langue hébraïque. C'est encore à la
même école que s'est formé Norberg, qui est venu aussi à Milan,
ou il a recopié furtivement le manuscrit syriaque exemplaire, qui
existe à la Bibliothèque Ambroisienne, et qu'il a publié ensuite
DES Suédois. 247
dans sa pairie avec une traduction latine, et avec toutes les er-
reurs qui se trouvent dans le texte, et que le docteur Bugati avait
entrepris de rectifier. A la même époque il y avait plus de :i,ooo
éiudians à l'université d'Upsal. On y étudiait particulièrement la psy-
chologie et la philosophie morale; et la doctrine de Kaut y avait fait
beaucoup de progrès: les ëludians y sont obligés de payer une taxe
qui est d'environ 35o francs par an. Ou estime que le nombre des
professeurs, des adjoints et des répétiteurs dans toutes les univer-
sités de la Suède, est plus considérable qu'en aucun autre pays de
l'Europe, en égard à la population, qu'Acerbi suppose élre de trois
millions d'individus. On y remarque aussi plus que partout ailleurs
entre les professeurs et les éiudians une sorte d'intimilé, qui fait
que les premiers se prêtent facilement à toutes It^s explications, à
tous les développemens que leur dem.andent leurs élèves pour l'éclair-
cissement de leurs doutes et l'intelligence des auteurs, et enfin à
tout ce qui peut tendre au profit de l'instruction. Il se fait tous
les ans à Slokolm une exposition de tableaux et autres ouvrages
appartenant à l'art du dessin , qui de celte manière sont soumis au
jugement du public, et dont on imprime même un catalogue: l'ar-
chitecture et la scénographie sont ceux de ces arts qui fleurissent
le plus dans ce pays. Nous ne voulons pas non plus omettre de
faire mention d'un peintre en miniature, qui a fait le voyage de
Canton exprès pour apprendre des Chinois l'art de peindre sur le
verre, qu'il a été le premier à introduire même à Paris.
Les ressources que les Suédois trouvent dans l'agriculture, dans ^ru et mëUrr,-
,,,,. , . , , i»Mi 11 -, Manufacture!.
1 exploitation des mines, dans leur bétail, dans la chasse et dans Commerce.
la pêche, pour leur subsistance et leurs premiers besoins , leur ont pnncipZes.
Al' 11 1 ^f"^ f Compagnie
empêche pendant iong-tems de songer a ériger des manufactures , de paiomban,
et à favoriser chez eux l'introduction de nouveaux arts et de nou-
veaux métiers. Tout leur commerce consistait alors en bois pour la
construction et la mâture des vaisseaux, en planches, en goudron
et en résine, en écorce d'arbre, en potasse, en ustensiles de bois,
en plomb, en fer, en cordages et en poisson salé. Ce n'a été que
vers la fin du XVI.^ siècle qu'ils ont commencé à faire des ouvrages
en fer; avant cette époque, ce métal était envoyé brut dans les vil-
les anséatiques, d'où l'on tirait les objets manufacturés dont le pays
avait besoin. Ce fut seulement vers la moitié du siècle suivant que
les Suédois, à l'aide des Danois et des Flamands, établirent des fa-
briques de verre, d'amidon, de fer blanc, de drap, de soieries,
24B Costume
de savon, des tanneries, des moulins à scie, et que commença chez
eux le commerce de l'imprimerie. Ils eurent ensuite des manufac-
tures de toiles à voile, de toile et d'étoffes de coton et des pape-
teries; ils fabriquèrent aussi l'alun, le soufre et la poudre à ca-
non. On fait encore aujourd'hui en Suède beaucoup d'ouvrages
de cuivre , de laiton , de fer et d'acier : on y trouve aussi des
fonderies de canons, des forges où l'on fait des ancres , des ar-
mes à feu et des laminoirs , la construction des vaisseaux y
forme aussi une branche importante de commerce. Selon Acerbi ,
aucune autre nation n'aurait fait autant de progrès dans les arts
libéraux et mécaniques, que les Suédois, si elle eût en à lutter
comme eux contre la nature du sol et du climat, contre les obs-
tacles qui résultaient de ses divisions intérieurs, et contre l'orgueil-
leuse jalousie de puissans voisins. Toutefois, dit-il, le commerce
est florissant dans ce pays, il règne beaucoup d'activité dans les
manufactures , et l'industrie y est encourage'e par tous les moyens
possibles. Le peuple a conserve' toute son énergie: le gouvernement
même respecte l'esprit public, flatte l'opinion, e'coute les réclama-
tions des particuliers, tempère par la clémence la se've'rité des lois,
et veille à ce que les malheureux trouvent dans les e'iabilissemeus
de bienfesance les secours dus à l'humanité'. Il y a en Suède quel-
ques villes dites d'étape , et qui ont la liberté d'expédier des
vaisseaux chargés de marchandises dans tous les pays étrangers: on
en comptait ving-quatre au commencement de ce siècle, et les plus
riches négocians de ces villes fesaient de cette manière un commerce
avantageux d'exportations et d'importations sur leurs propres bâii-
mens. Il suit de là que les villes de la Suède sont divisées en trois
classes , qui comprennent savoir; la première, les villes d'étapes; la
seconde, les villes dites de terre, qui ne font aucun commerce à
l'étranger, malgré la situation de quelques-unes au bord de la mer,
et la troisième, les villes dites des mines, parce qu'elles appartien-
nent à des pays ou il y a des mines en exploitation. On remarque
que vers le moitié du siècle dernier les importations ont considéra-
ment augmenté dans ce royaume, tandis que les importations, qui
se font en grande partie sur des vaisseaux Suédois, ont diminué.
Les principales villes par leur commerce ou par l'importance que
leur donnent certaines circonstances, sont, Stokolra la capitale, où
se trouve la banque nationale; Upsal, célèbre par son université et
par sa bibliothèque, où l'on conserve le code dit Jrgenteo, qu'oa
DES Suédois; 249
croît éire une traduction gothique des quatre e'vangëlîsles faite par
d'Ulfilaj Nikoping qui a un bon port et plusieurs manufactures,
ainsi que Strengnes et Trose toutes les trois dans la Sudermanie;
Sala ou Saîberg dans la Vestmanie, près de laquelle se trouve une
source d'eaux mine'rales et une des plus riches miiies d'argent; Wes-
leras ou Arosen, où se fait un grand commerce de blé; Koping ,
qui possède aussi plusieurs manufactures, et où il se fait un gros
trafic de blé et de bétail; Lindesberg, qui a e'té bâtie par la reine
Christine près d'une bonne source d'eaux naine'rales; Arboga , qui
fait un commerce conside'rable d'ouvrages en fer, et surtout de cui-
rasses; Orebro, dans la Nëricie, où l'on fabrique des armes et des
tapis; et Askersund, où il se fait un grand trafic de ble', de clous
et de tabac. Les autres villes les plus remarquables sont, savoir; dans
la Dalëcarlie , Fahlun dont le nom, dans la langue du pays, signifie
montagne de cuivre, et où il y a beaucoup de filatures et de fa-
briques de draps, et Hedemora où il se fait beaucoup d'ouvrages
en cuivre, et où l'on fabrique de la poudre à canon,* dans la Ges-
tricie, Gefle ou Ge'val, silue'e sur le golfe de Bothnie, et dont les
habitans sont pour la plupart marins ou pêcheurs; dans l'Elsingie;
Hudwiskvall, située sur le môme golfe, où il se fait un commerce
considérable de bois de construction, de toiles , de beurre et de
peaux, et Suderhamn , petite ville maritime, où il y a une bonne
manufacture d'armes, et où il se vend beaucoup de lin et de beur-
re; dans la Mëdelpadie, Sundswal où l'on construit de grands vais-
seaux, et près de laquelle il y a une source d'eaux minérales; dans
l'Angermanie, Hersnosand , dont le principal commerce consiste en
toilerie; dans la Jemptie Froson située dans une île, qui est au
milieu d'une rivière; enfin dans la Gothie, Calmar où, il y a des
fabriques de toile et de draps, puis Westerwik où il y a des fa-
briques de drap, et où il se fait un gros commerce de tous les
matériaux nécessaires à la construction des vaisseaux ; Wexio et
Fallerno, célèbre par ses eaux minérales,- Joukoping, qui a une
manufacture d'armes très-considérable, et Ekesîa où l'on fabrique
des tapis et divers ustensiles en bois, et où il se fait un grand
trafic de tabac et de bœufs. On trouve dans la Gothie occidentale,
Gotembourg, qui a été rebâtie plusieurs fois après divers incendies,
et où il y a deux imprimeries, avec quelques fabriques de drap et
autres étoffes, et d'où se font les expéditions de la compagnie des
Indes orientales; Elfsbourg, forteresse qu'on a négligée; Wernes-
Euiope, Val. FI. 3a
25o Costume
boug , où est le dépôt du fer qu'on envoie du Wermeîand a Go-
tembourg; Skara, où il y a un collège et une imprimerie; Aling-
saos, où l'on voit de belles manufactures de soie et de laine, une
fabrique de tabac et une autre de pipes; et Boeraos on Boras, près
de quelques sources mine'rales, et dont les habitans font une quan-
tité de petits objets, qu'ils vont vendre par tout le royaume. Dans
rOstrogolhie ou Gotliie orientale on trouve, Norkoping où il y a
des papeteries et des imprimeries, des manufactures d'armes et de
draps, et de bonnes teintureries; Suderskoping, qui ne fait de tra-
fic qu'à l'intérieur; etWadstena, où l'on a établi une grande fa-
brique de drap: dans la Scandie Lunden, plus riche par son agri-
culture que par son commerce, qui est très-limilë ; Landscron, qui
a un port excellent et favorable au commerce; Christianstadt où
il y a de bonnes tanneries , ainsi que des fabriques de drap , de
toileries et de soieries , et Maîmoé qui a aussi quelques manufac-
tures de laine, mais qui est encore plus importante par ses forti-
fications que par son commerce. Les villes les plus remarquables
de la Bothnie occidentale sont Tornea, où, maigre la rigueur du
froid, le commerce attire un grand nombre de Suédois, de Lapons,
de Russes et de Norvégiens; Uraa ou Umea , qui a aussi un port
très-commode où il se fait quelque commerce , et Wasa fameuse
pour avoir e'té le berceau d'un héros de la Suède. On trouve dans
le Wermeîand Karlstadt, près d'une source d'eaux minérales, où il
y a plusieurs fabriques de toile et d'étoffes de laine , et Philipstad ,
qui est entourée de montagnes et de lacs; dans la Dalie, Amal où il
se vend beaucoup de bois de construction et de goudron, et Delaborg
qui était autrefois une forteresse; dans le Bohus une ville du même
nom avec une forteresse sur un roc; Maelstrandt qui a un des meil-
leurs ports du royaume, et Konghell , ville à moitié détruite. Dans
l'Alland on distingue Halmstadt, ville fameuse par ses manufactures
de laine, par sa pêche et par le tabac qui se recueille dans les en-
virons; Falkenberg qui s'enrichit par la pêche du saumon et du
hareng, et Warberg dont les habitans font un riche commerce^
quoique le port n'en soit plus accessible qu'à de petits bâtimens.
A la province de Bléking appartiennent Calstron , qui est bien si- .
tuée sur la Baltique, et a un excellent port; Christianopel ou No-
peln qui a aussi un bon port sur la Baltique, et Carlshamn, où
il y a un chantier, avec une forge de cuivre et une manufacture
de laine. Enfin dans l'ile de Golland se trouve Wisby, autrefois
DES Suédois. aSi
ville anséatique, et Borgholm château royal dans Vile d'Oelande.
Nous devons faire mention ici de la compagnie des palombars^ le
seul établissement de ce genre qu'il y ait en Europe. Des mem-
bres de cette compagnie sont répandus sur toutes les côtes, pour
porter des secours aux bâtimens qui peuvent faire naufrage, et ai-
der à en sauver le chargement. Dans ce cas la compagnie donne
avis de l'e'vènement aux armateurs et aux assureurs, reçoit d'eux les
instructions nécessaires, et leur rend un compte exact des objets
recouvrés.
Nous devrions parler maintenant de la religion et du gouver- ^'«"^
* ^ , " ° de i'krsioir»
nement, ainsi que des relations politiques et des revenus de la modems
buede; mais au début de cet article nous donnerons un précis de
l'histoire moderne de ce pays, où l'on verra les changemens qui
se sont opérés, tant dans le système religieux que dans l'état po-
litique. Ce n'est que vers le XV.^ siècle que l'histoire de la Suède
commence à acquérir quelque vraisemblance et quelqu'intérét. La
couronne était alors élective: néanmoins dans l'élection du monar-
que , on avait égard aux droits du sang. Mais les grands feudatai-
res possédaient encore la plupart des terres, le commerce était nul
l'agriculture languissante, et le clergé, par suite de l'influence qu'il
exerçait dans les affaires publiques, s'était emparé des terres que les
nobles avaient perdues ou abandonnées en diverses circonstances.
Nous avons vu ailleurs qu'au Xill.'' siècle Magnus Ladélas avait
étendu l'autorité royale, restreint l'autorité du clergé, et réprimé
l'orgueil des nobles; mais sous le règne de ses successeurs, qui man-
quèrent d'habileté et de courage, des révolutions fréquentes jetèrent
la Suède dans un état de confusion, dont elle ne se releva que par le
fameux traité de Calmar, au moyen duquel Marguerite, fille de Val-
deraar roi de Dannemarck, réunit sous sa puissance les trois royaumes
du nord. Mais les troubles recommencèrent après sa mort, et Chri-
stiern II fut le dernier roi Danois qui régna en Suède. Ce prince
voulant affermir dans sa main le sceptre du despotisme, conçut le
dessein de faire égorger tous les principaux nobles; Gustave Vasa
échappa seul à ce massacre en se sauvant dans les montagnes de la
Dalécarlie, où il demeura caché comme simple ouvrier dans les mi-
nes; mais y ayant été enfin découvert, il détermina ces braves mon-
tagnards à le seconder pour rendre à la Suède son indépendance.
Assis qu'il fut sur le trône, il n'eut plus de nobles à combattre,
et n'avait plus rien à craindre que du clergé; mais la nouvelle doc-
îSa Costume
Uine de Luther, qui se propageait alors dans le nord, lui facilita
les moyens de changer tout le système religieux de son royaume,
qui depuis lors présenta l'aspect d'une monarchie re'gulière. Les arts^
et les manufactures prirent faveur et se perfectionnèrent; la navi-
gation et le commerce devinrent florissans: l'élude des lettres et
des sciences introduisit avec elle dans le royaume une politesse qui
y était inconnue auparavant, et l'esprit national put développer
toute son énergie. Sous Eric, fils de Gustave, les titres de comte
et de baron furent adoptés et devinrent héréditaires. La discorde
s'étant mise entre Eric et ses frères, le sénat se déclara pour ces
derniers, déposa ce prince et proclama Jean, qui fit contre la Rus-
sie une guerre désastreuse, et tenta en vain, aux instances de sa
mère, de rétablir la religion catholique dans ses étals. Après lui
régnèrent Charles, qui ne fut pas peu troublé par les piéienlions
de son neveu Sigismond, et Gustave Adolphe qui fut en guerre
avec tous ses voisins, et fut partout victorieux, et qui, après avoir
perfectionné la discipline de ses troupes, assiégé Danzic, ravagé la
Livonie, remporté de grandes victoires en Pologne et battu les Al-
lemands en plusieurs rencontres, mourut en combattant à Lutzen ea
i632. Durant la minorité de sa fille Christine, les affaires politiques
de la Suède furent conduites avec beaucoup de sagesse par le célèbre
chancellier Oxenstiern. Moulée sur le trône, Christine parut bierv
plus empressée à favoriser les arts et les sciences et à honorer les
savans, entre autres Descartes, Sauraaise et Grotius, qu'à faire pros-
pérer ses étals: aussi ne larda-t~elle pas à céder la couronne à son
cousin Charles Gustave , fils du duc de Deux-Ponts. Ce prince
remporta plusieurs victoires sur les Polonais, et fut aussi en guerre
avec le Dannemarck; mais sa mort obligea le sénat, durant la mi'
Dorité de Charles XI son fils, à faire la paix avec les états voi-
sin;^, moyennant la cession de quelques iles de la Norvège. Devenu
majeur ce prince se montra toujours indécis dans sa politique, et
s'allia tantôt avec l'Angleterre et la Hollande contre Louis XIV,
et tantôt avec ce monarque contre l'Autriche; mais plusieurs prin-
ces s'étant enfin ligués contre lui, il perdit plusieurs possessions
qu'il recouvra en partie par le traité de S.* Germain, conclu après
celui de Nimègue. Pendant la paix iî voulut ôler tout pouvoir aux
états, et rendre son armée formidable. Il eut une grande influence
dans le traité de Ryswick, et à sa mort, arrivée en 1707, il laissa
le sceptre à Charles XII, devenu ensuite si célèbre. Ce monarque
DES SuioOIS. 253
îulla courageusement contre la Russie, la Pologne et le Dannemarck,
qui s'étaient allies contre lui; il força le souverain de ce dernier
royaume à accepter la paix, délivra Narva que Pierre I.*' tenait as-
sie'gé avec une armée nombreuse, ravagea la Saxe, déposa du trône
Auguste roi de Pologne, auquel il donna Stanislas pour successeur,
et se rendit si redoutable, que toutes les puissances de l'Europe
envièrent son alliance. Ayant perdu dans la suite la bataille de
Puîtava contre les Russes, il se réfugia avec 5oo hommes à Ben-
der, où il voulut se défendre avec cette poignée de monde contre
3o,ooo Turcs. De retour dans ses états, et impatient de se venger
du Dannemarck, il fut tué au siège de Fridericshall. Sous le règne
de sa sœur Uirique Eléonore, les Suédois recouvrèrent leurs privi-
lèges, et firent la paix avec l'Angleterre, le Dannemarck, la Russie
et la Saxe. Celte princesse e'tant morte, on vit paraître sur les rangs
quatre pre'tendans, parmi lesquels l'influence de la Russie fit pré-
valoir l'évêque de Lubeck , oncle du duc de Holstein. Les factions
et les troubles se renouvelèrent en Suède sous le règne d'Adolphe
Fre'de'rîc , père de Gustave 111. A son avènement au trône ce prince
admit une capitulation, et ne voulut recevoir l'autorité souveraine
qu'à certaines conditions, mais il ne tarda pas ensuite à former le
dessein de se rendre absolu. Assuré de l'affection du peuple, que sa
douceur et son affabilité' lui avaient concilie'e, il résolut de tirer
parti des querelles qui s'étaient élevées entre les divers ordres
de l'ëtat, et en fomenta dans cette vue les rivalite's. Lorsqu'il
crut pouvoir compter sur le dévoûment d'une grande partie de
ses troupes, il changea entièrement la constitution du royaume:
son but en cela e'tait de renverser le sénat et l'aristocratie domi-
nante, de défendre sa liberté et celle du royaume, de bannir la
corruption et de rendre aux étals leur ancienne splendeur. L'as-
semblée en ayant été convoquée, on y publia la nouvelle constitu-
tion qui fut bientôt adoptée, et aussitôt tous les sénateurs furent
changés. De celle manière le roi se trouva investi du pouvoir ab-
solu; mais il n'en fit usage que pour corriger les abus qui s'étaient
introduits dans l'administration de la justice, pour extirper la cor-
ruption qui régnait parmi les fonctionnaires publics, pour encou-
rager les arts et le commerce, et pour faire adopter les meilleures
méthodes d'agriculture. De nouvelles divisions éclatèrent encore en-
tre le roi et les nobles, mais elles furent heureusement apaisées
par le rétablissement de la paix avec la Russie ^ contre laquelle le
254 Costume
mécontentement avait fait entreprendre une guerre, que le roi sut
conduire avec beaucoup d'habileté. Néanmoins le ressentiment des
nobles et autres partisans de l'ancien système, n'e'taît pas encore
éteint, et Gustave III fut assassiné par Anchestrom dans la nuit
du 17 mars 1792. Gustave Adolphe son fils fut proclamé roi n'ayant
encore que quatorze ans, et pendant sa minorité' le royaume fut
sagement gouverne par le duc de Sudermanie. Jusques là la Suède
n'avait voulu entrer dans aucune coalition contre la France, mais
en 1806 Gustave Adolphe s'allia avec la Russie, et conclut ensuite
un armistice avec l'armée française, puis s'étant regarde conime
sacrifié dans le traite de ïilsit, il déclara la guerre à la Russie et
perdit la Finlande. Il fut dans la suite privé du droit de ré^^ner
par un acte de la volonté' nationale 5 et le duc de Sudermanie, qui
lui avait succédé sous le nom de Charles XIII, étant avancé en
âge et sans enfans, la diète, en qui avait passe' l'autorité souve-
raine, proclama d'abord le fils du duc de Hoistein ; mais ce prince
étant mort la même anne'e, la couronne fut donnée au maréchal de
France Bernadotte, qui règne à présent en Suède sous le nom de
Charles XIV.
neiigion La religion de cet état est, comme nous l'avons dit, la luthé-
de ta iSuède. . ., »ii» / ., i^-.
Tienne, qui s y est établie et propagée sous le règne de Gustave
Vasa. Les Suédois ont porté dans les matières religieuses toute
l'énergie et toute la fermeté de leur caractère, et pendant long-
tems ils ont eu pour le culte romain une haîoe si outrée, que tout
prêtre catholique trouvé dans le royaume, était aussitôt condanné
à subir une peine ignominieuse. Leurs ministres ne jouissent que
d'un modeste traitement: l'archevêque d'Upsal n'a pas plus de i5,ooo
francs de revenu, et le traitement des treize suffragans qui dépen-
dent de lui est encore bien inférieur. Le clergé n'a pas la moindre
influence dans les affaires de l'état, mais l'austérité de sa morale
et la pureté de ses mœurs, le font aimer du peuple. Les églises
sont tenues avec beaucoup de propreté, et quelquefois décorées de
quelques ornemens. La police religieuse est réglée par des lois ec-
clésiastiques appuyées des lois civiles. La prison et le bannissement
sont les peines qu'encourt quiconque embrasse le culte catholique
ou persévère dans son erreur, après avoir été frappé de l'excommu-
nication, qui pourtant ne peut être lancée sans la permission du roi.
Gouvernement, Ou voit par Ic précls quc uous vcnoDS de donner de l'his-
pubiie'slZuwe. toire moderne de la Suède combien de changemens a subis cet état.
DES Suédois. 255
Dans les coromencemens le gouvernement fut libre, la couronne
élective et la monarchie tempéiéej mais sous Charles XII le gou-
vernement fut despotique. Les états recouvrèrent leurs privilèges,
et l'on fit une nouvelle constitution, qui limitait l'autorité royale :
les grands officiers mêmes étaient nommes par ces mêmes étals, et
le roi ne pouvait nommer aux emplois inférieurs qu'avec l'appro-
bation du Senal. Les états étaient composes des quatre ordres, qui
étaient la noblesse, le clergé, les bourgeois et les paysans. Le nom-
bre des représentans y était de looo pour la noblesse, de 200 pour
le clergé, de i5o pour les bourgeois et de 5o seulement pour les
paysans. Chacun de ces ordres avait sa chambre à part et son
orateur, et chaque chambre nommait un comité' pour l'expédition
des affaires. Les états s'assemblaient au moins une fois en trois ans
au mois de janvier, et dans les intervalles de leurs sessions l'auto-
rité du gouvernement appartenait au roi et au sénat; ce dernier
corps n'était lui-même en quelque sorte qu'un comité des états,
parmi lesquels ses membres étaient choisis. Le pouvoir exécutif
résidait presqu'entièrement dans le sénat, et les sénateurs formaient
le conseil privé du roi; c'était aussi à ce corps que se portaient
les appels des tribunaux. L'abolition de ce système arrivée en 1772
comme nous venons de le dire, rendit le pouvoir absolu au roi,
qui se trouva par là investi_du droit de convoquer et de dissoudre
à son gié l'assemblée des états, de disposer librement des forces
de terre et de mer, ainsi que des revenus publics et de tous les
emplois civils et militaires, et même de créer des impots hors des
sessions des états, mais pourtant dans le seul cas d'une invasion
étrangère. Les états mêmes, lorsqu'ils étaient assemblés, ne pou-
vaient délibérer que sur les objets qui leur étaient proposés par le
roi. Le sénat était composé de 70 membres, dans le nombre des-
quels se trouvaient les grands officiers de la couronne. Ce corps
devait émettre son vœu sur toutes les affaires qui lui étaient sou-
mises, et lorsqu'il y avait unanimité de suffrages, le roi était tenu
de s'y confirmer, autrement le sénat disposait comme bon lui sem-
blait ; il ne pouvait pas cependant établir de nouvelles lois ni en
abolir d'anciennes, sans le consentement des états. La législation de la
Suède a été totalement changée dans les dernières révolutions. Les
lois criminelles y sont modérées, et la peine capitale consiste dans
la potence ou la décapitation: dans le cas d'assassinat, le crimrnel
a la main coupée avant l'exécution à mort. Aucune peine capitale
256 Costume
ne peut être infligée sans Tapprobation du roi, et tout condanné a
un mois de tems pour recourir à son autorité : délai dont le crimi-
nel ne manque guères de profiter, soit pour obtenir la revision
de son jugement, soit pour demander grâce ou une commutation de
peine. En gênerai il n'y a que les grands crimes qui soient punis
de mort: car les autres auxquels est appliquée en d'autres pays la
peine capitale, ne sont punis ici que du fouet, de la détention au
pain et à l'eau, ou des travaux publics à vie ou pour un tems li-
mité, selon la gravité du délit. La torture a été abolie dans ce
royaume dès l'an 1773. Les revenus publics ont souffert aussi de
grandes variations dans les dernières révolutions, et la guerre con-
tre la Russie surtout y a apporté une diminution considérable. On
prétend que les domaines de la couronne, la taille, la dixrae,
les mines, les douanes et autres taxes donnaient un produit de
vingt-quatre millions de francs. Les négocians se plaignaient de ce
que la plus grande partie du numéraire en circulation consistait en
monnaies de cuivre, dont quelques-unes étaient d'une largeur et
d'une épaisseur considérables: le reste des espèces était des sequins
en or et des écus en argent de huit par marca: on a aussi adopté
le calcul décimal dans la monétisation. Pendant long-tems la Suède
n'a point eu d'armée proprement dite, tous Irs hommes en état de
porter les armes y étant alors organisés en milices régulières. La
cavalerie était montée, armée, équipée et entretenue au moyen
d'une imposition mise sur les nobles et sur les bourgeois en pro-
portion des facultés de chaque contribuable, et la même dépense
était supportée par les paysans pour l'infanterie. Chaque province
était tenue de fournir un certain nombre de soldats, en proportion
du nombre des domaines qu'elle renfermait, et cette levée était d'un
soldat d'infanterie par chaque domaine de quinze à dix- huit cents
francs de rente. Ce soldat était nourri, logé et vêtu par le pro-
priétaire du domaine, de qui il recevait en outre environ vingt-qua-
tre francs par an; mais ordinairement ce dernier lui construisait une
petite maison de bois, à laquelle il joignait une étendue de pâturage
et de terrain suffisante pour l'entretien d'une vache, et pour mettre le
soldat en état de se procurer par la culture de ce petit fond le pain
nécessaire à sa subsistance. Lorsque les soldats sont présens au ré-
giment, ils sont soumis â la juridiction militaire, et rentrent sans
la juridiction civile quand ils en sont absens. On peut donc dire
que tout soldat Suédois a une espèce de propriété dans le pays
t;^ ^ , ^ ^ i^ 7^ <^ i?
D E s s U É D O I s. 257
qu'il défend. On croyait avant les dernières révolutions, que la Suède
ne pouvait pas réunir une armée de plus de 4ojOOo hommes, tau-
dis qu'elle en avait plus de 60,000 avant la perte de la Livonie
et autres provinces qui ont passé à la Russie, et dont elle a trouvé
une conipeusalion dans l'acquisition qu'elle a faite dernièrement de
la Norvège. On estime que cet état peut armer une flotte de qua-
rante vaisseaux de ligne, mais sa force maritime en ce moment
n'arrive point à ce nombre: cependant on y fait beaucoup de cons-
tructions navales, mais pour le compte d'autres puissances. Le sou-
verain prend les titres de roi de Suède et de Norvège, des Golhs
et des Vandales, de duc de Scanie etc. Les ordres chevaleresques
de ce royaume sont ceux du nord ou de l'étoile polaire, qui n'est
composé que de :24 membres 5 de Wasa , et celui de l'épée, qui a
élé fondé en 1772.
Nous avons représenté dans les planches précédentes quelques explication
» 1» 1 , . *• ^ de quelques
antiques monumens de 1 art dans les pays septentrionaux, et par- pia'iche:.
liculièrement ceux qu'on peut appeler Scandinaves. Nous allons à
présent en Lire connaître d'autres qui appartiennent au moyen
âge, et d'après lesquels on pourra se former une idée des arts
en Suède, des mœurs de ses habitans, de leur costume en «é-
néral, et surtout de celui des rois, des grands et des ecclésias-
tiques dans ces tems obscurs et encore barbares. La planche 4i
offre l'image d'une ancienne peinture divisée en quatre comparti-
mens, appartenant à l'ancienne église d'Upsal, et qui est prise de
l'ouvrage de Péringskiold. Dans un de ces cadres on voit sur un
navire un roi chrétien accompagné de quelques évêques et autres
personnes, qui vont pour aborder à la rive d'un fleuve, peut-être
pour porter en Suède la lumière de l'évangile; mais tandis qu'un
marinier s'efforce d'un côté de tirer le navire à bord à l'aide d'une
corde, de l'autre un homme, armé d'un arc, cherche à repousser les
navigateurs à coups de flèche. Péringskiold suppose au peintre une
intention qu'on pourrait dire allégorique. Selon lui, les croyons ou
les partisans du christianisme sont repiésentés dans l'homme, qui
cherche à approcher le navire de la rive du fleuve, et dans l'homme
armé d'un arc les payens qui s'opposent à l'introduction du non-
veau culte. Il voit en outre dans cette peinture les deux rives du
fleuve, tandis qu'on n'y aperçoit en réalité qu'une petite anse. Nous
lions bornerons à observer dans l'habillement du roi un riche man-
teau, qui recouvre une longue luniquej dans celui des ecclésiasli-
En:ope^ Fol. VL
33
258 Costume
ques une espèce de chape altach^^e sur la poitrine, et par dessous
laquelle on voit une tunique serrée par une ceinture, et dans ce-
lui du niprinier et de l'archer l'habillement national des Suédois
dans les tcms du moyen âge, auxquels se rapporte cette peinture,
quoiqu'il ne soit pas possible d'en déterminer l'ëpoque précise. Dans
un autre compartiment à gauche on voit quelques hommes lies avec
d^^s cordes, que Péringskiold croit être les propagateurs de l'ëvan-
gile, enchaînés et trainés devant le tribunal du juge payen, qui est
vêtu d'une tunique céleste et d'un manteau, et assis sur une es-
pèce de trône. On trouve à remarquer ici l'habillement des prison-
niers, dont un, couvert d'une armure sous un riche manteau, sem-
ble être d'un rang distingué et tout autre qu'un prédicateur, ainsi
que celui du soldat, couvert aussi d'une armure en fer ei condui-
sant les captifs devant le m.agistrat, et le costume des assistans ,
surtout les différentes formes de leurs chevelures, parmi lesquelles
on distingue celle du juge qui est encore plus singulière. Les deux
autres compartimens représentent le martyre ou la décollation des
deux captifs, et un ëvèque avec une troupe de chrétiens percés
de flèches et dans un bois, qui était peut-être consacré à quelque
divinité, comme le croit Péring!?kiold. On remarquera encore ici
l'habillement magnifique du juge qui assiste à la décollation, ainsi que
ceux du soldat qui est à côté de lui, d'une autre personne en di-
gnité qu'on voit de l'autre côté, du bourreau et des assistans parmi
lesquels on voit quelques femmes: dans le nombre des hommes il
n'y a que le juge qui ait de la barbe. On voit sous le n.° i delà
planche l\.2 les images d'un roi et d'une femme, qui est peut-être
une reine, lesquelles sont prises des peintures d'une fenêtre de
l'église d'Upsal. Quelques-uns ont cru que ces images étaient celles de
Gustave I," et de son épouse; mais à voir le nuage blanc et de cou-
leur céleste qui entoure leur têle, d'autres ont cru y reconnaître le
roi Eric et son épouse Christine, mis l'un et l'autre au nombre des
saints. Le roi a sur sa tête une couronne d'or, et un peu de barbe
au menton: de la main droite il tient le globe avec la croix, qui
semble lui pendre de la poitrine, et que Péringskiold, de qui nous
avons emprunté cette figure, a pris sans raison pour une pomme;
de la gauche il porte un sceptre, qui se termine par une espèce de
feuillage, La tunique de ces figures est couleur de pourpre, et le
manteau jaunâtre sur un fond rouge. La femme ou la reine, a la
chevelure blonde, arrangée en forme de couronne autour du front
/^.
-*> 5f.
^ ^i- w^ ^ii
^ ^? ^ ^ ^ ^^
y. Jt^ûierCj'-
DES Suédois. aSo
et tout son habillement lire sur le jaune; elle tient de la main
droite une palme qui, dans le verre est de couleur verte, et d«;
la gauche un livre. Le d.° 2 de la même planche a pour sujet le
couronnement de S.* Eric, pris d'une ancienne peinture à fresque
qui se trouve dans la même église: on doit quelqu'attention à l'ha-
billeraent du roi, et à ceux de l'évêque qu'on voit d'un côté, et du
prélat, peut-être romain, en grand manteau, qui de l'autre lui met la
couronne. Le roi, qui est assis, tient de la main droite le sceptre,
et de la gauche le globe avec la croix; il a la tête ceinte d'une
espèce d'auréole, tandis que l'évêque le bénit. Le n.*' 3 exprime la
remise que le même roi fit de l'impôt à ses sujets: on y voit en-
core les divers habilîemens des personnes qui se présentant au roi ,
lequel est assis et vêtu d'une robe double'e en fourrure avec de
longues manches. Les autres peintures qui viennent ensuite repre'sen-
tent, savoir j l'expédition navale du roi contre les Finnes,qui étaient
opiniâtrement attachés au paganisme; le combat où ces mêmes Fin-
nes ont le dessous; la conversion de plusieurs d'entre eux au
christianisme, et leur baptême en présence d'un évêque qui lit les
dans un rituel , tandis que le roi tient aux fonds baptismaux les
calhécumènes; enfin la décollation du même roi Eric, avec un prê-
tre de l'autre côté qui célèbre à l'autel, et lui présente le pain con-
sacré. Ces ouvrages n'annoncent pas sans doute que l'art de la pein-
ture eût fait alors beaucoup de progrès en Suède; mais pourtant
on ne laissera pas d'y trouver quelque mérite, si l'on réfléchit
qu'ils sont probablement de la fin du XIV.^ ou du commencement
du XV.^ siècle. Il serait inutile de représenter ici l'habillement ac-
tuel d'un peuple, qui a adopté en grande partie les usages et les
modes des autres peuples de l'Europe, et surtout des Anglais, des
Français et des Espagnols. Quant à rhabilleraect particulier des
Lapons et autres habitans des régions septentrionales, qui diffèrent
davantage du costume des pays que nous venons de décrire, nous
nous réservons d'en donner la description dans les planches sui-
vantes.
a6o
SECONDE PARTIE.
DE LA NORVÈGE ET DE LA LAPONIE.
Jnirodaaiicu JL j A NorvègG , quî 3 figuré pendant long-tems comme un état
à part, ayant ëtë, ainsi que la Laponie Danoise, récemment déta-
chée du Dannemarck, pour passer sous la domination de la Suède,
en conservant néanmoins une administration particulière, nous avons
cru à propos de décrire le costume de ces deux provinces immé-
diatement après celui de ce dernier royaume.
ct^^Tutatcon ^^^ Norvègc, proprement dite, commence vers la moitié du
de la jyon'è^e. 57.^ degré de latitude, et se termine à la moitié du 70.^ en n'y
comprenant point la Laponie, et avec cette contrée elle s'étend jus-
qu'au 71.'' degré 45.* qui est la latitude la plus septentrionale de
toute l'Europe. Quant à la latitude, elle n'est pas déterminée d'une
manière bien précise j quelques-uns la placent au 22." degré à l'est
de l'ile de Fer, mais il semble qu'on a compris dans cette déter-
tnination quelques districts de la Laponie Russe, sur lesquels la
Norvège prétendait anciennement avoir quelques droits. La Norvège
seule a environ 34o lieues de longueur, sur à peu près 80 de lar-
geur 5 et quoique la surface de cette contrée n'ait jamais élé exac-
tement mesurée, les géographes modernes estiment qu'elle n'a pas
moins de 12,000 lieues carrées. Mais il s'en faut de beaucoup que la
population soit proportionnée à cette étendue: les dénombremens qui
en ont été faits vers la fin du siècle dernier n'offraient que 70 ou
tout au plus 80 habitans par lieue carrée. 11 est à remarquer aussi
qu'on trouve bien peu de pays, dont la population soit distribuée
avec autant d'inégalité relativement au sol: car dans la partie mé-
ridionale et dans quelques vallées fertiles, on compte jusqu'à 3qo
habitans par lieue carrée, tandis qu'on peut en compter à peine
huit ou neuf dans les hautes montagnes, et dans les districts qui
composent le Nordland.
Ce serait une grande erreur de croire que le climat de la Nor-
vège soit également rude dans toutes les parties de cette vaste ré-
dii royuume. giou. Lc froîd est plus rigide et de plus longue durée dans la par-
tie orientale et dans l'intérieur 5 mais en revanche l'air y est tou-
Climat.
Partie
orientale
Costume des Norvégiens. 261
jours serein, et les saisons s'y succèdeol régulièrement les unes aux
autres. Du reste, les glaces dont ces régions sont couvertes pen-
dant les longs hivers qui leur sont propres, y offrent aux habilans
de nombreux moyens de communication et de transport, et une foule
d'agre'meus inconnus dans les climats tempérés. La fonle des neiges
au printems cause de grands ravages lorsqu'elle s'opère subitenjent.
Les longs jours de l'été, qui à Bergen sont de 19 heures, et vers
Dionlheim de trois semaines entières, y portent avec une incroya-
ble rapidité les grains et les fiuits à leur maturité, et la chaleur
y est quelquefois nuisible à la santé, surtout lorsqu'à des jours
brûlans succèdent des nuits très-froides. On croirait qu'en hiver les
jours doivent être très-obscurs à cause de leur brièveté, mais le
reflet des montagnes de glace, l'éclat éblouissant de la neige, et
plus encore la clarté des aurores boréales en affaiblissent considé-
rablement les ténèbresj et quoiqu'en certains endroits le soleil ne
s'élève point au dessus de l'horison, on y a cependant assez de
lumière pour l'exécution des travaux ordinaires; ensorte qu'il n'y
règne d'obscurité réelle que dans les jours, où le ciel est couvert
de nuages ou d'épais brouillards. Les aurores boréales ne sont nulle
part aussi fréquentes et aussi lumineuses qu'en Norvège; le tonnerre
se fait entendre rarement dans celte conlrée; et l'air en général y
renferme peu d'électricité.
Le climat de la Norvège est généralement très-sain. Dans un Comimmuon.
district nommé Voerdulen, dont la population n'est que de 3,36o mammcs
k ,.,,,,, 1,. occidentales.
mortalité na ele, durant les dix premières années de ce
siècle, que d'un sur 74, et n'est arrivée, durant deux ans d'épidé-
mie, qu'à un sur 61. Mais le long des rivages de la mer et snr-
tout à l'ouest, le climat est bien différent; il y règne des pluies fré-
quentes et des brouillards qui le rendent triste et malsain, comme
celui que décrit Ossian dans ses poésies. On remarque que dans les
golfes nombreux dont celte côte immense est entrecoupée, l'eau ne
gèle jamais: le froid ne s'y fait sentir que quand le vent-d'esl ou
celui du nord y souffle, et surtout ce dernier qui a toute la rigi-
dité glaciale des neiges perpétuelles.
On trouve à Roeraas, au midi de Dronlheim, une hauteur con- ^^onformatum
siderable d ou le voyageur a la vue dune espèce de panorama, et chaîner
peut se former une juste idée de la conformation de la Norvège. '^^ """'"'^""•
Dans l'étendue d'un rayon de vingt lieues, dont Roeraas est le cen-
tre, se trouvent les plus hautes montagnes de la péninsule; celles
262 Costume
de Selbo et de Dovre sont môme comme le tronc, d'où partent les
chaînes quî traversent toute la Suède et la Norvège : de ces diverses
chaînes trois seules appartiennent proprement à la î^orvège. Celle du
midi s'avance bien aussi dans la Suède, mais une branche moins élevée
s'en détache et forme, ou plutôt formait anciennement la séparation
des deux royaumes vers Gotembourg où elle finit. La chaîne du
nord au contraire court sans irjterrupiion jusqu'à l'extre'mité de la
Laponie, mais en s'abaissant progressivement à mesure qu'elle ap-
proche du pôle. Ces deux chaînes, et surtout celle du nord sont
de'si^nées dans le pays sous le nom de Koelen, qui signifie cale;
et en effet elles présentent l'une et l'autre l'image de la cale d'un
vaisseau renverse', à laquelle toute la péninsule peut être comparée:
du reste, un peuple appelé' par la nature à la pêche et à la navi-
gation, ne pouvait pas adopter une image plus analogue à ses idées.
Quelques-uns croient voir dans cette chaîne le mont Sëvon des an-
ciens, et allèguent à l'appui de cette opinion que la partie méridio-
nale porte encore aujourd'hui un nom semblable; mais le nom de
Sévon se trouve dans les plus anciens écrivains, qui n'avaieut peut-
être aucune connaissance de l'existence de la Norvège. La troisième
chaîne s'e'tend vers le raidi et le couchant, et la principale de ses
branches, où l'on trouve les noms de Fillefjeld, de Laogefjed, de
Dovrefjeld etc. divise la Norvège en septentrionale et en méridio-
nale: les autres branches inférieures forment les promontoires et
les péninsules de la côte occidentale. On croit généralement que
les plus hautes montagnes de la Norvège n'ont pas plus de 7,000
pieds au dessus du niveau de la mer.
n-'i'èrss Les rivières de la Norvège ne sont pour la plupart que des
tOTrens rapides qui se précipitent du haut des montagnes, et of-
frent les points de vue les plus pittoresques à l'imagination du
peintre et du poète, en même tems qu'ils portent le dégât dans
les campagnes, et qu'ils rendent difficiles et dangereux les trans-
ports de marchandises et les voyages. Les plus remarquables par
la quantité de leurs eaux sont le Glommen, le Drammen, le Nid
et quelques-autres, qui souvent rompent leurs digues et se répan-
dent dans les plaines, où ils détruisent les espérances de l'agricul-
ture. La conformation de ce sol, tout entrecoupé de montagnes, fait
que les vallées fermées de tous côtés y offrent autant de lacs^ dont
quelques-uns sont très grands, surtout ceux de Mioes, de Sperdil-
leoj d'Oye et de Faemand. Quoi(ju'il ait plu à quelques-uns de
e£ /rtcj.
DES Norvégiens. 263
mettre en parallèle le Spitzberg avec la Norvège, on ne laisse pas
de recentrer dans l'intérieur de cette dernière contrée toutes les
beautés de la nature sauvage, et dans les lieux ou !a main de
l'homme a modifié ou seconde la nature du sol, on trouve de bel-
les ptantalions et des sites aussi inléressans qu'agréables. Un ge'o-
graphe danois, mort il n'y a pas long-tems, a dit que si les peu-
ples du midi de l'Europe pouvaient revenir de leurs préventions
contre le nord, les montagnes de la Savoie et de la Suisse ne se-
raient pas le"s seules qui intéressassent la curiosité des naturalistes et
des voyageurs, par la magnificence des scènes qu'elles leur présen-
tent. Mais rien ne peut donner une idée plus exacte de la consti-
tution physique et géologique de ces contrées, que le Koyage en
Norvège et en Laponie fait en i8o6, 1807 et iSoS par le célèbre
De-Buch: ouvrage que le savant Humboldt a enrichi d'une préface,
et dont le chev. Bossi a donné une traduction avec des notes, la-
quelle a été publiée en 181 7 à Milan en quatre volumes in 12.®
De-Buch s'est uendu d'abord à Christiania, ville qu'il décrit parfaite-
ment, et dans les environs de laquelle il a fait quelques voyages
nûnéralogiques. De là il est allé à Drontheim, puis dans le Finmaik
et jusqu'au càp nord. D'Allen il a passé à Torneo, d'où il est re-
venu à Christiania; ensorte qu'il a parcouru toute la partie de ces
régions, que couvrent des neiges perpétuelles.
Au milieu de toutes ces chaînes les mines devraient être fré- Mméraux,
quentes, et pourtant on ne parle que d'une seule mine d'or dans
ia Norvège près Edsv7old , qui, pour la difficulté du travail, n'est
estimée d'aucune valeur, et d'une seule mine d'argent qui se trouve
en exploitation près de Kongsberg. On a extrait à diverses fois
de cette dernière mine des blocs d'argent natif, et l'on en conserve
un dans le musée de Copenhague du poids de 56o livres; elle est
exploitée maintenant pour le compte de la couronne, tandis que les
autres le sont aux frais des particuliers; mais il est des années où
les dépenses excèdent la valeur du produit: ce qui n'empêche pas
cependant que les travaux ne se continuent, pour ne pas laisser
une quantité d'ouvriers sans subsistance. On prétend en outre que
les pertes qu'à produites dans le siècle dernier ce genre de tra-
vail, proviennent de l'ignorance et de la mauvaise foi des di-
recteurs, et que d'après les nouvelles méthodes introduites il y a
quelques années dans les excavations et dans toutes les opérations
qui y sont relatives , on espère en retirer bientôt les mêmes avaa-
2^4 Costume
tages. Pendant long-tems les Norvégiens n'ont point eu de minéralo-
gistes: ce qui les obligeait ordinairement à recourir aux Suédois leurs
voisins. Le cuivre forme une des principales richesses minérales de
la Suède: les principales mines de ce raëtal sont à Dronlheim , à
Roeraas, a. Msldal, à Quikoé et à Selboë, et le cuivre qu'on ea
lire est d'une qualité dont on n'a pas encore trouvé l'e^^ale. Le
produit annuel de ces mines est d'un million à douze cent mille
livres de métal brut. Le fer se trouve dans la partie méridionale
de la Norvège. Le meilleur est fourni par les fameuses raines d'Area-
dal , d'où l'on tire aussi l'arendalile, et d'oii sont sorties d'au-
tres raretés minéralogiques , qui ont accru le domaine de la science.
La quantité de fer qu'on en lire est dix fois plus considérable que
celle du cuivre: on fait monter à deux millions de francs le revenu
des mines et des forges à fer de la Norvège, quoique ce métal soit
moins recherche' dans le commerce que celui de Suède. Le plorab
ne se trouve qu'en petite quantité dans cette contrée, et l'on n'en
exploite point les mines, à cause de la dureté de la matière qui lui
sert d'enveloppe. On découvre au contraire en plusieurs endroits
des filons de cobalt, d'arsenic et de plombagine. Les marbres abon-
dent dans cette contrée, et il en est qui, pour la finesse du grain
et la variété des couleurs , ne le cèdent point aux plus beaux
de l'Italie. On y rencontre en outre de l'alobâlre, de la pierre de
touche ( qui n'est peut-être qu'un carbonate de chaux bitumineux ),
de l'asbeste et de l'amiante, de l'ardoise fossile, plusieurs es-
pèces de talc dont on fait quelc[ues ouvrages, et qu'on emploie
aussi à faire une espèce de vernis pour les poêles et pour certains
vases. On y trouve aussi des cristaux de roche, des amëlistes, des
grenats, des calcédoines, une espèce de petro-silex à demi-dia-
phane qui ressemble au jaspe, beaucoup de quartz et une pierre
calcaire grossière, qui a presque la dureté du marbre. Les pierres
à feu y sont extrêmement rares. Jusqu'à présent on n'a trouvé
qu'une seule source d'eaux minérales dans toute l'étendue de ce
royaume. Le sel y manque généralement, et la seule saline consi-
dérable qui y existe est celle de Walloc près de Tonsberg, qui
en fournit environ vingt mille tonneaux par an. On trouve quelque
peu dé sel cristallisé dans les fentes des rochers. Les iles voisines
des côtes abondent en tourbe; mais jusqu'à présent, on n'a pu dé-
couvrir en Norvège aucune trace de charbon fossile: substance qui
serait d'un grand avantage pour un pays aussi riche en minéraux:
DES Norvégiens. 265
quelques-uns croient ne'anraoins que les montagnes doivent conte-
nir quelque dépôt de litentrace^
Le règne végétal déploie aussi en Norvège ses richesses, mais r^îs^aw,
souvent sous des apparences peu agréables. Les hautes montagnes
ne sont couvertes que de pins, de mélèzes et autres arbres de
ce genre, d'un aspect triste et monotone. Cependant on trouve sur
le côté me'ridional de ces mômes montagnes des chênes, des aunes,
des tilleuls et des bouleaux: on tire de ce dernier arbre, au moyen
de quelques incisions, un suc acidulé et écumant, qui ressemble
au vin, ec qui souvent en tient lieu pour les pauvres habiians.
L'immense exportation de bois qui se fait de la Norvège, et la
quantité prodigieuse qui s'en consume pour les travaux des mines,
donnaient lieu de craindre depuis quelque tems que ce combustible
ne vînt à s'épuiser, malgré la vaste étendue des forêts qui le four-
nissent; mais il a été obvié à ce grave inconvénient par l'adoption
de sages précautions, et surtout par l'établissement d'une police
économique des forêts. La Norvège produit quelques bois précieux,
et entre autres une espèce de troène appelé dans le pays benved^
qui est très-dur et d'une belle couleur jaunâtre. Nous ne pensons
pas cependant avec l'illustre géographe danois déjà cité, qu'on y
trouve aussi l'ébèue , qui ne se fait voir que dans les Indes. Il
pourrait se faire que l'espèce de bois qu'on a honorée de ce nom
ne fût autre chose que le cytise, qu'on a en effet désigné quelque-
fois sous celui à'ébène des alpes y et qu'on lui eût conservé la déno-
mination de bois d'ébène dans les livres de géographie. Outre ces
diverses espèces d'arbres et autres, on trouve encore en Norvège une
quantité d'arbustes dont les productions sont utiles, tels que le fram-
boisier, le groseiller, le prunier camemore appelé dans le pays mol-
îebaer^ vacciiiiwn vitis idaea , dit iystehaer ^ le raisin de Norvège
nommé teyehaer , le myrte repens appelé le /A7z/2eZ»û(er, et plusieurs
autres arbustes portant des baies en si grande abondance, que les
habitans pourraient s'en faire une branche d'exportation considéra-
ble, s'ils connaissaient, ou plutôt s'ils ne négligeaient pas les moyens
de préparer et de conserver cette espèce de fruit, qui est connue
sous la même latitude dans l'Amérique septentrionale. Dans plu-
sieurs endroits, et particulièrement dans le diocèse de Bergen, on
recueille des pommes, des poires, des cerises et des prunes: on
trouve môme dans quelques jardins particuliers des abricotiers et
autres arbres fruitiers, et les melons y viennent à maturité. On
-Jîarope. Fol FI. 3,^
266 Costume
reproche en général aux Norvégiens leur peu de goût pour les jar-
dins, qui sont même totalement inconnus dans les campagnes. Ils
cultivent avec quelque succès le houblon pour la fabrication de
la bierre, ainsi que le lin et le chanvre, que le Dannemarck tirait
en grande partie de celte contrée, lorsqu'elle fesait partie de ce
royaume. Parmi les richesses végétales qu'elle produit nous citerons
encore le lichen d'Islande ( que le comte Marzari Pencali a trouve
aussi sur les plus hautes montagnes du Bergamasque ), et quelques
autres espèces de lichen , dont quelques-unes sont propres à la nour-
riture de l'homme et des animaux; et d'autres excellentes pour la
teinture. Les montagnes offrent une quantité de plantes médicina-
les, surtout anti-scorbutiques, dont le commerce pourrait tirer un
parti avantageux. Mais si d'un côté le naturaliste se trouve satis-
fait à la vue de cette prodigieuse variété de plantes, l'économiste
regrette de ne pouvoir y trouver une compensation à l'insuffisance
des plantes céréales. Il n'est pas possible qu'en Norvège l'agi icul-
ture puisse jamais parvenir à fournir la subsistance à une popula-
tion considérable; elle ne peut même subvenir aux besoins d'un
petit nombre d'habitans dans certains districts. On a évalué à la cen-
tième partie des terres cultivables celles qui sont employées à la
culture des céréales; mais on présume que celte quantité pourrait
être du double ou du triple, si les inégalités multipliées du sol
n'y mettaient point un obstacle insurmontable aux efforts du tra-
vail. Outre cela, les terres basses «onl toujours exposées aux inon-
dations, et les plantations qui se font sur les hauteurs sont souvent
brûlées par des chaleurs, qu'augmente encore le reflet de rochers
luisans. L'avoine est le grain qu'on sème en plus grande quantité,
et après elle vient l'orge. Le froment, le seigle et autres grains
portent aussi leur moisson en quelques endroits, mais en petite
quantité.
Animaux. Le règne animal de la Norvège abonde aussi en richesses. Les
chevaux, dont nous avons déjà fait mention en parlant de la Suède,
y sont petits, mais très-vifs; l'habitude qu'ils ont de voyager dans
les montagnes fait qu'ils ont le pas extrêmement sûr, et l'on s'en
sert comme de botes de somme pour les transports à exécuter dans
les pays montueux. Les bétes bovines sont aussi très-multipiées
dans l'intérieur; et, dans les vallées les plus élevées, on voit d'ex-
cellens pâturages, aussi bien que dans les iles, oii les bœufs de-
viennent extrêmement gros. Dans celles qui sont les plus rappro-
DES Norvégiens. 267
chëes du continent on laisse ces aninaaux errer à l'aventure sans
être gardes, et ils deviennent quelquefois si sauvages , qu'il faut les
tuer à coups de fusil. En été des troupeaux nombreux sont en-
voyés dans ces mêmes vallées, où ils restent durant toute cette
saison sous la garde de quelques pâtres, qui sont le plus souvent
des femmes. Dans plusieurs endroits la viande et le fromage for-
ment une branche importante de commerce, et il s'en fait même
des exportations à l'étranger. Néanmoins ces troupeaux ne sont pas
encore aussi multipliés qu'ils pourraient l'être, en raison des abon-
dans pâturages qu'offrent ces contrées alpines: les chèvres y sont
en plus grand nombre que les autres animaux domestiques, excepté
pourtant les cochons qui y sont fort rares. Parmi les quadrupèdes
sauvages, l'ours de la Norvège mérite d'être particulièrement remar-
qué. Les montagnards disent que cet animal a la ruse de deux
hommes et la force de sept, et ils font à ce sujet les contes les
plus étranges. Ces ours se divisent en deux espèces , la grande et
la petite. Ceux de la première, qui sont beaucoup plus grands,
attaquent souvent les chevaux et les vaches, et sont dangereux
même pour les hommes. La petite espèce ne diffère point de celle
qu'on rencontre ordinairement dans les Alpes. Les cuisses de ces
animaux, fumées ou salées, se mangent en plusieurs endroits de l'i
Norvège, et n'y sont pes moins estimées que le meilleur jambon.
Les peaux des grands ours se vendent jusqu'à 45 et 5o francs l'une.
Les loups sont très-nombreux dans cette contrée, et ils se rassem-
blent quelquefois en troupes de plusieurs centaines; quelquefois ils
attaquent les chevaux, même attelés aux voilures ou aux slites, dont
on les éloigne au moyen du feu, ou en laissant traîner une corde
qui s'agite sans cesse par la rapidité de la course. De-Buch c|ui a
voyagé long-tems en slile sur les lacs glacés de la Norvège, rap-
porte que ce genre de voiture serait fort agréable, si les loups
ne le rendaient pas extrêmement dangereux , surtout durant les crt;-
puscules, qui en hiver commencent de bonne heure et durent long-
tems. Il a remarqué que ces animaux se réunissent sur les glaces
d'une grande étendue plutôt que dans les forêts, à cause de la
frayeur qu'ils éprouvent partout où pend quelque chose sur leur
tête. Les linx dans ce pays sont plus petits que les loups, et pas-
sent aussi pour y être plus féroces. On y distingue encore Vursus
gido de Linné, désigné en français sous le nom de glouton y en
allemand sous celui de vielfras , connu en Suède et en Norvège
^68 G 0 s T U M E
sous celui de Jerfran, et qui n'en a point encore reçu en Italie,
Malgré le caractère de voracilé que ce nom semble attribuer à cet
animal , nous ne croirons pas, d'après certains voyageurs, que quand
il s'est bien gorgé de nourriture, il cherche deux arbres fort près
l'un de l'autre entre lesquels il s'efforce de passer, pour pouvoir
évacuer les aliraens qu'il a mangés, et en avaler d'autres. Les élans
deviennent de jour en jour plus rares en Norvège, ainsi que les
renards blancs, roux, noirs et gris: les écureuils de diverses espè-
ces, les hermines et autres animaux de celte famille s'y trouvent
encore en assez grand nombre, et leurs peaux, qui sont plus ou
moins précieuses, y forment une branche de commerce considéra-
ble. Selon quelques écrivains, qui pourtant n'ont pas la réputation
d'être versés dans l'ornithologie, la Norvège est le pays où il y a
une plus grande variété d'oiseaux : cependant , malgré la difficulté
qu'auraient ces écrivains à prouver la vérité d'une pareille asser-
tion, il n'en est pas moins certain qu'il se trouve dans la partie
montueuse de celle région plusieurs espèces de volatiles, qui peut-
être ne se rencontrent point ailleurs. Par exemple, dans la seulo
espèce des grives on compte trente variétés ; et l'on en distin-
gue également un grand nombre dans celle des pigeons sauvages.
Les lacs sont en outre couverts le plus souvent de canards sauva-
ges, parmi lesquels on a remarqué des espèces nouvelles, surtout
celle à laquelle on donne dans le pays le nom de eider, qui est
Yanas mollissima de Lalham, et dont le chev. Bossi a fait le sujet
d'une longue note à la fin du troisième volume des Voyages de
De-Buch. C'est cette espèce de volatile qui fournit le précieux duvet
connu en France sous le nom d'édredon, lequel, au jugement du
célèbre Rumford, est de toutes les matières animales et végétales
dont l'homme puisse se vêtir, la plus propre à conserver la chaleur.
Le coq sauvage, que nous appelons coq de montagne, est en Nor-
vège d'un beau noir, ou d'un gris très-foncé: sps yeux sont par-
faitement semblables à ceux du faisan, et sa grosseur, qui est en
Norvège bien plus considérable que partout ailleurs, a fait croire
à quelques personnes que c'était le plus grand volatile, dont l'homme
puisse faire sa nourriture. Les aigles et les faucons de cette contrée
méritent aussi qu'on en fasse une mention particulière. Les pre-
miers se distinguent en aigles de terre et en aigles de mer. Parmi
les premiers on en a vu d'assez forts pour enlever un agneau ,
ou un enfant de deux ou trois ans. Les aigles de mer sont beau-
DESNOKVÉGIEKS 269
coup plus grands j et ne se nourrissent que d'animaux aquatiques 5
ou a vu aussi de ceux-ci se précipiter avec tant de violence sut
de gros poissons, que ne pouvant point les enlever ni retirer leurs
serres ils ont été entraînés par eux au fond des eaux. Les fau-
cons de la Norvège étaient très-renommés dans les lems où la
chasse à l'épervier e'tait en vogue. On en trouve qui sont d'une
grandeur considérable, mais en général ils ne sont pas plus gros
que nos canards. Ces oiseaux font leurs nids sur la cime des ro-
chers inaccessibles: quelquefois ils volent en si grand nombre, qu'ils
obscurcissent la clarlë du jour, et que le battement de leurs ailes
produit un sifflement semblable à celui des vents. Il y a aussi des
faucons d'eau, dont la viande est délicieuse. Les chasseurs de la
Norvège sont d'une hardiesse étonnante. Ils grimpent sur les ro-
chers les plus escarpés, cherchent leur proie dans les fentes et dans
les cavernes où les plus grands oiseaux font leurs nids, et la pour-:
suivent jusques sur les cimes qui s'élèvent au dessus des nuages.
Les «Tiers, les lacs et les rivières de la Norvège fourmillent da
poisson; les espèces les plus communes sont celles [des merlu-
ches, des muges, des turbots et des harengs, dont la mer glaciale
peut être regardée comme la véritable pairie. D'innombrables es-
eaims de celte dernière espèce de poisson sortent tous les ans de
dessous les glaces du pôle arctique, et, arrivés à la latitude de
l'Islande, se partagent en trois grandes divisions, dont l'une se di-
rige vers les iles et les cols occidentales de l'Ecosse, la seconde
Vavance vers la partie orientale de la Grande-Bretagne et jusque dans
la Manche, et la troisième traverse le Sund et entre dans la Baltique.
Outre la grande quantité de ce poisson qui se consomme en Nor-
Tège, où elle fait la nourriture d'une bonne partie des gens de la
basse classe, il s'en exporte encore pour plus de six millions de
francs par an, et les entrailles de ceux qu'on y mange font la pâture
du bétail. A défaut de bons inslrumens de pèche et peut-être même
d'industrie, les Norvégiens s'exposaient autrefois, pour avoir une
pêche plus abondante, à des dangers, que n'osaient point affronter
les Suédois, les Hollandais et autres peuples pécheurs qui venaient
partager avec eux une richesse, que la nature semble avoir exclu-
sivement répandue le long de leurs côtes. De-Buch a Iraiié fort au
long dans ses Voyages de la pêche qui se fait tous les ans à Vaage
pu à Lofodde, de son importance, de l'époque de l'arrivée des
poissons et des diverses manières de les prendre avec les filets,
de Da-Buch.
270 Costume
avec l'hameçon attaché au bout d'un roseau, ou à la main, et enfin
de la forme des hameçons.
TfTorages' Puisque nous avons en occasion de parler plusieurs fois de cet
illustre voyageur, nous croyons à propos de donner ici quelques
notions, que nous avons prises de ses observations sur les trois rè-
gnes de la nature dans la Norvège et dans la Laponie. Il a trouvé
dans les environs de Christiania toutes les roches dont se compose
ordinairement la formation de transition; il en a aussi trouve' quel-
ques-unes qui n'étaient point communes dans celte formation. Il a
vu des porphires en grandes masses, et même en montagnes , pos^^s
sur une roche calcaire conchiliacée, et couverts d'une sie'nite com-
posée presqu'enlièrement de feldspath en grandes lames, qui va
se cachant sous un granit, qu'on ne distinguerait point, à sa com-
position , de ceux de la plus ancienne formation. Il a trouvé en
outre dans une montagne qui domine Christiania, un gneis à feuil-
les minces, et vis-à-vis de là quelques couches de schiste noir,
et Us carrières de schiste alumineux , desquelles on tire une
quantité de solfate d'alumine. La calcaire noire y est toute pleine
d'ortocératites , de petlinites , de tribolites et autres coquillages
fossiles qu'il est difficile de reconnaître. L'arénaire se montre
quelquefois au dessous du porphyre, mais les premières couches
en sont composées d'une aglonieraiion de fragmens , de la gros-
seur d'un œuf de pigeon^ tous de quartz, sans granit, ni gneis:
les antres sont d'un grain très-fin de couleur blanche. Dans quel-
ques endroits la pierre calcaire se présente en couches minces et
alternatives avec le schiste argilleux noir, avec la pierre cornée
de la même couleur, avec la cornée conchoïde, et enfin avec le
schiste argilleux à feuilles épaisses. II y a un granit qui se compose
de beaucoup de feldspath couleur de chair, d'une moindre quan-
tité de quartz gris, de conchoïde, semidiaphane, et de quelques
petites lames de mica noir, souvent isolées, rarement réunies en
petits groupes sans aucune couche ou aucun mélange d'anphibole.
Dans la partie la plus élevée des montagnes, le granit disparaît
pour faire place à un marbre blanc à petits grains, qui appartient
aussi à la formation de transition, et se trouve au dessus de la cal-
caire noire et compacte. Le grand golfe de Christiania sépare, avec
la plus grande précision, toutes les roches de formatioAi récente des
primitives. La siéuite diie des zirconii , se trouve au nord de Chris-
tiania, et se distingue par un feldspath à gros grains, tantôt gris
DES Norvégiens. 271
perle, tantôt rouge et toujours très-brillant, qui en forme la base.
Au mois d'aviil la température est quelquefois très-douce dans les
districts de Rometige, de l'Adeland et de l'Ocslerdal aux environs
de Christiania: la fonte des neiges y rend néanmoins les voyages
difficiles dans cette saison. L'Edemark , autre district plus éloi-
gne, est très-fertile et bien cultivé: le sol n'est qu'un schiste ar-
gilleux décomposé , et les grains y rendent plus du douze pour
un. Le long des rives du Lo, rivière plutôt considérable, on voit
continuer la siénite zircomana\ mais la vallée que parcourt celte
rivière semble marquer la limite entre les formations récentes et les
anciennes, car le gneis se montre disiinctemenl vis-à-vis. La vallée
décrit vers le nord une ligue qui se plie un peu vers Test; et de ce
côté on ne voit que des roches appartenant à la formation de transi-
tion, qui s'étend beaucoup dans toute la Norvège. Près de Fangs-
bierg on trouve du grauvac: au de là de l'Edemark dans tout le
canton de Tolen le porphyre continue à se faire voir sur le gra-
nit, dans quelques endroits on trouve encore au dessus la siénite
zit'conîana , et dans d'autres la calcaire et le schiste argilleux.
Ces roches disparaissent sur la rive occidentale du lac Mioés , et
l'on découvre l'anphibole noir et le feldspath blanc, qui semblent
s'étendre en masses à de grandes distances, et recouvrir une cou-
che de gneis, contenant du feldspath et beaucoup de mica: cette
couche se partage ensuite et en forme beaucoup d'autres dans la
même roche d'anphibole. Le Guldbrandsdal est précisément la ré-
gion des hautes montagnes, qui sont composées en grande partie
d'un beau grauvac, avec des grains de quartz blanc et bleu, et de
très-petits cristaux de feldspath d'un blanc jaunâtre. Au dessus s'éten-
dent des couches de schiste argilleux noir, d'autres de calcaire,
mais on y passe subitement des couches modernes aux plus an-
ciennes, et avec la calcaire disparaissent les roches contenant des
corps organisés. Dans quelques endroits le grauvac est rouge, et
s'élève sous la forme de débris de rocs: le schiste argilleux qu'on
rencontre en quelques endroits doit être primitif, étant entremêlé
de couches de schiste talqueux. Toutefois le Gulbrandsdal est une
vallée très-peuplée, quoiqu'au de là du 61.^ degré de latitude sep-
tentrionale. Depuis Viig jusqu'au lac Breida les montagnes sont de
quartz, avec des bandes transversales de différentes couleurs, dont
quelques-unes sont de mica en feuilles, et avec des crevasses dont
les parois sont revêtus de petits cristaux d'épidole veits et aigus:
2 7^' Costume
ce quartz sépare le schiste argilleux du raicacë, et au de là se
trouve le schiste micacé aussi jusqu'à Kringeîcn, où se montre de
nouveau le quartz: les ruisseaux y sont encombrés d'énormes blocs
de gneis. La vallée de Lessos est la seule de la Norvège qui de
l'est conduise à la mer, sans qu'il soit nécessaire de passer aucuna
montagne. On voit encore s'étendre dans cette vallée le quartz ayant
l'apparence d'un porphyre, à cause des cristaux quarlzeux obscurs
dont il est parsemé: le gneis se prolonge ensuite jusqu'à de grandes
distances: à Tofte recommence le schiste micacé, et l'on arrive ainsi
jusqu'au pied du fameux Dovrefield. Cette chaîne s'abaisse néan-
moins par une pente très-douce vers une vallée très-unie : les aunes
et les bouleaux sont encore fréquens dans cette position, mais oa
y voit fort peu de pins. La hauteur de la montagne Sneehaetta,
qui est la plus élevée de la Norvège et de la Laponie, a été éva-
luée par Esrriarck, qui l'a mesurée, à ^520 pieds de France. La
vallée de Driva par où l'on descend, est flanquée de rocs très-hauts
et escarpés, et ressemble moins à une vallée qu'à une vaste cre-
vasse, ou à une espèce de précipice. Cette vallée s'élargit ensuite:
les pins et les mélèzes y deviennent fréquens, et le Dovrefield
finit près d'Opdal. Le Sneehaetta est une montagne de schiste mi-
cacé, qui, aux environs de Drivestue acquiert de l'éclat, et qui
renferme des couches d'anphibole, des grenats et de grands cris-
taux divergeas d'anphibole, réunis en faisceaux. La ressemblance
de ces roches avec celles d'Airolo a fait dire à De-Buch, que la na-
ture est partout la même, depuis les Alpes jusqu'au pôle arctique.
Plus bas ou trouve un beau gneis avec de grands cristaux de felds-
path blanc, encastrés dans des écailles de mica, et après lequel
vient le schiste micacé. Au dessous des plus hautes montagnes da
la Norvège la plaine offre un phénomène particulier à cette contrés
par sa grande étendue en long et en large, et par l'égalité de sa sur-
face; elle est sous le 62.® degré de latitude, à 2000 pieds au des-
sus du niveau de la mer, et couverte d'une épaisse forêt de pins,
entremêlés de quelques mélèzes. Le Soknedal offre l'aspect d'un
triste désert. Le Guidai est une grande et belle vallée, qui est eu
partie bien cultivée, tandis que le Soknedal ne présente même en
été que l'image du plus affreux hiver. Cette vallée est encore bien
peuplée; mais une partie du sol, surtout près de Fossa , est cou-
verte de marais d'une grande étendue. On traverse encore une pe-
tite chaîne de montagnes, qui n'ont guères plus de 600 poids de
DES Norvégiens. 2n3
haut, puis on arrive à Dronlheira. La pente des montagnes, qui
aboutissent au Guidai, est semëe de rocs de schiste argileux noir'
après lequel vient le grauvac avec des grains blancs de quartz, peu
de mica, et encore moins de feldspath. La roche qui domine entre
le Guidai et Drontheim est problématique, car on ne saurait dé-
cider si elle est de schiste argileux, ou micacé, maigre' la rareté
des feuilles de mica qu'elle présente, et le peu de petits cristaux
d'anphibole qu'on y voit encore. Non loin de Drontheim le mica
devient plus abondant, et de petites feuilles en enveloppent les
noyaux, qui forment de grandes sphères de deux ou trois pieds
de diamètre, et sont très-compactes, d'une couleur bleue tirant sur
le gris, et avec un grain très-fin, que De-Buch regarde comme un
mélange de beaucoup de feldspath compact, d'un peu de quartz,
et de feuilles de mica très-minces: ces sphères sont très-rappro-
che'es les unes des autres, et forment des roches entières.
En entrant dans la Finmark, ce voyageur trouva dans le Stoer-
dal le schiste argileux, à Vaerdal le gneis , et à Figa-elv l'argile
conchiliacée. De là on passe à Steenkiaer, à Beilstad et à Eilden. Nous
ne voulons pas omettre de faire mention ici de ces nuits funestes
appele'es en Suède et en Norvège nuits de fer, qui ont leur cause
dans les e'paisses forêts et dans les marais dont ces tristes lieux
sont couverts, et dont la maligne influence, selon M.' De-Buch est
encore plus contraire que la température en général à la culture
à la végétation et à la salubrité du climat : ces nuits sont ainsi
appelées, parcequ'elles détruisent presque tous les ans la plus grande
partie des céréales. En passant par Appelvaer et Naerden on va à
Niisoé, oii des couches d'anphibole repassent dans le gneis et sont
traversées dans toutes les directions par des filons de feldspath blanc.
Ou a essayé à plusieurs reprises d'introduire dans les îles voisines
et surtout dans les basses, appelées Vaer, des troupeaux de moutons
de chèvres et de cochons, mais les enlèvemens qui s'en faisaient fré-
quemment a fait renoncer à cette entreprise: quelques-unes de ces îles
sont néanmoins d'une grande ressource, à cause de la quantité ionom-
brable d'oiseaux de mer,; qui viennent y déposer leurs œufs. Ces petites
îles, dites des œufs pour cette raison, sont regardées comme d'excel-
lentes possessions: lorsqu'on vient pour prendre de ces œufs, les oi-
seaux qui les produisent ne s'effarouchent point, sachant bien qu'on
leur en laisse toujours quelques-uns dans leur nid. Ces oiseaux sont
tous des mouettes, ou le larus eburneus ou tatrkilloîdes de Latham ,
lïarope Vol. VI, 35
Coulinuation.
274 C O s T U M E
nom dont quelques-uns ont prétendu que s'est forme celui de notre
lac le Lario: leurs œufs sont fort gros, et n'ont point mauvais goût.
A Lekoe les aigles causent souvent beaucoup de frayeur, ils y sont
même si forts, qu'ils ne craignent point d'attaquer les bœufs. Pour
cela l'oiseau se plonge d'abord dans la mer, et, après s'être roulé
dans le sable, il agite ses ailes autour de l'animal, lui en porle des
coups vigoureux, l'offusque et le poursuit sans relâche, jusqu'à ce
qu'il tombe épuisé de fatigue , ou qu'il se précipite du haut de
quelque roche, et se trouve ainsi livré sans défense à son terrible
adversaire, dont il devient la proie. Dans l'Elgeland on rencontre fré-
quemment des lits de terre calcaire entourés de schiste argileux.
On n'y voit point de feldspath, mais au pied des montagnes les plus
élevées il se montre en gros cristaux luisans, irès-rapprochés les uns
des autres, et n'a plus rien de schisteux. Dans un seul endroit
cette roche est interrompue par une petite couche de granit , qui
est riche aussi en feldspath: les cristaux y sont parallèles: ce qui
indique la direction générale de la roche à 60° vers l'orient. La tor-
maline n'est pas rare dans le granit de Forvig, et l'on en voit de
beaux et grands cristaux noirs, contournés de feuilles de mica. En
avançant dans le Finmark on arrive à Roesoé , dont la forteresse
repose sur un gneis riche de feldspath blanc avec des lits de schiste
micacé, dont la formation ne peut être par conséquent fort an-
cienne. On trouve aussi Alstahug , siège d'un évôché , et Soer-Her-
roé , île que De-Buch croit être l'ancienne Thulé ou Tilé , au lieu
de l'Islande. A Vigtil est l'extrême limite de la région des mélèzes;
et Lovanne , qui se trouve près du groupe des îles de Luroé ,
semble être le point de réunion d'une multitude d'oiseaux marins,
qui sont une espèce de pingouins, désignés par Gessner sous le nom
de fratercula, et par les modernes sous celui à'alca arctica^ dont la
plume est fort estimée. Les rochers, dans ce pays, sont de schiste mi-
cacé. Dans le Foldenfiord s'élèvent des roches énormes avec des cou-
ches renversées de tous côtés: le gneis se montre sur les rivages, et les
couches en sont traversées par des bandes pressées de feldspath. C'est
là le point du Nordland où est arrivé le célèbre Linné en 1732. Ste-
gen est une île d'où s'élèvent trois hautes montagnes, dont la dernière
a la forme conique d'un volcan: le mica domine dans tous les rocs
de schiste micacé, dont l'île est presque entièrement composée. Le
feldspath y est fort rare, mais on y trouve des grenats fort gros,
et du volume même d'une noisette ; et d'une belle couleur de
DES Norvégiens. 27$
rouge sanguin; dans quelques endroits on de'couvre du quartz blanc
en petites couches ivec des lits d'anfibole en grains fins et alonge's.
Une de ces montagnes, dont la cin:ie est toute nue et pyramidale
s'élève à 1,998 pieds au dessus du niveau de la mer. Là on com-
mence à voir quelques familles de Lapons, qui, dans le pays, sont
confondues sous le nom de Finnes, et deviennent plus fréquen-
tes à Loedingenj mais nous laisserons ici De-Buch, pour le repren-
dre lorsque nous parlerons de la Laponie.
Selon les géographes les plus rëcens , la Norvège était divisée ^ol^'l/nit
en quatre grands baillages , dits d'Aggershuus, de Ghristiansand , de '^^ <^^'""«"'^-
Bergen et de Drontheim. Le premier renfermait les districts les mieux
cultives et les plus peuplés: on lui donnait une e'tendue d'environ
3,5oo lieues carrées, et une population de plus de 4oo,ooo âmes.
C'est dans ce baillage que se trouve la ville de Christiania, qui
quoiqu'inférieure à beaucoup d'autres en population, mérite qu'on
en parle d'abord pour être la capitale de toute la Norvège. Cette
ville est au fond d'un golfe, au pied de montagnes couvertes de fo-
rêts^ et dans une situation aussi agréable qu'on peut l'espérer dans une
région polaire. Elle est bâtie avec quelque régularité, et a quelques
édifices d'une certaine élégance , tels que les palais du gouverne-
ment et de la ville, l'académie militaire et la maison des orphelins;
On y trouve aussi un gymnase, une bibliothèque, une bourse, un
tribunal supérieur, une citadelle qui domine la ville et porte le nom
d'Aggershuus, une grande fabrique d'alun, et un port entouré de
plusieurs groupes de petites îles. L'ancienne ville d'Opslc^ ou plu-
tôt ce qui en restait, a été renfermée dans la première. Le com-
merce y fleurit, et elle possède diverses manufactures; il s'y trouve
aussi un grand nombre de moulins à scie, d'oii sort une quantité
de bois de construction, qui font la principale branche du commerce
d'exportation de ce pays. Christiania a recouvré dans ces derniers
temps l'honneur d'être le siège d'une vice-royauté , mais pourtant
il n'y a que le tribunal supérieur qui réside dans la forteresse. On
n'y comptait autrefois que 9,000 âmes de population, mais ce nom-
bre va maintenant toujours croissant. De-Buch nous apprend que
les rues de cette ville sont larges et droites , que les maisons y
sont en pierre, et que celles de bois ne se voient qu'aux extrémi-
tés des faubourgs: ce qui est l'effet d'une précaution nécessaire de
la part du gouvernement dans un pays, oii toutes les villes ont été'
plus d'une fois la proie des flammes. Il a même trouvé dans cer-
2']6 Costume
taines constructions un goût qui devient quelquefois extravagant et
bizarre à force d'ornemensj et la ville en général, qui a l'air d'être di-
visée en plusieurs autres petites, offre, selon lui, un aspect des plus
pittoresques. Il a observe' que les rues qui aboutissent au port sont
habite'es par de riches capitalistes, par des négocians, des armateurs
et par des employés du gouvernement, tandis que les marchands
sont relégués avec les ouvriers dans le quartier qui donne sur la
campagne; mais le nombre des auberges et des cabarets qui s'y
trouvent lui a paru bien supérieur aux besoins de la population.
Outre la foire, qui a lieu tous les ans au mois de janvier à Chris-
tiania, il s'y tient aussi toutes les semaines des marche's, qui y at-
tirent tous les habitans des districts voisins, et même beaucoup
de Suédois et de Danois. Cette capitale de la Norvège exerce dans
tout le royaume une grande influence sur l'habillement, sur les
mœurs et sur tout ce qui tient à la civilisation des habitans. De-
Buch a été étonné de l'immense commerce de planches qui s'y fait,
et a remarqué que les Anglais payaient celles de Christiania et de
Friederistadt plus cher que celles de Drontheim. La quantité de plan-
ches qu'on transporte l'hiver sur des alites, des pays de la montagne
au dépôt général de la première de ces villes, est si considérable, qu'on
eu forme une espèce de ville, coupée en tous sens par un grand nom-
bre de rues. Il est seulement à regretter, selon le même voyageur, que
le môle ne soit pas revêtu en pierre au lieu de l'être en bois; que
les rues et le pavé ne soient pas tenus avec assez de propreté, et que
l'eau soit encore recueillie dans des réservoirs de bois, qui se trou-
vent à l'entrée de chaque rue. Quant aux éîablissemens d'instruction ,
il y a vu un gymnase encore naissant, et depuis son départ, c'est-à-
dire en 1812, on y a fondé une université. Toutefois il parle avan-
tageusement de l'édifice où sont les écoles, de la bibliothèque qui,
sans avoir beaucoup de raretés , contient des livres utiles , et de
l'organisation de l'académie militaire où il y a cent élèves: établis-
sement qui ne se soutient que par les dons volontaires des riches,
et auquel est aussi annexé un cabinet de physique et une biblio-
thèque. Les maisons de campagne qu'on voit aux environs de cette
ville l'ont presque fait comparer à Marseille par le même voyageur;
et en effet ces maisons offrent l'aspect le plus agréable et le plus
pittoresque sur les golfes et sur le penchant des montagnes où el-
les sont situées. Le peu de prairies que renferme cette contrée, fait
qu'on est obligé d'y faire venir une quantité de fourrage de l'Angle-
DES Norvégiens. 277
terre et de l'Irlande; cependant l'usage de l'irrigation n'est pas tout-à-
fait inconnu dans certaines parties de la Norvège, et même la beauté
de certains jardins a fait revivre dans l'esprit de De-Buch une
image de ceux d'Italie. La fonte des glaces à Christiania est suivie
d'un accroissement de chaleur si rapide, que le mois de mai semble
moins y faire partie du printems que de l'été.
La Norvège a encore d'autres villes remarquables , telles que vaies
Drammen d'où i] se fait une grande exportation de bois de char- p""^'^"^'"'
pente et de planches, et qui se compose de deux villes sépare'es par
une rivière, qui porte aussi le nom de Drammen, et sert au trans-
port des productions des montagnes; Friederikstadt, principale for-
teresse de cet état, non loin de l'embouchure du Glommen et
de la fameuse cascade de Sarpen, dont on entend le bruit à six
lieues de distance ; Friderikshall, qui a aussi une forteresse où fut
tué Charles VIL; Tonsberg, la plus ancienne ville de la Norvège;
Laurv^yg , capitale d'un comté du même nom , avec un port for-
tifié, où il y avait autrefois une flotte de galères, et enfin Kongs-
berg, ville qui a une population de plus de 10,000 habitans
occupés à l'exploitation des mines, et où se trouvent la direction su-
prême, l'administration publique, ainsi qu'un collège destiné à l'ins-
truction des jeunes gens dans la métallurgie. Dans le grand baillage de
Christiansand, qui a i,5oo lieues carrées d'étendue, on voit la ville
du même nom, laquelle est bien fortifiée avec un port qu'il est de mê-
me, et qui passe pour être le meilleur de toute la Norvège. On y
trouve en outre Arendal, ville où il se fait un grand commerce en
bois; Stavanger, qui est très-ancienne, autrefois chef-lieu de la pro-
vince, et Lindesness, appelée aussi Nase, qui est le promontoire
le plus méridional de la Norvège. Bergen est la capitale du bail-
lage de ce nom, et la ville la plus considérable de tout le royau-
me; elle est grande, bien fortifiée, et a, selon quelques relations,
une population d'environ 22,000 âmes. Il s'y fait un commerce avan-
tageux, dont les habitans sont redevables à leur ancienne alliance avec
les villes anséatiques: les exportations s'y montent encore aujour-
d'hui à quatre ou cinq millions, et, selon De-Buch , il s'y fait en
outre beaucoup d'affaires avec le Nordland. Enfin dans le grand
baillage de Drontheim, qui a plus de 200 lieues de longueur, sur
10 à 60 de largeur, et dans lequel est comprise une partie de la
Laponie, on distingue particulièrement Trondhjem, connue plus gé-
néralement sous le nom de Drontheim, appelée autrefois Nidaros;
278 Costume
du nom de la rivière Nid qui l'arrose de trois côtés. Cette ville
une des principales de la Norvège, fait un riche commerce en cuivre,
en harengs et en huile de baleine, et a un bon port bien défendu
par plusieurs petits forts, avec une population de huit à dix mille
âmes, une académie royale qui a publié des mémoires importans
sur l'histoire naturelle, ainsi que sur les antiquités du nord. Après
Drontheira viennent Roeraas qui a des mines ; Christiansund et
Mold, qui sont des ports de commerce. Les îles du Nordîand, parmi
lesquelles il y en a de grandes, occupent un vaste golfe nomme
Westfiord , où est le fameux gouffre ou plutôt le courant appelé
le Maelstrom , au sujet duquel les géographes et les voyageurs
ont débite tant de fables. Ce courant, qui se trouve entre l'île de
Moskoé et celle de Moskoenos , va alternativement pendant six
heures du nord au sud, puis pendant le même tems du sud an
nord, et avec une telle violence, qu'il entraîne, dit-on, dans cer-
taines circonstances, les bâtimens et môme les baleines à la distance
de plusieurs lieues: les vaisseaux qui y sont engloutis reparais-
sent quelquefois, mais brises. Drontheira est à pre'seot le siège
d'un vaste gouvernement , qui embrasse le Finmark, le Nordîand
et la province à laquelle cette ville donne le nom. De-Buch fait
l'éloge de l'affabilité des habitans,de leur industrie, de leurs fabriques,
ainsi que de l'activité de la société scientifique qui y est établie, et
des belles maisons de campagne qui sont dans ses environs.
Laponie. La Laponic est située tout entière dans la zone glaciale, et au
nord de la Norvège, de la Suède et de la Russie. On ne connaît pas
précisément l'étendue de ce pays, mais on croit qu'il n'a pas moins
de huit cents lieues carrées, et la population en est d'environ 8,000
habitans, dont plus de 7,000 sont Lapons. L'orge est le seul graia
qu'on y cultive, et la chaleur d'un soleil qui ne se couche point pen-
dant quelque tems, le porte à sa maturité en soixante jours ; mais la
récolte n'en est point considérable. Néanmoins, en 1789 les terres pro-
pres à la culture y ont été divisées en 629 fractions, et les jeunes gens
n'y ont point la permission de se marier, s'ils ne prouvent point qu'ils
sont domiciliés et occupés à l'agriculture dans une de ces fractions, il
y a quelques bons pâturages dans les vallées et dans les plaines, et
dans quelques endroits on trouve des bœufs, des vaches et des mou-
tons, mais jamais on n'y voit de chevaux. La richesse des montagnards
de la Laponie consiste dans les rennes dont ils se servent pour traî-
ner leurs slites, et qui leur fournissent du lait et de la viande pour se
DES Norvégiens. 2'jg
nourrir et des peaux pour se vêtir: la vessie même de cet animal leur
sert de bouteille, et ils en vendent les cornes pour l'usage de la phar-
macie. Nous avons représenté à la planche 43 deux rennes, l'un mâle
et l'autre femelle, et au dessous un Lapon traîné dans sa sliie par
un de ces animaux. Outre qu'il n'en est point de plus utile à
l'homme, il a encore l'avantage de trouver lui-même sous la neige sa
nourriture, qui est une espèce de mousse , dont il ne peut être
privé sans courir le risque de périr bientôt, comme il est arrivé de
tous ceux qu'on a voulu transporter au dehors de ces contrées. Les
Lapons qui habitent les bords de la mer, et auxquels on donne com-
munément le nom de Finnes, avec lesquels ils sont confondus,
vivent de la pêche, qui est abondante non seulement sur leurs côtes,
mais encore dans leurs lacs et dans leurs rivières. Outre les mer-
luches, les harengs, les turbots et autres espèces de poissons
qui fourmillent dans ces parages , il n'est pas rare non plus d'y
voir des baleines et det chiens de mer. Cette position serait extrême-
ment favorable à la pêche de la baleine, mais les habitans n'ont pas
encore les connaissances nécessaires pour s'y livrer avec succès. Les
Lapons sont petits et d'un aspect mélancolique , et leur taille ne
va guère au delà de quatre pieds et demi de hauteur. Ils ont la
tôle grosse, les joues pâles et enfoncées, la bouche large, les che-
veux courts, le menton pointu et la vue faible. Néanmoins ils sont
robustes, et ne manquent pas d'adresse 5 ils résistent également à
î'apreté du froid des hivers dans ces régions polaires, et à la cha-
leur excessive de leurs huttes. Nous avons représenté à la planche 44
une de ces misérables habitations avec la famille autour du feu.
Les femmes ont pour la plupart les formes et la stature des hom-
mes, et l'on ne doit point juger de leur beauté d'après la plai-
santerie de Voltaire contre Maupertuis, qui séduisit, dit-il, deux
de ces femmes avec un quart de cercle. Les Lapons des monta-
gnes mènent une vie moins singulière, et sont beaucoup plus su-
perstitieux que les premiers; ils sont nomades et vivent avec leur
bétail sous des tentes, qu'ils transportent ailleurs sur leurs slites,
lorsque le fourrage et les vivres viennent à leur manquer. Ils ne
laissent pas cependant d'être gais et contents de leur sort, et ils
sont si attachés à leur pays, qu'il est bien rare d'eu voir quelques-
uns dans les villes les plus voisines de la Suède et du Dannemark.
Les deux sexes partagent chez eux les soins domestiques. L'apprêt
des peaux de rennes et autres animaux est l'ouvrage des femmes^
280 Costume
qui en font diverses pelleteries. Elles fabriquent en outre les liis
et les sièges, ainsi qu'une toile grossière, dont on fait la doublure
des vêtemens ordinaires, qui sont de peau. Les hommes coupent le
bois, et en font des vases pour mettre îe lait: quelquefois aussi
ces vases sont de corne. Depuis quelques tems les Lapons ont
appris à mondre le grain et à travailler le fer. Dans quelques
endroits ils construisent des bateaux. Leur nourriture consiste en
lait, en poisson frais ou sec assaisonne' avec de l'huile de poisson, et
en viande, ilont ils relèvent le goût avec diverses sortes de baies
d'une saveur agréable, et qui abondent dans leur pays. Les Lapons
ne semblent point être de race gothique, et ils se rapprochent plu-
tôt des Finnes par leur langage et leur mythologie. L'astronome
Hell, dans le voyage qu'il fit en Laponie en 1769 pour observer
le passage de Venus sur le disque du soleil, avait avec lui un Hon-
grois nommé Sainowichs , qui a écrit une dissertation latine, dans
laquelle il prétend avoir trouvé chez les Lapons quelques traces
de sa propre langue, au point d'avoir pu s'en faire comprendre.
La religion chrétienne se trouve généralement établie maintenant
dans celte contrée, et il y a déjà quelques années que, dans la
seule Laponie danoise , actuellement réunie avec la Norvège à la
Suède , on comptait plus de dix paroisses et plus de vingt-quatre
églises: ce peuple ne laisse pas cependant que d'être encore adonné
à des pratiques superstitieuses. Il n'y a pas une ville dans toute la
Laponie: il a été accordé néanmoins des privilèges à certains ports,
dont on pourrait faire des villes de commerce. La forteresse de Var-
doehuus, qui se trouve dans une île vers le 71.^ degré de lati-
tude , est la plus septentrionale que l'on connaisse au monde.
^de'^De'Buch Daus soH voyagc au cap-nord, De-Buch a remarqué près de
d'Acerii. Rlowcu dans l'ile de Senjen , et près de Leuwig , des conches de
trémolites , des lits de coquillages près de Trompsoé, un mont py-
ramidal et plusieurs glaciers près de Lyngen, d'autres glaciers près
de Joekulfield, de la smaragdite et du feldspath à Alt-Eid et dans
les environs de Bergen. A Trompsoé il a vu une ville naissante,
ainsi que l'influence d'un jour continu de deux mois, et la culture
du grain établie dans le Lyngenfiord. 11 a observé avec peine qu'en
général les Norvégiens traitent les Lapons avec trop de mépris 5 mais
il a dû reconnaître aussi que le voisinage de ce peuple leur est in-
commode, à cause du peu de respect qu'il a pour le droit de pro-
priété. A Alten les Finnes prennent le nom de Quènes, et parlent une
DES Norvégiens. 281
langue qui a quelque ressemblance avec celle des Lapojis, dont ils
ne se distinguent que par un habillement moins grossier, et une ci-
vilisation plus avance'e. Anciennement ils e'taient Irês-belliqueux, et
les Lapons craignent encore aujourd'hui de voir un jour leur nation
détruite par les Quènes. Près d'Alten, les Norve'giens habitent les
côtes: l'inle'rieur du pays est occupe par les Quènes et les Lapons.
Les montagnes de ce pays sont composées en grande partie de
schiste argileux et de quartz. Près de Magéroe' on trouve aussi
du granit et des smaragdites. On voit dans la valle'e d'Alten de
nombreux troupeaux de rennes, et les Lapons y ont des huttes.
Les habitans des montagnes sont extrêmement lents dans tout ce
qu'ils font 5 ils se montrent peu affables aux étrangers, et aiment
passionëment l'eau-de-vie dont ils abusent quelquefois. Leurs huttes
se composent de perches plantées en rond, et repliées de manière
à former un cône, avec d'autres perches placées transversalement,
le tout recouvert d'une toile à voile. Au sommet il y a une ouver-
ture par où sort la fumée, et la toile qui reste au bas de l'enve-
loppe sert à garder les provisions. M/ De Buch ne pouvait com-
prendre comment une famille entière, et quelquefois nombreuse, pou-
vait habiter plusieurs mois dans un espace aussi étroit. Ce voyageur
a cru apercevoir, dans ces mœurs patriarchales, que les femmes
exerçaient une sorte de domination sur les hommes, et que c'étaient
souvent elles qui gouvernaient la hutte. Il a trouvé en outre chez les
Lapons des noms patronimiques , qui réunissent plusieurs familles,
et entre autres ceux des Sara, des Kua ^ des Moroiaja , des Saj'at et
autres, qui sont souvent précédé.^ des noms de baptême. M."" Acerbi
observe qu'à partir de Muonionisca, pour se rendre au Cap-Nord ,
on ne touche point, jusqu'à Pallajovenso , le pays des Lapons pro-
premet dits, et qu'on est induit en erreur par les voyageurs qui
croient avoir été en Laponie, pour avoir été jusqu'à Tornea , ou
même jusqu'aux limites de la Vesîrobothnie, qui, au de là de Toi-
nea, forme un angle vers le nord. On entre bien en effet dans cette
province par Asele, à cent milles à peine d'Umea sur les confins
de l'x^ngermanland; mais si l'on veut voir vraiment les mœurs d'un
peuple tout-à-fait différent des autres peuples de l'Europe, il faut
s'avancer vers le nord, et laisser derrière soi, avec les grandes vil-
les, toutes les idées qu'on peut avoir sur les nations civilisées. Se-
lon lui , des espaces considérables de terre sont couverts d'une es-
pèce de lichen, qui sert de nourriture aux rennes, et cependant la
Europe, Vol. yi. 3g
a82 Costume
végétation ne laisse pas d'y. être abondante. Il a trouve aussi des
Lapons nomades extrêmement mal propres et timides, et qui ne
sont pas toujours de très-bonne foi. Leur manière de préparer leur
nourriture et de prendre leur repas lui a paru fort simple 3 ils s'as-
seyent pour manger, autour d'une marmite où chacun puise avec
sa cuillère. Il a remarqué encore que l'angëlique, qui est réelement
une plante salutaire , passe chez eux pour une nourriture déli-
cieuse. Lorsque les Lapons ne mangent ou ne dorment point, ils
fument et préfèrent même quelquefois ce plaisir au sommeil. Acerbi
suppose que, privés également de prêtres et de magistrats, les La-
pons invoquaient anciennement dans leurs besoins certaines divinités,
auxquelles ils sacrifiaient autrefois un reune, dont ils mangeaient
cependant la viande, et ne laissaient à leur divinité que les os et
les cornes; que des royaumes du nord il leur fut envoyé des mission-
naires, qui devaient vivre à leurs dépens, et leur prêchaient encore
l'obligation de payer un tribut; que ces hommes, d'une complexion
faible et naturellement paresseux, dispersés d'ailleurs sur les mon-
tagnes et uniquement attache's à leurs troupeaux, ne pouvant op-
poser aucune résistance au despotisme politique et religieux, on
crut que leur soumission était volontaire, mais que dans la suite
ils ne regardèrent que comme des oppresseurs ceux qui exigeaient
d'eux ce tribut, et montrèrent qu'ils ne pouvaient point concevoir
la nécessité des lois. Après avoir fait une description pathétique
de l'état social de ce peuple, le même voyageur dit que le nom-
bre des loups va toujours croissant dans la Laponie, depuis la der-
nière guerre de Finlande. A Kautokei il voulut savoir ce que
pouvait être la rausique chez les Lapons, et il assure que leur
chant est dénué de toute harmonie, et que tout au plus on y re-
connaît une triste imitation du chant des oiseaux, et du bruit que
font les torrens en tombant de cascade en cascade, ou les vents
en passant au travers de leurs épaisses forêts. Ils n'ont point de
chansons; et si, au milieu de leurs cris confus, ils articulent quel-
que parole , c'est une espèce de salut qu'ils répètent plusieurs fois
avec une fatiguante monotonie. Ils vont quelquefois à la chasse aux
ours et aux rennes sauvages: celle de ces derniers est extrêmement
pénible, car, pour tromper la défiance de cet animal timide et so-
litaire, il faut que le chasseur fasse souvent un grand tour, en se
traînant plusieurs milles sur la mousse pour gagner le dessus du
vent, et arriver à portée de fusil du renne, auquel îl donne la
DES Norvégiens. a83
chasse. Acerbi vît au de là d'Allen des huttes de Lapons mariii-
mes ainsi que des habitations et quelques lentes de Lapons noma-
des ou errans sur les montagne^, et il trouva que, dans le petit
espace où ils étaient comme entassés les uns sur les autres sur des
feuilles de bouleau, il y avait d'abondantes provisions de viande
et de poisson sec, de lait, de fromage et de langues de rennes; il
y vit aussi des peaux et des fourrures, et même quelques étoffes
de laine. 11 eut aussi occasion de voir qu'ils avaient des ide'es d'hos-
pitalité', d'affabilité' et même de libéralité', et que les plus douces
affections du cœur ne leur étaient pas e'trangères. La relation de
son voyage lui a fourni un motif de traiter au long de l'origine
des Lapons, qu'il croit finnique; de leur langage, qui lui a paru
tout-à-fait propre, et n'avoir d'analogie qu'avec celui des Finlan-
dais; de leur complexion et de leur conformation exle'rieure; de
leur religion, et de leur caractère moral; de leur habillement et de
leurs habitations; de leur nourriture ainsi que de la manière de la
pre'parer, et même de leurs ustensiles de ménage; de leurs rennes
domestiques et sauvages, de la manière de les atteler à leurs slites
et de voyager; des Lapons errans et de leurs changemens de
demeure; des quadrupèdes, des oiseaux, des amphibies, des pois-
sons, des insectes et des testace'es de cette contrée; des plantes et
des minéraux qui s'y trouvent; des manufactures qui y existent;
de quelques usages particuliers aux Lapons; de leurs mariages, de
leurs fune'railles, de leurs amusemens les plus ordinaires et de
leurs maladies les plus fréquentes; des divinités qu'ils adoraient
avant l'introduction du christianisme parmi eux; des sacrifices qu'ils
leur offraient ; de leur magie , de leur tambour ruuique et de
leurs mouches paniques ; enfin d'une espèce d'imprécation su-
perstitieuse contre les loups, et de leur attachement invincible à
leur pays. Dans l'impossibilité où nous somuies d'embrasser ici
Ces divers objets, nous dirons qu'outre les ours, les loups et les
renards, on rencontre encore, quoique rarement, au fond de la
Laponie des martres, et même sur les bords des lacs, des castors .,
ainsi que des loutres et des phoques le long des côtes ; que
les oiseaux particuliers du pays sont Xalca arctique, plusieurs
espèces de canards , fardée noire , le corbeau lapon , l'ortolan
de neige, la petite oie granivore, la pie iriclattila, une espèce de
bécasse rouge, dite laponne, et une chouette indiquée aussi sous
ce nom; que les manufactures des Lapons se réduisent à l'apprêt
284 Costume
des peaux des bêtes sauvages, à uoe espèce de filature du poil de
ces animaux, avec lequel ils se font des. vêtements, des gants et
des couvertures de lit, à la fabrication de quelques vases de bois
de hêtre, et de cuillères avec les cornes ou les os du renne, et à
la construction de slites et de quelques bateaux. Nous dirons aussi
que, dans son ancien culte, ce peuple reconnaissait quatre classes
de divinités, qui étaient, les Sur- célestes , les Célestes, les Sous-
célestes et les Souterraines ou Infernales; qu'il sacrifiait à toutes
un renne, un mouton et plus rarement quelques phoques j qu'il
leur lésait aussi quelques offrandes 5 qu'il avait en vénération les
montagnes et les rochers qu'il regardait comme sacrés, surperstitioa
qui subsiste encore en partie aujourd'hui; enfin que la magie fut
anciennement en grand honneur chez ce même peuple, et que ré-
cemment , le missionnaire Leeros a encore vu les Lapons faire
usage de ce tambour magique, qui ressemble à peu près aux tam-
bours ordinaires , si ce n'est qu'il est entouré d'un cercle de bois ,
d'où pendent une quantité d'anneaux de cuivre qui font beaucoup
de bruit quand on l'agite, instrument qu'ils consultent souvent
comme un oracle, et qui est soigneusement conservé dans toutes
les familles, tandis que les mouches ganù/ues invisibles, n'étaient
que de mauvais esprits entièrement subordonnés à la puissance
d'un magicien appelé Noaaid.
Explication Pour douncr à nos lecteurs une idée encore plus distincte du
dos planchesi r , ^ i » i / /- i
costume des Lapons, nous avons représente a la planche 4^ 'a pre-
mière rencontre d'Acerbi avec eux à Roslijocki. On y voit ce voya-
geur conduit dans un canot par des Finnes, et sur le rivage une
troupe de Lapons, les uns fumant, les autres mangeant, et dont
quelques-uns seulement semblent regarder avec quelqu'attention les
nouveaux venus. Ils sont tous accroupis par terre, à l'exception
d'un seul qui est debout, et ayant pour coiffure un bonnet plus
haut que celui des autres, et qui n'est même pas sans quelqu'élé-
gance: ce qui peut faire présumer que cet individu était une fem-
me. La planche l\6 offre une vue de la Laponie, avec les habita-
tions de quelques Lapons pêcheurs, dont plusieurs sont occupés
à divers travaux : au bas de cette planche on voit l'intérieur d'une
de ces habitations, avec une chaudière sur le feu qui est au mi-
lieu , et toute la famille rangée alentour. Nous avons représenté à
la planche 47 une autre habitation, qui est plutôt une espèce de
lente octogone, située au milieu d'un joli paysage: on voit au de-
DES Norvégiens, 285
hors quelques individus , el une femme qui sort de sa hutte avec un
vase de lait. Nous avons cru devoir montrer encore dans ce tableau
une troupe de rennes descendant de la montagne sous la conduite de
leurs chiens. Enfin, pour donner une idée des villages de ce pays
et de l'ëtat misérable où y est encore l'architecture , nous avons
représenté à la planche 48 le village et l'église d'Enontekis dans
la Laponie suédoise.
Nous n'avons pas voulu séparer la description physique de la J'^^^'f;,^
Laponie, de ce qui concerne le caractère et les mœurs de ses habi- ^^'£""^£11'
tans; mais il nous faut revenir maintenant à la Norvège, et traiter
succinctement du caractère et des mœurs des Norvégiens en géné-
ral: car quant à la religion, aux lois et au gouvernement de cette
province, les institutions y étant les mômes que dans la Suède à la-
quelle elle est soumise, il est inutile d'en parler ici une autre fois;
et comme d'un autre côté, le caractère et les mœurs de ses habi-
tans se sont formés en grande partie sous l'influence du gouver-
nement danois, auquel ils ont été soumis pendant long-tems, nous
présenterons en raccourci un tableau de tout ce qui constitue
l'aspect moral des Norvégiens et des Danois, pour n'avoir point à
revenir sur ce sujet, lorsque nous en serons à l'article du Danne-
mark. Un écrivain récent a tracé en peu de lignes le caractère de
ces peuples; « jadis conquérans insatiables, aujourd'hui toujours
braves, mais pacifiques; peu enlreprenans de leur nature, mais la-
borieux et persévérans; ouverts et francs avec leurs compatriotes,
luais un peu froids et cérémonieux avec les étrangers; amis des com-
modités plus que du faste, économes plutôt qu'industrieux, tantôt
par vanité, tantôt par indolence; imitateurs des autres peuples, mais
observateurs judicieux de leurs usages; penseurs profonds, mais
tardifs et un peu minutieux; doués d'une imagination forte, plutôt
que riche et féconde; conslans, jaloux, et quelquefois romanesques
dans leurs affections; capables d'un grand enthousiasme, mais bien
rarement de ces traits héroïques qui enlèvent et ravissent d'ad-
miration; très-attachés à leur pays natal et aux intérêts de la pa-
trie, mais se souciant peu de la gloire nationale; accoutumés au
calme de la monarchie, mais ennemis' de l'esclavage et du pouvoir a^*-
bitraire » : voilà le portrait des Danois et des Norvégiens, avec les-
quels quelques-uns ont rangé aussi les habilans du Holstein. Les
Norvégiens cependant sont plus prompts à s'enflammer, mais aussi
moins persévérans; ils montrent beaucoup d'activité, mais cette acti-
286 Costume
\ité est souvent vague et indéterminée: plus hospitaliers et plus francs
en apparence que les Danois, ils sont quelquefois moins sincères;
doues de plus de sensibilité, ils cèdent plus aisément à l'attrait du
plaisir, quoique pourtant ils supportent l'indigence et même la mi-
sère avec une jovialile' imperturbable. Leur patriotisme dége'nère quel-
quefois en un esprit provincial, et prend quelquefois le ton de
la vanité. On dirait presque que les Norvégiens réunissent les
bonnes et les mauvaises qualités des Danois, mais renforce'es.
Quelqu'un a dit qu'ils étaient restés Scandinaves beaucoup plus
que les Danois, eu ce qu'ils participent moins qu'aucun des au-
tres peuples de l'Europe à ce perfectionnement générai, qui tend
sans cesse à leur donner à tous une physionomie uniforme. Les
Danois sont généralement d'une taille moyenne, bien faits, blonds et
d'un air peu ouvert. Les Norvégiens ont le regard plus vif, le teint
plus fort en couleur, et ils sont aussi plus grands, au moins dans
les vallées les plus élevées. Il est rare de trouver dans le nord de
ces brunes piquantes, qui se voient en France et en Italie, et dont
le teint semble s'être formé aux rayons d'un soleil plus ardent j mais
aussi le sexe y vante ses longues chevelures blondes, ses joues cou-
leur de lys et de roses, et ses grands yeux bleus, qu'un regard lan-
guissant rend plus animés; il a en général la figure ovale, et plus
de régularité que de finesse dans les traits. En Norvège le teint
des femmes est tellement renforcé, qu'on les croirait quelquefois
fardées j mais heureusement l'art de gâter la nature est encore ignoré
dans cette contrée ainsi que dans le Danneraarck. L'éducation qu'on
donne aux filles dans le nord, est bien meilleure, sous l'aspect
moral et domestique, que celle qu'elles reçoivent communément en
France; mais on y néglige trop la partie de l'enseignement qui
tend à les rendre plus aimables: néanmoins elles y sont plus gé-
uéralement exercées depuis quelque tems dans la musique vocale
et instrumentale. La plus grande partie de la nation montre beau-
coup de zèle pour la conservation des mœurs, et nul ne pourrait
^ Ironder la morale, sans s'exposer à l'indignation publique. Le
caractère flegmatique de ce peuple n'est pas fait pour ressentir les
soupçons de la jalousie, et la mère cherche à former les mœurs
de sa famille par son exemple, plutôt que par les rigueurs du cloî-
tre. La rigidité du climat bannit heureusement de ce pays certaines
modes contraires à la décence: l'habillement est adapté au besoin
plutôt qu'il n'est somptueux j et il est encore moins élégant. Les
DES KoBV^GItNS. 287
plaisirs de la table ont beaucoup d'aitrails sous un climat qui en-
durcit le5 corps. Cependant les Norvégiens passent pour aimer le
via plus que les Danois, qui le cèdent aussi comme mangeurs
eux habitans de l'Holstein. Le peuple en Norvège n'aime point
la crapule: les^ marins y sont plus sobres qu'en l'Angleterre, et
les paysans y vivent avec une régularité qui leur donne, même
dans l'indigence, une sorte de dignité patriarchale. Quelques voya-
geurs ont cru remarquer que le bas peuple y danse plus qu'en Al-
lemagne; qu'il préfère les airs mélancoliques aux airs joyeux ; qu'il
est mieux vêtu qu'on ne le voit en France; qu'il ne connaît pas
de plus grandes fêtes que la fin de la re'colte et le jour de Noël,
et qu'en général il n'y a pas de pays au monde où le paysan soit
plus heureux. 11 serait inutile de vouloir représenter ici toutes les
sortes d'habillement usitées actuellement en Norvège, et dont plu-
sieurs sont une imitation récente des modes des autres peuples de
l'Europe; c'est pourquoi nous nous sommes bornes à montrera la
planche 49 ^^^ forme d'habillement, qu'on peut dire être encore
le costume national de quelques paysans de la Norvège, parmi les-
quels on distingue celui d'un vieillard de Korpikilae', qu'on pren-
drait plutôt pour un eccle'siastique arménien. Nous avons pris tou-
tes ces figures de l'ouvrage du Baron ïïermelin, imprime en Suédois-
à Stokolm en 1804.
11 est tems maintenant de parler de l'état des sciences, des ^'Merature,
*■ ^ ' tctences ti artt,
lettres, des arts et de l'instruction publique en Norvège. Le sys-
tème adopté jadis par le gouvernement danois dans cette dernière
partie, avait subi en dernier lieu une réforme générale dictée par des
vues philosophiques, et que le duc d'Augustenbourg avait préparée;
et d'autres innovations utiles y ont encore été introduites, depuis
que ce pays est passé à la Suède. Il faut dire néanmoins, à la
louange du gouvernement précédent, comme de celui qui régk
maintenant la Norvège, que les écoles appelées normales, y sont
répandues partout en nombre suffisant. La plupart des ministres du
culte sont en même tems maîtres d'école; et ce sont eux qui en-
seignent aux enfans, avee les principes de la religion, la lecture,
l'écriture et l'arithmétique. Des citoyens zélés ont amélioré en quel-
ques endroits ces institutions philantropiques, et dans quelques-
unes, dont l'organisation a été renouvelée, on a joint à l'ensei-
gnement des premiers élémens des lettres celui de quelques parties
de l'économie rurale, de la géographie et de l'histoire. Il avait été'
2 88 Costume
établi en oiUre dans le Dannemarck des espèces de sf^mînaîres uni-
quement destinés à former de bons maîtres d'ëcole. II y avait peu
de collèges où l'on enseignât le latin, et outre celte langue on
y étudiait encore le grec , l'hébreu , la langue nationale, ainsi
que l'histoire, l'astronomie et les matières religieuses. Après avoir
indiqué l'existence à Kongsberg d'une e'cole de minéralogie, et à
Drontheim d'une académie royale des sciences ayant une bibliothè-
que de 1 5,000 volumes avec un cabinet de minéralogie, il nous reste
à ajouter ici, qu'outre l'université il a été fondé à Christiania une
bibliothèque publique considérable, et une société p^our l'avancement
de la topographie. Les beaux arts ne pourraient trouver que peu
d'encouragement dans un pays où il n'y a pas beaucoup de riches-
ses, et où la multiplicité des grandes scènes de la nature exclut
en quelque sorte le goût pour les arts d'imitation. Toutefois il avait
été fondé en Dannemarck, comme on le verra ailleurs, de grands
établissemens pour l'enseignement des beaux arts en ISorvège, où
désormais l'impulsion lui sera donnée par la capitale de la Suède.
Nous rapporterons ici quelques passages des voyages de De-Buch,
pour compléter autant qu'il est en nous les notions que comporte
un sujet, sur lequel la nature de cet ouvrage ne nous permet pas
de nous étendre davantage. Ce voyageur nous apprend donc, cjue
dans toute la Norvège, et surtout à Christiania, il règne un goût
décidé pour le théâtre et pour les représentations théâtrales; que,
dans la plupart des villes de ce pays il y a un théâtre, où les prin-
cipaux habitans jouent des drames et des comédies, quelquefois
môme avec un vrai talent et à la satisfaction d'un parterre nom-
breux, et qu'il a assisté lui-même à la représentation d'une tragédie
nationale intitulée Dyvecke , dont les acteurs étaient des personna-
ges de distinction et avaient été exercés par un poète de mérite,
qui se chargeait de tous les détails du spectacle. Ce poète, nommé
Falssen, était en outre un homme de beaucoup d'esprit, et il ré-
digeait en Norvège un journal intitulé le Télégraphe^ lequel était
écrit avec une énergie qui allait quelquefois jusqu'à la passion et
à l'enthousiasme. Le même voyageur a parlé très avantageusement
du gymnase de Christiania, dont il a admiré la riche bibliothèque ,
qui est un legs du conseiller Deichmann, lequel avait rendu de
grands services à l'histoire moderne de la Norvège, et à la forma-
tion de laquelle a aussi contribué certain Berndt-Anker, qui bâtit
le premier à Christiania un palais de bon goût^ où furent ensuite
DES Norvégiens. 289
réunis par son frère des instrumens de physique et diverses raretés,
qui ont aussi passé au gymnase. Outre l'histoire, les malhe'maliques ,
la physique, l'histoire naturelle et les langues, on enseigne encore
dans ce gymnase le dessin, la danse, la natation et autres exerci-
ces du corps, qu'un Danois a élégamment appelés le luxe de Védu-
cation. On n'apprendra pas sans une sorte de surprise qu'en 1807
et 1808, madame de Wackenitz fesait à Christiania des observa-
tions me'téorologiques avec beaucoup de succès. A la même époque
il y avait à Vang, près du lac Mioes, certain M."^ Pihl , qui, à l'aide
d'excellens instrumens d'astronomie anglais, a fait connaître le pre-
mier avec précision le gisement des côtes orientales de la Norvège
et de plusieurs vallées de l'inlërieur. Habile mécanicien il ftsait en-
core de fort belles lunettes, et promettait à l'Edemarck une fabri-
que d'horlogerie. Il cultivait aussi la physique, fesait lui-même ses
thermomètres, ses machines électriques et autres instrumens 5 et il
était eu correspondance avec le savant Barori de Zach , qui lui
adressa M.^ De-Buch. Ce dernier dit encore avwx vu , dans la
vallée de Lessoé , l'agriculture dirigée d'après de bons principes j dans
les vallées du Guidai, l'industrie encouragée et rendue aussi utile
qu'elle peut l'être 5 à Drontheim, les bibliothèques de M.'' Dass et
Schioenuing, deux historiens renommés , de M.''* Gunner, Suhm
et Schioenning fondateurs de la société des sciences, et celle du
célèbre Stroem, qui avait fait une collection de livres, de cartes et
autres matériaux pour illustrer la géographie de la Norvège, et
dont les manuscrits précieux ont péri dans un incendie en i7o4«
M."" De-Buch a vu aussi le savant Wille, qui avait une bibliothèque
nombreuse et choisie et un musée d'histoire naturelle, et travaillait
avec le plus grand zèle aux progrès des sciences et des lettres. II
a trouvé qu'à Badoé, au de là de Trompsoé, à l'extrémité du
Nordland, on conservait un souvenir reconnaissant du pasteur
Schytte, qui avait professé avec honneur la littérature et la médecine.
Enfin il a vu à Trompsoé, à Lyngen et à Findaas sur les confins
de la Laponie, les pasteurs Jonghaus, Hertzberg et le médecin Mo-
rard qui ont amélioré l'état de l'agriculture dans ces contrées, et
y ont introduit avec beaucoup d'avantage la culture des pommes
de terre. On pourra juger d'après ce simple aperçu, des progrès
que font chaque jour les connaissances humaines en Norvège , et
jusqu'au de là du cercle polaire.
Europe. Vol VI. 35
agriculture ,
industrie /
eommerce
et nai''qaliott-
290 Costume
Quoique nous ayons traité en détail de chacun de ces objets
dans les articles prëcédens, nous avons cru à propos de joindre ici
quelques observations, pour servir de complément à la description de
l'état physique et moral de la Norvège. La société d'économie ru-
rale, établie sous les auspices du roi en Dannemarck, avait déjà con-
tribué à propager des connaissances utiles dans tous les pays agri-
coles dépendant de ce royaume. Mais ce qui avait servi plus que
tout autre chose aux progrès de l'agriculture, c'est le système de
législation rurale introduit dans ce pays, système qui entraîna la
suppression de privilèges attachés à quelques grandes seigneuries,
et incompatibles avec le nouvel ordre de choses. Plusieurs de ces
seigneuries étaient divisées par parties, et au centre de chaque
domaine il y avait une habitation: ce qui ne contribuait pas peu
à l'accroissement de la population et à l'amélioration de l'agri-
culture. On remarque que, depuis quelque tems, la multiplication
des bœufs est négligée pour celle des vaches , qui présente de plus
grands avantages. On a aussi tenté d'améliorer la race des moulons
au moyen de béliers espagnols ou anglais, auxquels on pourrait,
ce semble, substituer utilement des béliers de l'Islande. La filature
du lin et du chanvre avait aussi reçu de grands encouragemens dans
tous les états danois. Dès l'âge de cinq ans on y exerce les eufans
à liîer, et les femmes portent partout avec elles leur ouvrage. Dans
les villages elles se rassemblent vers les six heures du soir et filent
jusqu'à minuit, et à la fin de chaque heure, elles doivent avoir fait
un nombre déterminé de toises de fil. Le gouvernement a établi à
Christiania une manufacture de drap, qui a fourni quelquefois de bons
draps, surtout pour le service des troupes de terre et de mer. Il y
a dans presque tous les villages un peu marquans des étoffes de
laine de la qualité la plus commune. On fait aussi dans la même
ville de bons chapeaux, mais qui ont le défaut d'être trop pesans.
La Norvège a tout ce qui est nécessaire pour l'apprêt des cuirs à
l'usage de Russie, mais il n'y a qu'une seule manufacture en ce
genre, qui est à Drontheira. Le nombre des tanneries est encore peu
considérable dans ce pays, en proportion de la quantité des peaux
et de la consommation. Les gants qui se fabriquent dans le district
de Vœrdalen sont renommés pour leur finesse. Il devrait y avoir
aussi en Norvège une quantité d'établissemeus pour le travail des
métaux, et surtout du fer et de l'acier; et pourtant on ne cite
avec quelqu'éloge que l'acier de Boerufti et les couteaux cle Stensrud.
D E s NOR VÉGI ENS. 20I
On jelle en fonte des marmites et autres vases de fer, dans tous
les lieux où il y a des mines et des fours, mais ces divers objets
sont trop massifs et d'un travail peu soigné. Les paysans de la
Norvège montrent des talens peu communs pour les arts me'caniques
en général. 11 se font eux-mêmes leurs boutons, leurs couteaux,
leurs cuillères, leurs souliers, leurs bottes et autres objets sans avoir
besoin de personne, et ils font preuve quelquefois de beaucoup
d'adresse et de goût dans ces diffërens ouvrages. Ce n'est que de-
puis 1789 que la fabrication du verre est connue en Norvège, et
en peu de tems il s'y e'tablit quatre verreries, qui donnaient un
revenu annuel de 3oo,ooo francs: alors on y sentit vivement le
besoin de la potasse, et la fabrication en fut portée jusqu'à ï,l\oo
quintaux par an. Il a aussi été établi à Bergen des fabriques de
fayance et de cristaux. Plusieurs écrivains regrettent que, par une
négligence déplorable, ou par manque de goût dans les riches, on
n'ait point lire parti pendant long-tems des beaux marbres de ce
pays, si ce n'est pour quelques ornemeos auxquels on les employait,
seulement dans les palais de Copenhague. On trouve aussi à Chris-
tiania des fabriques de papier, de tabac, de savon, d'amidon, de
cire à cacheter, de caries de jeu, et des rafineries de nitre : on y
a fait également de belles montres, des instrumens d'optique, de
musique etc. La grande étendue des côtes de la Norvège , la pêche
qui y fait la principale occupation de la plupart des habitans, ha-
bitués par cela même à affronter les dangers de la mer, et la quan-
tité d'excellens bois de construction que fournit cette contrée , de-
vaient sans doute y favoriser puissamment la navigation et le com-
merce maritime; mais on a observé que la navigation extrêmement
active de la capitale du Dannemarck absorbait une grande partie
des avantages, qui, sans cela, se seraient répartis sur toutes les
côtes de la Norvège. On ne laisse pas cependant d'exporter de ce
pays, pour la Hollande et l'Angleterre, une quantité immense de bois
de construction et de poisson, qui, dans le premier pays, est
payé en numéraire, et dans le second en charbon de terre et en
divers objets de manufactures. Lorsque la Norvège appartenait au
Dannemarck, les revenus de cet état étaient évalués à 36,ooo,ooo
de francs, dont plus de 6,000,000 se tiraient de la Norvège.
292
TROISIÈME PARTIE.
DU DANNEMARGK.
T
efcoSl. royaume de Dannemarck, situe au sud de la Norvège et
^^'danouZ'" ^" sud-ouest de la Suède, est séparé de ces deux pays par un
bras de la mer du nord, qui s'ëtendant au loin depuis Skagen jus-
qu'à Elseneur, prend le nom de Categat, du nom du détroit appelé
le Sund, et d'un bras de la Baltique: au sud-est celte mer forme
un large canal entre le Dannemarck et les provinces du Mëclem-
bourg appartenant à l'Allemagne. La mer du nord, dite par les
Danois mer du couchant, baigne leur côtes occidentales, qui se trou-
vent en face de celles de l'Angleterre et de l'Ecosse. Au midi, le
Dannemarck est sépare du Holstein et de l'empire germanique par
la rivière Eyder, et il existe encore sur l'ancienne porte de Rends-
bourg une inscription latine, portant que c'était là la limite de la
domination romaine. Le Holstein à son tour est borné au nord par
le Dannemarck; à l'orient par la Baltique, l'évêché de Lubeck et
par le duché de Méclerabourg; au midi par l'électoral de Hanovre,
par le territoire de Hambourg et par l'Elbe, et à l'occident par la
mer du nord. Ces deux contrées réunies s'étendent du nord au midi,
depuis le 5o.® degré 56.' jusqu'au 67.^ degré 4o.' de latitudine
boréale, et, d'orient en occident, depuis le 5.® degré 11.' jusqu'au
10. degré 22.' de longitude orientale: ce qui donne une longuer
totale de 102 lieues, sur une largeur de 6g, non compris l'ile de
Bornholm, qui est entre le 12 et le i3.^ degrés de longitude. La
population du Dannemarck se montait il y a quelques années à
1,325,986 habitans, et celle du duché de Holstein avec quelques
seigneuries et la ville d'AItona à 33o,ooo: ce qui donne en général
une population de 737 individus par lieue carrée.
Climat, sol. Le voisinage des mers est cause qu'en Dannemarck le climat
est plus tempéré qu'on ne devrait le supposer sous celle latitude 5
mais souvent aussi il y occasionne des brouillards malfaisans pour la
végétation, et qui couvrent de vapeurs tout le pays: dans certains
endroits ces brouillards sont dissipés par des vents, qui ne ren-
contrant aucun obstacle dans leur passage y sont par conséquent
Costume des Danois. 293
d'un grand avantage. Les iles du Dannemarck et du Holstein
sont sujettes en hiver à des pluies et à des neiges fréquentes ,
mais les gelées n'y sont pas très-fortes: les vents y régnent au prin-
tems, et l'été y est très-variable, ensorte que la plus belle saison
pour ces pays est l'autonne. Néanmoins tout le Jutland septentrio-
nal offre l'aspect d'un climat, qui se rapproche de celui de la Nor-
vège. On y trouve des plaines d'une grande étendue, et les seules
éminences qu'on y rencontre sont les rochers de l'Elgoîand, de
Moen, de la Sélande et de l'ile de Bornholm. Dans les iles le sol
est presque partout argileux et très-fertile, et il est entrecoupé de
canaux qui offrent des vues pittoresques; Algarolti dit qu'il lui a
paru retrouver l'Italie sur les bords du Sund. La Fionie et la Sé-
lande ne présentent cependant que des plaines monotones; et sur la
côte orientale du Jutland , jusque dans le Holstein, on ne rencontre
que des péninsules couvertes de bois , ou des collines fertiles et
bien cultivées, tandis que vers le nord ces mêmes péninsules n'of-
frent que de tristes landes en grande partie sablonneuses, et où l'on
aperçoit seulement quelques buissons, jusqu'à ce qu'on ne trouve
plus qu'un sable rougeâtre entièrement stérile. Les côtes occiden-
tales du Jutland comprennent deux contrées toutes différentes l'une
de l'autre; l'une, qui s'étend depuis Skagen jusqu'à Ringkiobing, a
de la fertilité avec d'excellens pâturages, mais est entourée d'une
chaîne de collines de sable mouvant, qui font beaucoup de tort à
l'agriculture; l'autre, depuis Ringkiobing jusqu'à l'extrémité oppo-
sée, offre un terrein gras et fangeux, et le voisinage de la iner, qui
n'est retenue que par des digues, y rend l'air humide et malsain.
Ces deux contrées, qui portent le nom de Marches, sont très-fer-
tiles, mais d'un aspect peu agréable. La mer laisse sans cesse sur
les côtes des dépôts qui forment de nouvelles terres; mais aussi,
lorsqu'elle rompt ses digues, elle submerge quelquefois des iles et
des contrées entières, comme il arriva dans l'inondation de i634,
où périrent plus de i5,ooo personnes.
Les rivières du Dannemarck ne sont pas considérables : ce sont ^^^^'èrei ,
r lacs , mers.
le Fraue et le Stoer dans le Holstein, l'Eyder et la Slie dans le
pays de Sleswick, le Guden et le Skjern dans le Jutland; mais aussi
les côtes sont entrecoupées de baies étroites qui s'enfoncent dans
les terres, où elles formeut des canaux et des ports, et offrent quel-
quefois des vues charmantes : quelques-unes de ces baies, auxquel-
les on donne dans le pays le nom de Fjord, ont jusqu'^à 34 lieues
294 Costume
de longueur. On y rencontre aussi beaucoup de petits lacs, sur-
tout dans l'intérieur du Jutland , dans la partie orientale du Hols-
tein, et dans le nord-est de la Sëlaode. Les mers qui entourent le
Dannemarck présentent de grandes difficultés à la navigation, à cause
des bas-fonds qu'on y trouve sur toute la côte du Jutland, ainsi
que des nombreux e'cueils, des courans rapides et des brisans courts
et violens, qui y rendent les naufrages assez fre'quens. La mer du
nord se joint à la Baltique par trois fameux détroits, qui sont le
Sund, le grand et le petit Beit, et le canal du Holstein.
Minéraux. Le Danucmarck et le Holstein manquent presque totalement
de métaux: on trouve seulement du fer dans quelques marais du
Jutland, et les habitans le travaillaient anciennement, mais avec fort
peu de succès. Les carrières de chaux et de marbre sont d'un plus
grand avantage, et les carbonates calcaires répandus partout sont
parsemés de corps marins. On exploite à Bornholni une carrière
d'excellente terre pour la fabrication de la porcelaine, et l'on trouve
en plusieurs endroits des boli j espèce de terre, anciennement ap-
pelée boîaire, ainsi c|ue des argiles grasses, de l'ocre, du tripoli,
des terres savonneuses, de l'alun et du vitriol. Les montagnes de
Moen sont composées d'une terre blanchâtre, qui ne le cède point
en finesse à celle d'Angleterre. L'ile de Bornholm renferme quel-
ques bonnes mines de charbon fossile, qui ont été récemment dé-
couvertes: la tourbe abonde partout, et celle du Jutland occiden-
tal est si grasse et si compacte, que les paysans la coupent en
longues tranches, dont ils se servent comme de chandelles. 11 n'y
a qu'une saline en activité dans le Holstein: le sel y est très-bon,
mais manque de blancheur, et l'on en extrait tous les ans une
grande quantité. Les babitans des côtes fesaient autrefois du sel
avec une terre saumâtre, qu'ils tiraient à trois pieds de profondeur
lorsque la marée s'était retirée, mais cette branche d'industrie ne
subsiste plus.
Fé^êiaiix. Quant aux végétaux, le seigle, l'orge, l'avoine, le blé sarrasin,
les pois, les vesses et les fèves viennent à leur maturité dans toutes
les parties du Dannemarck et du Holstein; mais les écrivains varient
dans l'évaluation qu'ils font des produits annuels de ces deux pays.
On peut assurer seulement que, depuis les derniers encourageraens
qui ont été donnés à l'agriculture, les céréales suffisent aux besoins
de la population, et offrent souvent un reste, qui servait autrefois
à la consommation de la Norvège, de l'Islande et autres pays du
DES Danois. 293
nord. Les pommes de terre y sont aussi cultivées en gênerai, ainsi
que le se'nevë, le cumia et autres plantes d'un usage économique.
La culture des jardins est très-soignée daos l'Aœak et dans les envi-
rons de Gluckstadt, et l'on y voit des artichauts, des asperges, des
choux-fleurs et autres légumes d'une excellente qualité'. Les arbres
fruitiers sont le pommier, le poirier, le cerisier, le prunier, le pê-
cher et l'abricotier; mais les melons y sont plus rares qu'en France
et en Allemagne. L'ile d'Als et la péninsule de Sundewilt, la Fionîe
et la Se'lande méridionale produisent d'excellents fruits, dont on fait
des envois conside'rables en Suède et en Russie. Mais le Jutland
en manque totalement, à cause des exhalaisons saumâlres de la mer.
Le raisin ne vient point à malutite' dans ces contre'es. Le miel de
Fionie est particulièrement estimé, et il serait d'un grand avantage
pour les paysans, s'ils savaient se contenter de l'hydromel pour
boisson, mais l'usage du vin et surtout de celui de Bordeaux
est devenu pour eux l'objet d'un luxe beaucoup trop répandu. A
Bornholm et en Fionie on cultive aussi le houblon, mais la quan-
tité' qu'on en recueille ne suffit guère qu'a un tiers de la consom-
mation du pay : on re'colte un peu de tabac dans le Jutland au-
tour de Fridericia. La culture du lin et du chanvre est négligée,
malgré la quantité de terrain qu'on assure y être propre eu divers
lieux. Dans certains cantons, et surtout dans le pays de Laland,
il croît une plante, à laquelle les Danois donnent le nom de manne,
et qui est la festuca Jluitans de Linné, de la semence de laquelle
on fait une excellente bouillie: on a aussi introduit la culture
de eertaines plantes utiles à la teinture et à la médecine. Il y a
de fort belles prairies, surtout depuis trente à quarante ans qu'on
a commencé à les débarrasser des eaux stagnantes dont elle étaient
couvertes auparavant, et à en améliorer la culture : ce n'est que
sur les côtes occidentales du Jutland méridional et du Hoistein
qu'on voit de gras pâturages, où la fécondité du sol n'a pas besoin
d'être secondée par d'autres moyens. Dans les X.® et XL* siècles,
tout le Jutland, au dire des écrivains de cet âge, était couvert
de forêts, qui, dans la suite, ont été en grande partie détruites:
on en voit néanmoins encore beaucoup dans la partie orientale
de la péninsule et du Hoistein. Quelques-uns prétendent que les
landes du centre, dont nous avons parlé plus haut, étaient tou-
tes encombrées de forêts, et qu'elles ont disparu probablement à
mesure que les forges à fer et les tuileries y sont devenues plus
2()6 Costume
nombreuses. Les arbres sont rares sur la côte occiJenlale au de la
de Skageu, encore ne sont-ce que des saules. On trouve néanmoins
quelques forêts en Fionie, dans l'ile de Falsten, sur les côtes mé-
ridionales de la Sélande et sur les bords du Sund: les arbres les
plus communs dans le Dannemarck sont en gênerai les chênes, les
aulnes, les ormes, les bouleaux et les frênes 5 mais les pins et les
mëlèses y sont rares.
Il y a en Dannemarck deux races de chevaux, l'une fort petite,
mais vive et robuste, qui est répandue dans les îles et surtout parmi
les paysans de la Sëlande ; l'autre grande et bien faite, qui fournit
d'excellens chevaux de trait et même de grosse cavalerie. Cette se-
conde race est encore beaucoup plus belle dans le Holstein et dans
les trois districts du Julland septentrional. Cependant les chevaux
du Holstein ont une plus belle tête, mais ceux du Jutland se dis-
tinguent par la beauté de leur encolure et de leur croupe j on en
trouve aussi quelquefois d'une grande espèce dans les îles, lesquels
sont renommes pour leur le'gèrete'. Les bceufs forment aussi une branche
considérable de richesse en Dannemarck: ceux du Jutland se vendent
maigres dans le Holstein, où ils sont engraisse's dans les pâturages de
ce paysj mais, comme nous l'avons dit en parlant de la Norvège,
on y nourrit aujourd'hui des vaches en plus grand nombre, attendu
que le fromage et le beurre qu'elles font offrent des avantages plus
certains: car il y a dans les Marches des vaches qui donnent jusqu'à
vingt bouteilles de lait par jour, et cette quantité est de six au
moins dans le Dannemarck. En 1774 on comptait dans ce royaume
1685881 tôles de bêtes à cornes, et l'on croit que ce nombre est
augmente' aujourd'hui d'un septième ou d'un huitième. La laine des
brebis ordinaires du pays est un peu grosse; mais on a essaye' de
l'améliorer par le croisement des races d'Espagne et d'Angleterre. Il
existe néanmoins dans le duché de SIeswick une race démoulons,
dont la laine passe pour être propre à divers ouvrages, et quelques
Danois souhaitent même que cette espèce se propage comme celle
des îles de Ferroé et de l'Iblande. On évaluait il y a peu d'années
à 1,200,000 le moïijbre des moulons, qui existaient dans le Danne-
marck seulement. Il y a aussi dans ce royauine , et plus encore dans
le Julland, beaucoup de moutons; mais ils passent en grande par-
tie dans le Holstein, où l'on connaît mieux la manière d'en saler
la viande. Nous ne voulons pas omellre de faire mention ici des
grands chiens danois, si renommés pour leur taille j leur force et
DES Danois. 297
leur fidélité. On y voit aussi une autre pace de ces animaux, qui
a beaucoup de vivacité', et à laquelle on donne le nom d'arlequins
dans le pays. Il n'y a que fort peu de loups dans le Dannemarck
et dans le Holstein , mais les renards, les martres, les écureuils,
les fouines et autres animaux semblables s'y trouvent en grand
nombre. Les oies, les canards et autres volatiles domestiques y abon-
dent également, et y sont d'un grand avantage. La chasse s'y fe-
sait autrefois avec beaucoup de succès, mais à pre'sent les cerfs et
les dains y sont devenus fort rares hors des parcs, et ce n'est que
dans les forets du Jutland qu'on trouve quelques sangliers. Il ne
manque pas non plus dans ces forêts, surtout vers les côtes, d'oies
et de canards sauvages, de perdrix, de bécassines, de grives et au-
tres oiseaux; on pre'tend que les lièvres de ce pays ont un fumet
délicieux. On voit des cignes, surtout dans le golfe de Lym-
fîord et près des iles de Bornholm etd'Amak, et des alcions dans
les petites iles de Ghristiansoé près de Bornholm: dans quelques
traile's de géographie on a confondu les alcions avec les aîgledons,
qui sont V ananas molli s s ima de halham , espèce de canards dans le
nid desquels on trouve l'edrédon, qui est le duret le plus moelleux
et le plus élastique que l'on connaisse. Les aigles et autres grands
oiseaux de proie sont rares dans ces contrées. Les mers du Danne-
marck ne sont pas aussi poissonneuses que celles de la Norvège,
la pêche ne laisse pas cependant d'y former des pêcheurs laborieux
et intrépides, qui prennent une quantité de merluches, de rhombes
et autres poissons, suffisante à la consommation du pays, et quel-
quefois assez considérable pour en envoyer au dehors. On trans-
porte aussi de l'île de Bornholm à Copenhague des saumons, et
tous les ans il arrive dans les eaux du Dannemarck quelques es-
saims de harengs, qui ont échappé aux filets des pêcheurs de Got-
tembourg. La Slie, rivière dans le duché de Sleswick, fournit une
autre espèce de hareng très-estiraée. On prend aussi, près de Skagen ,
une quantité de passereaux qu'on fait sécher pour les envoyer à
Lubeck, d'où on les expédie, bien préparés et bien emballés qu'ils
sont, dans divers pays et jusqu'en Italie. Parmi les golfes les plus
abondans en poisson on cite celui deLymfiord: les saumons delà
Guden, rivière, étaient autrefois Irès-eslimés , et à présent ils y
sont devenus fort rares. Oo pêche en outre dans les lacs, dans les
petites rivières et jusque dans les ruisseaux d'excellentes anguilles,
des brochets, des truites, des lamproies et des écrevisses. II y a
Jiurnpe. Fol FI. . 38
Division
territoriale.
298 Costume
dans la Sélande, dans la Fionie et dans le Holstein des étangs ar-
tificiels qui abondent en poisson, et il en est un entre autres, dont
on retire quelquefois 3,ooo francs par an. Dans l'ile de Bornholm
chaque paysan a son petit vivier; mais cette branche d'économie
rurale est totalement négligée dans le Jutland, et surtout dans la
partie méridionale de cette contrée. On trouve des bancs d'huîtres
près de Skagen et sur les côtes occidentales du duché des Sleswick.
Il n'est pas rare non plus de prendre dans ces parages de petites
baleines dont on tire beaucoup d'huile, et des chiens de mer qui
déchirent souvent les filets des pêcheurs; mais les grandes baleines
ne se montrent pas souvent dans ces mers.
Le Dannemarck est partagé en grands baillages , dont le plus
étendu est celui de Sélande, qui comprend les iles de Sélande
d'Amak , de Moen , de Bornholm, de Samsoé et autres petites
iles, et qui se subdivise en 36 baillages, 3i districts judiciaires
et 444 paroisses. Les grands baillages de Fionie et de Laland,
sont moins considérables sous le rapport de l'étendue comme de
la population; le premier comprend les iles de Fionie, de Lan-
geland et de Torsing avec quelques petites iles, et se subdivise en
6 baillages, i4 districts judiciaires et 9 villes; le second, qui se com-
pose des iles Laland et Falster, et de quelques petites iles adja-
centes, se subdivise en 3 baillages, 6 districts judiciaires et 7 villes.
Il y a encore les grands baillages et les diocèses d'Aalborg , de Vi-
borg, d'Aarhuus et de Ribe, qui composent le Jutland proprement
dit ou le septentrional; le méridional ne consiste que dans le
duché de Sleswick, qui se divise en 12 baillages, et comprend les
îles de Femern et d'Als dans la Baltique, celles de Sylt , de Fohr,
d'Elgoland et quelques autres dans la mer du nord. Le duché
de Holstein est composé de quatres provinces, qui sont; le Holstein
proprement dit au nord, la Stormarie au raidi, la Vagrie à l'orient,
et la Ditmarse à l'occident: de ces provinces les trois premières se
subdivisent en 16 baillages, et la troisième forme deux préfectures.
Les seigneuries de Pinnenberg, le comté de Ranzau et la ville d'Al-
tona, quoique renfermés dans le Holstein , ont des administrations
séparées.
Fiiict et lieux Parmi les villes et autres lieux considérables des iles danoises, on
considéralles. • r\ ' t r
distingue d'abord Copenhague; puis Dragoé, bourg fameux pour sa
navigation et la réputation de ses pilotes; Elsingor ou Elséneur, ville
de 6,000 habitans et des plus importantes par sa situation au passage
DES Danois. 299
du Sund, où sont les douanes royales, et où il passe jusqu'à
14,000 vaisseaux par anj divers châteaux royaux situés dans la
partie de la Selande entourée du Sund et du Gategatj Friderichs-
werk, où il y a uue grande fonderie de canons et une manufac-
ture de poudre; Roskild, autrefois capitale de la Sélande et déchue
aujourd'hui de son ancienne splendeur; et Soroë dans l'intérieur
niêrae de la Selande et dans un site délicieux , avec un collège
militaire pour les nobles. On trouve en outre dans l'ile de Moen
la petite ville de Stege; dans celle de Bornholra, la ville de Ronne;
dans celle de Falster, Nykîobîng avec une école d'économie rurale;
dans celle de Laland , Naskow qui en est la capitale, avec un fort
bon port; dans l'ile fertile de Langeland, la petite ville de Rud-
hiobing;dans celle de Torsing, un beau château; dans la Fionie, Oden-
se'e, belle ville, qui a 7,000 âmes de population, où il se fait un
riche commerce, et où il y a un excellent gymnase, Nyborg, Assens
et Middelfarth , villes situées sur le petit Belt, tandis qu'il n'y en a
aucune dans l'ile de Samsce',- dans le Jutland , le bourg de Ska-
gen , la ville de Randers où fleurit l'industrie, et celle de Viborg
où il se lient une grande foire tous les ans; Aarhuus , ville bien
bâtie avec une belle cathédrale; Horsens, ville également floris-
sante par son commerce et ses manufactures; Friderica, ville bien
fortifiée; Rolding et Rindkiobing, dont la seconde est importante
par son commerce; et enfin Ribé , ville ancienne et autrefois con-
sidérable, mais qui est bien déchue, depuis que son port a été
comblé par l'effet des débordemens de la Nips. Dans le duché de
Sleswick on compte Flensbourg, ville qui a une population de
10,000 âmes, avec un excellent port et des manufactures; Sleswick,
capitale du duché, ville grande et industrieuse, et Christiansfeld ,
qui est une colonie des frères Moraves , et où il règne une activité
édifiante dans les arts et dans les manufactures. On trouve aussi dans
l'ile d'Als Sonderbourg , dans l'ile d'Aeroé deux bourgs, et dans
celle de Femern une ville peu considérable. Les Marches renferment
les villes de Tondern, qui est riche et a des manufactures, de Hu-
sum, de ïonningue, ville de commerce à l'embouchure de l'Eyder,
et de Fridericsladt , où fleurissent également le commerce et l'in-
dustrie, et où l'on voit vivre paisiblement ensemble Luthériens,
Arméniens, Mennonites, Quakiers et Juifs. Dans le Holstein propre-
ment dit on distingue Kiel, ville agréablement située avec une uni-
versité et une population de 7,000 habitans; Rendsbourg, princi-
3oo Costume
pale forteresse du Dannemarck vers l'Allemagne, et Izehoë, ville
bâtie sur la Stoer. On rencontre dans la Stormarie Gluckstadt ,
place forte et siège du gouvernement du Holstein, et Wandsbeck gros
bourg avec quelques manufactures; dans la Vagrie, la petite ville
d'Oldeslohe qui a une saline, Ploen dont l'aspect est, dit-on, ro-
mantique, et, dans la seigneurie de Pinnenberg, Altona, ville la plus
peuplée et la plus marchande après Copenhague, bien bâtie, dont
les rues sont régulières, et où il y a des manufactures de soie,
des raffineries de sucre, des Tabriques de tabac, des tanneries et
autres établissemens d'industrie, avec un gymnase ou académie,
dont on admire l'amphithéâtre. Le Ditmarck , qui conserve en partie
ses anciennes mœurs, ne comprend aucune ville, mais la naviga-
tion et le commerce animent tous les bourgs et les villages , et il
n est pas rare d'y trouver des cabinets de lecture. Copenhague est
la capitale de tout le royaume, le centre du commerce du Danne-
marck et le siège du gouvernement; c'est là aussi que se trouve
presque toute la marine de cet état, ainsi que les fabriques et
les manufactures les plus importantes. II existe aussi dans cette ville
une célèbre université'. Après le dernier incendie, qui l'a considé-
rablement endommagée, elle a été rebâtie avec une élégance, qui
en a fait une des plus belles villes de l'Europe, Les rues en sont
régulières, et il y a quelques beaux palais : il ne règne pas cepen-
dant beaucoup de goût dans la construction des grands édifices. Le
château royal, qui était un des plus grands et des plus somptueux
de l'Europe, fut détruit en 1794» et il n'en reste plus que les murs.
Les quatre petits palais, dits d'Amaîienbourg, forment une place
octogone décorée d'une belle statue équestre de Frédéric V, et à
cette place aboutissent quatre grandes rues, dont une conduit à une
église bâtie tout en marbre. La tour ronde, bâtie par le célèbre
Longomontano et destinée aux observations astronomiques, est d'une
beauté remarquable; elle est d'une construction telle, que l'on pour-
rait monter en voiture à son sommet. On admire en outre l'archi-
tecture de la tour de l'église du Sauveur, qui est la plus belle de
la ville. Nous passerons sur divers objets de peu d'importance pour
faire mention du palais de Charlottembourg, qui est à présent le siège
de l'académie des beaux arts, et le dépôt des tableaux et des sta-
tues depuis l'incendie de la fameuse galerie de Christiansbourg.
Nous citerons encore la biliothèque royale, qui se compose de
3oO;000 volumes; celle de l'université qui en a plus de 70,000;
r "-"
D E s D A N O I s. 3ûl/
ïe rausee royal où l'on conserve une quantité de curiosités de tout
genre j le grand théâtre; l'académie militaire et celles de marine et
de chirurgie, deux établissemens aussi magnifiques qu'utiles; le jar-
din botanique, où il y a des plantes de tous les climats; le grand
hôpital fonde' par Frédéric V; une grande caserne pour le loge-
ment des troupes; et enfin les nombreux chantiers et l'arsenal de la
marine, qu'on disait autrefois plus grand que celui de Venise. Après
ces établissemens on peut citer diverses fabriques et manufactu-
res, surtout celle de porcelaine, les canaux, le port et la rade où les
vaisseaux de guerre sont à l'ancre, et où plusieurs milliers de bâ-
timens marchands répandent partout la vie et le mouvement. La
ville se compose de trois parties différentes, savoir; la vieille ville,
qui a été rebâtie en grande partie au commencement de ce siè-
cle; la ville neuve, qui u'a pas encore un siècle d'existence, et
Christianshavn ou port de Christiania , qui a été construit par
Christian IV dans une partie de l'ile d'Amak en face de la vieille
ville, et qui a eu pendant quelque teras ses magistrats particu-
liers. Les quartiers et les petites iles où se trouvent les chantiers
sont tous entourés de bastions et autres ouvrages, qui, du côté du
nord, s'avancent jusqu'à la ville de Frédéricshavn : la rade est aussi
couverte par une petite ile fortifiée, dite des Trois Couronnes. La
ville a quaJre portes, dont deux ne manquent pas d'ornemens. Ea
allant du côté de la Sélande, on rencontre plusieurs lacs. Les rou-
tes pour arriver à cette ville sont fort belles, et l'on trouve sur
celle qui vient du couchant un obélisque entouré de figures sculp-
tées en marbre de Carrare. La planche 5o offre une vue de Cope-
nhague, dans l'état où elle était avant la fin du dernier siècle; et,
pour donner à nos lecteurs une idée de l'architecture dans ces ré-
gions septentrionales, nous avons représenté au dessous une vue
de la ville de Segeberg dans le duché de Holstein, avec sa forte-
resse bâtie sur un roc, et plus bas encore une belle vue du Sund.
Malgré les effets désastreux du bombardement de cette ville par les
Anglais en 1807, elle ne laisse pas d'avoir encore une population
de 90,000 habitans, non compris les militaires. M.'' De-Buch la fé-
licitait d'avoir eu, disait-il, un génie tutélaîre, qui semblait y avoir
veillé, dans cette terrible catastrophe, à la conservation des objets
consacrés aux sciences et aux arts, de la bibliotèque royale, et du
musée de l'université, la seule salle qu'il vit s'élever encore au mi-
lieu de ruines immenses.
mœjirs.
'^^'^ Costume
.i3U Quelques écrivains prétendent que les Danois, les Norvégiens et
^^^ Suédois parlaient anciennement la DQÔme langue, et c'est Topinioa
de ceux qui voudraient faire dériver de l'allemand la langue Scan-
dinave; mais il est bien plus probable, que, dans le nord, il y avait
deux langues originaires, la gothique ou Scandinave, et le saxon ou
germain, qui, malgré les différences qu'elles présentaient entre elles
dans les parties les plus essentielles de la grammaire, ne laissaienl
pas d'avoir quelques radicales semblables. Le Danois actuel, surtout
celui que parlent les gens bien élevés , est une langue harmonieuse ;
mais dans le Jutland on parle un dialecte qui approche de l'anglais,
surtout pour la prononciation, et celui de la Norvège se rapprocha
davantage du Suédois. On a cru que la différence qu'on remarquait
entre le danois et le suédois était la même que celle qu'il y avait
entre l'ionique et le dorique des Grecs, c'est-à-dire le changement
fréquent de la lettre a en e. Le caractère des Danois forme une
partie de leurs mœurs, comme on a pu le voir à l'arlicle où nous
avons parlé de celui des Norvégiens. Les Danois ne sont pas aussi
sensibles aux impressions des sens que les autres peuples du nord;
mais aussi ils sont plus sincères, et, comme on l'a dit ailleurs,
moins Scandinaves et plus civilisés que ces derniers. On prétend
que les habitans du Holstein se rapprochent du caractère hollan-
dais: on loue leur industrie, leur économie et leur goût pour le com-
merce: seulement on reproche à quelques-uns d'entre eux une espèce
de hauteur et do dureté, qui n'appartient peut-être qu'aux maqui-
gnons qui ronlent les foires. On a aussi accusé les nobles du Hols-
tein d'avoir trop d'ambition; mais depuis quelque teras ils ont
adopté les principes d'honneur que professe la noblesse danoise,
et ils se montrent pénétrés des vues libérales et généreuses du gou-
vernement: il est même sorti des principales familles du Holsleio
des hommes, tels que les Rantzau et les Rewentlaw, qui se sont
illustrés par des établissemens philantropiques. Les mœurs de la
capitale du Dannemarck s'éloignent autant de la grossièreté popu-
laire de quelques villes commerçantes du nord, que de l'affectatioa
avec laquelle on cherche à Stokolm à imiter les airs et les maniè-
res de Paris. Le germanisme a dominé long-tems à la cour du Dan-
nemarck, au point même qu'on dédaignait d'y parler la langue du
pays; mais cet esprit anti-patriotique a maintenant disparu: on s'est
relâché sur la sévérité de l'étiquette, et l'on a pris ces manières
nobles et polies, qui distinguent la plupart des cours de l'Europe.
DES Dainois. 3o3
Cependant, la rigoureuse économie qui est portée dans toutes les
dépenses de l'état, fait qu'on n'y voit point l'autorité suprême
entourée d'une pompe et d'un e'clat éphémère, et l'on peut dire
que, depuis la destruction du château du Christianbourg, le palais
du roi n'est que la preiDÎère des bonnes maisons de la capitale. Le
corps diplomatique et la première noblesse se conforment à l'esprit
qui règne à la cour. Les grands négocians et les gens les plus ri-
ches de la capitale cherchent à imiter les Anglais, plutôt que les
Français avec lesquels ils ont moins de relations. La classe moyenne,
qui est composée de fonctionnaires publics, d'officiers de terre et
de mer et de quelques gens de lettns, forme, comme dans tout
le nord , la partie la plus aimable de la nation. Cette classe ne s«
distingue pas moins par son instruction que par son honnêteté, et
si les réunions n'y sont pas toujours exemptes de cérémonies, c'est
qu'on y est retenu par un esprit de réserve inhérent au caractère
national. D'un autre côté, les hommes à talent ne fréquentent guères
que des sociétés qu'on a voulu comparer à des lycées, où les agré-
rnens de la conversation familière se mêlent souvent aux entretiens
scientifiques. Cet eut de la société en Dannemarck n'est point fa-
vorable aux étrangers, qui ne sont pas particulièrement recomman-
dés pour être admis dans ces réunions, car il n'y a dans toute la
capitale cju'un seul théâtre; et les lieux ouverts a tout le seconde ,
comme les cafés, ne sont pas ceux où se trouve toujours la meil-
leure compagnie. Les Danois en général sont d'une stature moyenne
et plus petits que les Norvégiens. Ils sont pour la plupart bien
faits, et d'une physionomie où il y a plus d'expression que de vi-
vacité. Les habilans du Holstein n'ont pas en général des traits aussi
fins ni aussi distingués que les Danois. Quelques voyageurs anglais
ont cru remarquer dans le bas peuple une sorte d'habitude à la cra-
pule; mais on ne doit pas juger des mœurs de celle classe d'hom-
mes d'après les défauts ou les vices de quelques individus; et si
les paysans, dans le Dannemarck et dans le Holstein, avaient con-
tracté ceux qui accompagnent ordinairement l'esclavage, on ne peut
nier, qu'en recouvrant la liberté, ils n'aient perdu beaucoup de
leurs mauvaises habitudes: car on ne trouve peut-être dans aucun
pays', parmi les marins, les pêcheurs ei les cultivateurs, autant de
sobriété qu'en Dannemarck.
Le pouvoir suprême réside uniquement dans la personne du Constitution
roi. La constitution de Téiat est déterminée par une loi dite royale, ^'°«S
3o4 Costume
qui marque l'ordre de succession au trône, déclare le royaume in-
divisible, et la religion de l'état la luthérienne, et établit un sys-
tème de gouvernement conforme aux lois, aux droits et aux pre'-
rogatives de chacune des classes de l'état. Outre cette loi il en
existe d'autres, qui sont de même organiques, ainsi que quelques
anciens statuts, et deux codes l'un civil et l'autre criminel. Les
affaires les plus importantes sont traitées dans le conseil d'ëtat, et
il y a des collèges à la place des ministres qu'on voit dans les au-
tres cours de l'Europe. Les chefs de baillages ont à peu près les
mêmes attributions que les préfets en France, et il y a dans les
grandes villes un Bourguemestre ou président, avec des conseillers
municipaux. Les juges du tribunal suprême sont nommés par le roi,
qui préside au moins une fois l'an ce tribunal. Les codes sont ré-
digés avec beaucoup de clarté et de simplicité. Le code criminel
est fort doux, et les cas de l'application de la peine capitale sont
tiès-rares. Il y a dans l'état trois classes , qui sont celles des no-
bles, des bourgeois et des paysans. Le clergé ne forme point un
ordre séparé; il n'est ni riche ni nombreux, et n'a aucune influence
dans les affaires civiles. Les principales impositions tombent sur les
terres. Il existe aussi une taxe personnelle , et un droit sur lès con-
sommations. Les revenus de l'état, y compris le produit des douanes,
de la loterie et autres droits , ne se montent guères qu'à trente mil-
lions de francs. Le Dannemarck a deux ordres de chevalerie, connus,
l'un sous le nom de l'Eléphant, et l'autre sous celui de Dannebrog:
le premier a pour enseigne un éléphant d'or suspendu à un ruban
bleu, et le second une étoile suspendue à un ruban blanc.
Sciences, Il v 3 aussî cu Daunemarck des écoles populaires, dites par
leUres , arts. , «• , t, • • , • .1 r • ^
Malte-Drun tru^iaies , qui y sont répandues avec profusion, et ou
la plupart des ecclésiastiques enseignent les élémens de la religion,
des lettres et de l'arithmétique. Le nombre de ces écoles a été
augmenté, et l'enseignement y a été perfectionné à diverses époques
par de grands seigneurs, et entre autres par le comte de Reweutlaw
dont nous avons parlé ailleurs. Une institution vraiment digne d'é-
loges est celle de deux? séminaires, l'un près de la capitale, et l'au-
tre à Riel pour faire de bons maîtres d'école. 11 en a été fondé
un autre en Fionie par le même comte, qui se proposait d'en éta-
blir encore dans d'autres provinces. Les écoles où l'on apprenait le
latin étaient réservées aux jeunes gens qui se destinaient à quel-
qu'emploi public; et, dans ces écoles qu'on pouvait plutôt appeler
DES Danois. 3o5
collèges, on enseignait en outre les langues savantes et les langues
orientales, ainsi que la philosophie, les mathématiques et la théo-
logie. On donnait aussi des leçons de mathématique et de physi-
que dans les trois gymnases d'Odensée, d'AItona et de Bergen, qui
e'taient principalement destinés à l'étude de la langue latine. Dès
l'an 1478, il fut fonde à Copenhague par Christian I.^^ une univer-
sité', 011 les jeunes gens qui avaient fait leurs e'tudes dans des e'co-
les publiques ou privées venaient se perfectionner. Il y avait un
cours d'études supérieures réservé aux étudians en théologie, en
médecine et en jurisprudence, qui recevaient presque tous, après
un examen public, les degrés académiques. Dans le dernier siècle
on réforma d'anciens abus, et il fut établi de nouvelles chaires ainsi
que de nouvelles méthodes d'enseignement. Placés sous les yeux
du gouvernement et du public, les professeurs et les élèves travail-
lèrent d'émulation, et il fut fait des donations qui portèrent jus-
qu à trois millions de francs les revenus de cette université. Il existe
aussi à Kiel dans le Holstein une université germanique, dont quel-
ques voyageurs préfèrent l'organisation à celle de la capitale. M.""
De-Bach a parlé au long de la collection de minéraux de l'univer-
sité de Copenhague, dont il a vanté la beauté, ainsi que la grosseur
prodigieuse de l'épidote d'Arendal ; il a aussi fait mention de la
scapolite, des cristaux jaunes de titan, d'autres cristaux de zirco-
niura très-baux, et de la singulière siénito de Friedericshavn. Il a
parlé aussi de la collection royale des minéraux de Rosenbourg,
comme d'une des plus belles qu'on puisse voir, ainsi que d'une
autre collection de fossiles du professeur Schumacher, qui contient
des échantillons de tous les fossiles de la Norvège. Il n'est peut-
être pas inutile de remarquer ici que les fossiles d'Arendal lui ont
présenté une singulière analogie avec ceux du Vésuve. Tout en fe-
sant l'éloge de la bibliothèque royale qu'il dit fort riche, ce savant
voyageur se plaint de ce que personne n'a encore parlé du précieux
legs d'une bibliothèque fait au public parle Général Classen,aveG
un revenu considérable pour son accroissement, ni de la cession
faite à la bibliothèque royale des livres d'histoire qui en formaient
la plus grande partie. Cette bibliothèque renferme encore des ou-
vrages du plus grand intérêt en histoire naturelle, en botanique et
en géographie, ainsi que des relations de voyages, et l'on y trouve
même jusqu'aux moindres opuscules qui ont été faits sur ces di-
verses matières dans toutes les langues de l'Europe. Le Danneroarck
Europe. Fol. VI. 3„
3o6 Costume
s'honore encore de plusieurs autres élablissemens litte'raires , tels
que l'acadëmie établie à Seroé pour l'instruction des nobles , que
le célèbre Holberg, surnommé la Plante du Dannnemarck, a enri-
chie par des legs, mais que la rivalité de l'université de la capitale
a réduite quelquefois à avoir plus^de professeurs que d'ëtudians; le
séminaire établi à Kongsberg pour former des minéralogistes prati-
ques 5 les académies militaires établies à Copenhague et ailleurs}
l'académie de chirurgie, ainsi que l'arsenal et la Société d'histoire
naturelle, qui possèdent aussi de riches bibliothèques ouvertes au
public. Nous avons déjà fait mention du cabinet d'histoire naturelle
de l'université, et du musée royal qui renferme des ouvrages de
peinture, des monumens d'antiquité et des curiosités naturelles. On
voit aussi au château de Rosenbourg une collection numismatique,
et plusieurs particuliers tels que M." Moltke, Spengler-Chemnitz ,
Holmskiold et autres possèdent de beaux cabinets d'histoire natu-
relle. Il n'y a peut-être pas moins de vingt sociétés scientifiques
ou littéraires dans les états du Dannemarck. La première est sans
contredit l'académie royale des sciences, qui publie ses actes et pro-
pose des prix, tous les ans. On cite ensuite avec honneur la société
royale des belles lettres, qui publie les ouvrages qu'elle a couron-
nés j le lycée d'histoire naturelle oh. les leçons sont gratuites, et
dont les associés font entreprendre des voyages à leurs frais 5 le
gymnase académique d'Altona, qui possède une riche bibiolhèque,
et plusieurs autres établissemens de ce genre. On est vraiment
étonné qu'un pays, qui n'a pas aujourd'hui deux millions d'ha-
bitans, y compris ses colonies, ait pu, malgré le malheur des
tems, participer aussi heureusement aux lumières du siècle, cul-
tiver sa langue, et se former une littérature nationale , car ce
peuple a dû faire pour cela bien plus d'efforts que les gran-
des nations, auxquelles la nature avait accordé des avantages lo-
caux, et tous les moyens propres à faciliter l'instruction. Et en
effet, l'étude des langues anciennes est cultivée en Dannemarck avec
succès, et celle des langues modernes n'y est point négligée. Malle-
Brun, qui est danois, s'est plaint de ce que le mauvais goût qui
règne sur le parnasse germanique, exerce une funeste influence sur
la littérature de sa patrie. Les gens aisés apprennent tous l'Anglais,
et plusieurs l'Italien, N'y ayant pas besoin d'orateurs dans ce pays,
Téloquence y est négligée} cependant Baslholm , prédicateur de la
cour, s'est fait renommer. On parle avec éloge d'un poème épique
DES Danois. 807
de Pram, intitule Stoerkodder, et plus encore d'un poème béroï-
comique de Holberg , ayant pour litre Peders-Pors, qui passe pour
un ouvrage classique dans la langue danoise. On trouve aussi beau-
coup de verve dans les come'dies du même auteur; et l'on ac-
corde du mérite aux^tragëdies d'Ewald, de Pram et de Nordal-Brun ;
aux drames historiques de Samsoe et de Sander; aux narrations
comiques de Baggsen ; aux pastorales de Thaarup, et aux romans
de Ralibex, de Suhm et de Samsoe'. Les Danois montrent en outrej,
dit-on, beaucoup de talent dans la poésie lyrique, comme dans
l'ode et dans quelques chansons anacréontiques. Qui n'a point con-
naissance des grands ouvrages de Bartoîin, de Torphœus, de Schioen-
ning et autres célèbres e'crivains sur l'histoire et les antiquités des
pays du nord? Plus récemment l'histoire nationale a ëlé traitée avec
honneur par Oiberg, Suhm, Sneedorf et par Mailing, qui a ras-
semble dans un petit volume les plus beaux traits de l'histoire du
Dannemarcck. La philosophie moderne a été enrichie d'excellens
traile's par Boye et par Gamborg. Certain Treschow a réfute' Kanr,
qui n'en conserve pas moins cependant des partisans, surtout par-
mi les jeunes philosophes. Les sciences naturelles sont celles dont
l'ëtude est le plus suivie. Hauch a publie' de bons ëlëmens de phy-
sique, et plusieurs ouvrages sur le galvanisme et l'électricité. Vahl
s'est distingue dans la botanique, et un autre savant naturaliste du
même nom a éië pendant long-tems directeur du musée de Copen-
hague. Abiîdgaard a entièrement reformé la vétérinaire. Callisen a
publié un système de chirurgie très-estimë. La mëdecine vante les noms
de Vinslow et de Bang, ëmules des Bartoîin et des Borrichiusj et le
Dannemarck dispute à l'Allemagne la gloire d'avoir donne naissance
à Fabrîcius, le Linnë des insectes. Au célèbre astronome Ticho-Brahé
ont succëdé Longomontanus, Ole-Roemer, Horrebaw; et , plus ré-
cemment encore, le professeur Bugge s'est signale par ses connaissances
astronomiques. L'économie rurale a aussi trouve dans ce pays de
zëlë samateurs', et dernièrement quelques écrivains. Les Wad, les
Olivarius, les Mùnter et autres se sont distingues parmi les ërudits.
Plusieurs Danois ont développe de grands îalens dans les beaux arts,
et ils ont acquis d'autant plus de droits à notre estime, qu'ils n'ont
été soutenus que par leur propre zèle dans leurs études. On cite avec
honneur dans la peinture les noms de Youl , d'Abildgaard, de Paul-
sen, de Lorentzen, de Weidenhaupt et de Wiedeweldt , et dans
la sculpture quelques artistes, paimi lesquels se distingue ëminem-
h
i
iidustrie ,
commerce.
3o8 Costume
meol le fameux Thorwaldsen malgré le choix qu'il a fait d'un cli-
mat plus heureux pour l'exercice de son talent. M/ Clémens passe
pour un des meilleurs graveurs en cuivre de nos jours, et la Flore
danoise suffit seule pour immortaliser le burin du Mùller.
agriculture , La sociëte' royale d'économie rurale, qui, depuis vinet ans, con-
linue a donner des prix pour l'encouragement de l'agriculture pra-
tique et théorique, avait précède l'établissement de neuf ou dix
autres re'unions semblables dans les provinces; et les lumières de
toutes ces sociétés, réunies à celles de plusieurs propriétaires riches
et instruits, ont porté l'agriculture à un haut point de prospérité dans
le Danuemarck et dans le Hoîstein. A ces puissans moyens d'en-
couragement il faut joindre encore les effets bienfesans de la nou-
velle législation, qui, en abolissant l'esclavage des paysans, a éveillé
leur intérêt et développé leur industrie. Nous avons déjà parlé des
troupeaux à l'article où nous avons traité du bétail, de sorte qu'il
ne nous reste à ajouter ici qu'une seule chose, c'est que, depuis
trente ans environ, on s'est utilement occupé des moyens de perfection-
ner les races de chevaux. On trouve dans le Jutland beaucoup plus
d'industrie que dans les iles : les paysans y font eux-mêmes leurs
draps, leurs toiles, leurs bas, leurs bonnets, leurs chemises, et
jusqu'aux vases de terre dont ils se servent. La filature est partout
encouragée, et les bas de fil et de laine, ainsi que les ustensiles en
terre cuite' forment une branche d'exportation, qui ne rapporte pas
moins de i5o,ooo francs par an. Les paysannes de Tondern dans le
Sleswick, et de Ploen dans le Hoîstein, font elles-mêmes leurs den-
telles, et il s'en envoie encore pour un demi-milion par an à l'étran-
ger. On a tenté aussi d'établir dans ce pays quelques fabriques de
toiles fines, qu'on lirait en grande partie du dehors; mais ces efforts
n'ont réussi qu'à Kioeng, dans la Sélande. Il n'y a non plus pour la
fabrication des cordages que cinq établissemens, qui sont bien loin
de suffire aux besoins d'un pays maritime. On vante les fabriques
de drap de Copenhague, de Fridericia , de Moss, de Husum et de
Neumunster: quelques-unes vont même pour le compte du gouver-
nement , mais cela n'empêche pas qu'on ne fasse venir encore beau-
coup de draps étrangers, que leur légèreté fait préférer à ceux du pays.
Presque dans tous les villages ou fabrique de grosses étoffes de laine.
Il existe aussi une manufacture royale de velours de coton, qui oc-
cupe 1,100 ouvriers, et l'on trouve des fabriques de toile peinte; tout
récemment encore il a été établi hors de la ville d'autres fabriques
D E s D A N o I s. 3o9
de coton. Diverses manufactures de soie avec coton, laine etc., ont
été formées à Tondern par un ne'gociant nommé Asmussen , et il
n'y a pas long-tems qu'on y employait 5oo ouvriers. A Copenha-
gue, et surtout à Alloua, on fait d'excellens chapeaux. La fabrication
des ouvrages en soie s'est en partie naturalisée dans ces deux villes
par l'effet des soins du gouvernement. On y fait particulièrement
des bas, des rubans de velours et autres étoffes, et il n'y a pas
encore vingt-ans qu'on comptait i4o métiers dans la capitale, et 69 à
Altona. Maigre l'insuffisance des tanneries relativement aux besoins
du royaume, les gants de Randers dans le Jutland et d'Odensëe
en Fionie ne laissent pas que d'être recherchés, même en Allema-
gne. La fonderie de canons de Fridericswerk en Sélande, dont nous
avons déjà fait mention, est magnifique, et il y a aussi près d'El-
seneur une grande manufacture d'armes. On trouve des forges con-
sidérables dans les environs de Copenhague; mais il en manque
généralement dans les provinces, et celles du Holstein appartien-
nent presque toutes à des Hambourgeois. Le Danuemarck est re-
devable de la fabrication de ses porcelaines à M."" Mùller chimiste,
qui en conçut l'idée en 1774» On prétend que la terre en est plus
fine, qu'elle est travaillée avec plus d'élégance, et qu'elle résiste
mieux au feu que celle de Dresde: ce qu'il y a de certain, c'est qu'il
s'en fait un grand trafic avec la Russie, la Suède et la Hollande.
11 existe en outre des fabriques de fayence et de cristaux à Bergen,
a CastroupSur-Amak , à Sleswick , à Rendsbourg et à Altona, et
il y a une quantité de tuileries et de fours à brique aux environs
de Flensbourg. Le nombre des rafineries de sucre s'est élevé jus-
qu'à 39, dont 17 sont dans la capitale. Cette ville a aussi des pa-
peteries, des rafineries de nitré , des fabriques de tabac, de savon,
d'amidon et autres: on y fait encore des pendules astronomiques et
de bons instrumens de physique; et pourtant ces établissemens ne
comptent tout au plus que soixante ans d'existence, la plupart même
n'en ont pas plus de trente. Le commerce n'a commencé à fleurir
en Dannemarck que dans les premiers tems du dernier siècle. La
difficulté des communications entre les villes principales en a d'abord
retardé les progrès dans l'intérieur; mais, depuis la construction qui
a été faite de deux routes magnifiques , l'une en Sélande et l'autre
en Fionie, il a pris quelqu'essor, et s'est même étendu rapidement
au dehors à la faveur des ports nombreux qui existent dans ce
pays, et dont plusieurs se trouvent aujourd'hui en partie comblés
3i'' Costume
par les dépôts des rivières. Les Danois importent sur leurs propres
navires la plupart des objets dont ils ont besoin, et leurs colonies
dans les deux Indes leur fournissent de quoi entretenir un com-
merce avantageux avec les autres nations. On observe que la mo-
dération des tariffes dans les douanes, et l'abolition des lois de pro-
hibition pour certaines marchandises, y ont fait cesser en grande
partie le monopole.
Iles de Fcrroé. Il ne nous reste plus qu'à parler des iles de Ferroe, les seu-
les qu'ait le Danneœarck en Europe, car l'Islande et le Groenland
sont considérés comme appartenant à l'Amérique. Ces iles sont au
nombre de 17, outre divers ilôts inhabitables, et elles se trouvent
entre les 6r.° i5' et 62.° 2 i' de latitude boréale, et les 6.*' et 8.^ de
grés de longitude à l'est de Paris. La surface qu'elles présentent est
évaluée à environ iio lieues carrées: en 1769 on n'y comptait qu'une
population de /h??^ habitans, mais on croit qu'elle s'est considéra-
blement augmentée depuis celte époque. On suppose généralement
qu'elles étaient anciennement réunies, et qu'un tremblement de terre
les aura ainsi dispersées. Les ilôts sont tous basaltiques, et les ri-
vages en sont si escarpés, que les habitans sont obligés souvent
de se servir de cordes pour en descendre on pour y remonter ; né-
anmoins le sol y est recouvert d'une couche de quatre ou cinq
pieds de terre très-fertile. On y cultive de l'orge et quelques lé-
gumes; les pâturages y sont abondans, et les habitans font usage
de plusieurs plantes anti-scorbutic{ues qu'ils trouvent en quan-
tité; mais l'air marin qu'on y respire empêche qu'il n'y croisse
aucun arbre. Le climat en est cependant aussi tempéré que celui
du Dannemarck: les orages et les pluies y sont fréquens , la gelée
y est de peu de durée, les vents y dominent, et c'est peut-être
pour cette raison que les chaleurs de l'été y sont modérées. Les
habitans y font aussi leur nourriture d'une espèce de coquillages
ou dattes, de mer, avec la coquille desquels on fait une chaux
excellente. Le poisson abonde dans les environs; mais autrefois les
pêcheurs ne pouvaient guère profiter de cet avantage, à cause de
la petitesse de leurs bateaux et de leurs filets. On y trouve beau-
coup de gibier, ainsi que Xanas mollissima, dont nous avons parlé
plus haut. Les bœufs et les moutons en font la plus grande richesse:
les premiers sont petits et très-gras; on laisse paître les derniers
en plein air, même durant l'hiver, et l'on fabrique avec leur laine
des camisoles, des bas et des bonnets, dont il se fait une grande-
desDanois. 3lt
exportation. Dans toutes ces îles il n'y a qu'une seule ville nom-
me'e Thorshaven, qui est dans l'ile de Stroemod et a un bon port.
Il existe dans celle de Suderoé une grande mine de charbon fossile,
dont pourtant les* Danois n'ont pas voulu profiter jusqu'à pré-
sent, à cause des frais de transport et des dangers de la naviga-
tion. Nous laisserons aux érudits la discussion de la question im-
portante, qui a pour objet de déterminer, si l'ile de Frisland, qu'on
trouve encore dans plusieurs cartes placée près du Groenland, doit
être comprise dans le nombre des iles de Féroé. Cette opinion
semble devenue la plus probable, depuis la publication de la fameuse
carte du Navegar de Nicolas et Antoine Zeno, que le docte Zurla,
maintenant cardinal , a accompagnée d'une belle dissertation.
Depuis l'impression de cette partie de noire ouvraee, il a été PopuiuUon
publie, sur la population des trois royaumes du nord, quelques de la jVor^ège
notions statistiques qui ont plus d'authenlicilé que les précédentes ; Vanuemarck.
c'est pourquoi nous avons jugé à propos de les insérer ici pour la
rectification de quelques données numériques, et comme un nou-
veau témoignage de notre exactitude dans l'exposition des choses
de fait. D'après le dernier recensement fait en iSsS, la Suède
renfermait une population de 2,724?? 7^ habitans. La même opéra-
tion ayant été faite en Norvège au mois de novembre 1826, la
population de ce royaume s'est trouvée de I,o5o,i32 individus. De
ce nombre io5,02i étaient dans les villes, 10,697 ^^^ ^^^ frontiè-
res, et 934,4^4 dans les campagnes. Bergen comptait 20,844 habi-
tans. Christiania 20,581, et ces deux villes étaient les plus peu-
plées. Eq i8i5 la population de tout le royaume s'élevait seulement
à 886,470 âmes, celle de Bergen à 18,111, et celle de Chris-
tiania à 10,638. -- Il fi été fait aussi, l'année dernière, un dénom-
brement exact de la population du Dannemarck, qui a donné pour
résultat 2,o54,53i habitans, y compris ceux de l'Islande, du Groen-
land et des colonies de S.^^ Croix, de S.* Thomas, de Tranquebar
et de Guinée : possessions dont nous n'avons pas fait mention dans
cette description, comme appartenant à d'autres parties du globe.
De ce nombre 171,278 habitans sont assignés aux iles du Jutland,
323,225 au duché de SIeswick , 40^^525 à celui du Holstein ,
34,986 à celui de Lavenbourg, 4^)386 à l'Islande (mais d'après
les anciens dénombremens ), 5,265 aux iles de Féroé, 7,078 au
Groenland, 4^,788 à Sainte-Croix et à S.' Thomas, 23,.ooo environ
à Tranquebar et à la Guinée: aperçu d'après lequel on peut se
Précis
sur
3i2 Costume
former quelqu'idee de la force et de l'importance politique et écono-
mique des colonies appartenant au Dannemarck. On peut donc raison-
nablement assurer, que la population de ces possessions continuant
à s'accroître dans la gradation qui résulte de la comparaison des an-
ciens recensemens avec les nouveaux, les souverains de ce royaume
auront bientôt sous leur domination plus de 6,000,000 d'habitans.
Puisque nous avons parle du Groenland, qu'il serait absurde
ie Groenland, de placcr en Europe, nous croyons à propos de donner ici quel-
ques notions sur les colonies qu'a le Dannemarck dans cette con-
trée, et avec d'autant plus de raison que les géographes français
continuent à la laisser dans cette position arbitraire, que les Alle-
mands ont cherché depuis quelque tems à rectifier. Nous n'agite-
rons pas ici la question encore indécise de savoir, si, du côté de
l'occident, cette contrée tient à l'Amérique septentrionale par un
isthme semblable à celui de Panama , ou seulement par une chaîne
de petites îles ou d'écueils. Ce qu'il y a de certain, c'est que la
côte appartenant aux Danois depuis le 5o.^ degré de latitude, et
le 43.^ de longitude occidentale, jusqu'au 74.^ de la première et
au 56.^ de la seconde, fait partie d'une môme ile ou d'un même
continent; cependant il paraît que le Groenland se joint par une
chaîne de promontoires qui ont été reconnus, avec des terres si-
tuées autour de la baie d'Hudson , mais les glaces ont toujours
empêché de s'approcher de ces côtes autant qu'il l'aurait fallu pour
s'en assurer. On ne connaît pas bien non plus l'étendue du Groen-
land vers le nord, car on ne sait pas précisément si les terres qu'on
a vues par le 8.^ degré de latitude appartenaient à cette contrée. La
partie qu'on en connaît est occupée par les colonies danoises, et
par une population d'Esquimaux. Les premières consistent en une
vingtaine de petils-établissemens , répandus pour la plupart le long
des côtes, et soumis à deux inspectorats. La plus ancienne de ces
colonies porte le nom de Gothaab ^ et les frères Moraves ont dans
le Julianeshaah trois établissemens, dont un appelé Lichtenau ^
est à très-peu de distance du cap Farewel. Toutefois la population
de ces colonies ne s'élève pas à plus de 10,000 âmes, y compris
les habitans originaires connus. Chacun de ces établissemens se
compose d'un petit nombre de maisons pour les négocians et les
marins danois, de quelques magasins, d'une église et de quelques
huttes de Groenlandais , qui ont reçu le baptême. On y cultive
quelques espaces de terre; et l'on recueille près des habitations
desDanois. 3i3
surtout des navets et des choux-fleurs; plusieurs personnes sont même
d'avis qu'avec quelques précautions, on pourrait semer du blé dans
la partie méridionale. Les montagnes sont couvertes de mousse du
côte' du nord, et sur le côte méridional il croît des herbes excel-
lentes, et des arbustes qui portent des baies délicieuses. Les lièvres
y sont d'une grosseur considérable, et la chair ainsi que la peau
en est très estimée. On y trouve aussi des rennes, des ours blancs,
des renards et de gros chiens, qui hurlent au lieu d'aboyer, et
dont on se sert pour traîner les sliltes; ce qui est peut-être cause
du peu de cas qu'on y fait du renne. Les oiseaux aquatiques y
sont en troupes innombrables, et les rivières abondent en sau-
mon , en même tems que la mer fourmille de petites morues et de
harengs. Le Groelandais donne de préférence la chasse aux chiens
de mer, en ce qu'il se nourrit de leur chair, se fait de leur peau
des vêtemens, se construit des canots de leurs os et de leur peau, se
sert de leurs fèbres en guise de fîl à coudre, de leur vessie comme
d'une bouteille, de leur graisse au lieu de beurre et de suif, et fait
du sang de cet animal une espèce de bouillon, dont il est très-
friand. Les Groenlandais ressemblent en tout aux Esquimaux pour le
langage et les mœurs, pour la constitution physique et l'habillement.
Cependant les premiers sont d'une taille qui arrive rarement à cinq
pieds; ils ont la chevelure longue et noirâtre, rarement de la barbe,
la poitrine élevée et de larges épaules, et s'exercent dès leur bas
âge à porter de pesans fardeaux. Ils ne laissent pas néanmoins d'être
très-agiles, adroits, vifs, et d'une humeur enjouée et sociable. Ils
ne boivent que de l'eau, qu'ils conservent dans des vases de cuivre
ou de bois bien travaillés, et quelquefois ornés d'os de poisson
et d'anneaux. Les opérations préparatoires pour la chasse et la pê-
che sont l'ouvrage des hommes; mais ce sont les femmes qui re-
couvrent de peau les canots, qui apprêtent le manger, et qui de
la peau des animaux font des habits, des souliers et des bottes à
leurs maris; souvent même elles mettent la main à l'œuvre pour
la construction des cabanes. L'hiver est très-rude dans le Groen-
land, et dans les longs jours de l'été la chaleur y est insupporta-
ble, surtout dans le voisinage des rochers. Au milieu de cette der-
nière saison, le vent du nord suffit quelquefois pour ramener le
froid, et durant une grande partie de l'été, les iles voisines des
côtes sont couvertes de brouillards froids et humides.' Les Danois,
comme ayant été les premiers à faire la découverte de cette con-
Europe. l'ol. yl, /.g
3i4 Costume des Danois.
trée, auraient dû y conserver seuls le droit de la pêche de la ba-
leine, qui est d'un produit si avantageux dans ces parages; mais
les Hollandais avaient pénétré dans ces mers dès le XVI.^ siècle,
c'est-à-dire avant l'établissement des colonies danoises, et depuis
lors les Anglais et autres peuples ont voulu aussi prendre part aux
bénéfices de cette pêche. D'abord il n'y eut que deux colonies da-
noises, l'une à l'orient, qu'on disait être très-florissante, riche en
bœufs et en moutons, ayant une ville, quelques villages et des cou-
vens; l'autre, dite occidentale, devait être moins importante, et
elle fut pendant long-tems sous la domination des rois de Norvège:
peut-être la colonie orientale occupait-elle le district , qui porte au-
jourd'hui le nom d'ancien Groenland. On ne trouve d'autre ^docu-
ment sur la destruction de ces colonies qu'une lettre de Nicolas V
aux e'vèques d'Islande où il est dit , que ces élablissemens furent
attaqués en i4i8 par une nation barbare qui brûla les maisons,
et emmena les habitans en esclavage. Cette nation ne pouvait pas
être assurément celle des Esquimaux. 11 est plutôt à présumer
que c'étaient des pirates écossais, ou irlandais, ou même sarrazins,
car on sait qu'une troupe de ces derniers parurent un siècle après
dans l'Islande, qu'ils ravagèrent. Il est à remarquer cependant que,
dans les XIV.^ et XV .^ siècles, tout le nord et une parité de la
Norvège, furent dépeuplés par l'effet d'une terrible épidémie.
3i5
INDICATION DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE COSTUME
DES BRETONS, DES SCANDINAVES, DES SUÉDOIS, DES NORVÉGIENS
ET DES DANOIS.
COSTUME
HABITANS DES ILES BRITANNIQUES
PAR AMBROISE LEVATI, PROFESSEUR.
JL RÈFACE . ..... ... ï ....:... . pag. 7
Description géographique des îles Britanniques. . . . . . . » 14
G ouuernement et lois : . ...» 45
A rt militaire , ...» 78
Religion^ mariages et funérailles. ...,...,.,.» 85
Marine et commerce io5
Arts et sciences » i25
Habillement et usages ,...;.» 146
3l6 I N D I C A T I O N
LECOSTUME
ANCIEN ET MODERNE
SCANDINAVES, DES SUÉDOIS, DES NORVÉGIENS
ET DES DANOIS,
PAR LE CHEVALIER LOUIS BOSSI
MEMBRE DE L'INSTITUT DES SCIENCES , DES LETTRES ET DES ARTS
DU ROYAUME LOMBARD.
Discours préliminaire sur la Scandinavie pag. i8i , Notions de la Scan-
dinavie idem, Habiùans de la Scandinavie , pag. 189 , Teutons ,
Danes , Scritofinnes , Svéons , Sitons , Goths etc. idem. Obscurité de
l'histoire de ces peuples , pag. 192. Caractère^ mœurs ^ lois , gou-
'vernement , religion , milice , armes des anciens Scandinaves ,
pag. 217.
DU COSTUME
ANCIEN ET MODERNE
DE LA SUÈDE DE LA NORVÈGE ET DU DANNEMARCK.
PREMIÈRE PARTIE
DE LA SUÈDE.
Etendue , limites et divisions , pag. aSa. Climat , saisons , et productions
du sol y pag. 233. Religion de la Suède, pag. 264. Gouvernement,
lois , revenus publics , milice , idem.
SECONDE PARTIE
DE LA NORVÈGE ET DE LA LAPONIE.
/ ntroduction , pag. 260 , Etendue et population de la Norvège , idem.
Villes principales, pag. 277. Laponie, pag. 278. Caractère et mœurs
des Norvégiens et des Danois , pag. 285,
DES MATIÈRES. 3l']
TROISIÈME PARTIE
DU DANNEMARCK.
Etendue et confins des provinces danoises ^ pag. 292. Villes et lieux
considérables , pag. 298. Constitution politique et civile, pag. 3o3.
Sciences , lettres , arts , pag. 3o4. Précis sur le Groenland,
pag. 3 12.
3i9
Pr. ANCHES
CONTENUES
DANS LE COSTUME
DES RRETONS, DES SCANDINAVES, DES SUÉDOIS, DES NORVÉGIENS
ET DES DANOIS.
Planches I. f^ ue de Londres ... ; j ..... . pag. 19
II. La chaussée , dite des Géans , en Irlande . ...» 67
III. l^ue de Richmond-Hill ..;.,.....» 4i
IV. Bretons , Calédoniens et la reine Baodicée ...» 45
V. Bardes et Bretons du Cems d' Agricola » 48
VI. Saxons et Anglo- Saxons . » 58
VII. 'Alfred et Edgard ...» 60
y III. Flotte de Guillaume-le-ConqxiéTant ; » 61
IX. Richard , le comte de Lancaster, Jeanne Plantagenet
et Philippie de Haînaut ...;,....» 61
X. Henri VI et Marguerite d' Anjou .....,.» 67
XI. Henri VIII et Catherine d'Arragon, ...... 68
XII. Elisabeth » 68
XIII. Cromwel , qui dissout le parlement » 72
XIV. Guerriers Anglo- Saxons » 80
XV. Tournois » 8r
XVI. Soldats et artillerie du XV.^ siècle » 82
XVII. Châtiment militaire , dit du Triangle. Fusées à la Gon-
gréve. Caserne de Cliatam ......... 84
XVIII. Arcliidruides et Druides » 87
XIX. Stone-Henge , ou Temple circulaire des Druides. . » 89
XX. LAbbé Elfuath et V archevêque dYork . . . . » n6
XXI. Noces de Henri L'^" et de Matilde. Ordre de la jar-
retière » 100
XXII. JNoces d'Edouard 1,^1" avec Eléonore . . . . ; . »" loo
XXÏII. Artillerie et ^vaisseaux de ligne » 112
XXIV. Dock, Phares^ cloches pour descendre dans Veau. » ii5
XXV. Partie de l'intérieur de V Abbaye de TVestminster. » 129
XXyi. Château de Windsor » i32
XXVII. S. '■-Paul de Londres ............ i33
320 Planches.
XX Vin. Hôpital de Gréenwick ; . . . . pag. i35
XXIX. Rue ou galerie sous-^la Tamise » 140
XXX. Divers habiCans des iles Britanniques » i5q
XXXI. Boxeurs ^ j„5
XXXII. Anciens rnonumens Scandinaves au nombre de 4 .•
np' I , 2 e£ 3 , Urnes cinéraires des tombeaux. » 224
XXXIII. Np I Bracelet en bronze \ np 2 médaille d'or avec
des lettres runiques ; uP 3 bouclier Scandinave ;
n.o 4 ancienne slltte Jinnique ; nP 5 trompette et
flûte des Scandinaves » 225
XXXIV. Np I ancien temple d' Odin â Upsal\ np 2 même
temple après avoir été violé par Ingo ; nP 3 même
temple transformé en église chrétienne. ...» 226
XXXV. Np I Ancien temple de Vakshal : np 2 , temple dit
Danmark de Van n6i » 227
XXXVI. Np I cor historié du musée de Wormius , et tablettes
runiques * . » 227
XXXVII. Tapis de V Adeland. Np^ 1 et 2. , pierres et inscrip-
tions runiques . " » 229
XXXVIII. Pierres et cippes avec des inscriptions runiques , or-
nement en bronze trouvé auprès » 229
XXXIX. Cascade de Pursovonka sur la rivière Alten. . . » 266
XL. Pêche du saumon à la cataracte de Voyena . . » 258
XLI. Monumens de la Suède du moyen âge » 267
XLII. Np I B-oi et Reine de Suède du moyen âge^ nP 2 cou-
ronnement d''Eric\ nP 5 clémence du même prince. » 268
XLIII. Rennes j. mâle et femmelle. Lapon dans sa slite traînée
par un renne » 279
XLIV. Hutte de Lapons avec la famille autour du feu . » 279
XLV. Première rencontre dAcerbi avec les Lapons à
Piostijoki » 284
XL VI. Partie de la Laponie avec Vhabitation de quelques
Lapons pêcheurs : coupe de cette habitation . . » 284
XLVII. Hutte ou tente octogone des Lapons^ avec des troupes
de rennes descendant de la montagne .... « 284
XL VIII. Village ou église d'Enontekis en Laponie, ...» 286
XLIX. Habillement national des paysans de la Norvège . » 287
L. Vue de Copenhague avant la fin du dernier siècle.
Vue de la ville et forteresse de Segeberg. Vue
du Sund » 3oi
T'IN DU COSTUME DES BRETONS , DES SCANDINAVES , DES SUÉDOIS , DES NORVÉGIENS
ET DES DANOIS.
LE COSTUME
ANCIEN ET MODERNE
DES HONGROIS
DÉCRIT
PAR LE DOCTEUR FRANÇOIS ROSSI.
Europe, Vol. VI,
PRÉCIS GÉOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
SUR LA HONGRIE.
1_Ja Hongrie est une grande el fertile cooliee , qu habitent di- Peuphs
vers peuples qui aillèrent entre eux par leur ongine, par leurs !an- ta Honsric
gages, par leur culte et par leurs mœurs. Les Magiars, venus des
bords du Volga et ôes monts Urals, avec leurs chevaux infatiga-
bles, paraissent y être la nation dominante. Les Slovaques, qui
fesaient partie de la nation nombreuse des Slaves , y descendirent
avec ces derniers des monts Carpathiens ou des Alpes Noriques, Les
Germ,aîns, en suivant le cours du Danube, vinrent aussi s'y e'tablir ,
et les Valaques ou Daces-Romains menaient paître depuis long-tems
leurs troupeaux sur les Alpes de la Dacie. Mais ces peuples sont
tous Européens ou semi-Europe'ens, et, quoique de rites diffe'rens,
ils professent le christianisme sous l'ëtendard de la croix de S.'^-Etienne.
La Hongrie est défendue au nord et à l'orient par les monts
Carpathiens, au milieu desquels domine le groupe de Tatra, qui Montagnes.
n'a pas moins de 2,600 mètres de hauteur. On de'signe en outre
dans ce pays, sous le nom de Fatra, un amas de montagnes moyen-
nes et riches en métaux, qui s'étendent depuis le Waag ou Vi^g,
jusques vers Raschau; mais cette dénomination est encore donnée
à d'autres montagnes, dans un sens plus spe'cial. Entre les riviè-
res Hernat, Topla et Bodrog, on trouve, en allant d'Epëries à To- CoiUnes,
kay, les fameuses Hegy-Allya ou montagnes inférieures, dont les
parties méridionales produisent le vin le plus généreux de l'Europe.
La Hongrie renferme deux des plus grandes plaines de notre con-
tinent,- l'une, qui a [\o lieues de long sur aS de large, comprend Ptames.
la partie occidentale, qui est limitée par les montagnes de l'Autri-
che à l'ouest, par celles du comté de JNettia au nord, et par le Ba-
kony au sud-est j et l'autre, qui a 120 lieues de longueur sur 80
de largeur, forme la Basse-Hongrie dans le sens physique, et n'est
en grande partie qu'un désert salé et sablonneux, qui est terminé
vers le Danube et le Tibisque par d'immenses marais. Ou trouve aussi
dans ce pays deux grands lacs appelés, l'un Balalhon, qui est entre
les comtés de Szala et de Siiojeg, et l'autre I^eusiedei, situé entre
le comté d'Adembourg et celui de Wieselbourg: le premier a en- Lacs.
Marais,
FleUi'es.
Climat.
Notions
hïstorujuss.
4 Précis céogeâphique et iiiSTor.iQUE
viron seize lieues de longueur, sur à peu près trois de largeur, et
le second huit et demie dans le premier sens, sur deux et demie dans
le dernier. On rencontre également beaucoup de marais, surtout
dans la grande plaine le long des rives du Tibisque et du Danube,
ainsi que dans les grandes vallées que parcourent la Drave et la
Save. La Hongrie est arrosée par. le Danube, qui est, après le Volga,
le plus grand fleuve de l'Europe, et qui, après avoir coulé en droite
ligne de l'ouest à l'est jusqu'à Bude, d'où il continue son cours dans
la direction du nord au sud à travers les provinces ottomanes, va
se jeter dans la mer noire. Après ce fleuve viennent le ïibi^que ,
le Maros, la Save, la Drave et l'Aluta. Le climat de la Hongrie
varie suivant l'élévation du sol. Le ïatra est couvert de neiges éter-
nelles, et l'on en voit même jusqu'en juillet sur les cimes de plu-
sieurs autres montagnes: en ge'ne'ral l'hiver déploie toutes ses ri-
gueurs dans la partie septentrionale. En descendant de ces hau-
teurs pour venir à Neitra , à Hout et à Karchau où les montagnes
s'abaissent, la température devient plus douce, et l*on commence à
voir des chênes, des hêtres, des arbres fruitiers et des moissons.
Mais à Vacz, à Gyongyos, à Erlau et à Tokay , le climat est très-
doux: on y est exempt de chaleurs brûlantes, et la sérénité de l'ad-
mosphère n'y est jamais obscurcie par des brouillards, comme on
en trouve dans la plaine inférieure entre Presbourg et Comorn , et
dans la Basse-Hongrie. Néanmoins, la plus élevée de ces plaines est
garantie de chaleurs excessives par la petite chaîne des montagnes
Bakony couvertes de bois, qui y entretiennent une douce température.
Selon Ptolomée et autres anciens géographes, la partie de celte
contrée en deçà du Danube s'appelait Pannonie, et celle au delà
de ce fleuve jusqu'au Tibisque, était habitée par les Jazigues mé-
tanastes ou réfugiés. Les Daces occupaient le pays au delà de celte
rivière, jusqu'aux rivages du Poni-Euxin. Sous le règne d'Auguste,
la Pannonie fut soumise aux Romains; et Trajan , après avoir vaincu
les Slaves et Décébale leur roi, réduisit, en l'an io5 du Christ, la
Dacie sous sa domination. Persuadé que la fortune même de Rome
ne pouvait garantir le maintien de la paix dans un aussi vaste em-
pire, Adrien restreignit les légions et les colonies romaines dans
les limites du Danube, et abandonna la Dacie à ses anciens habi-
tans. Mais lorsque la puissance romaine, déjà sur son déclin, fut
attaquée sur tous les points de ses vastes frontières par les Barba-
res, la Dacie , après avoir été ravagée par les hordes qui refluaient
s U R L A H O N G R I E. 5
(3'orient en occident, fut enfin pour toujours arracîiée à la domi-
nation des Romains. Dès le quatrième siècle, on voit Constantin
oblige de tolérer dans la Pannonie les Vandales, qui, tout en s'a-
vançant plus loin en occident au commencement du premier siècle,
n'avaient pas cependant abandonné le pays aux Romains. Les hordes e?id!nuté
sauvages des Huns inondèrent dans la suite la Dacie et cette der- ett^siIon"roU.
nière contrée, et c'est de là que le féroce Attila commença à me-
nacer toute l'Europe. Que ces Huns fussent les ancêtres des Mon-
gols et des Calmouks de nos jours, qui, répoussés par d'autres
peuples, à la suite d'une révolution arrivée sur les confins de la
Chine au premier siècle, se retirèrent peu à peu vers l'occident,
et désolèrent l'Europe sous Attila dans le cinquième siècle; ou
plutôt que cette nation ne fat qu'une masse de tribus aborigènes
de race finnique ou uralique , éparses dans la Russie moderne et
jusques vers les bords de la mer Caspienne, lesquelles se réunirent
pour aller attaquer la race blonde d'Odin ; ou enfin que ces mêmes
Huns soient du même sang que les Magiars, qui s'établirent sous Magian:.
Arpade dans la Pannonie vers la fin du neuvième siècle , c'est là
peut-être encore un problême d'histoire et de critique, qui n'est
pas bien résolu. Dans le sixième volume de son Précis de la géo-
graphie universelle, oh. nous avons puisé en grande partie les no-
tions que nous donnons ici, M.'' Malte-Brun penche à croire, dans
l'état actuel de nos connaissances historiques, que les Huns sont
plutôt d'origine européenne, et que les Magiars sont issus de la
même souche. 11 trouve, au consmencement de l'ère vulgaire, les
Huns au nord de la mer Caspienne, et cent ans après les Chunes
sur les rives du Borislhène: dénomination et position qui sont à-
peu-près les mêmes, que celles qu'avaient les Huns au quatrième
siècle. Cette nation n'était point de la race des Golhs, puisqu'elle
eut une guerre générale avec les blonds Alains et avec les Ostro-
goths. Elle ne pouvait être non plus, continue le même auteur,
de la race des Slaves, puisque ces derniers nous sont représentés
comme soulevés contre elle. D'où il conclut , ou qu'il faut faire
de cette même nation une race à part, ou l'admettre pour alliée
des Finnes ou Tschiudes , et peut-être même pour la branche prin-
cipale de cette race (i). Les historiens ont donné aux Huns des
(i) On ne connaît point d'autres peuples qui aient habité l'Europe
à une époque plus reculée ; et peut-être les Finnes en ont-ils été les
6 Précis géographique et historique
caractères physiques, quî conviennent parfaitement aux Mongols; mais
sans avoir besoin de supposer avec M/ Malte-Brun que les Finnes
ont été soumis à une tribu de Mongols, on pourrait re'pondre, que
les Huns habitant un climat ayant les mêmes qualités que celui oii
vivaient les Mongols, pouvaient bien avoir aussi les mêmes caractères
physiques, sans avoir la môme origine. Par là on arrive au même ré-
sultat que M/ Malte-Brun, qui est que toutes les notions que nous
avons sur les e'mîgrations des Huns et des Hongrois, s'accordent
entre elles, et que la puissance subite des premiers, au lieu d'être
l'effet inconcevable d'une invasion, deviendrait celui d'une attaque
des anciens peuples de la Russie contre les Scandinaves, c[ui , du
mot kJiun, nom des premiers, signifiant peuple dans leur langue,
auraient fait celui de lumd, qui en langue Scandinave voulait dire
chien. D'après cela on comprend, ajoute le môme auteur , comment ,
après la mort d'Attila, il resta tant de Hans dans les provinces
de son empire. Un de ces essaims était l'Unni-Var, que Jornan-
dès a signalé dans la partie nord-est de la Hongrie, et qui fut
une des tiges de la nation hongroise. Il observe en outre que la
grande Hotigrie des voyageurs du moyen âge, et surtout de Ru-
bruquis, répond aux contrées des monts Urals du midi, premier
pays des HunS; et peut-être encore que, dans des tems qui nous
sont inconnus, cette Hongrie primitive s'étendait beaucoup plus
loin vers le nord et le sud-est. Il pense que la Jugorie de l'his-
toire russe devait en faire partie; que les Fervirs de Jornandès
sont probablement des Hongrois, dont le nom dérivait du mot fe-
rifi , qui veut dire homme; que, dans une direction opposée, la
ville d'Egregia ou Egrygaya , qui embarrasse les commentateurs de
Marc Polo, porte un nom hongrois, qui est encore celui de plu-
sieurs bourgades dans la Hongrie actuelle, et il conclut de tout cela,
que les Hongrois sont en même tems une branche puissante de la
race uralique ou finnique, et une partie de la confédération des Huns,
Mais, quoique de race fiunique, les Huns doivent avoir eu des
rapports avec les Turcs des monts Altaï, comme conquérans ou
comme vaincus; et s'ils firent partie de l'empire des Turcs, ils en
avaient probablement emprunté le surnom. De là les mélanges des
langues; de là le nom de Turcs que leur ont donné les Bisantins;
premiers habitans, avant que les Slaves, les Germains et les Celtes ne
les obligeassent à se retirer dans le nord de cette partie du monde , et
de l'Asie. ,
surlaHongeie. ly
de là enfin les traditions Scandinaves sur les Turcs, qui Pesaient
partie du cortège d'Odin. Telle est l'opinion de M/ MahevBi un ,
qui peut paraître à quelques-uns fondée en partie sur des conjec-
tures, et qui néanmoins, dans l'état actuel de la science, sen)ble
devoir être préférée à tout autre.
Après cet aperçu rapide sur la question de l'origine et de aPûL^'iefuL
ridentilé des Huns et des Hongrois, le but de cet ouvrage ne iuf^fàlmus
nous permettant pas d'entrer dans un expose' historique plus dé-
taillé à cet égard, nous allons parcourir les autres vicissitudes qu'a
subies la Hongrie depuis Atlila jusqu'à nos jours. L'empire de ce
farouche guerrier, uniquement fondé sur le glaive, vers l'an 4^4
de notre ère, s'écroula bientôt après sa mort; les Ostrogolhs et
les Gépides, peuples de la Germanie, qui furent soumis à la do-
mination des Huns, occupèrent, du consentement de la cour de
Constantinople même, les premiers la Pannonie , et les seconds la
Dacie. Mais The'odorîc ayant pris le commandement des Ostrogolhs,
il les conduisit dans l'Italie dont ils firent la conquête, et abandonna
aux Gépides les pays qu'il avait évacues. Ces derniers ne le con-
serveront pas long-tems; ils en furent chassés par les Lombards
réunis alors aux Avares; mais les premiers s'élant eux-mêmes diri-
gés sur l'Italie vers l'an 568, les seconds purent s'étendre ensuite
à leur aise dans toute la Pannonie.
A cette époque la nation des Avares, confondue avec celle des
Huns, occupait 'un vaste territoire, qui s'étendait depuis l'Allemagne
jusqu'aux rives de la mer noire et des Palus Méotides. Mais peu
de tems après, les Slaves de la Germanie parvinrent à se soustraire
à leur domination. Les Moraves entre autres fondèrent un puissant
empire: les Slaves de la Servie et de la Bulgarie imitèrent leur
exemple, et maintinrent leur domination dans la Pannonie jusqu'en
791, où ils durent céder aux armes victorieuses de Charlemagne,
qui étendit jusqu'aux bords du Raab le grand empire des Francs.
Cet état formidable était sur sa décadence, et désormais inca-
pable de repousser les ennemis des dehors, lorsque parurent aux con-
fins de la Germanie les Magiars, appelés dans la suite Hongrois, du
nom d'une de leurs tribus principales. Sortis des pays qui sont au
pied de l'Ural, ou de la grande Hongrie, ces peuples s'avancèrent
d'abord vers le Don qu'ils passèrent, et s'établirent dans un pays
appelé Lebedias, qu'on croit être à-peu-près l'ancienne Circassie ,
d'où ayant été repoussés par les Paizinachites , ils entrèrent en
8 Précis géographique et historique
Moldavie et en Valachie. Arpade, qu'ils élurent pour leur chef, fut
aussi la tige de leur antique dynastie. Arnolphe, roi de race Carlo-
vingienne en Germanie, l'appela à son secours contre le superbe
Swentibold son vassal en Moravie (i) vers l'an 889; mais après la
mort de ce dernier en 894, les Hongrois s'emparèrent de la partie
méridionale de cette contrée, et soumirent à leur puissance le reste
des Avares.
Tant que les Magiars conservèrent leur goût pour la vie er-
rante , ils furent les ennemis les plus dangereux de la Germanie,
qu'ils parcouraient et ravageaient en toute liberté sous les derniers
Carlovj'ngiens, et sous le règne de Conrad de Franconie, qui fut le
premier roi électif. Ces barbares poussèrent même leurs excursions
de'vastatrices en Italie et en France, et, dans ce dernier pays, jus-
qu'au fond du Languedoc. Cependant Henri I.^"" apprit en 933, dans
les champs de Mersebourg, à ces hordes sauvages, à respecter le
territoire de la Germanie; et, en 9^5, son fils Oihon 1.°", après les
avoir battus aux environs d'Augsbourg, les repoussa pour toujours
hors des frontières de son empire.
Depuis lors, les Hongrois commencèrent à perdre de leur ca-
ractère farouche, et à goûter peu-à-peu les avantages de la civili-
sation, qui s'étendait en Europe à mesure que ses hahitans y pre-
naient un domicile fixe, et que se propageaient parmi eux les lu-
mières du christianisme. La religion chrétienne s'introduisit chez
les Hongrois sous Geisa leur premier duc, petit-neveu d'Arpade , et
sous son fils Etienne, qui, en l'an 1000, prit le titre de roi, du
consentement de l'empereur Othoa HI et du pape Sylvestre H.
Geisa et Etienne embrassèrent cette religion, et en favorisèrent la
propagation parmi leurs sujets à l'aide de missionnaires allemands,
qui les excitaient en même teras à défricher le sol qu'ils avaient;
conquis. En l'an 1002, Etienne battit Gynla chef des Patzinachites
eu Transilvanle , réunit ce pays à la Hongrie, y introduisit le chris-
tianisme, et fut mis au nombre des saints après sa mort. Le trône
de Hongrie fut successivement occupé par vingt princes issus de
S.-Etienne, dans le nombre desquels on distingue particulièrement
Ladislas le saint, qui fit la conquête de la Croatie, de l'Esclavonie
et de la Dalmatie. Sous Geisa II, la Transylvanie reçut un grand
(i) Les Moraves avaient déjà perdu leur indépendance^ et étaient
passés soiis la souveraineté des Garlovingiens.
SURLA Hongrie. o
nombre de colonies allemandes qui la civilisèrent, et Belas III con-
quit la Gallicie, la Servie et le duché de Chulm en Dalmatie. En
1222 André II reconnut formellement enfin le droit d'insurrection
auquel cependant la nation renonça en l688. Sous les rois de cette
dynastie la Bulgarie fut aussi rendue tributaire; mais ayant pousse'
leurs incursions jusqu'en Hongrie, les Mongols mirent fin aux bril-
lantes entreprises des rois Arpades, et rendirent môme turbulens
et malheureux les derniers règnes. La race d'Arpade s'éteignit en
i3oi dans la personne d'André III.
La maison d'Anjou qui régnait à Naples, et qui, du côté des
femmes, descendait de la dynastie d'Arpade, avait déjà élevé' ses
prétentions à la couronne de Hongrie contre ce même André IIÏ,
après la mort duquel Charles Robert de la famille d'Anjou fut
réeleraent couronne à Gran, quoiqu'une partie des grands de ce
royaume eût déjà reconnu pour roi Venceslas II, roi de Bohême et
de Pologne, arrière-neveu de Belas IV. Mais ce dernier ne put se
soutenir contre son adroit et puissant rival ^ qui sut imposer aux
grands, et rétablir l'ordre et la tranquillité en Hongrie.
II eut pour successeur en i342 son fils Louis, qui fut sur-
nommé le grand. Neveu de Casimir roi de Pologne, il lui succéda
aussi au trône de ce pays en iSyô; il dompta les Lithuaniens, con-
serva en dépit des Vénitiens la souveraineté de la Dalmatie, sou-
mit la Bosnie, et réunit la Moldavie à la Valachie dont il était
déjà en possession; mais après le meurtre de son frère, il ne put
plus exercer à Naples qu'une domination passagère.
La mort de ce prince entraîna le démembrement de son vaste
empire. La Pologne eut ses souverains à part: la Russie Rouge,
c'est-à-dire la GalUcie et la Lodomirie, fut réunie à cette couronne;
et tandis que sous Sigismond , qui épousa Marie fille de Louis le
Grand, la Hongrie était en proie aux troubles et aux agitations, les
Ottomans remportaient en i3g6 la fameuse victoire de Nicopolis,
et Venise recouvrait en i4o8 une partie de la Dalmatie.
Albert d'Autriche, qui était en môme tems empereur des Ro-
mains et roi de Bohême, fut aussi appelé au trône de Hongrie
après la raort de Sigismond son beau-père; mais il vécut trop peu
de tems pour justifier les grandes espérances que les Hongrois fon-
daient sur lui. Vient ensuite, durant le règne de Ladislas le pos-
thume, fils d'Albert, la sage et vigoureuse administration du régent
Jean Corvm d'Hunyad, Vaivod de Transylvanie, qui réorganisa
Europe. Vol. VI. ^
10 Précis géogïîAphiqus et historique
l'état, et le défendit des ennemis extérieurs. Ce fut lui qui, avec
une poignée de monde, repoussa de Belgrade, le 6 août i456,
les troupes jusques-là victorieuses de Mahomet II, sous la puissance
duquel était déjà tombé le trône des empereurs grecs. Mais après
sa mort, des troubles violens éclatèrent en Hongrie, et la famille
du Vaivod fut frappée de rudes revers.
Après. la mort du roi Ladislas, dans la personne duquel s'étei-
gnit la première ligne autrichienne, l'empereur Frédéric III, de la
ligne cadette d'Autriche, c'est-à-dire de Styrie , fit valoir ses titres
à cette couronne; cependant l'élection tomba sur le jeune Mathieu
Corvin, fil du fameux Jean, lequel parvint, non seulement à se
maintenir sur le trône contre Frédéric, mais encore à lui enlever
une partie assez considérable de ses états héréditaires. Il lutta aussi
en 1466 contre Georges Podiebard roi de Bohême , et fut plus heu-
reux contre son successeur le prince Vladislas de Pologne, qu'il
obligea en 1471 à lui céder la Silésie, la Moravie et la Lusace.
Mais l'aveugle fortune, qui a tant de fois décidé du sort des
nations, enleva trop tôt aux Hongrois leur Mathias. Ce n'est pas
sans raison que son règne fut célébré comme l'âge d'or de la na-
tion hongroise: car il sut non seulement régler l'état au dedans
et encourager les arts, les sciences et la littérature nationale, mais
encore assurer au dehors à son pays un rang honorable et impor-
tant dans le système politique de l'Europe.
A sa mort, la puissance de ce royaume commença à décliner.
Appelé par les états au trône, Vladislas de Bohême consentit à
signer une capitulation qui restrignait son autorité. A la faveur de
cet acte, il put bien triompher de Maximilien archiduc d'Autriche,
son rival, mais il dut ensuite lui abandonner tous les pays de
l'Autriche, que Mathias avait conquis. Puis à la paix de Presbourg
en 1491? ^l fiit stipulé, qu'après l'extinction de la nouvelle ligne
masculine de Bohême et de Hongrie, la maison d'Autriche succé-
derait à la couronne de Hongrie et à celle de Bohême, et ce traité
fut confirmé par un double mariage entre les deux familles.
Peu de tems après, la maison d'Autriche se vil maîtresse de
ces deux royaumes. Louis II, qui avait succédé à son père Vla-
dislas, ayant eu la témérité d'attaquer avec peu de monde les Ot-
tomans, qui avaient des forces considérables à Mohacz, perdit la
bataille avec la vie, et avec lui s'éteignit la nouvelle branche de Bo-
hême et de Hongrie. Ferdinand I.®"" d'Autriche se présenta alors
suRL/v Hongrie. ir
comme héritier de cette maison j mais durant tout son règne, et
long-tems encore après, la Hongrie ne fut qu'une sanglante aiène,
où s'enlr'égorgeaient les armées chrétiennes et musulmannes, et> où
l'étendard de la croix flottait alternativement sur les tours avec ce-
lui de Mahomet. Séparée de la Hongrie en 1026 à la mort de Louis
II, la Transylvanie fut la cause principale de ces guerres, c[ui fu-
rent d'abord intestines, et finirent par attirer dans ce royaume les
armes étrangères. D'un autre côté, la réforme de Luther, adoptée
par les uns et rejetée par les autres, ne contribua pas peu à en-
venimer les esprits, et favorisa les entreprises des Ottomans. Un
^artî nombreux voulut placer sur le trône de Hongrie Jean Zapo-
lya, Vaivod de Transylvanie: ce qui donna lieu entre lui et Ferdi-
nand d'Autriche son rival, à une guerre qui se termina par un ac-
commodement, au moyen duquel la possession de la Transylvanie
et d'une grande partie de la Hongrie fut assurée à Zapolya, Les
Ottomans, aux intérêts desquels ces dissensions offraient des chan-
ces favorables, ne manquèrent jamais de favoriser les princes de
la Transylvanie contre les rois Austro-Hongrois.
Les deux Bathory, Bethlen Gabor, Etienne Botskai qui con-
quit toute la Hongrie, Gabriel Bethlen qui, pendant quelque lems,
fut maître de tout ce pays, les deux Rakotsky, dont le second de
ce nom fut pendant long-tems la terreur des Autrichiens et des
Polonais, et enfin Tekely qui, après avoir fait des efforts héroï-
ques, mourut à Brussa en Natolie-Nicomédie, tous ces grands per-
sonnages déployèrent pendant cette longue suite de guerres civi-
les les qualités les plus éminenles, mais souvent aussi avec elles
les défauts de leur nation. Enfin la politique autrichienne triom-
pha^ en 1713 de tous ces obstacles; et, depuis celte époque, ses
droits héréditaires sur ce pays ont été reconnus sans contesta-
lion. Elle fit ensuite quelques tentatives pour reconquérir la Ser-
vie et la Valachîe, mais les effets n'en furent pas durables; elle
parvint néanmoins à recouvrer la Russie Rouge, dont elle a formé
un royaume à part.
Nous avons cru à propos de présenter ici les portraits de
quelques princes, qui sont particulièrement distingués dans l'histoire
de Hongrie, et dont nous avons emprunté les figures de l'ouvrage
intitulé Mausoleum Regni Apostolici Regiim et Ducum. Celles de la
planche i reprsentent, savoir; n.^ i, Attila, n.° 2, Arpade, n.° 3
Gyula, n."4 Geisa, n.*^ 5 S.^ Etienne, n.^ 6 Bêla V% et n.^7 S.' La-
Religion.
politiques.
12 Précis géographique et historique sur la Hongrie.
dislas; et à la planche 2 on voit, n.^ i Bêlas IV, n.° 2 Venceslas,
n.° 3 Marie, n.° 4 Sigismond, n.° 5 Albert, d.^ 6 Jean Hunniade
Corvin, et n.° 7 Mathias Gorvin.
religion et ordres politiques et civils.
T
XJes Hongrois ayant embrassé la religion catholique, comme
nous l'avons indique plus haut, conservèrent l'unité delà foi, jus-
qu'à l'époque où les opinions de Luther et de Calvin pénétrè-
rent chez eux. Alors ils proclamèrent la liberté des cultes; mais la
religion catholique est professée par plus de la moitié des habitans,
et jouit en outre de grands privilèges politiques. Son clergé occupe
une place à part dans la diète, et ses prélats ont de gros revenus:
les plus riches sont l'archevêque de Gran, celui de Rolocza et
l'évéque d'Erlau. La confession de Calvin est trés-répandue dans
la noblesse, et prêchée dans tous les lieux où il y a un nombre
suffisant d'habitans pour l'entretien d'un culte modeste. La croyance
de Luther au contraire n'a de sectateurs que parmi les ouvriers
des mines et parmi les ouvriers allemands, qui l'ont conservée
dans toute la rigueur des idées du seizième siècle. L'église grecque
orientale a perdu successivement un grand nombre de ses prosé-
lytes, dont plus d'un tiers s'est même réuni à l'Eglise catholique;
elle ne laisse pas cependenl d'être encore celle du plus grand nom-
bre dans les provinces méridionales. Le rite grec uni a été adopté
surtout par les Rusniaques ou Rutènes, appelés aussi Orosz, et abu-
sivement Grecs, du nom de la religion qu'ils professent: cette po-
pulation ayant passé en Hongrie vers le douzième siècle de la
Gallicie orientale, et de la Valachie qui en est voisine.
Ordres La natlou hongroise, ( Populus Hungaricus ) dans le style of-
ficiel de la diète, est l'association politique des magnats ou grands
dignitaires, des nobles possessionnés , des Armalistes ou gentils-
hommes sans biens; du clergé, qui se compose des archevêques,
des évêques , de quelques abbés commendataires et de quelques
doyens de chapitres; des villes libres royales; des bourgs privilé-
giés; des tribus des Cumans et des Jazigues, avec quelques autres
petites corporations.
Poucohs C'est à la nation qu'appartient le droit d'élire le roi, dans le
cas où la dynastie régnante viendrait à s'éteindre, ainsi que celui
du roi.
Religion et ordles politiques et civils des Hongrois. i3
de faire les lois et de créer les impôts. Le reste de la population
se désigne sous le nom de peuple des contribuables , contribuens
plehs , et ne jouit d'aucuu droit politique. Le roi a le droit de
faire la guerre et la paix; et, après avoir obtenu le consentement
de la nation, il peut ordonner la leve'e de la noblesse en masse
(^ insurreciio y, mais toutes les contributions ordinaires doivent être
approuvées par la diète. Le roi jure d'être fidèle au statut et signe
le diplôme du roi André, non sans prolester cependant contre l'ar-
ticle, qui «accorde aux Hongrois la faculté de prendre les armes
contre lui, dans le cas où il violerait leurs privilèges » . Le roi fait
exe'cuter les décisions des cours judiciaires, promet de ne destituer
aucun magistrat sans jugement , et s'engage à maintenir dans leur
intégrire' les limites du royaume.
Le couronnement du roi se fait avec la couronne de S.* Etienne, Couronr2emeni
'du rot
et celui de la reine avec la conronne dite Domestica. Cette der- etàeiareuie,
^ ^ charges de cour,
mère ce'rémonie, ou le couronnement d'une reine de Hongrie, ayant et ordres
.. , O 7 J chevaleresques.
eu lieu il n y a pas long-tems , nous croyons devoir en rapporter
ici les circonstances principales, comme pouvant fournir d'ailleurs
des notions plus positives sur cet usage. Ce fut le 27 septembre
1825, qu'elle fut renouvelée à Presbourg dans la personne de l'im-
pératrice Caroline de Bavière, épouse de François L^^ empereur
d'Autriche et roi de Hongrie, actuellement régnant. Le cortège qui
accompagna la reine à l'église, où devait se faire la cérémonie, par-
tit du palais de la cour avec la pompe usitée en pareil cas. Après
les soldats, les gens de service, les pages et les écuyers ( aulae
regiae farniliares ) qui ouvraient la marche, venaient les magnats,
les conseillers intimes et les ministres à cheval^ les chevaliers, les
commandeurs, et les grands-croix des diverses ordres à cheval,
parmi lesquels il convient de distinguer celui de S.* Etienne, qui
est un ordre particulier au royaume de Hongrie. A leur suite pa-
raissaient le héraut du royaume à cheval la masse levée, le major-
dome ( curiae regiae magister ) aussi à cheval avec son bâton ,
l'archiduc palatin, l'évêque portant une croix, le f. f. de grand
écuyer ( agasonum regalium magistrï vices gerens (i) ), l'épée nue
et la tête découverte, puis l'empereur habillé à la Hongroise ayant
le kalpac en tête, et enfin la reine habillée aussi à la hongroise,
et seule dans un carrosse. Après elle venait la garde noble hon-
(i) Dans le Glossaire de Du-Cange, le nom à'Agaso est donné à l'of-
ficier qui était chargé du soin des chevaux et des bêtes de somme.
i4 Religion et ordres POLixiQtrES et civils
groise, et la troupe fermait la radrclie. Le cortège arrive à l'éalîse '
les divers personnages qui le composaient allèrent se placer, chacun
au lieu qui lui était assigné: le roi et la reine avaient chacun leur
trône à part, et après qu'ils s'y furent assis, on commença la messe,
durant laquelle se firent le sacre et le couronnement. Après les li-
- lanies et les oremiis d'usage, le primat prit le saint chrême des mains
du maître des cérémonies, et en oignit la reine deux fois au bras
droit, et une fois entre les épaules. Ces onctions achevées, la reine
suivie de son grand majordome, des évèques assistans et des dames
se rendit derrière l'autel pour s'y essuyer, puis revenue devant l'au-
tel, elle se mit à genoux. Alors Tëvêque de Wisprim, qui depuis
bien long-tems a le droit de couronner les reines de Hongrie avec
la couronne, domestica, prit celte couronne des mains du maître des
cérémonies, et la posa sur la tête de la reine. Ensuite l'archiduc
palatin ayant pris sur un coussin la couronne du royaume, qu'il
avait ôtée auparavant de dessus la tête du roi, la présenta au primat
c|ui présidait à la cérémonie du sacre. Ce prélat la tint quelque tems
appuyée sur l'épaule droite de la reine, pour indiquer par là, que
l'épouse du roi de Hongrie doit supporter une partie du fardeau
de l'état (i), puis il la remit au palatin, qui la posa de nouveau
sur la tête du roi. Après la messe, le cortège se rendit dans le,
même ordre au palais du primat, où fut servi le banquet royal.
Nous avons représenté à la planche 3 la partie la plus importante
de ce cortège. On y voit; n.° i , les magnats et les membres des di-
vers ordres à cheval, parmi lesquels on distingue celui de S.* Etienne;
au u.° 2, le héraut du royaume; au n.^ 3 l'archiduc palatin, et au
n.° 4 l'évéque portant la croix. La planche 4 représente, savoir;
n.^ I , le f. f. de grand écuyer; n.*^ 2, S. M. l'empereur ; d.° 3 , les
magistrats civils; et n.°4) '^ capitaine de la garde noble hongroise*
La planche 5 transporte l'observateur dans l'église, où l'on voit
S. M. la reine, sur l'épaule droite de laquelle le primat pose la
couronne du royaume.
Diète Les diètes se composent de deux chambres, ou, comme on
les appelle en Hongrie, de deux tabulée, dont chacune se subdivise
(i) Nous observerons ici que les reines de Hongrie , effectivement ré-
gnantes , et auxquelles , dans le style diplomatique , on donne le nom
de rex et non de regina , telles que furent Marie femme de Sigismond ,
et Marie Thérèse , sont couronnées par le prince primat avec la couronne
du royaume.
honaioise
DES Hongrois i5
en deux ordres. Le clergé et les magistrats occupent la première
tabula y et l'autre est réservée aux députés ou nonces des cinquante-
deux comtés, deux par chacun, nommés par la noblesse, et aux
députés des villes libres. En cas d'absence, les magnats peuvent se
faire représenter par des députés, qui siègent parmi les députés des
comtés. Aucune détermination ne peut être prise par les diètes, si
elle n'est votée par les quatre ordres; et, dans chacun des ordres,
les délibérations se prennent à la pluralité des suffrages. Les dé-
putés sont obligés de se tenir aux instructions de leurs commettans.
En Hongrie, le noble, comme l'unique citoyen qu'il y ait dans
l'état, peut seul posséder des biens fonds dans toute l'étendue du
royaume: l'habitant d'une ville libre, comme citoyen de cette ville
seule, ne peut acquérir de propriétés que dans l'arrondissement de
ce lieu de son domicile. En cas d'extinction de la ligne masculine ,
les biens de la noblesse retournent à l'état; cependant, tant que la
famille subsiste, elle peut revendiquer les biens qui ont été vendus,
moyennement le remboursement du prix de la vente. Les nobles
ne peuvent être mis en arrestation qu'en vertu d'une condanna-
tion; ils ne payent aucune contribution ordinaire, et sont les seuls
qui puissent aspirer aux places de la magistrature.
Les paysans hongrois, dont les ancêtres étaient des pasteurs
errans, semblent avoir été d'abord des cultivateurs mercenaires, mais
libres de leur personne : la servitude personnelle et perpétuelle
n'était connue en Hongrie, que comme un châtiment réservé aux
paysans rebelles. Ainsi la plupart des habitans des campagnes vi-
vaient dans l'éiat de colons temporaires, obligés par contrat de
cultiver les terres d'un seigneur, les uns pour le compte direct
de ce même seigneur, et les autres pour le leur propre, et sous
la condition , pour les premiers , de ne pouvoir abandonner le
domaine sans rembourser auparavant les avances faites par le sei-
gneur, et pour les seconds, de ne pouvoir en être renvoyés sans
être indemnisés de leurs frais. Dans cet état de choses , les paysans
hongrois seraient plus heureux que ne le sont les petits culti-
vateurs dans beaucoup d'autres pays; mais la manière vague dont
sont énoncées les obligations réciproques des maîtres et des colons,
fait que la condition de ces derniers est quelquefois moins heureuse
qu'elle ne devrait l'être.
Dans ce système, la substitution faite du travail au prix du
bail des terres, a été déterminée par un code rural nommé Urba-
Cla s se s
privilégiéss.
' Fmu
dei paysans.
Urbarium,
i6 Religion et ordres politiques et civils
rium, et publié en 1764 par Marie Thérèse. La servitude person-
nelle, là où elle existait encore, fut abolie en 1795 par un décret
de Joseph II; et la diète, remise en vigueur par Léopold II, a
confirmé celte disposition lulélaire de la personne et des biens des
paysans; mais elle n'a point sanctionné la faculté accordée par ce
premier monarque à presque tous les habiians d'acquérir des pro-
priétés, et moins encore la tentative qu'il fit d'assujétir toutes les
terres à un même impôt.
^'^'P^^ul^°" L'administration suprême du royaume de Hongrie, comme celle
centrale. ^q^ Toyaumcs uuis , réside dans la Chancellerie Aulique de Hongrie
établie à Vienne, et de laquelle dépendent les privilèges royaux
de ce pays. A cette chancellerie est subordonné le conseil royal
lieulenantiel hongrois de Bude ^ qui, d'après les lois constitution-
nelles de Hongrie , a toujours pour président le palatin de ce
royaume. Ce conseil, quoiqu'il reçoive ordinairement les ordres du
roi par le moyen de la chancellerie aulique de Hongrie, ne laisse
pas de dépendre uniquement et immédiatement du roi, aux termes
des constitutions. C'est lui qui, à l'exception de ce qui concerne
l'ordre judiciaire et les finances, règle tout ce qui a rapport à la
politique, à la police, aux églises, aux écoles, aux fondations de
piété, qui administre les fonds des universités, les lycées etc.
'^'^p^^ii^nî''"' Vient ensuite l'administration provinciale ou des comtés, qui
provinciale, ggt gu graudc partie indépendante de la couronne. Treize palatins
ou ispani possèdent, par droit d'hérédité , leur dignité; les autres
officiers du comté sont élus par la congrégation ou assemblée de
la province, et payés de ses propres fonds. Les villes ont également
leurs administrations municipales , et dépendent des tribunaux su-
prêmes qui leur sont affectés. Il faut être naturalisé hongrois pour
occuper un emploi quelconque, et cette qualité ne peut être ac-
cordée aux étrangers, que par la diète.
Administraiion En maliérc judiciaire, la première instance pour le pavsan
hongrois est le siège de la seigneurie, ou il a son domicile; pour
les habiians des villes libres c'est le magistrat, et pour les nobles,
selon la nature de la contestation, c'est ou le juge du siège { ju-
dex nobilium ) ou le comité ( sedria ), ou les tabulée de district,
qui résident à Tyrnau , à Gùnz , à Epéries et à Debreczin , et qui
sont aussi la seconde instance pour les roturiers. On appelle de ces
divers tribunaux à la tabula royale de Bude., et de celle-ci à la
tabula sepiemvirale, qui siège dans la même- ville. Dans les diffé-
DESHOKGROIS. l'J
rends qui ont pour objet d'anciens diplômes concernant des con-
cessions d'hypothèque ou de privilèges, et quand il s'agit de délits
d'état, la première instance est la tabula royale. 11 est à remarquer,
que le droit romain n'a jamais été admis, ni n'a eu force de loi
subsidiaire en Hongrie. Les lois civiles et criminelles de ce pays
se composent de décrets rendus par divers rois, tels que S.* Etienne,
S.' Ladislas et Charles I.^''. Les lois civiles indiquent les rapports
politiques et économiques qu'ont entre eux les habitans j et dans
plusieurs des lois criminelles, la peine consiste en amendes pécu-
niaires. Cependant on a vu quelquefois les crimes de haute trahi-
son, punis de peines corporelles d'une rigueur atroce. Telles furent
celles auxquelles furent condannës les chefs de la révolte des pay-
sans duBannat, dans le seizième siècle. Le principal d'entre eux
qui était regarde comme leur roi , fut place sur un trône de fer
rouge, avec une couronne en tête et un sceptre en niain, aussi en
fer et ardent. Ce malheureux était à demi grille lorsqu'on amena
devant lui neuf de ses principaux complices, qu'on avait laissés sans
manger depuis plusieurs jours; ils furent menacés d'être aussitôt mis
à mort, s'ils ne mangeaient pas leur prétendu roi. Six d'entre eux
obéirent et le dévorèrent, et les autres ayant refusé furent tailles
en pièces. Durant tout le tems que le patient resta sur le trône, les
tourmens qu'il souffrait, et dont la seule idée fait horreur, ne lui
arrachèrent pas une seule plainte.
L'établissement des impôts en Hongrie appartient à la diète -^'«««cw.
et les revenus de ce pays se tirent presqu'en entier de l'imposition
foncière, des droits sur le sel, et du produit des douanes.
La force armée de ce pays, selon Schwartner, se compose de ^oue année,
46,000 hommes d'infanterie et de 1 7,000 hasards, sorte de cavalerie
légère propre à la Hongrie. Qiiant au costume de ces troupes, nous
renvoyons nos lecteurs au tableau que nous avons donné de l'armée
autrichienne, dont elles font partie. Outre la troupe de ligne, il y a
encore en Hongrie une partie de territoire appelée confins militaires,
dont les habitans sont en même tems soldats et cultivateurs. Chaque
maison ou aggrégation de familles est régie, à la manière de celles
d«s anciens patriarches, par le plus ancien de la communauté, auquel
on donne le nom de Gospodar. Chez ce peuple , le nombre de
ceux qui veulent entrer dans l'état ecclésiastique, ou dans le com-
merce, est déterminé par la loi, et quiconque abandonne le pays
sans la permission des Gospodars, est puni comme déserteur. Par-
Europe. Fol. FI. ^
i8 Religion et ordres politiques et civils des Hongrois.
tni les autres corps militaires nous citerons enfin celui des Haiducs,
comme digne d'être remarqué.
^IturZion. n y a à Pest une université et une bibliothèque royale, à Bude
un observatoire, à Waizen une académie nommée Marie Lodovicée ,
à Schemnitz une école de minéralogie que fréquentent beaucoup
d'étrangers, et à Kesthely un institut économique établi par le
comte Festetils.
ARTS ET commerce.
1 ^
^'^'' i^ ÉTAT des arts eu Hongrie n'offre rien de bien intéressant.
Il existe dans ce pays peu de manufactures, et les produits n'en
sont remarquables ni pour la quantité', ni pour la qualité. Les
draps, les verres et la fayence se consument dans le pays, ne pou-
vant soutenir la concurrence avec les mêmes produits des fabriques
de l'Autriche. Cependant on fait de l'excellent savon en Hongrie,
et les tanneries seules y mettent en circulation de grands capitaux.
L'influence de l'industrie allemande se fait sentir dans la fabrication
des toiles de la haute Hongrie; et celle des toiles fines, dans le
comte de Zips, emploie un capital de six millions de florins.
Commerce. Mais la Hongrie trouve dans la fertilité de son sol un ample
compensation à l'infériorité de son industrie manufacturière; et ses
bœufs, ses farines, ses vins, ses laines et ses métaux y sont la
matière d'un commerce avantageux. La valeur des exportations an-
nuelles est d'environ vingt à vingt-quatre millions de florins, et
celle des exportations d'environ quinze à dix-huit millions.
CARACTERE PHYSIQUE ET MORAL, LANGUE, LETTRES, SCIENCES, MOEURS
ET USAGES DES DIVERS HABITANS DE LA HONGRIE.
Conformation J jes Hongroïs sout cu Êiénc'ral d'une taille moyenne, mais
physique " ^ " ^ J '
dts Hongrois, d'unc complexiou robuste. L observateur attentif les reconnaît à leurs
membres bien musclés, à leurs larges épaules, à leur visage carré,
et au caractère prononcé de leurs traits: on trouve néanmoins par-
mi les nobles des individus d'une forme plus svelte et quelquefois
plus élancée. Dans le peuple comme dans la noblesse, le Magiar
montre un air de fierté qui annonce le sentiment de sa propre
force, une valeur militaire qui aime les fatigues de la guerre, une
Caractère phisiqué et moral, langue etc. des Hongrois; 19
vivacité uu peu grossière, qui est le caractère des mœurs militaires,
et une gaiele' qui est propre aux enfans de la nature. Des cheveux
noirs et un tempe'rament sanguin ou bilieux sont les signes physi-
ques dominans chez cette nation.
Les nobles hongrois, riches et pauvres, se dîsinguent par leurs Caracdre
manières franches et hospitalières, par une affabilité' tout-à-fait cor- des Hongi-ois.
diale, et par une conversation pleine d'amabililé et d'agre'ment. Le
grand seigneur qui a plusieurs millions de rente, ainsi que le gen-
tilhomme réduit à n'avoir qu'une cabane pour demeure , accueillent
l'un et l'autre avec la même bonté l'étranger qui se présente à eux
sous des dehors honnêtes; et ce sentiment est si gênerai dans toute
la nation, qu'un étranger, qui saurait parler le hongrois, pourrait
parcourir d'un bout à l'autre cette vaste 'contrée , sans avoir besoin
d'entrer dans aucune auberge. Au reste les e'tablissemens qui portent
ce nom , sont en ge'néral mal pourvus, et il ne peut guères en être
autrement dans un pays, que peu de voyageurs aisés sont tentés de
voir; cependant, quelques villes allemandes ou à demi-allemandes,
font exception sous ce rapport.
La masse de la nation hongroise se compose des habitans des
campagnes, et cette race d'hommes robustes offre tous les traits
caractéristiques de celle ,des Magiars.
D'après l'idée que nous venons de donner des peuples qui se £^„ „^
sont établis successivement dans la Hongrie, il est naturel de pen- Magiare.
ser que ce pays doit être le théâtre de la confusion des langues.
C'est pour remédier à cet inconvénient, que ces peuples convin-
rent entre eux, peu de tems après , de ne faire usage que de la
langue latine dans toutes leurs affaires, tant publiques que pri-
vées. Gela n'empêcha pas cependant, que chacun d'eux ne conservât
l'idiome qui lui est propre, et celui des Magiars mérite particu-
lièrement d'être remarqué. Cet idiome n'est pas un mélange de plu-
sieurs autres langages de l'Europe et de l'Asie : opinion toujours
absurde, mais plus particulièrement encore à l'égard d'une nation
qui, comme celle dont il s'agit ici, se montre dans l'histoire avec
un caractère d'unité aussi évident. De même la langue Magiare n'est
point, comme on l'a dit avec plus de finesse que de vérité, une
yierge sans mère, sans sœurs et sans filles \ elle a maintenant re-
trouvé son origine et sa famille dans les contrées qui s'étendent,
-depuis ks confins de la Laponie jusques sur les bords du Volga,
et au delà des monts Urals. Le magiar ou hongrois tient des idio-
20 Caractère physique et moral, langue, lettres, scrinces elc:
mes finniques, comme l'a prouvé grammaticalement M/ Gyamarlhy(i).
De plus, celte langue aurait selon Rîaproth, quelque ressemblance
avec celle des Jugurs , et aurait même emprunté quelques mots du
Samoiède. Oi] y reconnaît aussi quelques mots turcs, et elle a de
même quelques rapports de grammaire avec l'arménien; on veut mê-
me lui en trouver aussi quelques-uns avec le Scandinave.
Liuérature. La langue hongroise, qu'on peut regarder comme un monu-
ment important pour l'histoire de l'origine de cette nation, mérite
encore d'être remarquée sous le rapport de la littérature. Riche,
harmonieuse et flexible, elle se prête facilement au genre d'élo-
quence naturel à la nation. Elle a des historiens, des poètes, des
journaux littéraires et scientifiques, et ne laisse pas d'être le lan»
gage ordinairement usité dans la diète, malgré l'usage qu'on y fait
aussi de la langne latine, par égard pour ceux de ses membres qui
sont Slaves ou Allemands.
Habillement L'habilIcmcnt de la noblesse hongroise est digne aussi de fixer
des nobles n . o o
des deux sexes. 1 attention ( voy. le n.° i de la planche 6). Il se compose d'un
bonnet avec une pelisse, ou d'un chapeau à trois cornes, d'un
panache en plumes de héron, d'un gilet galonné et serré par une
ceinture en soie avec des glands en or ou en argent, d'un manteau
à la hussarde bordé de fourrure et galonné, d'un pantalon collant,
et d'une paire de bottes ayant une couture de chaque côté, et dont
le devant ne forme qu'une seule pièce avec la partie qui recouvre le
pied. Cet habillement donne au gentilhomme hongrois un air svelte et
militaire, que relève encore le sabre dont il est toujours armé. Au-
trefois les dames ( voy. n.'^ 2 de la même planche ) avaient aussi leur
costume national, dont la partie la plus marquante était le kalpac,
ou bonnet de velours noir à la hussarde, serré sur le devant avec
un bouton en or, et une espèce de robe couleur céleste garnie en
perles. Mais aujourd'hui elles ont quitté ce costume, pour suivre les
modes de Paris et de Londres.
Habillement L'habillement des paysans hongrois dénote l'habitant d'un pays
des paysans „ , , . ti il
dis deux sexes, ffoid , ct UH homme menant une vie errante. Ils portent de larges
caleçons, et une veste par dessus laquelle ils mettent une guba ou
tissu, qui imite parfaitement une peau de mouton. ïls ont pour coif-
fure un bonnet de feutre appelé kalpac , qui est devenu un objet
(i) Gyamarthy , affinitas lînguae Hungaricae cum linguis Finnicae
orlginis grammatice demonstrata. Gottingae , 1779.
DESHON CROIS. 21
de parure pour les chevaliers et même pour les rois, mais auquel
ils ont conservé sa forme finnique originaire. Parmi ces paysans on
doit distinguer les pâtres du comté de Symeg ou Szumegli ( voyez
le n.° 3 de la planche 6 ), chez qui semble s'être maintenu le type
le plus grossier de l'habillement national. Ces pâtres, population
à demi-sauvage , portent une chemise et des pentalons de toile bien
frotte's de graisse, pour en prolonger la dure'e et pour en e'carter
les insectes, et ils ne les quittent plus qu'ils ne tombent en lam-
beaux. Ils s'enveloppent les pieds de chiffons de toile, ayant pour
semelle un morceau de cuir qu'ils attachent avec des courroies. Quel-
ques-uns portent la guba ou le manteau de laine, d'autres une sim-
ple peau de mouton ; ils aiment à parer de rubans leur chapeau
grossier, et nouent derrière les oreilles leurs cheveux, qu'ils ont soin
de bien graisser avec du lard. Ils ont derrière leurs épaules un sac
attaché à une courroie orne'e de boulons de me'tal ; mais l'objet le
plus singulier de leur e'quipement est la valaska , espèce de petite
hache, qu'ils manient avec beaucoup d'adresse, et qui, dans leurs
mains, est quelquefois un instrument de meurtre. Le n.*^ i de la
planche 7 représente un paysan hongrois dans son habillement ordi-
naire, et le n.° 2 un jeune paysan du comté de Stuhlweissenbourg
en habit des dimanches.
L'habillement des paysannes hongroises est à-peu-près le même
que celui des Allemandes de la même condition. Elles forment avec
leurs cheveux des tempes une tresse serrée , qu'elles joignent à celle
qu'elles font de leurs cheveux de derrière, et qu'elles se laissent
flotter sur le dos en forme de queue, comme font les femmes en
Suisse. Elles s'enveloppent la tête d'un mouchoir blanc, et portent
un justaucorps rayé, avec une jupe aussi rayée et un petit tablier.
Cette jupe laisse voir leurs bottines de cuir jaune ou d'autre cou-
leur avec un talon en fer, dont elles se servent comme les hom-
mes font de l'éperon, pour faire en dansant un bruit qui leur plaît.
( voy. le n.° 3 de la même planche). Le n.*^ 4 représente une jeune
paysanne des confins de la Styrie; le n.^ 5 une femme et une jeune
fille catholique du comté de Stuhlweissenbourg, et le n.^ 6 une
femme et une jeune fille calviniste du même comté. Enfin on voit
aux n.°^ 4 et 5 de la planche 6 une jeune paysanne du comté de
Neograd, avec son mouchoir pour se garantir de la pluie et sous
le même n.° 4 une paysanne clementinensis de Sirmia.
22 Caractère physique et moral, langue, lettres, sciences etc^
Le paysan hongrois, quand il voyage, cherche rarement des
auberges 5 il passe les nuits au milieu de ses troupeaux et sur ses
charetteSj exposé aux injures du tems; et même, quand il est chez
lui, il dort souvent sur un tas de foin, ou sur un banc, couvert
d'une peau.
âf7anMcLe. Quoîque Ics grands seigneurs passent la plus grande partie de
leur tems à Vienne, ils ne laissent pas ne'annioins d'aller voir de
tems en teras leurs terres, surtout pour s'y donner le plaisir de la.
chasse. Mais les nobles d'une fortune înédiocre ne vont presque
jamais en Autriche; ils passent l'été dans leurs châteaux, et se re-
tirent l'hiver à Pest, à Presbourg et dans les autres grandes villes.
Les amusemens, dans toutes ces villes, sont à-peu-près les
mêmes qu'à Vienne. A Pest, que les Hongrois appellent leur Lon-
dres, on a le spectacle de divers combats d'animaux: tantôt c'est
un taureau sauvage qui y terrasse un bœuf: tantôt c'est un homme
aux prises avec un taureau à demi-sauvage, qui cherche à l'enlever,
et dont l'homme rend les efforts vains en le contenant par les cor-
nes. Outre ce genre de spectacles il y a encore à Pest des théâ-
tres, où l'on donne des représentations souvent en allemand, et
quelquefois en hongrois.
Dames G'cst daus Ics asscmblécs nombreuses et bruyantes qu'éclate
popu aires, j^ gaieté du caractère de la nation. Le peuple a plusieurs sortes de
danses, dont les unes sont très-fatiguantes , et les autres entremê-
lées d'une espèce d'action dranîatiquej ces dernières méritent parti-
culièrement qu'on en fasse mention. Une trentaine ou une quarantaine
de jeunes filles, rangées sur deux" lignes, l'une vis à vis de l'autre,
et à la distance de douze à quinze toises, se tiennent toutes par
la main dans chaque ligne, et agitent lentement leur bras en sui-
vant la cadence d'une chanson ; elles changent de tems en tems de
place, et lorsque les jeunes filles d'une de ces troupes -viennent à
passer sous les bras de celles de l'autre, celles-ci leur donnent un
■ bon coup du plat de la main sur le dos.
chanu Les chansons des Hongrois ont d'un genre d'alternatif, qui tient
populaires, ^^ ^^j^. ^^^ Grccs. Ce sout des demandes et des réponses analo-
gues à l'état des personnes qui les chantent. Par exemple , une
troupe demande à l'autre: quel est t objet de vos secrets soupirs?
6 tendres amies l que vous faut-il pour être heureuses? et l'autre
troupe répond: un beau jardin qui abonde en fruits^ un bon fond
riche en bétail , et un mari jeune et fidèle. Ce t^ibleau n'est sûre-
D E s H O N G Pi O I s. 23
ment pas à comparer avec les danses d'iVrcadie, ni avec les jeux
des bergers de la vallée de Tempe;, mais il n'en est pas moins pro-
pre à fournir un sujet intéressant à quelque The'ocrite Magiar,
Les Hongrois, ainsi que nous l'avons observe plus haut, ont
un caractère physique et moral tout-à-fait distinct.
Les Slaves de la Hongrie, appelés Slovaques y forment une
population nombreuse. Les individus y sont en général d'une belle
prestance, et ceux d'entre eux nomme's ICopaniczars, qui habitent
les montagnes, se font remarquer par des formes gigantesques. Les
Slaves ont un tempérament sanguin, qui leur donne une hilarité,
une légèreté et une vivacité, qu'on ne trouve point aux autres ha-
bitans de la Hongrie; mais ils sont en même lems passionnés pour
les plaisirs, et n'ont ni la probité des Allemands, ni la fierté des
Hongrois, ni la bienveillance hospitalière de ces deux peuples. L'es-
clavage les a dégradés, et leur langue, qu'ils ne cultivent que depuis
peu de tems, ne leur offre encore que peu de moyens pour le dé-
veloppement de leur intelligence. Mais leurs dispositions naturelles
pour les mathématiques appliquées et pour les arts mécaniques, en
fait des sujets utiles à l'état. Le n.° 6 de la planche 6 représente
un paysan Slave de ]Neutra,et le n.^ 7 une paysanne du même lieu.
Le langage que parlent les Slovaques diffère peu du Bohémin
et du Morave; mais les sermons, surtout parmi les Protestans, se
font en Bohémien ou idiome czec pur et régulier.
Parmi les Slaves de la Hongrie, il y a quelques tribus qui
portent des noms particuliers. Telle est celle des Rusniaques, Ru-
lèoes ou Orosz, dont nous avons déjà fait mention, et qui est une.
population européenne encore à demi-sauvage, sans activité et sans
industrie. Cette tribu, arrivée en Hongrie, comme fugitive de la
Russie Rouge, quoique de sang Slave et parlant un dialecte de cette
langue, ne se mêle point avec les autres populations Slaves de ce
pays: ce qui pourrait provenir de ce que les individus y professent,
les uns le rite grec oriental, et les autres le rite grec uni. Les n.°' 8
et 9 de la planche ci-dessus, représentent un paysan et une paysanne
Rusniaques.
Les Hongrois n'ont pas encore de législation bien fixe relati-
vement au mariage. Les filles sont ordinairement fiancées dès l'âge
de cinq à six ans , puis élevées dans la maison de leur futur beau-
père jusqu'à ce qu'elles soient mariées, pour éviter, comme cela
est aiii\é quelquefois, qu'elles ne fussent enlevées de chez leurs pa-
Caractère
physique
et moral'
Langue
siowacjue.
Rusniaques,
Usages
particulier
dans
les Juariages.
24 Caractère physique et moral, langue, lettres", sciences elc:
rens. A Krasnibrod, village près d'un couvent de l'ordre de S/ Ba-
sile, il se tient trois fois l'an un marché de filles. Les Rusniaques
vont par milliers en pèlerinage à cet endroit: on y reconnait les
filles à leurs cheveux ëpars ornés de guirlandes, et les veuves à
une couronne de feuilles vertes, dont elles ont la tête ceinte. Lors-
cju'un homme en trouve une qui lui plait, il l'entraîne dans le cloî-
tre , maigre la résistance peut-être simulée, qu'elle ou ses parens
lui opposent;, et s'il parvient à lui faire passer le seuil de la porte
de l'église, elle lui est aussitôt fiancée. Le jour des noces, les deux
familles se réunissent: la fiancée fait semblant de se cacher dans la
foule, où les autres jeunes filles s'empressent d'aller la chercher
pour lui offrir les présens de l'amitié.
Faîaqae,. l\ habite eu Hongrie un grand nombre de Valaques. Cette na-
tion prétend descendre des colonies romaines, qui s'étaient établies
dans ce pays: ce qui nous oblige à en parler plus particulièrement.
Voici ce qui nous a paru de plus authentique dans les descriptions
qui en ont été faites.
Lansiue, Lg laHguc valaque comprend un grand nombre de mots la-
tins, quoique corrompus; mais elle a aussi certaines déclinaisons
et conjugaisons, qui diffèrent totalement de celles de cette dernière
langue. Celte nation semble tirer son origine d'un mélange de co-
lonies militaires romaines avec des habilans primitifs du pays. Les
Valaques se donnent le nom de Romiun ; ils ont conservé une
grande prédilection pour l'Italie, et, comme les Romains, ils aiment
les alimens farineux, les ognons, le lait et le fromage. Ceux d'en-
tre eux qui en ont les moyens envoient leurs enfans aux études à
Padoue ; mais cela n'empêche pas qu'eu général leurs mœurs, et
particulièrement celles de leurs compatriotes établis en Hongrie, ne
se rapprochent de l'état sauvage. Sans arts et sans sciences, ce peu-
ple ne connaît que les besoins et les plaisirs de la vie errante et
pastorale. Les femmes y ont cependant un certain luxe, qui con-
siste à porter des pendans d'oreille et des colliers de perles fausses
en si grande quantité, qu'on distingue de loin une dame valaque
au bruit que font ces divers ornemens.
^rts et métiers. H n'y a chcz Ics Valaques ni charrons ni tisserands, chacun
d'eux se suffisant à soi-même dans les ouvrages de ces deux pro-
fessions. On ne voit jamais leurs femmes oisives: tout en filant à
la quenouille, elles portent ce dont elles ont besoin et même leurs
enfans sur leur tête, pour n'être point dérangées dans leur travail,
DESHONGHOIS. 25
et font elles-mêmes tout ce quî leur est nécessaire. On ne trouve
point de mendians chez ce peuple, mais le vol et l'adultère y sont
frëquens. ^ ^^^^. .^^^
Le rit grec que professent les Valaques, comme nous l'avons ei'ÙTa^es.
observé , a quelques particularités qu'il convient de remarquer par-
mi d'autres usages qui leur sont propres. Ils ont un carême qui
dure une grande partie de l'année , et qu'ils observent avec la plus
scrupuleuse rigueur, au point que le voleur même ne voudrait pas
y manquer, dans la crainte que Dieu ne bénît pas ses entreprises^
L'intolérance religieuse est un de leurs caractères distinctifs. S'il ar-
rivait à quelqu'un d'eux d'entrer par mégarde dans une église ca-
tholique et d'y être aspergé d'eau-béuite, il se ferait aussitôt puri-
fier par ses popi ou prêtres, qui, pour une certaine rétribution,
lui font les ablutions d'usage en prononçant une espèce d'exorcisme.
Les Valaques emportent leurs morts à la sépulture en pous- '^e>iwure.
sant des hurleraens épouvantables, et lorsque le cadavre est déposé
dans la fosse, les assistans se mettent à crier tous ensemble que
le mort avait tan d'enfans, tant cïamis et tant de bétail, et lui
demandent pourquoi il sest laissé mourir. Ils placent sur sa tête
une grosse pierre, pour empêcher que quelque vampire ne vienne
le sucer. Ils parfument sa sépulture, et versent du vin dessus pour
îa purifier. Rentrés chez eux, ils se mettent à manger du pain de
froment, pour se concilier, selon eux, la bienveillance de l'âme du
défunt. Après cela ils font une fêle, qui est plus ou moins bril-
lante, selon les moyens de la famille, et pendant plusieurs jours
ils vont pousser des cris sur la sépulture, et l'arrosent de vin. Ces
cérémonies sont quelquefois accompagnées d'une autre, qui consiste
à drf.*sser sur la sépulture une perche, à laquelle ia veuve du dé-
funt attache une couronne de fleurs, uu bout d'aile d'oiseau, et un
morceau d'étoffe.
Un Valaque n'oserait jamais se servir d'un bâton de hêtre Supersuiiou.
pour faire rôtir de la viande, parce qu'au printems cet arbre suinte
un suc rougeâlre, et que les Turcs se servent de préférence de
son bois pour empaler les chrétiens. Ces hommes grossiers croient
que les éclipses de soleil sont l'effet d'un combat, entre cet astre
et des dragons chassés de l'enfer; c'est pourquoi ils s'imaginent
qu'en fesant beaucoup de bruit, et en tirant un grand nombre do
coups de fusil, ils peuvent empêcher que le soleil ne soit dévoré
par ces dragons. Le supplice le plus affreux pour eux est celui de
Europe. Fol. FI. d
Allemands,
26 CARACTiÈRE PHYSIQUE ET MOBAL , LANGUE, LETTRES, SCIENCES CtC.
la corde, et ils le craignent plus que celui de la roue, altendu di-
sent-ils, que, dans ce dernier, l'âme peut sortir du corps par la bou-
che, et que, dans l'autre, elle est forcée de s'échapper par un trou
moins décent.
^'"Xtri^^ Lorsque deux ou plusieurs Valaques veulent se jurer une ami-
les Faïaques. lié inviolablc , ils mettent dans un vase une croix, du pain et du
sel, et en mangent ensemble; puis ils y versent du vin et en boi-
vent de même, après quoi ils jurent par la croix, par le pain et
par le sel , ( pe cmce , pe pita , pe sare ) de ne point s'abandon-
ner jusqu'à la mort. Cette cérémonie se désigne par les expressions
de mangar de criice, manger sur la croix, et les amis unis par ce
lien s'apellent /race de cruce , c'est-à-dire frères de la croix. Cette
espèce de fraternité pourrait être comparée à celle que se juraient
jadis les héros de la Scandinavie, ainsi que les chevaliers dans le
reste de l'Europe.
11 y a encore en Hongrie beaucoup d'Allemands qui y sont
venus, les uns de la Slyrie et de l'Autriche, et les autres de la
Souabe. Ils parlent divers dialectes de la langue allemande , qui sont
à la fois durs et sonores. Ces habitans se trouvent dans les com-
tés d'Adembourg, de Wieselbourg et d'Eisenbourg , où ils ont intro-
duit Un système d'agriculture, avec quelqu'induslrie et les mœurs
de leurs pays.
On trouve encore dans la Hongrie une autre population, qui
se dit d'origine vandale; mais les Vandales de l'histoire du moyen
âge étaient de race gothique, et ceux-ci se nomment eux-mêmes
Slovènes^ et ils parlent un idiome peu différent de celui des au-
tres Slaves.
Il existe aussi dans cette contrée une population de race tur-
que, appelée Cumans ^ et qui vient peut-être des bords du fleuve
Ruma. Cette population réfugiée en Hongrie, d'abord vers la fin du
onzième siècle, puis en plus grand nombre du tems de Gensiskan,
a maintenant adopté la langue et les mœurs des Hongrois , et
embrassé le christianisme en i4io; elle a même perdu jusqu'au sou-
venir de son ancien langage, et le dernier qui s'en rappelait quel-
ques mots est un individu nommé Rardzag, qui est mort en 1770.
On voit par Voraison dominicale qu'on a conservée en langue eu-
mane , que les élémens du Turc dominaient dans cette langue.
Les Jazigues ou Jassis, qui ne sont pas les anciens Jazigues
sarmates, forment une tribu distincte des Cumans, qui est venue
P^andales.
Allemands.
Cumans.
DESHONGBOIS: ^"J
s'établir en Hongrie comme l'avant-garde de ces derniers. La chan-
cellerie hongroise désigne celte nation sous le nom de Balistariif
et quelques auteurs sous celui de Philistins.
II est enfin une autre nation digne d'être remarque'e dans la zingares.
Hongrie, où elle vit en bandes e'parses en divers lieux, c'est celle
des Zin gares , Zingennes ou Czingares ^ qu'on trouve aussi en Tran-
sylvanie et dans d'autres provinces de la monarchie autrichienne.
Nous avons repre'senté sous le n.° 8 de la planche 6 une famille
de Zingares près de sa cabanne. Pour les habituer à une vie plus
sédentaire, le gouvernement a voulu les obliger à se fixer dans un
territoire détermine' et à cultiver la terre, ou à exercer quelque me'-
tier. On leur donna le nom de Nouveaux Hongrois; mais la plu-
part d'entre eux préférèrent errer de pays en pays, en jouant de
quelqu'inslrument , ou en fesant le métier de chaudronnier; quelques-
uns font aussi des clous. Mais si le gouvernement n'a pu les ame-
ner à un genre de vie tout-à-fait stable, il est parvenu au moins
à les empêcher de se réunir, comme auparavant, par troupes de
quelques centaines et même de quelques milliers dans leurs excur-
sions. Il n'y a pas encore long-tems qu'une vingtaine d'individus
de cette nation furent condamnés comme anthropophages; mais la
sentence était à peine exécutée; que les juges sentirent naître en
eux le soupçon d'avoir prononcé trop légèrement dans cette affaire.
LE COSTUME
ANCIEN ET MODERNE
DE LA RUSSIE D'EUROPE
DÉCRIT
PAR LE DOCTEUR JULES FERRARIO. •
Europe. Fol. VI' A
INT R O D U C TION
HISTOIRE ne nous offre pas d'exemple d'un eta( aussi vaste ^^^J'i'lll
agrandissciieiii
et forces
ie femptrc
de liusiie.
que l'empire actuel de Bussie, qui comprend la moitié de l'Eu- /J/Z^,Zc
rope et le tiers de l'Asie. Jamais Alexandre le grand, ni les em-
pereurs romains, ni Tamerlan, ni Charles-Quint n'étendirent leur
domination sur autant de peuples. L'empire russe occupe la partie
la plus élevée de l'ancien continent. Vers le pôle arctique, il n'a
pour barrière que des glaces éternelles; à l'ouest, il confine aux
golfes de Bothnie et de Finlande et à la mer Baltique, et ses
côtes de l'est sont baignées par le grand océan, qui sépare l'Asie
de l'Amérique. Au midi, ses frontières sont marquées par une ligne
d'une longueur immense, qui le sépare des états de la Prusse et
de l'Autriche, et qui longeant ensuite les provinces restées à la
Porte Ottomane, s'avance depuis les bords du Pruth jusqu'à l'em-
bouchure du Niest.?r, partage par moitié la mer noire et la Cas-
pienne, resserre de ce côîé les possessions de la Perse, au delà
de laquelle la Russie n'a plus d'autres limites que celles de la Tar-
tarie indépendante, et de la Chine. Rien ne semble pouvoir désor-
mais résister à un empire, qui embrasse la vingt-huitième partie du
globe', la neuvième du continent, et dont la population forme le
quinzième de la totalité du genre humain (i). 11 n'a pas fallu moins
(i) Les frontières orientales de la Russie européenne que nous allons
décrire , sont formées p?r la longue chaîne des monts lirais. Cette -vaste
région est en outre traversée par deux autres chaînes qui se trouvent ^
l'une au sud , et l'autre au centre : le reste n'offre en grande partie que
des plaines. Ses principales rivières se jettent , savoir ; la Petschora , la
Dwina et TOnega dans la mer glaciale ; la Neva, le Pernau et la Duna
dans la mer Baltique; le Dniester, le Dnieper et le Don dans la mer
noire , et le Volga dans la mer Caspienne. Sur une aussi grande étendue
de pays le climat est très-varié. Il est extrêmement froid aux environs
de la mer glaciale , et l'on y rencontre peu de végétaux. On fait du vin
et l'on recueille d'excellens fruits près de la mer noire. Dans le centre les
grains sont cultivés avec succès, et le bois y est en abondance. Les villes
les plus considérables de la Russie sont Pétersbourg, située prés du golfe
de Finlande, et résidence impériale. Cette grande ville, la seconde de
l'empire , est bâtie en partie sur la terre ferme , et en partie sur des iles
formées par la Neva. Elle a de beaux palais , de grands étabiissemens pu-
4 Introduction.
de dix-siècles à cet empire pour arriver à cette grandeur colossale ,
qui fait aujourd'hui l'admiration et l'étonnement du monde.
Quelle e-t donc la cause de cet agrandissement, et quelle en
est la nature? Cet agrandissement, quoiqu'en disent les historiens
vulgaires, n'est ni subit, ni moderne, ni e'ph<^mère ; c'est l'ouvrage
des siècles et de la nature, et l'origine s'en perd dans les mêmes
te'nèbres qui nous dérobent celle des Slaves , de celle nation an-
tique, dont les tribus se multiplièrent sur les monts carpalhiens, à
une e'poque où les Grecs encore sauvages se rassemblaient aux sons
de la lyre d'Orphée (i). Celle immense population slave , née dans
les forêts de la Sarmalie (2), presqu'inconnue aux Grecs et aux
blics , une académie des sciences , des collèges , des théâtres etc. On trou^ve
dans une ile , à la partie occidentale de ce golfe ^ Gronstat , ville bien for-
tifiée , qui a trois ports où sont les flottes russes. Abo , ville principale de
la Finlande et siège d'université , est située entre le golfe de Finlande et
celui de Bothnie: le territoire^ quoique couvert de lacs et de marais , pro-
duit néanmoins un peu de grain. Archangel , sur la mer Blanche et à l'em-
bouchure de la Dwina , est une ville fortifiée et commerçante. Bével , sur
la Bakique , est la principale ville du duché de l'Estonie propre. Riga ,
ville située sur la Dvina en Livonie , est fameuse par son commerce. Mit-
tau , capitale de la Gourlande , était autrefois un duché indépendant. Mos-
cou , sur la Moskwa , située au milieu de l'empire en est la première ca-
pitale, et l'on y voit le Kremlin, qui était l'ancienne résidence des Gzars.
Wilna , entre la Dw^ina et le Dnieper, grande ville avec une université,
se trouve dans la Lithuanie qui fesait autrefois partie de la Pologne.
Grodno, ville de manufactures, a une école de cadets. Kiev^r ou Kiovie ,
également siège d'une université, se trouve sur le Dnieper dans l'Ukraine,
qui est à présent la petite Russie , pays fertile en grains et abondant sur-
tout en bétail. Gaffa ou Théodosie et Sebastopol sont situées l'una sur la
mer noire , et l'autre sur la mer d'Azof. Cherson et Odessa sont à peu de
distance de l'embouchure du Dnieper, et Azof esta celle du Don. Enfin
Perekop, ville fortifiée, se trouve sur la langue de terre, qui joint la
péninsule de la Tauride ou de la Grimée avec le continent.
(1) Malte-Brun, Précis delà Géographie Univers. Tom.Yl.\\\. iSa.
(2) Selon le comte de Rechberg : Peuples de la Ptussie etc. , le ter-
ritoire russe compris alors dans la Sarmatie (V, Ptolomée, Géograph. )
était habité par quatre différens peuples, qui étaient, savoir; i.° les Vé-
nédes, d'origine Slave, depuis la Vistule jusqu'à l'ile d'Oesel , et de là
au Waldai -, 2.° les Bastarnes et lesAlains en Podolie , en Wolhinie , dans
le gouvernement de Smolensko, à Moscou, à Kaluga et à Tula ; nation
qui était la même que celle connue dans la petite Russie sous le nom de
B-oxolan , c'est-à-dire Pwx-Alains , ou Alains de la tribu de Rox , de la
Introduction. 5
Romains, se montre enfin dans l'Europe méridionale sous les éten-»
dards des Golhs ses maîtres, et sous ceux des Huns ses conqué-
rans. Long-tems avant d'être nommée dans l'histoire, elle prend une
grande part aux e'nriigrations de ces deux peuples^ et après avoir
secoué le joug de l'un et de l'autre, elle paraît sous son propre
nom de Slave ou Slovène jusqu'alors inconnu. Des rives de l'Elbe
jusqu'au Borislhène elle forme une masse de peuplades presque
homogènes, dont quelques-unes se multiplient sur leur sol natal,
où elles sont resserrées par la nation germanique 5 mais la ramifi-
cation la plus orientale de ces peuples, qui est celle des Antes
ou des Russes, s'étend sans interruption du côte de l'est, oia elle
se renforce des restes des anciens Roxolani', envahit les forêts in-
cultes habitées par les Finnes et autres restes de nations Scythes;
fonde Kiovie, Novogorod, Susdal , Wladimir et Moscou, peuple et
cultive toutes les plaines fertiles jusqu'au Don et au Wolga. Mais
dès les commencemens , une impulsion étrangère la poussait dans la
carrière des conquêtes, et cette impulsion lui fut donnée par le
génie audacieux des Warègues-Scandinaves , qui dévoila aux Slaves-
Russes la grandeur de leur destinée.
En proie depuis des siècles à de petites guerres intestines, la LesWarègu
Scandinavie ne cessait d'envoyer au dehors des colonies, qui étaient
moins redoutables par leur nombre que par leur hardiesse et leurs
vertus guerrières. Elles étaient composées d'aventuriers proscrits pour
cause de crime, et contraints par conséquent d'aller chercher un asile,
ou, pour mieux dire, des pays oii ils pussent former de nouvelles
entreprises, tels que ceux encore incultes du nord et de l'est de
la Russie. Souvent ces essaims d'aventuriers se mettaient sous la
conduite de chefs vraiment dignes d'eux, et qui étaient de jeunes
princes, fils de souverains de petits états dont la Scandinavie était
composée: une intrigue amoureuse, un duel malheureux suffisait
même manière qu'on disait Rhakalaii pour indiquer les Alains du Rha
ou Volga (Potocki, Hist. anc. du gou^ern. de Podoli. Pébershourg ,
i8o5); 3.° les Amassébites, d'origine tartare, sur la rive droite du Volga;
4.° enfin les Jazigues , vrais Sarmates sur la rive droite du Don. Entre
ces diverses nations il y avait plusieurs autres peuplades , dont il importe
peu ici de faire une mention particulière. A la suite de leurs transmigra-
tions et de leurs changemens de demeure , les Slaves restés en Russie , y
devinrent puissans , et en s'y maintenant ils ont transmis à leurs descen-
dans , c'est-à-dire aux Russes modernes , une grande partie de leurs usages.
6 Introduction.
souvent pour les faire condamner à un exil plus ou moins éloigne'.
Des chefs et des soldats de cette espèce ne redoutaient aucun dan-
ger, et ils n'en trouvaient point rëelement parmi les tribus slaves,
à la vérité' nombreuses, mais sans organisation, sans pouvoir cen-
éiaUisZneiu ^^^^' ^^ dispersces sur une vaste étendue de pays. Les Varègues ,
ou guerriers n'eurent donc pas de peine à fonder des trônes mili-
taires dans l'ancien Holmgard, qui est peut-élre Kolraogori sur la
Dvs^ina; dans le nouvel Holmgard, aujourd'hui Novogorod ; à Al-
deingbourg sur la Ladoga; à Izborsk, à Pleskof, à Polotsk et pro-
bablement dans plusieurs autres places. Avec ces chefs belliqueux à
leur tête, les Slaves orientaux, et en particulier les Russes appri-
rent à connaître leurs forces et à en faire usage. Couverts de bon-
nes cuirasses, et armés d'épées tranchantes, ils triomphaient sans
peine des Slaves de l'intérieur, qui n'étaient défendus que par un
bouclier de bois. Leurs flottes de bateaux, trait caractéristique d'un
peuple semi-scandinave , se précipitèrent sur Riof et sur Gonstan-
linople. Arrêtés sur le Bosphore par l'effet de leur épuisement , ils
s'ouvrirent de nouvelles voies sur le Volga , et sur les grands ri-
dffwmtusse "^'^^^^^ ^1^^ ^" ^^"^ tributaires. Les populations finnîques et surtout
hunniques subirent la loi des Varègues , dont on a formé depuis
des Russes, comme des Normans Scandinaves on a fait des Nor-
mans français. Ainsi, long-tems avant l'invasion des Tartares Mon-
gols, la nation russe a formé dans la Russie centrale plusieurs états
puissans, sous le litre modeste de grands duchés ou de principau-
tés, outre les républiques de Novogorod et de Pleskof. L'invasion
des hordes asiatiques pouvait s'appeler une occupation militaire: car,
sans apporter aucun changement dans la nation , elle ne fit qu'ef-
facer les traces de la démocratie Scandinave, et fonder des dynas-
ties despotiques. Après avoir secoué le joug tarlare, la Russie se
réunit pour présenter de nouveau une masse imposante; et depuis
Lemberg, Halicz et Kiovie jusqu'à Wologda et Woronesck, c'est
toujours ce véritable peuple russe, qui forme le noyau de l'empire.
H'prises faites L'agrandisscmen t rapide de la Russie sous les deux Ivans ne doit
par les Rwses. " . ., ,
pas être entièrement attribué aux conquêtes, mais encore à des
reprises faites sur les Tartares, et cela avec d'autant plus de rai-
son , que ce n'est point le sol ni le nom du maître , mais bien la
conformité du langage, des mœurs et des institutions qui fait les
nations et détermine leur patrie. La dernière de ces reprises est
celle qui a été faite de nos jours sur les Polonais: car l'Ukranie ,
Introduction. n
la Podolie et la Volhinie étaient anciennement des provinces rus-
ses; et les Autrichiens n'ignorent pas que la Galicie orientale n'était
qu'un autre nom de la Russie-Rouge. L'empire Russe a beaucoup
plus gagné en population par ces reprises, que par ses conquê-
tes , qui ne lui ont guères valu qu'une plus grande étendue de
territoire. Cette distinction entre le noyau de la nation russe, formé
par la nature même, et les conquêtes extérieures successivement
réunies à l'empire russe, est la base de toute dissertation politique
sur cet état. Dans le noyau de la Russie, la force d'unité et de cen-
tralité est à un bien plus haut degré qu'en Allemagne et en France:
car cette force y a pour éiémens une population nombreuse rela-
tivement à la nature du pays, et une industrie peu avancée, mais
toute nationale. Au contraire, dans les pays conquis, la diversité
d'intérêts, le manque de population, le peu de productions natu-
relles, de grands établissemens d'industrie étrangère, l'esprit de colo-
nie ou d'états sujets marquent un caractère qui les distingue. Mais ces
conquêtes étant intimement liées avec la milice, la géographie et le
commerce de l'empire, elles sont aussi dominées par la masse cen-
trale. Voici le tableau progressif des agrandissemens de l'empire russe.
TE-RBEIN POPULATION
ÉPOQUES. SJT MILLES CAUSÉS PAR
Il'ALLEMAGlIE. APPROXIMATION.
Sous Ivan !« en 1462 18,494 ... 6,000,080
A sa mort en i5o5 ; . 37^13^ , . _ 10,000,000
(^Réunion de Noa^ogorod, Permia, Tchernigof etc^
A la mort d'Ivan II en 1684 1 25,465 . . . 12,000,000
( Conquête de Kasan , d' As trac an , de Sibérie ).
A la mort de Michel I- en i645 254,36i . . . 12,000,000
( Conquêtes en Sibérie. Cessions à la Pologne ).
A l'avènement de Pierre I.er au trône en 1689. . 263,900 ... i5,ooo,ooo
( Reprises de Kiovie etc. )
A la mort de Pierre L- en 1726 ^73,815 . . . 20,000,000 i
( Conquêtes sur la Baltique , en Perse etc. )
A l'avènement de Catherine II au trône en 1763 . 219,538 . . . 25,000 000
( Conquêtes en Asie ). ' '
A sa mort en 1706 s^, '^,r^ tp.
- „ , '^ ' 001,810 . , . 3b,ooo,ooo
(^ Conquêtes sur les Turcs. Reprises eu conquêtes
en Pologne ).
A la mort d'Alexandre en 1825 367,494 . . . 58,ooo,ooo
Apprécions maintenant ces agrandissemens sous un point de vue ^or.„
historique et politique. Les principaux éiémens de la force intérieure '"'"'^""^'
8 Introduction.
de la Russie furent réunis sous les deux Ivans et sous Alexis MI-
chelovilz. Dès l'aa i588 l'empire russe s'étendait depuis Smolensko
jusqu'au lac Baikal, et renfermait dans ses vastes limites des re'-
gions fertiles, des villes grandes, commerçantes et industrieuses, des
mines inépuisables, et un peuple nombreux, frugal, endurci au:^
fatigues, attaché à Dieu et à son souverain. Si la religion grecque-
orientale et une langue nationale écrite en caractères grecs, isolaient
les Russes des peuples latins et germaniques; si une forte teinte de
mœurs asiatiques, ou pour mieux dire antiques, fesaient placer ge'-
nëialement les Moscovites à côte' des Tarlares et des Turcs; si
l'usage presque constant où étaient les Gzars , dès le onzième siè-
cle, de choisir leurs épouses parmi leurs propres sujets, n'étaient
pas des titres propres à donner un grand relief aux noms de Grand-
Les ."//oscoi^iies Seigneur , de Czar et d'Autocrate de Russie dans la bouche des
du X y 1. siècle. M r> i i i .
diplomates, il ne tant pas en conclure cependant que les hommes
d'état ignorassent les forces réelles de cet empire. Micalon, gentil-
homme lithuanien, écrivait à Sigisraond II en i55o ces paroles me'-
morables. « Les Moscovites et les Tartares nous surpassent en ac-
tivité, en valeur, en tempérance, en frugalité, et dans la pratique
de toutes les vertus qui assurent la stabilité des empires . , . Les
Ivan et les Basiles ont profilé de notre luxe et de notre mollesse
pour nous enlever nos forteresses l'une après l'autre Tandis
que nos soldats (les Polonais) se battent dans les tavernes, les
Moscovites, continuellement sous les armes, veillent sur leurs fron-
tières ......
Les envoyés de quelques cours, et surtout le savant baron
d'Herberstein , autrichien, avaient connu également l'importance de
l'empire russe. En s'avançant par mer jusqu'à Archangel, les An-
glais avaient apprécié l'utilité de relations commerciales avec une
immense région, d'où les négocians des villes anséatiques avaient
déjà tiré de grands avantages par la voie de la Baltique. A l'insti-
gation des Polonais le Dannemarck animait le Czar contre la Suède;
mais les diplomates de la France, de l'Italie et de l'Espagne, n'a-
vaient pas encore de motifs pressans pour s'occuper de la puissance
moscovite. Ce géant croissait inconnu dans le sein de ses forêts natales;
Pierre L^"^ organisa à l'Européenne les forces considérables que
lui avaient laissées ses ancêtres. La victoire de Pultava, en fesant
échouer le plan de campagne de Charles XII, acquit enfin aux ar-
mes de la Russie une réputation européenne. Mais de toutes les
Pressenti me Jis
de la polnque
F. f forts
de tierre I.
Introduction. g
conquêtes de Paul L", un seul point donna de l'accroissement aux
forces re'elles de cet empire. Le commerce maritime e'tabli a Péters-
bourg fit entrer dans l'état des capitaux étrangers , qui servirent à
encourager l'agriculture, à couper le forêts, et à exploiter les raines.
L'usage adopté ensuite par ses souverains de contracter des maria-
ges avec des maisons re'gnantes de l'Allemagne, ne contribua pas
peu à étendre les relations de sa politique. L'imitation des mœurs
et des manières des autres peuples de l'Europe éblouit les yeux
des observateurs superficiels. Les progrès réels des arts et des scien-
ces n'avaient qu'une base temporaire dans les prohibitions et dans
les secours que fournissait le gouvernement , mais aussi ils don-
naient toujours plus d'éclat à la capitale, qui était le seul point
que visitaient les e'trangers.
Cependant, malgré tous les efforts qu'avait faits Pierre î.^^ pour ^^""o"'/"'"
introduire en Russie le système politique usité en Europe, l'in- ^" ^"°«"«'"^''
fluence et la considération dont jouissait cet empire avant le rè-
gne de Catherine II, ne le mettaient pas encore au niveau des au-
tres grandes puissances de ce continent. La faiblesse intérieure
de son gouvernement frappait l'observateur philosophe: les révolu-
tions , dont la cour de Russie était souvent le théâtre , trahissaient
le secret de cette prétendue réforme de caractère national attribuée
à Pierre 1." Mais si la dynastie était toujours chancelante, la na-
tion n'en conservait pas moins toute sa Force primitive. L'incerti-
tude de la succession , à laquelle l'imprévoyance de Pierre I." avait
donné lieu, était la cause principale de toutes les révolutions qui ar-
rivaient à la cour; et la Russie, menacée ainsi sans cesse d'un change-
ment de maître, du soulèvement de l'aristocratie ou d'une guerre intes-
tine, avait, depuis Pierre L", moins de force réelle que sous Ivan H.
La gloire militaire acquise par le feld-maréchal Munich, né Da- Gloire
, , 1 , . militaire.
nois, ne donna aux armées russes qu une réputation passagère, et
la guerre de sept ans prouva que ces masses d'hommes intrépides,
mais sans force morale, étaient peu redoutables tant qu'elles n'étaient
commandées que par des généraux de leur nation. La marine était
dirigée en grande partie par des officiers étrangers, surtout Anglais
et ^ .. ^is. La Russie était alors sans marins et presque sans vais-
seaux, n'ayant point encore la possession de la Finlande ni des
forêts de l'Ukraine polonaise.
Ce n'est réellement qu'après la guerre de 1770 contre les Turcs, Co^i^uêtes
et après le partage de la Pologne en 1773, que la Russie a com- CathelL 11.
Europe. Vol. FI. B
Alexandre
U Pacifique.
10 Introduction.
mencé à devenir une grande puissance. Sous Catherine lï la ma-
rine créée par Pierre î.^', et ensuite presque oublie'e, arma une flotte
qui fit le tour de l'Europe, domina l'Archipel et menaça l'Egypte.
On vit pour la première fois sous son règne des généraux ne's Rus-
ses, tels que les Romanzof, les Penin , les Suvarof et les Potenkin,
s'acque'rir beaucoup de gloire, et l'Europe dut mettre la Russie au
rang des grandes nations guerrières. Mais le chef-d'œuvre de poli-
tique de cette impératrice a été le partage de la Pologne, et depuis
lors elle ne conclut aucun traité de paix , sans exiger quelqu'accrois-
sement de territoire, encore que ce fut au préjudice de ses alliés.
Sa politique a fait beaucoup par l'établissement de plusieurs ports
sur la mer Noire, et par l'occupation des forêts de l'Ukraine 5 mais
ce qui lui a fait le plus d'honneur, c'a e'té de se procurer d'aussi
grands avantages sous des prétextes plausibles, en persuadant aux
dissidens de la Pologne, qu'elle n'e'tait entrée chez eux que pour
les protéger; en fesant entendre à l'Autriche, qu'elle lui rendait dans
la Gallicie une seconde Silésie; en leurrant jusqu'au vieux lion de
Potsdam, par l'appât mesquin d'une province à sa convenance; en
soulevant contre la Turquie , si nécessaire à l'équilibre des puis-
sances européennes, tous les esprits philosophes; en un mot eu
achevant la dissolution politique de l'Europe, et en se fesant des
complices dans ses propres rivaux.
Imbu de saines doctrines et de sentiraens généreux, Alexandre
le Pacifique, le Magnanime, avait l'intention sincère d'arrêter le
mouvement de la Russie à l'extérieur, et, de l'avis des hommes
les plus éclairés de son empire, d'employer l'énergie patriotique de
ses habitans à opérer des aa)éliorations dans son administration in-
térieure. Mais la révolution de la France le détourna de ce grand
objet, et le lança dans une autre carrière. Il fit deux conquêtes
de la plus grande importance pour la Russie: les côtes de la Fin-
lande lui fournirent d'excellens marins, et le royaume de Pologne
lui forma un camp au milieu de l'Europe.
Nous n'avons fait jusqu'à présent que de présenter à nos lec-
teurs une esquisse rapide de l'état ancien et moderne de l'empire
russe, et d'en envisager sous un seul point de vue l'origine, les
forces et l'agrandissement. Nous allons leur donner maintenant quel-
ques notions détaillées sur l'histoire du gouvernement, de la reli-
gion et des mœurs de ses habitans. Nous observerons cependant,
qu'après la description que nous avons faite, dans ÏHistoire de
Introduction. ii
TAsie, du costume des peuples dépendans de cet empire, il ne
nous reste plus à parler que des habilans de la Russie européenne :
ce que nous allons faire en prenant pour guides les historiens les
plus eslime's qui eu ont parle, et les meilleures relations que nous
en ont laissées les voyageurs, desquels nous nous ferons un devoir
de citer les ouvrages , toutes les fois qu'il nous arrivera d'y avoir
recours.
L.
GOUVERNEMENT DE LA RUSSIE.
' iiclion
Slaves
iE-CLERc nous apprend fi) que, dès les tems de Constantin ■^""
Porphirogénète, on distinguait parmi les premiers peuples des Sar- d'avec
mates les Russes d'avec les Slaves, et que ces deux peuples passaient et états des mu
. , •* l J. 1 et des antres.
pour avoir une origine et un langage diffe'rens. Quelques e'crivains
regardent les Russes comme une branche des Huns , qui s'établit
sur les rives du Borislhène , et fonda la ville de Kiof; et ils Fondation
rapportent à l'appui de leur opinion, que les princes russes pre-
naient anciennement le titre de Ragan, qui était précise'ment celui
des Kozars , race de Huns, dont on prétend que les Turcs sont
descendus. Outre cela, le pays des HunS est de'signé sous le nom
d'Ugorie dans les anciennes chroniques russes, et l'on donnait ce-
lui d'Ugorskoié, qui veut dire place des Huns, au lieu oli les
princes de Riovie avaient leurs sépultures. Il pourrait se faire ce-
pendant que toutes ces particularités n'aient offert quelques rap-
ports avec les Russes, que parce que ce peuple avait occupé des
pays habités auparavant par les Huns,
Procope, écrivain du quatrième siècle, est le premier qui ait
signalé les Slaves, qui auparavant étaient confondus sous ce nom
avec les Scythes. On prétend qu'ils s'établirent ensuite sur les bords
du Wolkof et près du lac Ilmen. Ils avaient bâti d'abord une ville
appelée Slavensk, qui fut détruite deux fois par des guerres et
par l'effet de maladies contagieuses; au lieu de la relever après ce
second désastre, ils bâtirent Novogorod vers le V.^ siècle. Et pour- Fondation
tant les Slaves de cette dernière ville, n'étaient que les princi- '^^ ^^°'^^5^^'-°^-
paux du corps de la nation. Plus à l'est d'autres divisions avaient
formé des établissemens, qui obligèrent les Ugris de la Sibérie
à se répandre à l'orient et au midi. Dans la suite, quelques-unes
de leurs hordes vinrent se fixer sur les bords de la Baltique; d'au-
(i) Histoire physique , morale, civile et politique de la Russie an-
cienne etc. Paris, iy83.
12 Gouvernement
1res s'étant avancées encore plus loin pénétrèrent jusques dans les
limites de l'empire romain, et, après s'être subdivisées, donnèrent
successivement de nouvelles populations à la Bulgarie, à la Servie,
à la Dalmatie et à l'Esclavonie, à la Hongrie, à la Bohême et à
la Pomëranie. Les Slaves de Novogorod qui, dès le commencement,
s'e'taient conservés libres et s'adonnaient au commerce, devinrent puis-
sans; ils parvinrent à soumettre leurs voisins à leur domination , et , au
IX.* siècle, leur puissance formidable avait donné lieu à ce proverbe :
qui est ce qui oserait attaquer Dieu et la grande Novogorod? On
assure que cette ville eut jusqu'à quatre cent mille habitans. Nous
en avons représente le plan à la planche n,° i ; mais après les di-
vers incendies qui l'ont ravagée, il ne lui reste plus aujourd'hui de
son ancienne splendeur que de vieilles maisons, une grande en-
ceinte et sa cathédrale.
Corrompue par l'abus de ses prospérités, la puissante Novo-
gorod se vit bouleversée par l'effet des divisions intestines et du
mécontentement des peuples soumis à son gouvernement. Pour re-
médier à des inconvéniens aussi graves, elle prit le parti dangereux
d'appeler à son secours les princes de l'Ingrie, qui régnaient sur
les Varèges^ et les chargea du soin d'appaiser les troubles inté-
rieurs, de réprimer les entreprises des ennemis de la république,
et d'administrer la justice. Ces princes étaient Piurik, Cianaf et Tru-
vor, trois fières qui gouvernaient ensemble leur pays. En les in-
vestissant de ces pouvoirs , le peuple de Novogorod avait stipulé
qu'ils ne résideraient point dans sa ville, mais sur les trois prin-
cipales frontières de l'état, savoir; Rurik à Ladoga , Cinaf à Bielo-
Ozero , et Truvor à Izborsk. Après s'être hâtés d'élever une ville
chacun dans le lieu de sa résidence, ces trois frères réunirent leurs
efforts pour remplir le vœu du peuple, qui les avait chargés de sa
défense.
^i""^ Cinaf et Truvor étant morts deux ans après leur nouvel établis-
se rtiui maure *• O j l l i
cu No^o^oroà, isement, Rurick, que nous avons représenté au n. i de la planche
der>uisS62 2, ne tarda pas à s'arroeer 1 autorité souveraine (i). Les habitans
jusqu'où d^g. ' r °^ -If J
de Novogorod ayant tente de secouer son joug par la torce des
armes, furent défaits: tout fut à la discrétion du vainqueur, et la
victoire justifia son usurpation. Il partagea les villes et les terres
(i) Nous avons donné dans deux planches les portraits des principaux
souverains de la Russie , pris de VHistoire de la Russie ancienne eC mo-
derne de Le-Glerc.
j3
_ForoSl f-
D E L A R U s s I E. l3
entre ses principaux guerriers, et fixa à Novogorod même le siège
de son nouvel empire. Depuis lors il u'y eut plus d'autre pouvoir
que le sien, ni d'autre volonté que la sienne j et son règne, qui
dura dix-sept ans , fut tranquille. Il était entre' à Novogorod en
862 et y mourut en 879, laissant un fils nommé Igor, qui n'avait
encore que quatorze ans, et auquel il donna pour tuteur Oleg son
parent. Non moins ambitieux que Rurik, Oleg ne larda point à , ^^^'^^
étendre sa doniination, et sa preuiière entreprise fut dirigée contre /'»<7»'e« 913.
Kiovie, éiat qu'il se proposait de réunir à celui de Novogorod.
Il conduisit avec lui le jeune Igor, et prit en passant Smolensko
et Lubelz, puis continuant sa marche vers Kiovie, il feignit des
sentiniens d'amitié' avec les princes qui gouvernaient cet e'tat, et
ensuite les fit tuer. Entre' à Kiovie, il proclama Igor Grand-Prince
de Russie, e'tablit sa re'sidence dans cette ville, en fonda quel-
ques autres aux environs, et rendit les peuples voisins ses tribu-
taires. Mais ce n'était pas là que se bornait son ambition, il as-
pirait à se rendre maître de Gonstantinople; et, après divers évè-
nemens, il arriva sous les murs de cette capitale. Il est impos-
sible de se faire une idée des horreurs, que les Russes commet-
taient partout où ils passaient. Léon, dit le philosophe^ était alors
empereur des Grecs , et il ne put conjurer le fléau qui le mena-
çait, qu'en s'engageant envers Oleg à lui payer d'énormes contribu-
tions. Oleg retourna à Kiof, emportant avec lui le butin qu'il avait
faitj et le succès de cette entreprise ayant paru , aux yeux du peu-
ple ignorant et superstitieux auquel il commandait, comme l'effet
d'une cause surnaturelle, ne contribua pas peu à l'affernjissement
de son autorité. Lorsqu'ïgor fut devenu majeur, il lui donna pour
épouse une jeune personne d'une rare beauté, qu'il appela Olga par
analogie avec son propre nom. Peu de tems après ce mariage, Oleg
mourut de la morsure d'une vipère en giS, après avoir gouverné
la Russie sous le titre de régent pendant trente-quatre ans.
Cet événement fut un sujet de joie pour divers peuples de la hor
Sarmalie et de la Scylhie européenne, qui crurent pouvoir en pro- ius^TL%%.
fiter pour recouvrer leur indépendance. Et en effet les Drevliens
et les Uglitches se rebellèrent 5 mais Igor ayant envoyé contre eux
Inventald, ce vaillant capitaine les soumit et les chargea d'un tribut
encore plus onéreux. Igor n'avait pas encore eu le tems de se ré-
jouir de son triomphe, lorsque les Petchénègui, peuples partis des
bords du Jaïk et du Volga , et plus barbares encore que les Russes et
^
'i4 Gouvernement
les Slaves, vinrent se jeter sur la Rassie, qu'ils auraient pu même
subjuguer, si, au lieu de ne chercher que le pillage, ils avaient son-
ge à faire des conquêtes: ce qui permit à Igor d'entrer avec eux
en traité, et de les renvoyer satisfaits. Ce prince semblait devoir
jouir alors d'un état paisible ; mais l'envie de s'enrichir aux dépens
des Grecs, comme avait fait son tuteur, le détermina à entrepren-
dre contre eux une nouvelle expédition, dans laquelle les Russes
furent complètement défaits. Igor revint une autre fois; mais Cons-
tantin Porphirogénète, qui régnait alors à Gonstantinople, lai en-
voya dire qu'il était prêt à payer le tribut convenu avec Ole":
Igor préféra une paix honorable au danger d'une expédition, qui
pouvait tourner à son désavantage. Les ambassadeurs grecs s'étant
rendus à Kiof pour faire ratifier le traité par Igor, ce prince se
transporta sur le haut d'une montagne où était son dieu Perun , au
pied duquel ayant déposé ses armes et son bouclier, il confirma le
traité par un serment qu'il prononça en présence des ambassadeurs,
de ses Boyards et de ses généraux. Les Russes excitèrent ensuite
Igor à attaquer les Dreviiens , pour leur faire payer les frais de sa
malheureuse expédition contre les Grecs; mais les Drevliens étant
parvenus à l'envelopper, firent un grand carnage de ses troupes, et
lui tranchèrent la tête. Telle fut la fin d'Igor, qui avait alors soi-
xante-huït ans, et en avait régné trente-deux. Voy. le n.° 2 de la
planche 2.
Olga, Igor laissa en mourant un fils nommé Sviatosîaf, mais ce prince
depuis 0^5 f.. . - r y. /-xi • I
/«jçu'en 955. étant encore trop jeune pour régner, sa mère Olga prit les rênes
du gouvernement. Impatiens de recouvrer leur indépendance, les
Drevliens pensèrent à procurer à leur prince naturel la possession de
Kiof, en lui fesant épouser Olga. Mais cette princesse astucieuse
trompa leur attente, et vengea sur eux par les armes la mort de
son mari. Enfin, sur l'assurance qu'elle leur donna de ne pas pous-
ser plus loin les effets de son ressentiment, la paix fut jurée; celte
princesse ayant fait ensuite une tournée dans ses provinces, fonda
la ville de Pleskof. Ce fut dans ses voyages qu'ayant ouï parler
de la religion des Grecs, elle voulut y être instruite et témoigna
le désir de se faire baptiser. Dans cette vue, elle se rendit à Cons-
tanlinople oii elle fut baptisée en effet, ayant pour parrain l'empe-
reur, qui lui donna le nom d'Hélène; mais elle ne put déterminer
son fils à l'imiter. Elle mourut en 955. Voyez le n.° 3 de la plan-
che ci-dessus.
delaRussie i5
Sviatoslaf s'e'tant mis à la tête du gouvernement ne s'occupa Sfiaiosiaf i.
. " ^. 11. depuis 955
que de guerre, et les camps devinrent son séjour habituel. Sa pre- jusqu'en ^i^.
œière entreprise fut contre les Kozais , peuple de race turque e'ta-
bli sur la rive orientale du Pont-Euxin ; il les défit, et s'empara de
Sarkel leur capitale. Deux ans après, Nicéphore Phocas demanda
des secours à Sviatoslaf contre les Bulgares, qui favorisaient les
incursions des Hongrois sur les terres de l'empire. Il marcha contre
les Bulgares, prit la ville qu'ils avaient sur le Danube , et transfe'ra
sa résidence dans celle de Pereislaf, aujourd'hui Jamboli. Mais tan-
dis qu'il se trouvait éloigné du centre de ses états, Kiof fut as-
siégée par les Petchénègui, que Sviatoslaf parvint néanmoins à re-
pousser, et auxquels il accorda enfin la paix. Mais, pour mettre
ses états à couvert d'une autre invasion, il les partagea entre ses
enfans, et donna Kiof à Jarapolk, le pays des Drevliens à Oleg,
et Novogorod à Volodimir, se réservant l'autorité suprême et les
conquêtes de la Bulgarie qu'il avait recouvrée. Cette usurpation ,
fut le sujet d'une guerre entre les Grecs et les Russes. Sviatoslaf
assiège Andrinople, mais il est battu, perd la Bulgarie, et est forcé
de demander la paix. En s'en retournant en Russie, il est enve-
loppé par les Petchénègui j accablé par le nombre, il perd la plus
grande partie de ses troupes, et est tué lui-même. Svenald, échappé
avec un petit nombre d'hommes à ce massacre, se rendit à Kiof,
où il annonça à Jaropolk la funeste mort de son père, et le désastre Jaropoik r.
de la Russie. Sviatoslaf avait quarante ans quand il mourut, et en jusqJen'gSi.
avait régné vingt-sept. Voyez le n.° 4 ^^ ^^ même planche. Après
sa mort la discorde se met parmi ses fils: Oleg est tué, et Volo-
domir va demander du secours aux Varèges contre Jaropolk, qui se
regarde comme l'héritier de l'autorité suprême. Ce dernier s'empare
des états des deux frères; mais trahi par le perfide Blud, son con-
fident, qui se vend à Volodomir, il finit par être massacré. De-
venu souverain des Russes à force de forfaits, Volodomir comble
d'honneurs le traitre Blud pendant trois jours, puis il le fait tuer.
Volodomir, désormais sans rivaux, s'abandonne à l'inconlinence: Foiodomir /.
.. . . , . , . . depuis 981
u avait cmq épouses et trois cents concubines; mais son caractère imqu'm loiS.
farouche ne s'amolit point au sein des voluptés; et, soit par des
moyens perfides, soit par la force, il contraint plusieurs popula-
tions à se soumettre à son obéissance. Sa férocité ne le rendait
pas moins redoutable que ses victoires : plusieurs princes désiraient
son alliance; et croyant que la religion était le plus sûr moyeu
\
i6 Gouvernement
d'affermir les engagemens qu'ils prendraient avec lui, ils lui envoyè-
rent des ambassadeurs pour l'attirer à la religion qu'ils professaient.
Le plus distingue des personnages qui se présentèrent à lui dans
cette vue, fut un métropolitain grec, qui lui fut envoyé par Michel
Chrisoberg, alors patriarche de Constantinople , et réuni à l'église
latine. Ce métropolitain gagna sa confiance; mais avant de se dé-
terminer à embrasser l'une ou l'autre de ces deux religions, Volo-
domir voulut en connaître les maximes et les rites. Quelques-uns
des sages qu'il avait envoyés en divers lieux, pour examiner les re-
ligions qu'on y professait, l'ayant persuadé que la véritable était
celle, dont ils avaient vu les mystérieuses cérémonies dans la superbe
basilique de Sainte-Sophie à Gonstanlinople , il résolut de se faire
chrétien. On sera surpris du moyen étrange qu'employa ce Barbare ,
pour l'exécution de son dessein. N'ayant point auprès de lui de prê-
tres grecs pour se faire baptiser, il met le siège devant Théodosie-
dans la vue de s'en procurer par la voie des armes; et, devenu
maître de cette ville et de toute la Ghersonnèse, il a alors autant de
prêtres qu'il en veut. Ce n'est pas tout ; il veut encore entrer en al-
liance avec les empereurs; il écrit donc à Basile et à Constantin pour
leur deniander en mariage une de leurs sœurs, en les menaçant de
faire subir à Gonstantinople le même sort qu'à Théodosie. N'ayant
aucun moyen de lui résister, les deux empereurs lui envoient la
jeune princesse Anne. Alors il s'adoucit, reçoit le baptême avec le
nom- de Basile, épouse la princesse, restitue les conquêtes qu'il a
faites, et retourne dans ses états suivi d'un convoi de vases sacrés,
de missels, d'images, de reliques etc., qu'il emmenait comme en
triomphe, et d'une longue file d'Archimandrites et de Popes. De-
venu, doux et humain après avoir été baptisé, Volodomir se mon-
tra ensuite passionné et violent contre son ancien culte; il ren-
versa partout les idoles, et même celle de Penm , le principal dieu
des Russes; et ses sujets abandonnèrent le culte de leurs dieux, avec
autant de soumission qu'ils en avaient montré à le pratiquer. Etant
avancé en âge, il résolut de partager ses états entre ses enfans, qui
étaient encore au nombre de dix. Celui d'entre eux qu'il aimait le
plus était Boris, qui l'avait accompagné dans toutes ses expéditions.
Aussi il lui donna la principauté de Rostof, et le désigna pour son
successeur au principal trône de Russie. Jaroslaf eut Novogorod,
Sviatoslaf le pays des Drevliens, et chacun des autres fils eut éga-
lement sa contrée en partage. Jaroslaf refusa de payer à son père
delaRussie. 17
le tribut convenu, et chercha à s'appuyer des Varêgues pour lui
résister. Obh'gë de se mettre en marche contre ce fils rebelle, Vo-
lodomir, surnommé le Grand ^ mourut de douleur en route, après
avoir rëgnë trente-cinq ans. Il chercha à civiliser ses peuples, en-
couregea le défrichement de vastes déserts, fonda plusieurs villes,
institua des écoles pour l'instruction des Russes, et fît venir de la
Grèce des maîtres et de bons artistes. Voyez le n.° 5 de la plan-
che ci-dessus.
A la mort de Volodomir, Boris, que son père avait revêtu de Suiatopoik,
, . . . . . depuis 101 5
1 autorite' suprême, était occupé à une expédition, dont ce dernier jusquemo^f).
l'avait chargé contre les Petchénègues, qui se retirèrent à son ap-
proche. Tous les officiers de son armée avaient résolu de le pro-
clamer grand prince de Russie, et de fixer sa re'sidence à Riof;
mais ils furent pre'venus par Sviatopolk, fils posthume de Jaropolk,
que Volodomir regardait comme son neveu. Jaropolk, qui se trou-
vait à Kiof, lorsque ce prince mourut, ayant e'té promptement in-
forme de cet événement, s'empara du trône et fit assassiner Bo-
ris par ses favoris. Il chercha à se défaire aussi des autres fils de
Volodomir, qui pouvaient lui disputer la souveraineté': deux d'en-
tre eux, Gleb et Sviatoslaf, furent victimes de sa perfidie, et Jaros-
laf était perdu comme eux, s'il n'avait pas marche' aussitôt avec
une bonne armée sur Kiof, et défait son ennemi, qui s'enfuit alors
en Pologne chez Bolesîas I.^"^ son beau-père. Bolesîas vint au se-
cours de cet indigne gendre, et s'e'tant mis avec lui à la tête d'une
année, il marcha contre Jaroslaf, qui eut de la peine à lui échap-
per avec un petit nombre d'officiers; il prit Kiof, et après avoir
remis Sviatopolk sur le trône, il retourna en Pologne chargé des
îre'sors que les princes russes avaient accunmlés dans celte ville,
et retint pour prix de son expédition la Russie Rouge, qu'il réunit
à ses états. Aidé des habitans de Novogorod où il s'était retiré,
Jaroslaf rassembla une armée, revint sur Kiof et vainquit Sviato-
polk, qui en mourut de désespoir.
On ne peut refuser à Jaroslaf une réunion de qualités capa- Ja>o>Lf k
bles de faire oublier en quelque sorte sa malheureuse démarche 7«^9«'"^ '^4
contre son père. Et en effet, on voit eu lui un prince plus occupé
du bonheur de ses peuples, que jaloux d'étendre ses possessions.
Moins ambitieux que brave, il. joignait à la douceur, au courage
et à la modération uu désir sincère de s'instruire. Il montra dons
toutes les circonstances de l'affection pour ses peuples, de la fidé-
Ew'ops. Vol. VI, Q
î8 Gouvernement
ïite envers ses voisins, et de la générosité envers ses ennemis. Le
prince de Polotsk, son neveu ^ surprit Novogorod et la saccagea. Ja-
roslaf arrête l'assaillant, lui enlève son butin, accorde à cet impru-
dent neveu un généreux pardon avec deux villes, et d'un rebelle
se fait ainsi un vassal qui lui est attache. 11 fut plus sensible à la
révolte de Mestislaf son frère, qui tenta de s'emparer de Kiof. Ce
dernier ayant été repoussé vigoureusement s'empare, en fuyant, de
la ville de Tchernigof, attaque Jaroslaf et le défait. Mestislaf avait
un puissant soutien dans Boleslas roi de Pologne, qui ayant vaincu
Jaroslaf dans une bataille, obligea la Russie à lui payer tribut. Ja-
roslaf vécut en paix avec les Polonais pendant tout le règne de Bo-
leslas; il se reconcilia avec son frère Mestislaf, et lui céda la partie
orientale et méridionale delà Russie; mais ce dernier ne jouit pas
long-tems de ses possessions; il mourut dans un âge encore peu
avancé et sans enfans, et nomma Jaroslaf pour son successeur. Avant
de mourir, Metislaf avait été associé par son frère dans son expédition
contre les Polonais, laquelle eut pour résultat la restitution de la
Russie-Rouge aux princes de Kiof. Jaroslaf mit ensuite sur pied une
armée nombreuse contre les Grecs, et en donna le commandement
à son fils Volodomîr, qu'il avait investi de la principauté de Novo-
gorod dès l'an io36. Constantin Monomacus était alors à la tête de
1 empire des Grecs; mais les maux qu'entraîna cette guerre pour
les deux parties belligérantes, le déterminèrent enfin à en venir à
un traité de paix, qui fut conclu en 1047. J^'^roslaf dédommagea
ses sujets par d'utiles institutions; mais, à l'exemple de ses prédé-
cesseurs, il commit la faute de partager ses états entre ses enfans,
et crut peut-être remédier aux suites fâcheuses qui pouvaient en
résulter, en recommandant aux plus jeunes, de conserver pour Isias-
laf, son fils aine, le respect qu'ils avaient eu pour lui-même. Il mou-
rut en io54 âgé de soixante-seize ans, après en avoir régné trente-
buit. Voyez le n.° 6 de la même planche.
isiasiaf 1. Malgré sa douceur, sa bonté, sa clémence, sa modération et son
jusqu'en lo-jz. couragc, Isiasiaf est encore plus célèbre dans l'histoire par ses dis-
grâces que par ses exploits. Le premier acte de son gouvernement fut
d'établir la concorde entre lui et ses deux frères Sviatoslaf et Wsevo-
lod, les seuls qui restaient. Ayant réuni leurs forces, ils battirent les
Rozars, qui habitaient au midi de la Russie près du Borislhène. Ce
fur. alors qu'on vit paraître pour la première fois en Russie d'autres
peuples barbares et féroces, indiqués dans les annales de cet empire
delaRussie jg
sous le nom de Polovits, qui s'ign'iûe peuple chasseur. Ces i^en^les
venaient des rives du Jaïk et du Don; ils fesaient butin de tout, et
détruisaient ce qu'ils ne pouvaient emporter: leur invasion eut lieu
en 1060. Isiaslaf et ses deux frères se vengent sur Polotsk, neveu de
Jarosîaf, de l'invasion que son fils Uszeslaf avait faite à Novogorod,
et il ne doit la conservation de sa fortune qu'à la raode'ratiou de
ses deux cousins. Peu de tems après, les Polovits se montrent de
nouveau. Les habitans de ICiof ayant formé le dessein d'attaquer
ces barbares en détail, se présentent au Vaivod pour lui demander
des armes; il les leur refuse dans la crainte qu'ils ne trament quel-
que révolte. Le soulèvement devient alors général; ils veulent im-
moler le Vaivod, qu'ils ne trouvent point; ils mettent en liberté
Uszeslaf prince de Polotsk qui était en prison, et le proclament leur
souverain. Isiaslaf n'eut d'aatre parti à prendre que de se réfugier
en Pologne. Boleslas II qui y régnait alors vient à son secours:
Uszeslaf prend la fuite à son tour; et Isiaslaf pardonne aux habi-
tans de Riof, dont il confère la principauté à son fils Mestislaf.
Jusqu'alors ces trois princes avaient vécu en bonne intelligence,
mais l'ambition ne tarda pas à les diviser. Sviatoslaf ( voy. le n.'^ 7
de la même planche ) et Wsevolod réunissent leurs forces et mar- s^iaio.iaf 11
chent contre Isiaslaf, qui est contraint de s'enfuir une autre fois en
Pologne. Ne pouvant alors avoir de secours de Boleslas, il s'adresse
à l'empereur Henri IV , qui ne se trouve pas non plus en état de
lai en prêter. Isiaslaf prend le parti d'envoyer son fils Mestislaf à
Rome, pour se rendre favorable Grégoire VII, qui donne à ce der-
itier, au nom de S.' Pierre, une couronne que son père avait perdue
dans un état, où les papes n'étaient pas même regardés comme or-
thodoxes. Dans ces entrefaites, Boleslas II ayant achevé la guerre
qu'il avait faite à la Hongrie et à la Bohême, fait marcher ses trou-
pes victorieuses en Russie, et rétablit pour la seconde fois le fu-
gitif Isiaslaf sur le trône de Kiof. Ce dernier prend ensuite les ar-
nies pour aller au secours de son frère Wsevolod; il est vainqueur,
et le rétablit dans ses états. Isiaslaf se réjouissait de cette victoire,
qui éloignait les Polovits de la Russie, lorsqu'un d'eux, que l'on
croyait mort, le voyant passer près de lui, rassemble ses forces et
lui lance un javelot, qui l'étend mort sur la place. Ainsi périt ce
prince infortuné, qui avait alors cinquante-trois ans. Il avait épousé
la fille de Miecislas II, roi de Pologne, de laquelle il eut Mestis-
laf, Svialopolk et Jaropolk. isiaslaf est en outre honoré du nom de
usurpe te liônc.
Chaiif^ement
de C ordre
( (Succession.
Wsevolocl 1.
surnommé
JaroslawiCz
depuis 10^3 ,
jusqu'en 1093-
Sviatopolk II ,
depuis 1093
jusqu'en iii3.
20 Gouvernement
législateur de la Russie, et il a intitule ses lois Férîtés Russes.
Nous avons déjà observé qu'en 1016 , Jëroslaf avait donne quelques
bonnes lois aux habitans de Novogorod. Les lois de ces princes of-
frent le tableau fidèle de l'état moral et économique des Russes de
cette époque, et elles peuvent mêuie être pour nous un grand su-
jet de méditation. Après la mort d'Isiasiaf, Wsevolod victorieux se
rendit à Riof, où il se fit proclamer grand prince et souverain de
Russie j et au fils de son frère, qui devait être son successeur, il
n'accorda qu'une partie de la principauté de ïchernigof. A cette
singularité il joignit encore celle de se donner un surnom, formé
du nom de son père: usage qui dans la suite devint commun cliez
les princes russes, et ce surnom fut celui de Jaroslawitz, qui si-
gnifie fils de Jaroslaf. Il épousa une fille de Constantin Monoma-
cus, de laquelle naquit Volodomir surnommé Monomacus ', il eut
encore une autre femme, nommée Anne, qui lui donna un fils
appelé Roslislaf et trois filles. Sous son règne Riof fut affligée
d'une cruelle peste, et le jour de la translation des reliques de
S.* Nicolas fut érigé en fête. Mais le règne de Wsevolod est encore
plus important dans l'histoire russe, à cause du changement que
ce prince opéra dans l'ordre de la succession. On voit, par les lois
et les usages de la Russie, que depuis Rurik jusqu'à Isiaslaf, c'est-
à-dire pendant l'espace de dix règnes, les fils aines, tant des sou-
verains légitimes que des usurpateurs, héritèrent toujours de la
couronne de leurs pères. Voici quel fut le motif de cette disposition.
Pendant le séjour d'Isiaslaf en Pologne, ses frères, que nous avons
vus pleins d'ambition, décidèrent entre eux que le droit d'hérédité à
la couronne appartiendrait, non pas aux enfans du souverain décédé;
mais à chacun d'eux successivement, et qu'après qu'ils auraient tous
régné les uns après les autres, la souveraineté passerait aux enfans
du frère aine. Lors donc qu'îsiaslaf fut rétabli sur le trône, il fut
contraint de se conformer à celte convention, toute funeste qu'elle
était à ses sujets comme à ses descendans.
D'après cela , la souveraineté de Kiof ne pouvant appartenir à
Volodomir fils de Wsevolod, elle fut donnée à Sviatopolk-Isiasla-
witz. Les Polovits ayant envoyé à Sviatopolk quelques députés pour
consolider la paix entre eux et les Russes, il les fit mettre en pri-
son. Les Polovits se jetèrent alors sur la Russie; et, malgré les se-
cours que lui envoya Volodomir, Sviatopolk fut défait, et se vit
contraint de demander la paix à ces barbares, qui la lui accordé-
DELA Russie. 21
rent, et qu'il chercha à affermir en épousant la fille de Tongor-
Kan leur prince. Peu de tems après, Oleg, fils de Sviatoslaf, dé-
clare la guerre à Volodomir appuyé' des Polovits , auxquels il mon-
tre une mauvaise foi, dont ils se vengent par le fer et le feu;
après quoi la paix est rétablie. Les princes russes se font la guerre
entre eux, puis se reconcilient dans un congrès à Lubitz , et en-
suite les hostilités, les perfidies et les horreurs se renouvellent. Ils
s'arrangent enfin et marchent contre les Polonais, par lesquels ils
sont repousse's; ensuite ils attaquent les Polovits avec plus de succès.
Sviatopolk mourut en iii3, après avoir régné vingt ans. Voy. le
n.° 8 de la même planche. Il eut de son épouse, qui avait pris le
nom d'Hélène, deux fils, Mestislaf et Briatchislaf, et une fille ap-
pelée Sbislava , qui fut mariée à Boleslas III roi de Pologne.
Sviatopolk avait permis aux Juifs de s'établir dans ses étals,
mais il eut à peine fermé les yeux, que le peuple de Riof se sou-
leva contre eux pour se venger de leurs usures. Le désir de met-
tre fin aux désordres de l'anarchie détermina les grands à placer
sur le trône de Russie Volodomir, fils de Wsevolod , qui, après
en avoir rejeté d'abord la proposition , finit par se rendre au vœu
général.
Volodomir II Wsevolodovitz , surnommé Monomacus , entra ^oiodomirii
' ^ depuis iii3
donc à Kiof, où sa présence suffit pour faire cesser les maux de iuiqixw nas.
l'anarchie; mais pour sauver les Juifs qui restaient, il dut les faire
sortir immédiatement de la Russie. L'histoire des princes justes et
modérés n'est pas féconde en évènemens d'un grand éclat: telle est
celle de Volodomir, qui "sut maintenir la tranquillité publique, et
chercha à faire le bonheur de ses peuples. II eut deux femmes, et laissa
huit garçons, et une fille qui se fit religieuse. Tandis qu'il s'effor-
çait de se concilier par la douceur l'affection de ses sujets, ses en-
fans s'occupaient d'étendre les limites de sa puissance, et rempor-
taient de grands avantages sur les Polovits, sur les Bulgares et les
Polonais. Volodomir regagna même l'estime des monarques voisins,-
et l'on a une preuve de la haute considération cjuavait pour lui
x\lexis Comnêne, dans l'ambassade que lui envoya cet erapreur pour
lui remettre les ornemens impériaux, qu'avait portés Constantin Mo-
nomacus , ayeul maternel de Volodomir, qui eut ensuite lui-même
le surnom de Monomacus. Volodomir paraît encore avoir été le Jiprmd,
premier des Grands-Princes de Russie, qui ait pris le titre de Tzar, lelar'e'icTzL
qu'on prétend lui avoir été donné par Alexis Comnène dans les ^ZHTmoî!
32 Gouvernement
lettres qu'il lui écrivit à cette occasion. Dans les langues slaves, ce
mot signifie Grand, c'est pourquoi il est connu en Russie avant
l'arrivée de Rurik: car les Russes appelaient Tzar-Morski la grande
mer, et Tzar-Grad la ville du Grand; le mot Tzar est encore le
titre que portent plusieurs princes au levant de la mer noire, et
auquel on ne saurait donner une autre signification. Néanmoins on
peut croire encore que ce titre, conféré à Volodomir au tems où
nous parlons, par l'empereur grec, a eu une tout autre origine. Il
est notoire qu'Alexis Comnène, donna à Nicéphore Melisène le titre
de César à l'exemple des empereurs romains au tems deDioclëtien;
et comme Isaac Comnène, qui devait surpasser Nicéphore en dignité,
eut le titre de Sebastocrator , qui signifie prince auguste, et celui
de Cësar étant devenu de troisième ordre dans l'empire grec, il est
naturel de présumer que Volodomir a été honoré, par Alexis Com-
nène, de ce dernier, qui, par l'effet de la diversité de l'alphabet
it eai ausû et de la prononciation des Russes, s'est changé en Tzar, La mé-
f le titre J Ml •* •! i , . , °
trAuiocrate. claïUe ou 11 est désigne sous ce titre, le qualifie encore à' Autocrate
des principautés de la Russie. La dérivation grecque de ce mot fait
conjecturer que ce dernier titre lui fut conféré, par la même lettre
que celle qui lui donnait le nom de César. Volodomir mourut ea
II25 âgé de soixante-douze ans, dont il avait régné onze: voyez
le n.° 9 de la même planche. Il a laissé une mémoire des plus esti-
mées, et huit enfans qui étaient Mestislaf, Isiaslaf, Sviatoslaf, Jaro-
polk, Viatcheslaf, Roman, Juru et André.
Mestislaf Lcs commencemeus du rèene de Mestislaf, fils aine de Volo-
yotodomi- 1 • f 11,
ro^iir^ domir, turent troubles par une invasion desPoïovits, que son frère
depuis II25 "î n 1 • f
juscjn'cn £i33. Jaropolk battit cotnplètement. La Russie fut encore affligée d'un
autre fléau, qui fut la guerre civile. Mestislaf réduisit ses ennemis
à lui demander la paix, qu'il leur accorda. En 1128, la principauté
de Novogorod fut désolée par une inondation, qui y causa une af-
freuse disette. Metislaf ne régna que sept ans, et mourut en ii32,
laissant six garçons et deux filles, dont Tainée, nommée Sophie,
épousa Valdemar roi de Oannemark.
Jaropolk H D'après la convention qui privait le souverain du droit de se don-
depuis II Sa fi.T • t C t />»r.
jusqu'en ii38. ner un successeur, Mestislat recommanda ses enfans à son frère Jaro-
polk, et remit leur sort entre ses mains. Ce fut précisément sur ce
dernier que tomba le choix, que firent les habitans de Kiof pour
leur souverain, et ils lui envoyèrent une députation pour l'engager
à se rendre au milieu d'eux. A peine monté sur le trône, le pre-
D E L A R U s s I E. ^3
mier soîn de Jaropolk fut de se conduire de manière à ne donner
à ses neveux et à ses frères aucun sujet de raécontentement , mais
ce fut envain. Son règne fut trouble trois ans par l'effet des pré-
tentions des princes; il parvint ne'anmoins à appaiser leurs rivali-
tés, et il sut même s'en servir pour déclarer la guerre à Boleslas
III, roi de Pologne. Les Polonais le surprennent par trahison et le
font prisonnier ; il ne recouvre sa liberté qu'au prix d'une grosse
rançon, et moyennant le serment qu'il prête, l'an ii36, de payer à
Boleslas un tribut annuel. De retour dans ses états, il ourdit con-
tre ce dernier une trame semblable, attaque la ville de Vislitza
en ïi37, la ruine entièrement, et emporte toutes les richesses qui
s'y trouvaient. L'histoire fait mention de nouvelles dissensions en-
tre les princes russes: de nouvelles demandes de secours faites aux
Polovits, des villes incendiées, la paix conclue et rompue alterna-
tivement comme auparavant, sont la suite de ces divisions. Entre
autres ëvènemens déplorables, on cite l'interdit mis sur la ville de
Novogorod par son métropolitain: disposition à la suite de la-
quelle les habitans prirent les armes contre leur prince, qui fut ar-
rêté et livré par eux à Jaropolk: ce qui l'obligea à demander la
paix. A peine était-elle conclue que Jaropolk mourut, après un rè-
gne d'environ six ans.
Viatcheslaf, frère de Jaropolk, fut appelé au trône parle vœu •^^''p,"^' 'ff^^
de la nation. Douze jours après son avènement, Wsevolod , fils
d'Oleg, se présenta aux portes de Riof, en demandant pour lui la
souveraineté, que Viatcheslaf en homme prudent et pacifique lui
céda. Mais ce nouveau souverain , qui prit le nom de Vsevolod II, f^sci^oiod u.
n'était pas homme à se contenter de la possession de Kiof seule-
ment; il ne négligea rien pour étendre sa domination au préjudice
des princes russes; et à cet effet il réunit ses forces à celles d'Ula-
dislas II roi de Pologne, qui avait les mêmes vues au détriment
de ses frères; mais ils furent défaits l'un et l'autre par les Polo-
nais, et deux ans après Vsevolod mourut en 1 1 46 , après avoir ré-
gné huit ans. Il laissa un fils nommé Sviatosîaf, et désigna avant
de mourir pour son successeur, son frère Igor, homme dur et or- igor ii.
gueilleux, qui, après un règne de six semaines, fut déposé du trône;
contraint de se faire moine, il fut tué ensuite dans une sédition,
et eut pour successeur Isiaslaf II Mestislawitz. Georges, fils de isiasiaf n.
Volodomir II s'allia avec lui, et fut imité en cela par les princes de
Tchernigof. Mais, au milieu des vicissitudes de la guerre, Isiasiaf
24 Gouvernement
conserva toujours l'avantage sur les princes confe'de're's , qui furent
forcés enfin de demander la paix, de laquelle fut exclus seulement
Georges, prince de Suzdal, lequel embrassa le parti de Sviatoslaf
frère d'Igor, pour se frayer la route au trône. Et en effet s'ëtant
ligue avec ce dernier, et déclare' ouvertement contre ïsiaslaf, il
marcha contre lui, le défit, et se rendit maître de Kiof, où ïsias-
laf rentra ensuite à l'aide de dix-mille Hongrois, et aux acclama-
tions des habitans. Pendant les quatre ans qu'il ve'cut encore, son
règne ne fut point tranquille, et il fut toujours en guerre avec les
princes de sa race. Enfin la mort le délivra en ii54 de tant d'agi-
tations, après un règne de neuf ans. Le pacifique Vialcheslaf, quti
Wsevolod avait auparavant déposé du trône, fut e'ievé à celui de
Kiof; mais il ne fit usage de la souveraineté, que pour appeler
au trône Rostislaf, son neveu, frère d'Isiaslaf, et prince de Srao-
lensko. Rostislaf ayant déclare' la guerre au prince de Tchernigof,
appelé aussi ïsiaslaf, dut abandonner le trône et prendre la fuite.
Le prince Georges n'avait pas encore renoncé au dessein de mon-
ter sur le trône de Russie,* il prit les armes et marcha sur Riof;
mais la soumission d'Isiaslaf le désarma, et il s'empara de la sou-
veraineté sans effusion de sang.
Georges T. Geofges prit les rênes de l'empire à l'âge de 63 ans. Les deux
rouiu, premières années de son règne turent marquées par une guerre san-
jHsqu'tin ii53. glante entre les Russes et les Polovits. L'ambition le rendait in-
quiet, âpre, vindicatif et sanguinaire, et dans les intervalles de
paix il s'abandonnait à toutes les séductions de la volupté et de la
mollesse. Comme il se disposait à soumettre les. habitans de No-
vogorod, la mort le surprit en ii58, après un règne de trois ans
Fond/uevr seulcmeut. Voy. le n.*^ lo de la planche 2. C'est Georges qui a jeté
ds Moscou. •rii«T •• ,, ..
les londemens de Moscou, et voici comment on raconte i origine
de cette grande ville. Allant voir un jour son fils aine, qui était
établi à Volodomir, ce prince passa par les terres d'un riche pro-
priétaire de Kutchko. De quel délit accusait-il cet homme?, c'est
ce qu'on ne sait pas; mais il le fit mourir, et s'empara de ses biens.
Charmé de la beauté du site, il fit entourer d'un rempart en bois
toute la partie qui se trouvait au confluent de la Neglina et de la
Moskwa , et y envoya de Volodomir et autres lieux plusieurs fa-
milles pour qu'elles s'y établissent. Georges eut de ses deux femmes
Aepa et Olga onze enfans , dont il importe d'indiquer ici les noms,
pour l'éclaircisseoient de ce qui nous reste à dire. Ces enlaus étaient
D E L A R tr s s I E. 25
André, Rostîslaf, Ivan, Boris, Gleb, Mestîslaf, VasIIi, Jaroslaf^
Mikaila, Sviatoslaf et Wsevolod. Isiaslaf, prince de Tchemîgof , qui
avait pris les armes contre Georges, entra à Riof, et en occupa
le trône. André fils aine' de Georges surnommé Bogoliubskî, qui ^^ré
■ , ^ Bogoiuôtkl
Veut dire aimant Dieu^ prince brave et religieux, rut proclame' par depuis ix^%.
les habilans de Fuzdal et de Volodomir pour leur souverain ab- ^oiodomir
aevienteapitale
soluj il fixa sa résidence à Volodomir: ce qui fit perdre à Riof de la Hu^hq.
son antique splendeur. Il défit les Bulgares en Ii64; mais il ne
fut pas heureux dans sa guerre avec les habitans de Novogorod;
André mourut dans son palais de Bogo-Liubski, assassiné par Joa-
kim fils de Rutchko, qui fut condamné à mort par Georges L".
11 régna treize ans, et Ton ignore s'il eut des enfans. Il eut pour
successeur Volodomir Mikaila I." Giorgevitz, qui ne régna qu'un
an, et laissa un fils nommé Gleb. A Mikaila ï." succéda Wsevolod ^««^"^-^ ^Ji
' depuii H77
III, le dernier des enfans de Georges, que l'affection du peuple éleva i^squ'en iqjI
au trône de Russie. L'histoire du règne de ce souverain est rem-
plie d'évènemens tout-à-fait semblables à ceux qui ont signalé les
règnes de ses prédécesseurs. L'envie, la haine, l'ambition engen-
drent des guerres civiles entre les princes, et quand elles viennent
à cesser, les grandes villes se disputent la souveraineté. Voici les
principaux évènemens de l'histoire du règne de Wsevolod III. Ros-
tof se révolta contre lui, et Moscou fut incendiée. Il fit la guerro
aux habitans de Novogorod, dont la ville fut ruinée et contrainte
à se soumettre. Fondation de Twer. Nouvelle guerre avec les Bul-
gares et avec les Polovits. Guerre entre les princes russes, dont
plusieurs sont dépouillés de leurs apanages. Roman , prince de Ga-
litz, prend Riof, qui est saccagée par les Polivits. Roman marche
contre les Polonais, et est tué dans une bataille. Wsevolod vécut
cinquante-huit ans et en régna trente-cinq. Il eut deux femmes,
dont la première fut Marie, princesse de Bohême, qui ensuite se fit
religieuse; et la seconde, nommée Anne, fille du prince de Vitépsk,
de laquelle il eut deux filles et sept fils, qui furent Constantin,
Boris, Georges, Jaroslaf, Volodomir, Sviatoslaf et Ivan. Quelques
jours avant de mourir, Wsevolod assembla un conseil de Boïards et
de Grands, dans lequel il désigna Georges pour successeur au trône
de Volodomir, et assigna des apanages à ses autres enfans. Le mé-
contentement que ce partage excita entre eux fut bientôt la cause
de grands troubles. Sviatoslaf entraîna Constantin à prendre les ar- George, Ji
mes coutre tjoorges II, qui, vaincu et lugitif, fut <)éposé du trône depui. i:ix\
r? Tf 1 rrT u ' i }n s qu'en ia35.
Europe. Fol. FI. D
Invas'on
de la Rusiie
ï Tai
les Tarlares.
ai6 Gouvernement
par Constantin en 121 7. Ce dernier mourut de consomption la pre-
mière année de son règne; et se voyant à la fin de ses jours, il
céda ses états à Georges II, qu'il déclara son successeur, et auquel
il recommanda ses enfans. Rétabli sur le trôoe, Georges II s'y main-
tint encore pendant vingt ans. Les vertus de Constantin pouvaient
faire encore espérer quelques beaux jours à la Russie; mais sa mort
fit tomber de nouveau cet état sous le gouvernement d'un prince
sans caractère et sans conduite. Ce fut sous le règne de Georges II
qu'eut lieu l'invasion des Tartares. Les Russes avaient pris les ar-
mes pour défendre les Polovits, et ayant massacré, au mépris du
droit des gens, les envoyés des Tartares, ils attirèrent sur eux la
vengeance de ce peuple. Leur première défaite eut lieu en 1223.
Les dissensions des princes russes ne contribuèrent pas peu aux
progrès des ennemis, qui vinrent mettre le siège devant Volodomir.
L'épouse de Georges, qui était fille de Wsevolod, prince de Kiof,
fut brûlée dans une église; ce prince en avait eu trois fils, qui
furent tués tous les trois par les Tartares. Il fut tué lui-même à
l'âge de quarante-neuf ans dans un combat contre Bati-Kan , chef
de la horde du Raptchak, appelée aussi la horde d'or, lequel prit
plusieurs villes, et entre autres celle de Moscou.
dJ^laluine ^^^^^ ^°^^^ ^" momcnt de voir la Russie soumise entièrement
de la Russie, par Ics Tartarcs. Quelle put donc être la cause de cette terrible catas-
trophe? Un esprit de vertige s'était emparé de tous les princes de cet
état, que tourmentaient sans cesse l'ambition, la haine ou la vengeance.
Les souverains de Kiof fesaient consister leur bonheur à gouver-
ner arbitrairement un peuple d'esclaves, et les princes subalternes
ne visaient qu'à s'emparer du pouvoir suprême , ou au moins à
étendre leurs domaines. En croyant accroître ainsi leur puissance,
ils ne fesaient au contraire qu'affaiblir leurs forces, multiplier les
dangers, et préparer les causes de leur décadence et de leur ruine.
Les peuples, qui ne voyaient rien à perdre pour eux en perdant
leurs tyrans, les laissaient s'entre-détruire sans prendre la moindre
part à leurs querelles. La cause de tous ces désastres était dans
le partage de la Russie en principautés indépendantes les unes des
autres. Sans ce funeste partage, on n'y aurait pas vu les frères, les
oncles et les neveux sans cesse en guerre les uns contre les autres,
et il y aurait eu un centre d'autorité, autour duquel se serait aussi
rallié l'intérêt commun. On ne s'étonnera plus d'après cela, en li-
sant l'histoire de Russie, si le morcellement de ce pays y a été le
DELaRuSSIE. I'J
germe de tant de désordres, et d'une dégradation morale, qui en
ont rendu la conquête facile à une nation venue des confins de
l'orient, lorsque, maigre des guerres sanglantes et continuelles , cet
dtat commençait à prendre une forme de gouvernement régulière, à
fonder des villes, et à avoir des relations qui étaient l'effet d'une
puissance, dont l'emploi jusque là mal dirigé devait au contraire
causer sa ruine.
A cet aperçu de l'invasion des Tartares dans la Russie, dont ils
ne tarderont pas à devenir les maîtres, on sera sans doute tenté
de savoir ce qu'étaient ces Tartares, et de quel pays ils venaient.
Nous renverrons pour cela les curieux à la partie de cet ouvrage
concernant l'Asie, où nous avons traité du costume de ces peuples;
et l'on y verra comment ils se sont rendus formidables au point
de porter la terreur de leurs armes depuis la Chine, qu'ils avaient -
assujétie, jusqu'aux contrées les plus reculées du nord de l'Europe.
Reprenons le fil de l'histoire de Russie.
A la mort de Georges II, Jaroslaf 11, fils de Wsevolod , ron- X'I^^^i'o
fera, ausMtôt après la retraite des Tartares, la souveraineté de No- /"*9"'^" '^«o
vogorod à son fils Alexandre, et alla lui-même prendre possession
des ruines de Volodomir. Ugatai , qui avait succédé à Gengis-Ran ,
envoya pour la seconde fois en Russie Batu-Sagin, qui assiégea et
prit Kiof, quoique vigoureusement défendue par un Boïard nommé
Demetrius, que Batu-Sagin traita pour cette raison, plutôt comme
ami que comme prisonnier. La prise de Riof engagea les habitans de
Ralitz, de Volodomir en Volhinie et autres villes à se rendre à Batu-
Sagin. Demetrius , s'étant acquis l'estime du Tartare, chercha à se
rendre utile à la Russie, en l'induisant à porter ses armes en Pologne
et en Hongrie; mais sa retraite n'améliora point le sort de ce pays,
où firent bientôt une invasion les chevaliers de Livonie avec les
rois de Dannemarck et de Suède. Alexandre, fils de Jaroslaf, sou-
verain de Novogorod , remporta une victoire signalée contre les Sué-
dois sur la rive gauche de la Neva, qui lui valut le surnom de
Newski. Tranquilles à Volodomir et victorieux à Novogorod, les
Busses semblaient n'avoir à déplorer désormais d'autres sacrifices
que celui de Riof, qui était entre les mains des Tartares; mais ils
se virent étrangement déçus, lorsque BaUiSagîn exigea que Jaros-
laf vînt en personne dans son camp pour lui rendre hommage com-
me vassal: ce qu'ayant obtenu, il lut reconnu pour principal souve-
l'tiia de la Russie par Jaroslaf, et par d'autres princes qui imité-
^8 G 0 IT V E R >^ E M E JS' T
rent son exemple. L'humiliation des princes russes s'accrut en-
core, lorsqu'après la mort du souverain des Mongols, Batu-Sagin
ordonna à Jaroslaf de se rendre à Karakum, pour y prêter foi et
hommage à son successeur. II obéit, et mourut en retournant dans
ses ëlats, âge de cinquaule-sept ans. Le souverain des Mongols dé-
^d"pTis7j.l' ^^^^^ Alexandre prince de la Russie septentrionale et méridionale,
jusçu^em^i. et conféra à son frère André la principauté de Volodomir. Peu de
tems après, les Russes tramèrent une conspkalion contre les Tar-
tares, et massacrèrent dans un jour convenu les percepteurs de leurs
droits. En considération de la loyauté avec laquelle Alexandre s'était
toujours conduit envers eux, les Tartares firent grâce aux Russes,
qui se trouvèrent encore heureux de rester esclaves. Frappé de ma-
ladie, Alexandre se prépara à la mort en se fesant moine sous le
nom d'Alexis. 11 mourut en 1264, après un règne qui avait com-
mencé en 1252. 11 laissa quatre fils nommés Vasili, Demetrius , An-
%t^!i\' ^^^ ^^ Daniel. Les habilans de Novogorod confièrent îe gouverne-
jusçu'en i2yi. ment à Jaroslaf, sous la condition qu'il respecterait et maintiendrait
les droits de leur république. Mais ayant violé la convention qu'il
avait jurée, les habitaus de Novogorod ne le voulaient plus pour
leur prince. Le métropolitain de Kiof ayant interposé sa médiation,
assura le peuple du repentir de ce prince pour ce qui s'était passé,
et le détermina à le recevoir de nouveau en cette qualité. Jaroslaf
ne vécut qu'un an après celte reconciliation ; il en avait régné sept,
et laissa un fils nommé Mikail.
Vasili T., L'histoire ne nous apprend que fort peu de choses concernant
jusqu'en i^-!6. VasiU 1. , trerc et successeur de Jaroslaf IIL Inquiets des entreprises
de ce prince, et de la protection que les Tartares accordaient aux
Grands-Princes de Volodomir, les habitans de Novogorod résolurent
de choisir un prince pour eux seuls , et élurent Demetrius, neveu
de Vasili. Mais Vasili, soutenu par les Tartares, n'hésita point à mon-
trer l'intention d'opposer la force à la force: ce qui détermina Deme-
trius à faire la paix, et à se retirer dans son apanage de Pereiaslaf.
Ainsi Vasili fut reconnu souverain de Novogorod; mais il ne jouit pas
^^depuu"iJ-6 ^ong-tems de cette dignité, étant mort au bout d'un règne de cinq ans.
juiçu^en 1294. Demetrius son neveu réunit alors la principauté de Novogorod à celle
de Volodomir, en sa qualité d'héritier de tous les éiats que possédait
Vasili L". Cependant les vrais princes de la Russie étaient les Tar-
E,^, tares, qui, maîtres des frontières, fesaient à leur gré des excursions
' ^JuT'^ dans l'intérieur. Les princes russes ne conservaient guères plus qu'un
les TarUiies. ^
delaRussie 29
pouvoir de nom, et les Tartares les obligeaient même à paraître
devant leur tribunar, pour y rendre compte de leur conduite. Tel
dtail Tëtat de la Russie, lorsque Demelrius en occupa le trône prin-
cipal en 1296. Jaloux de la puissance de ce prince, André, son
frère cadet, excita contre lui la haine des Tartares, et obtint pour
soi la souveraineté de Volodomir. Contraint de céder à la force,
Demelrius se rendit près de Nogai , qui s'était formé un état indépen-
dant. Les troupes de Nogai intimidèrent André, qui ne tarda point
è abandonner le trône de Volodomir et à demander la paix. Mais
peu de tems après, André s'étant rendu au camp tarlare, obtint la
protection de Tok-Tagu, qui envoya en Russie une armée considé-
rable, pour mettre sur le trône de Volodomir l'intrigant André. INe
pouvant résister à la force, Demelrius s'était retiré à Pleskof. Les
Tartares n'oublièrent pas de s'indemniser de leur expédition en sac-
cageant quatorze villes, sans en excepter celle-même de Volodomir,
ensorte qu'André ne trouva après eux que des ruines. L'année sui-
vante les deux frères en vinrent entre eux à un arrangement, par
l'effet duquel André restitua à Demelrius la ville de Volodomir;
mais ce dernier ne jouit pas long-tems de la souveraineté qu'il avait
recouvrée, étant mort en 1294. A la mort de Demelrius L''^, qui ^ndréiii,
avait laissé un fils nommé Ivan, André III prit l'air de prince lé- ;«//«'/« ?3%.
gilime. Alors la Russie était partagée en deux souverainetés , et
avait trois capitales, savoir; Novogorod , Volodomir, et Kiof, qui
en 1820, cessa de faire partie de l'état russe, étant tombée entre
les mains de Gaedimin, prince Lithuanien. La ville de Moscou était
seule exempte alors d'orages politiques, sous le gouvernement d'un
frère d'André appelé Daniel, le seul des princes russes depuis Ru- ^^'^^olcoT
rik, qui n'ait point contribué aux malheurs de son pays. Il agran- en xn'-\-
dit et embellit Moscou, que nous verrons bientôt devenir la seule
capitale de fétat, et la résidence des Czars. André III inquiéta
aussi Georges, prince de Moscou, qui avait succédé à son père
Daniel, et auquel il voulait enlever Pereiaslaf La mort qui le sur-
prit à son retour du camp tarlare, où il était allé demander du
secours, épargna à la Russie une calamité de plus. Il mourut en
i3o4. Il y eut alors trois prétendans à la couronne d'André , qui
étaient; Demelrius, prince de Twer, Georges prince de Moscou,
et Mikail fils de Jaroslaf III. Etant convenus tous les trois de s'en
rapporter à la décision de Kok-Tagu , ce Khan prononça en faveur
de Mikail , qui avait pour lui le vœu de la nation. Le régne de Mi- depuL 1304
îusqu'en 1817.
3o Gouvernement
kail fut paisible pendant cinq ans; mais l'astucieux Georges le noircit
tellement dans l'esprit d'Usbek-Kan, que ce dernier l'ayant appelé'
à sa horde le condanna', et le fit mourir dans les plus affreux tour-
mens, l'an iSiy. Ce bon prince, qui avait régne' treize ans , laissa
quatre fils, Demétrius, Alexandre, Constantin et Vasili ou Basile.
^depuTs Hi'j* Le perfide Georges, troisième de ce nom, reçut le prix de son fra-
;ui7«'eH i34i. tricîde. IN'ayant pour appui sur le trône qu'il avait acquis par un
tel forfait, que la fureur d'Usbek , il chercha à satisfaire par tous
les moyens possibles, l'avidilë des Tartares , ses protecteurs. La ville
de Kachin, qui appartenait au prince Demétrius, fils de l'infor-
tuné Mikail, était singulièrement tourmentée pour le recouvrement
Demétrius II. des tributs qui se payaient aux Tartares. Demétrius vint à savoir
que Georges gardait pour lui les contributions exorbitantes, dont
on grevait ses sujets, et alla de'noncer à Usbeck dans son camp
l'infidélité de ce dépositaire. Usbeck voulant punir Georges donna à
Demétrius la principauté de Volodomir. Georges se rendit aussi au
camp lartare; mais Demétrius ayant appris l'assassinat de son père,
ne put retenir sa fureur, et vengea dans le sang de ce traître la
mort de Mikail. Le fière de Georges demanda vengeance, et obtint
le trône de Volodomir. Forcé de devenir sévère par les princes rus-
ses eux-mêmes, dont les plaintes se renouvellaient sans cesse, Usbek
condanna à mort Demétrius, qui n'avait encore que vingt-sept ans.
Alexandre u. Alexaodrc II Mikaclovitz s'étant concilié la bienveilance des Tar-
tares, obtint la souveraineté de Volodomir et de Novogorod, et alla
résider à Twer. Usbek ayant envoyé, on ne sait guères pour quel
motif, un de ses confidens, avec une mombreuse suite à Alexan-
dre, ce dernier, dissimulant ses soupçons, lui fit un accueil distin-
hmn I. gué, et fit massacrer dans une même nuit tous les Tartares. Ivan,
fils de Daniel et frère de Georges, s'empressa aussitôt d'informer
Usbeck de cet attentat, et demanda pour lui la principauté de
Volodomir, qui lui fut accordée. Constantin, fils de Mikail et frère
d'Alexandre, obtint la principauté de Twer. Alexandre II fut puni
de mort dans Ifi camp tartare, dix ans après ce massacre , c'est-à-dire
en l338. Ivan I.^' Danilovitz transporta le siège de la souveraineté
russe à Moscou. Ce prince montra en lui l'étrange assemblage de
défauts et de qualités contraires; il fut ambitieux et dévot, san-
guinaire et charitable: l'usage où il était de porter à sa ceinture
vme bourse pleine de monnaies pour en faire l'aumône, lui fit don-
ner le âuruom de Kalita^ qui signifie bourse. Il n^ourut en iS/j-i?
deïlaRussie. 3i
après avoir réunî la principaulé de Rostof à celle de Moscou, et
laissa trois fils nomme's Sime'on, Ivan et André.
Ivan étant mort, ses frères et ses enfans se disputèrent le afwfTz^i
trôné: Usbek l'adjugea à ceux-ci, en leur laissant la faculté de s'ar- j"^?"'«« iSSq.
ranger entre eux. Ivan et André de'cernèrent à Siméou l'exercice
de l'autorité souveraine, avec la moitié' des revenus de l'e'tat: ce
dernier fut surnonimé le superbe. La ville de Pleskof se donna pour
maître un prince de la Lilhuanie. Une guerre sanglante s'alluma
entre les Lithuaniens et les Russes, et les Suédois firent une expé-
dition contre Novogorod. En i343 les Tartares furent affliges d'une
peste cruelle, c^ui s'étendit en Russie, et dont Sime'on fut la victime.
Ce prince laissa en mourant deux fils, Ivan et Sime'on, et régna treize ^^'«" ^^•
ans. Usbek ne vivait plus dans le Raplchak-Usbek, quand Sime'on
mourut, et alors Djanibek son fils, prince vertueux, lui avait succède'.
Les deux frères de Sime'on lui ayant porté leurs réclamations , il
se déclara pour Ivan, qui, dans un règne de six ans, ne fit ni bien
ni mal à la Russie. Il mourut en i358 à l'âge de 33 ans, ( voyez
le n.° II de la planche ci-dessus), et laissa deux fils, qui furent
Demetrius et Ivan. A cette époque la puissance des Tartares du Jf,^^""^^"
Kaptchak commençait à décliner. Toutes leurs forces consistaient '^""f^'^nce
dans leur camp, appelé horde, établi autrefois par Batu-Sagin, et
qui était le rassemblement de toutes les tribus soumises à leur em-
pire : c'était de là que les Khans tiraient les corps d'armées pour
toutes leurs expéditions. La peste dont il vient d'être parlé contri-
bua sans doute à la décadence de leur puissance; mais ce qui l'ac-
céléra encore davantage ce fut la corruption des Russes, qui en se
propageant parmi les vainqueurs, et jusque dans la grande horde,
fit éclore parmi les princes Tartares des sentimens d'ambition et de
haîne, dont la violence éclata ensuite par des divisions et des mas-
sacres. La postérité de Mangù-Timur s'étant éteinte, le sceptre du
Kaptchak passa dans les mains de Naruz, et ce fut dans ce tems que
les prétendans à la souveraineté de la Russie se rendirent dans le
Kaptchak; mais le règne de Naruz fut si court, que ce prince n'eut
pas le tems de donner un successeur à Siméon. Kidir lua Naruz,
ensuite de quoi Demetrius, fils de Constantin, s'adressa à lui pour
avoir la souveraineté de Moscou. Mais, dans ces entrefaites, Kidir
fut tué par son fils Terair-Musa, qui, au bout de sept jours, fut
sacrifié lui-même par Marnai. Ce dernier préférait l'honneur de créer
des lihans à celui de régner sur les Tartares. Cependant les princes
33 Gouvernement
du district de Sarai élurent pour leur chef Araurat, frère de Kidir;
Demetrius, fils aine d'Ivan II, et Deraetrius fils de Constantin,
rendirent Amurat l'arbitre de leurs prétentions au trône de Mos-
cou : ce chef décida que le fils devait entrer en possession de
v.meiriutuii l'he'rîtage de son pêrej de cette manière le trône resta à Demetrius
III fils d'Ivan, lequel ne régna que deux ans, et laissa trois fils
Danetrius îF. Dommés Basile, Simëon et Ivan. Demetrius IV Ivanovitz fut nom-
mé par Amurat Grand-Prince, à l'âge de treize ans; et s'étant rendu
à Moscou avec Volodomir Andreivitz, son oncle et son tuteur, il
s'y fit reconnaître en qualité de souverain. Mécontent de celte no-
mination, comme ayant e'te' faite sans sa participation , Marnai e'cri-
▼it à Demetrius pour le confirmer dans sa dignité': ce dont Amu-
rat marqua son dépit, par une nouvelle nomination qu'il fit dans
la personne de Demetrius, fils de Constantin, prince de Suzdal. La
rivalité de ces deux antagonistes fut pour la Russie une source da
calamités, qui ne durèrent pas moins de dix-huit ans. Marnai, qui
s'était rendu très-puissant dans le Kaptchak, forme le projet d'op-
primer le Grand-Prince de Moscou. Demetrius engage tous les prin-
ces russes à Se réunir à lui contre l'ennemi commun. Les Tartares
sont défaits dans une bataille livrée sur les bords du Don, et cetta
victoire fait donner à Demetrius IV le surnom de Donski. Marnai
ayant été assassiné à Kaffa, les Tartares proclamèrent Khan de Sa-
rai et du Volga Taktamych, qui, au bout de deux ans de bonne
intelligence avec les Russes, obligea Demetrius à quitter Moscou:
n'ayant pu prendre cette ville de vive force, il s'en rendit maî-
tre par la ruse, en massacra les habitans et ravagea tout le pays
d'alentour. Ce Tartare ne put cependant enlever cette principauté
à Demetrius, qui saccagea Novogorod pour se venger de ce qu'elle
s'e'tait révolte'e contre lui. Demetrius mourut en i349 ^%^ ^^ qua-
rante ans, après en avoir régné vingt-sept. Voyez le n.° 12 de U
Kremibihdti même planche. Ce fut lui qui fit bâtir le Kremlin ( voyez à la
en pitrre. pjgnçtie 3 Ic plau dc Moscou avcc une partie du Kremlin) mot
tartare, qui signifie forteresse. Ce prince laissa sept fils qui sont,
Ba.iu u , Danil, Basile, Georses, André, Pierre, Ivan et Constantin. Basile
depuis iSSg ' ' , ,
/ua>9'e» i4a5. II Demetriovitz succéda à son père sur le trône de Moscou, et y
fut confirmé par Taktamych. Les divisions continuelles des Tartares
e'puisèrent les forces de cette nation, et furent une seconde cause
de leur de'cadence en Russie, Les entreprises d'un des successeurs
de Geugis-Kan; le second héros des Mongols, connu parmi nous
D E L A R U s s I E. 33
SOUS le nom de Tamerlan , furent, sans qu'il s'en doutât, une des
principales causes des avantages que les Russes remportèrent dans
la suite sur les Tartares. Vaincu par eux et ne pouvant s'en ven-
ger, Vitold, prince Lithuanien, se tourna contre les Russes , s'em-
para de Smolensko, dévasta le territoire de Novogorod, et mena-
çait le Grand-Prince de Moscou. Basile réclama l'assistance de la
horde tartare, qui, dans l'état de faiblesse où elle était réduite, ne
put lui envoyer qu'un secours insignifiant. La politique des Tarta-
res était de montrer aux Russes des sentimens d'amilië, tout en
fomentant leurs divisions; ils firent même marcher une armée vers
la Russie, pour agir contre celui des deux princes qui aurait suc-
combé; mais les Russes évitèrent le piège, en s'abstenant d'en
venir aux mains. Alors le Tartare Jediguei dirigea son armée sur
Moscou, prit cette ville et la ravagea. Une circonstance qui con-
tribua à sauver Moscou et les autres villes russes, ce fut l'avis
donné à Jediguei des divisions qui s'étaient élevées dans la horde,
et qui tinrent les Tartares éloignés de la Russie pendant vingt-
quatre ans. Basile n'eut donc plus aucune inquiétude de ce côlé-là;
et si ce n'eût pas été un prince faible et dissipateur, ses sujets au-
raient pu se relever sous son règne de tous les maux qu'ils avaient
soufferts. Il faut ajouter à cela, que ses états furent désolés trois fois
par la peste, et par une disette qui fut l'effet de froids excessifs. C^
prince mourut en i425 âgé de cinquante-quatre ans, après en avoir
régné trente-six. Il eut de Sophie plusieurs filles, et deux fils nom-
més Basile et Ivan. L'ainé des fils de Basile II n'avait que dix ^^"^'^ ^^'
d, /-i . u ■ depuis i/faS
son père mourut. Georges, pruice de Kalitz, son oncle, 7«^7"'^" i46a
prétendait au trône; mais Sophie, veuve de Basile II, parvint par
son éloquence et son habileté, à faire reconnaître le jeune prince par
les grands pour leur souverain, sous le nom de Basile III, et ses
droits furent confirmés par la horde. Néanmoins Georges le chassa
du trône, puis le lui rendit peu de tems après. Mais Basile était
un homme cruel et ingrat, et il fut déposé une seconde fois. Re-
mis de nouveau sur le trône, il se montra non moins ingrat en-
vers Alu-Mahamet-Ran, qui l'avait confirmé dans sa dignité souve-
raine , et exempté du tribut que ses prédécesseurs avaient payé à U
horde. Les Tartares saccagèrent et brûlèrent Moscou, et le Kan
fit prisonnier Basile, qu'il relâcha ensuite et renvoya généreusement
dans ses étals. Tandis que le prince Tartare donnait de si beaux
exemples de vertu à tous les princes russes, Chemiaka, fils de
Lurope, Fol. FI. ■ jp
34 Go^VER^^EME]\T
Georges, surprend Moscou, à la faveur du parti qu'il s'y était fait,
et parvient, à force de perfidies, à avoir dans les mains Basile,
auquel il fait crever les yeux. Plusieurs princes se liguent contre
l'usurpateur, et remettent Basile sur le trône. Battu et dépossédé de
ses états Chemiaka se réfugie à Novogorod, oii il est empoisonné
deux ans après. La ville de Novogorod paya cher sa déférence pour
l'usurpateur. Du reste, les princes russes, pendant six ans, gardè-
rent la paix entre eux et respectèrent leur souverain légitime, Ba-
sile III, qui mourut en 1462 âgé de 47 ans, après en avoir régné
trente-sept. Il eut six enfans mâles, qui furent Georges, Ivan, un
autre Georges, André, Boris, et un second André.
i^an lu Ivan III Basilievitz succéda à son père à l'âge de vinet-trois ans.
depuis 7462 TTlOOllll AT
y i«7!i'e« i5o5. Voy. Ic H. lo 06 la planche 2. Aucun de ses prédécesseurs n'éten-
dit sa domination aussi loin que lui: effet de l'unité de pouvoir
et de forces, qu'il avait eu l'habileté de concentrer en lui seul. Oq
avait des présages de sa grandeur future dans la fermeté de son
caractère, dans ses talens militaires, dans sa prudence et dans la
connaissance particulière qu'il avait des vrais intérêts de sa nation,
dont le premier était de l'affranchir du joug des Tartares. Quand
il se crut assuré de ses forces, il marcha contre Ibrahim-Ran qui
régnait à Kasan, et le rendit tributaire. Novogorod se révolta par
l'effet des manèges d'une femme ambitieuse appelée Marpha, qui
tenta de faire passer cette ville sous la domination de Casimir IV
roi de Pologne. Ivan la soumet à son obéissance 5 elle se révolte
une seconde fois 5 alors ce prince la réduit à la condition des autres
villes, et en oblige les habitans à lui prêter serment de fidélité. Le
Desiruction calme rétabli dans l'intérieur, Ahmet, Kan de la grande horde, ap-
/a Horde Dorée, pelée la Horde Doiéc par les Russes, s'avise d'envoyer à Ivan un
ordre de lui payer tribut. Ce dernier va attaquer le Kan avec une
armée formidable, et met tout à feu et à sang. Dans le même lems
les INogays envahissent le territoire de la horde, et achèvent de la
ruiner: Ahmet est tué, et son armée entièrement détruite. La ruine
de cette horde affermit la puissance d'Ivan. Casimir, roi de Polo-
gne, en ayant pris ombrage, attenta secrètement à la vie de ce
prince: ce qui occasionna entre eux une guerre, qui dura dix ans
et ne finit que sous Albert, fils de Casimir, au frère duquel nommé
Alexandre, grand duc de Lilhuanie , Ivan donna sa fille en mariage.
Alei-Kan s'était prévalu de ces circonstances pour relever Kasan de
son désastre j mais Ivan ayant envoyé une armée vers cette ville,
\
delaRussie 35
la reprend^ fait prisonnier Alei-Ivan lui-même, et nomme Makmet-
Amin souverain de Kasan. Makmet, à la sollicitation de sa femme,
arbore l'elendard de la re'volte, et fait massacrer tous les Russes qui
se trouvent dans ses états. Ivan détache une armée contre le re-
belle , qui ne se trouvant pas en état de faire résistance lève le
siège de Nijeni-Novogorod. Accablé de chagrins Ivan meurt le 7
octobre i5o5, laissant plusieurs enfans , dont un nomme Basile,
qu'il fît reconnaître pour son successeur. Parmi les capitaines qui
le servirent avec le plus de distinction , il y en eut deux qui con-
tribuèrent singulièrement à l'accroissement de sa puissance: ce fu-
rent Jakof et Georges Zacarievitz, chef de la famille Roraanof, qui , P"^ .„
" ' ' i- de La fumiUa
dans la suite monta sur le trône de Russie. Ces deux guerriers sou- r^onuwof.
mirent à sa domination plusieurs villes importantes, et divers peu-
ples qui habitaient le long des bords de la mer glaciale. Dans le
même tems les Russes pénétrèrent dans la Sibérie septentrionale,
dont ils n'avaient aucune connaissance auparavant. Ce fut sous le
règne d'Ivan que la Russie commença à fixer l'attention des autres ^'^fi'''^.
o ^ ^ ^ de la Rmste
puissances de l'Europe, et que l'on vit arriver à Moscou des am- *"'" ^^'"* ^'^•
bassadeurs des plus grands potentats. Ce prince appela de la Grèce
et de l'Italie dans ses vastes états des architectes, des artilleurs,
des fondeurs de canons et autres artistes, en leur proposant des
avantages proportionnés aux sacrifices qu'ils fesaient pour venir
s'établir à Moscou. Il étendit même son attention jusques sur le
clergé, et il fut tenu sous son règne un concile fameux, pour l'éta-
tablissement d'une réforme dans les mœurs de cet ordre. Jusqu'à lui
les armes de la Russie avaient représenté un Saint Georges à cheval;
mais après son mariage avec la princesse Sophie, fille de Thomas
Paléologue, et nièce de Manuel empereur de Constanlinople, il
prit pour armoiries l'aigle noire à deux têtes.
Basile monta sur le trône de son père avec la résolution de ,^'5^« «°'''<'
. . à deux téCes 3
consolider sa puissance par la paix; mais la haine que Makmet Kan noweius
s xr • • ' ^ i Ti ■ I) I armoiries
de Hasan avait jurée a la Russie, 1 obligea à entreprendre contre d'haro.
.... Basile 11^
lui une expédition, qui eut un mauvais succès. Makmet ne iouit /^^/""* iSo^
I ' I • 1 jusqiCen i533:
pas long-tems des avantages quil avait obtenus; il mourut d'une
cruelle maladie avec le regret d'avoir été ingrat envers Ivan, et en
priant Basile de lui pardonner. Délivré d'un ennemi aussi formida-
ble, Basile fut contraint d'entrer en guerre avec Sigismond roi de
Pologne, ciui, après avoir été battu, fit une paix simulée. Les Rus-
ses attaquent de nouveau les Polonais, et désolent la Liihuanie. Ou
36 Gouvernement
conspire contre Basile à l'instigaiion de Sigisraond, puis on en vient
enfin à une trêve, qui est conclue en i523. Basile fit une nou-
velle expédition contre Kasan qui s'était révoltée de nouveau, mais
ce fut sans succès j elle fut suivie d'une autre, et cette ville finit
par être prise et saccagée par les Russes. Basile înourut en ï534
après un règne de vingt-huit ansj il eut d'Hélène, fille du prince
Glinski, deux fils nommés Ivan et Georges.
I:Zs'!k ^'^''^ ^^ Basilivitz succéda à son père Basile à l'âge d'envi-
iu,c,a'.a^B^. ron trois ans, et Hélène prit avec Gliuski les rênes de l'adminis-
tration. Durant la régence la guerre continua entre la Russie et
Sigismond roi de Pologne. Ivan n'avait encore que sept ans lorsque
le poison mit fin au règne scandaleux et cruel d'Hëlèue. Ce jeune
prince tomba entre les mains de trois scélérats nommés Ivan , Chu-
iski et Turcheckof, qui furent ses tyrans et les oppresseurs de la
Russie. Sous ce triumvirat, les Russes se réunissent contre la horde
entière, qui venait pour envahir leur pays, et les Tartares battus
par eux sur l'Oka sont obligés de prendre la fuite. Ivan conçut de
cette victoire une opinion avantageuse de ses forces: la nature l'avait
doué en outre de toutes les qualités propres à former un héros;
mais abandonné à lui-même, et accoutumé dans son enfance à n'é-
couter que ses caprices, il n'avait appris qu'à mettre sa volonté à
la place de la raison. A peine avait-il quatorze ans, qu'il osa saisir
le sceptre et l'épée, et déclara aux grands assemblés exprès, com-
me à tous ses sujets, qu'il était le seul héritier de la couronne,
et qu'il voulait régner pour protéger les faibles, pour punir les cou-
pables et donner à tous l'exemple. Chiuski tremble, et ses compli-
ces sont interdits. Ivan prononce leur arrêt de mort, et par cet
acte de sévérité fait rentrer tout le monde dans l'obéissance. De
si beaux commencemens fesaient présager un bon gouvernement,
mais à peine entré dans l'âge des passions, Ivan s'y abandonne sans
réserve, et dés lors sa conduite n'offre plus qu'un tissu de dé-
couronnement bauches ct de crimcs. Ses égaremens durèrent deux ans, et ce fut
il prend le titre pendant ce tems qu il se ht couronner par le métropolitain: dans
la cérémonie il voulut prendre la couronne qu avait portée Cons-
tantin Monomacus, empereur de Constantinople, et il ordonna qu'on
eût à lui donner désormais le titre de Czar. Peu de tems après
il épousa Anastasie, fille de Roman Jurievitz Romanof. Rappelé
à des sentiraens d'honneur et de justice par cette aimable et ver-
tueuse princesse, il s'occupe des soins du gouvernement. Jusqu'à-
t» s I, A R U s s I E. 37
lors les armées russes avaient e'té sans discipline ; il organise une
milice sous le commandement immédiat du prince, c'est celle des ^^'"stréiiu
Stre'Iitz ou archers; il la fait armer et bien exercer: une partie com-
pose sa garde , et l'autre est employée aux armées. Tandis qu'il
se livrait à ces soins, les Tartares, par leurs pre'tenlions et leurs
discordes sans cesse renaissantes, préparaient aux Russes l'occasion
de recouvrer leurs anciens droits. La prise de ICasan mit fin pour ^'onguste
*■ *• de Kasari
toujours aux contestations qui s'élevaient fréquemment entre ces et d'Asmikan.
deux peuples; et, en remerciant Dieu de la conquête qu'il avait
faite, Ivan dit à ses Boyards et à ses Vaivods : enfin Dieu ma
rendu fort contre vous. Mais ses avantages ne se bornèrent pas
à la conquête du royaume de Kasan: la chute de cet état ef-
fraya le souverain et les grands d'Astrakan; ils jurèrent solennel-
lement d'être à jamais sujets fidèles de la Russie, et de ne re-
connaître à l'avenir d'autres princes que ceux qui leur seraient
donnés par le Czar, ou qu'il aurait approuve's. Le retour d'Ivan à
Moscou fut encore signalé, par la nouvelle route qui s'ouvrit alors
au commerce de la Russie. Des marchands anglais ayant pénétré Commerce
par la mer glaciale dans l'embouchure de la Dwina, remontèrent de la mer
n 1- 1 1 •11-1» • v.i« glaciale.
ce neuve et se rendirent dans la capitale de 1 empire, ou ils fu-
rent reçus par le Czar avec la plus grande distinction. Dans ces
entrefaites ses armes furent occupées pendant quelque tems contre
les Turcs; mais des intérêts plus importans l'appelèrent ailleurs.
Gustave Vasa venait de s'asseoir sur le trône de la Suède, lorsque
les Livoniens le déterminèrent à déclarer la guerre à la Russie:
mais la paix suivit bientôt. Indigné de la conduite des Livoniens
à son égard, le Czar entra dans leur pays, ravagea le territoire de
Dorpat et de Riga, et prit plusieurs places fortes. Ensuite il fie
une invasion en Lilhuanie, s'empara de quelques places, assiégea
et prit d'assaut la ville de Polosk. Mais les campagnes suivantes fu-
rent funestes aux Russes. La mort avait enlevé alors la Czarine
Auastasie, dont l'heureux naturel avait pu seul adoucir un carac-
tère aussi dur que celui d'Ivan. Profondément affligé de la perte
qu'il avait faite, il convoqua une assemblée dans laquelle il abdi-
qua le trône, et plaça à la tête du gouvernement le Kan de Ka- Ahdicadoa
n • 1 .1 d'Ivan.
San, pour aller vivre, exempt de tous soins, dans une campagne aux
environs de Moscou. Le nouveau Czar n'abusa pas de l'autorité qui
lui avait été confiée; mais il n'en fut pas ainsi des grands, qui
n'aspiraient qu'à pouvoir donner un libre essor à leurs passions. Ivan
38 Gouvernement
résolut de former un corps de troupes entièrement de'vouë à ses
volonte's : ce fut celui des OpritcJienikes ^ qui ne servit que trop bien
n reprend ses projels de vengeance. Cette milice parcourut toutes les provinces,
le maniement l i
des affaires, et partout dcs traccs de sang marquèrent son passage: Novogorod
fut ravagée, et les massacres se renouvelèrent à Twer, à Pleskof
et à Moscou. La sévérité fut peut-être poussée à l'excès, mais aussi
la corruption était à son comble. Ivan se justifia des cruautés qu'on
lui reprochait, et il appela de la conduite coupable des Russes en-
vers un prince qui s'occupait de leur bonheur*, et qu'ils avaient mis
dans la dure nécessité de les gouverner avec un sceptre de fer. La
Guerre contre fermentation qui régnait en Russie était pour la Pologne, la Livonîe
Its Suédois, fort ''ri' . i
hiTanareseta, ct la suedc , uu motit Q encouragemeu t à tout entreprendre contre
elle. Ivan se préparait à une nouvelle campagne, lorsqu'à l'instiga-
tion de Sigismond roi de Pologne, les Tartares de la Grimée s'avan-
cent jusqu'à Moscou, qui est pillée et incendiée par eux. Mais bien-
tôt après ils sont défaits par les Russes: ce qui amène la paix. La
guerre se rallume avec plus de fureur que jamais. Les Suédois et
les Polonais y obtiennent des succès, et parviennent à faire soule-
ver de nouveau les Tartares contre les Russes. Consterné de ses
pertes multipliées, Ivan cherche un médiateur capable de lui faire
avoir des conditions avantageuses, et s'adresse pour cela au pape
Grégoire XIII, qui envoie en Russie Possevino Jésuite. La paix est
conclue. Ivan renonce à la Livonie, restitue Polotsk et quelques
jautres villes de la Pologne. Cette paix fut faite en i583, et fut
suivie de celle que le Czar conclut avec les Tartares de la Crimée.
Les Suédois firent une trêve pour trois ans. Il arriva alors à Ivan
un malheur, qui empoisonna le reste de ses jours. Dans un accès
de colère il frappa sur la tête son fils Demetrius avec un bâton
qu'il portait habituellement: le coup fut si rude que le jeune prince
en mourut au bout de quatre jours, pleuré de toute la nation.
On ne sait pas précisément quelle fut la cause de cet excès: ce
qu'il y a de certain, c'est qu'Ivan se fit moine de désespoir, et
mourut en i584 âgé de cinquante-quatre ans. Telle fut la fin mal-
heureuse de ce prince, auquel on avait donné le surnom de con-
quérant. Voy. le n." il\ de la même planche. Il eut cinq femmes,
desquelles il eut, savoir j de la première, qui fut Anastasie, Deme^
trius, Ivan et Fodor; et de la seconde appelée Marie, fille de Tan-
suk prince de Circassie, un autre Demetrius.
delaRussie. 3g
Ivan cherchait à attirer auprès de lui tous les artistes et les Costume
1 l'-ri Ti 1 V Tï/r -1 de la Russie
savans des diffërens pays de 1 rjurope. Il appela a Moscou des ju- sou$ ivan iv.
risconsultes, des architectes, des peintres, des sculpteurs, des or-
lèvres, des fabricans de papier, des fondeurs de cloches et autres.
Les Actes et les Lettres des Apôtres furent imprimes dans la mê-
me ville en i563 par un Diacre russe. C'est lui qui introduisit le
premier en Russie le système des troupes re'gulières, la discipline
militaire et l'usage des armes européennes. Il suppléa par un code
à l'insuffisance des lois de Jaroslaf et d'Isiaslaf. Les crimes étaient
punis sévèrement, et les simples délits seulement par la honte. Les
ministres et les gouverneurs, qui se rendaient coupables d'injustice,
encouraient la peine capitale. Les Boyards du plus haut rang, en cas
de délits moins graves, étaient dépouille's de leurs habits, revêtus
de haillons et conduits ainsi dans les rues par des fossoyeurs ivres,
qui les tenaient par la main. L'ivrognerie était toujours punie de
la prison. Lorsqu'il y eut un commerce d'ouvert par la mer gla-
ciale, Ivan établit des marches à Narva. Les caravanes venant de
la Perse et de la Bucharie purent venir jusqu'à Morcou, et les No-
gays mêmes amenaient en Russie trente à quarante mille chevaux
par an. Les Russes apprirent des Bulgares à tanner les peaux, et
ils commencèrent aussi alors à exploiter les mines de fer. Les Gé-
nois qui fréquentaient la mer noire et celle d'Azof , enseignèrent aux
Cosaques l'art de faire avec des grains des liqueurs fortes, et ceux-ci
l'apprirent aux Russes. Ces derniers étaient naturellement intole'rans:
Ivan n'avait pas ce défaut, et il permit aux Luthériens d'avoir deux
temples à Moscou; mais aigri à la fin contre ses sujets, il devint
tyran dans les affaires de gouvernement et de religion. Alors plus
de sûreté' pour les fortunes des particuliers : la perte en est certaine
dès qu^on a perdu la faveur du prince: les confiscations font pas-
ser entre ses mains les grandes propriétés, et tout l'or que le com-
merce fait entrer en Russie est pour lui. Après avoir soumis les
grands à ses mesures despotiques, il songe à y soumettre ainsi le
clergé. Il l'assujélit à l'impôt, dépose à son gré les métropolitains,
se revêt lui-même des ornemens pontificaux, et fait parler le ciel
dont il prétend annoncer les oracles, en répondant à chaque de-
mande: Je le ferai si Dieu î ordonne. C'est là l'origine de ces deux
proverbes si familiers aux Russes : Dieu le sait et le Czar. La co-
lère du Czar est l'ambassadrice de la mort.
4o Gouvernement
f^dlJer Fedor I.^"" Ivanovitz, troisième fils d'Ivan IV, succède à son
'^'' de Ru'T^'^ père. L'ambitieux Boris Godunof, frère d'Irène femme de Fedor, se
depius i684 propose de tirer parti de la faiblesse d'un Czar qui ne s'occupait
jusq u/ en lOQO. ,^ i » i r
qua sonner les cloches. Le plus grand obstacle que Godunof pou-
vait voir sur son chemin pour arriver au trône était le prince De-
metrius, qui n'aurait pas manqué de remplacer son frère Fedor,
qu'il était trop facile de renverser du trône dès qu'on l'aurait voulu.
Godunof confine à Uglitz le jeune Demetrius^ achète des compli-
ces et des bourreaux et le fait assassiner. Cet horrible forfait fut
connu de tout le monde en Russie, excepte' du Czar seul, La mort
de Fedor était la seule chose qui manquât à Godunof pour l'ac-
complissement de ses désirs. La santé du Czar était dans un état
déplorable: ce qui n'empêcha pas que Godunof ne le conduisît en
Livonie, où l'on soutenait contre les Suédois une guerre, qui finit
par une trêve. Durant les six ans que Fedor continua à végéter
sur le trône de Russie, une conquête des plus importantes, com-
mencée long-tems auparavant, fut achevée: cette conquête est celle
de la Sibérie, dont la Russie est redevable à quelques Cosaques.
Fedor I."' mourut en iSgS, onze ans après le décès d'Ivan IV, et
après un règne de 4i ans. En lui s'éteignit la dynastie de Rurik,
qui avait donné à la Russie cinquante-deux souverains dans l'espace
de sept cent trente-six ans.
Boris Parmi tous ceux qui ont cherché à se frayer une voie au trône
Godwiqf , X r- j jM- 'I >
depuis XDÇ)8 a lorce de délits, il u en est aucun peut-être, qui se soit con~
■jusqu'en i6o3. . i />
duit avec plus de prudence que ne l'a fait Boris-Godunof, Il mon-
tra surtout beaucoup d'habileté, lorsque le trône demeura vacant,
en affectant d'autant plus de modestie et de retenue, qu'il avait
plus d'impatience d'y monter. Il savait parfaitement que ce ma-
nège lui avait concilié tous les vœux: aussi fut-il proclamé Czar.
Son premier soin fut de diminuer les impôts, de faire au peuple
des largesses, et d'étendre ses bienfaits sur tous ses sujets, afin de
les disposer aux réformes qu'il méditait pour les civiliser: but qu'il
' aurait peut-être atteint, si son ambition, trop ousbrageuse, ne l'avait
porté à vouloir détruire les familles les plus puissantes, surtout
celle des Romanof, et s'il n'avait point excité contre lui la haine
universelle. Soutenu par les Polonais et par les Cosaques du Don,
Grégoire Otrepief marcha contre lui, se disant le prince Demetrius,
que Godunof avait voulu faire tuer à Uglitz. Jamais intrigue ne fut
mieux conduite, ni plus fortement appuyée. Le prétendu Demetrius
delaRussiè. ^i
entra en Russie à la tête d'une armée considérable. Boris re'unit
toutes ses forces j mais la plupart des Russes mirent bas les armes
et passèrent du côté du premier, et le reste laissa le champ de
bataille aux vainqueurs. Désespéré de la victoire de son rival, Bo-
ris est surpris, en se levant de table, d'une colique violente, dont
il meurt au bout de quelques heures en i6o5, après un règne de
sept ans. Malgré le parti considérable que Demelrius avait à Mos-
cou, le peuple proclama Fédor, fils unique qu'il laissait, et lui
donna sa mère pour régente. Mais plusieurs villes ayant reconnu
Demetrius pour leur souverain, il se fit à Moscou un soulèvement,
qui entraîna la ruine de Fédor et de toute la famille de Godunof,
et fut suivi du couronnement de Demetrius V Ivanovilz, dit le
faux Demelrius. Le nouveau souverain fit prier la veuve d'Ivan IV
de venir partager le trône avec luij elle vint en effet, et il n'y eut
sorte de marques de respect et de tendresse qu'il ne lui donnât. Peu
de tems après il se trama contre lui une conspiration, qui fut dé-
couverte, et pour cause de laquelle un grand nombre de complices
perdit la vie. Assuré désormais sur le trône, il épousa la princesse
Marine fille du Palatin de Leudomir. Les Russes soupçonnant que
ce nouveau Gzar eût l'intention de reconnaître les services que lui
avaient rendus les Polonais, et de les sacrifier à ces derniers, for-
mèrent le projet de s'en défaire et de massacrer ses protégés. Ba-
sile Chuiski fut le chef de la nouvelle conspiration. On publia une
déclaration de la veuve d'Ivan IV, contraire à la première, cons-
tatant que le Gzar était son fils. Demelrius est tué, et Basile Ghuiski
proclamé Gzar. Il exerce de cruelles vengeances sur les personnes
qu'il ne croyait pas lui être attachées, et rallume ainsi le feu de
la révolte, qui aurait entraîné la ruine de Moscou, si la noblesse
de Smolensko ne s'était point mise à la tête de forces considéra-
ble pour l'étouffer. Mais les Gosaques du Don firent paraître un
nouveau fils de Fédor Ivnovilz, qui fut reconnu dans plusieurs
villes pour héritier légitime du trône. Ghuiski ayant mis le siège
devant Tula, où était l'imposleur, força les habitans à lui livrer le
prétendu fils de Fédor avec les chefs des rebelles. A peine débar-
rassé de cet imposteur, Ghiuski se trouve obligé de nouveau de lut-
ter contre un autre faux Demetrius, et plus encore contre les Po-
lonais, qui à la fin le chassèrent de la principauté, et l'envoyèrent
avec toute sa famille a Varsovie, où il ne vécut pas îong-teras. Après
la mort de Ghiuski l'anarchie est portée à son comble, et la plus
Europe. P'ol. VL p
Fcdor
Jioriiovilz.
Demelrius V ^
àa te faux
Dancli iiis.
liasiie Chuis'ii
règne
depuis 1606
jusqu'en 1610.
42 Gouvernement
grande confusion règne dans toute la Russie. Le trône est offert au
fils de Sigismoud, roi de Pologne, qui retient les députes prison-
niers, et donne ainsi à présumer aux Russes que son intention est
de soumettre toute la Russie par la force des armes. Moscou est
incendiée par les Polonais qui s'y trouvaient, et devient un théâ-
tre de carnage. Les Russes sont sans chefs et divisés en plusieurs
factions, dont une appelle les Suédois contre les Polonais. Un bou-
cher de Nijeni-Novogorod fait prendre à ses compatriotes la rëso-
Julion héroïque de sacrifier leurs biens et leurs vies, pour sauver
la patrie des maux qui l'affligent. Le prince Poiarski est élu pour
leur chef, et ils commencent à remporter quelques victoires j mais
ce qui contribue particulièrement à assurer leurs succès, c'est l'es-
prit de rivalité qui fait armer les Polonais et les Suédois les uns
contre les autres. La Russie est enfin délivrée de tous ses ennemis,
tant intérieurs qu'extérieurs 5 et, après un interrègne de trois ans,
le fils de Fédor, Mikail-Fédérovitz Romanof est proclamé Czar le
21 février i6i3. En lui commence une nouvelle dynastie qui va
remplacer la première, et qui nous offrira un ordre de choses moins
affligeant.
On prétend que la famille des Romanof tire son origine d'un
...„,/x& P^i^^ssien nommé André, qui vint s'établir en Russie sous le règne
/«.9'-«i645. d'Ivan L''^ Ce Prussien eut cinq fils, dont un est cité dans l'his-
toire pour avoir eu une suite de descendans, qui se firent renom-
e^afamaie "^^^ F^ ^^"^^ cutrcprises et parvinrent à une grande fortune. Boris
homanof. voulait exterminer cette famille, qu'il redoutait plus qu'aucune au-
tre } il exila Fédor-Nikititz-Jurief , et l'obligea à se faire moine sous
* le nom de Philaréte: ce moine devint ensuite métropolitain de Ros-
tof. Il renferma ensuite dans un couvent Ârsenie son épouse, à la-
quelle il ne laissa que la seule consolation de pouvoir garder près
d'elle son fils Mikail, qui, à l'âge de seize ans, fut proclamé sou-
verain de la Russie. Ce jeune prince avait pour conseillers des hom-
mes sages, et il chercha, mais envain , à se mettre en paix avec
Gustave Adolphe roi de Suède , et avec Sigismond roi de Polo-
gne. Ces deux monarques au contraire, auparavant ennemis se re-
concilient pour agir de concert contre les Russes; mais les hos-
tilités s'étant renouvelées entre ces deux rois, la France, l'Angle-
terre et la Hollande parviennent à rétablir la paix entre la Suède
et la Russie : ce qui n'empêche pas cependant que cette dernière
ne doive soutenir la guerre contre le roi de Suède, qui lui suscite
Mikail
Ftidei oi^itz
RoTitano
depuis
J'hoMif.
delaRussie. 43
dans l'intérieur une ligue entre la basse noblesse et les Cosaques du
Don. Ce monarque est néanmoins oblige' à faire enfin la paix , par
suite de laquelle il met en liberté, avec les autres envoyés russes
le me'tropolitain Philarèle père du Czar, qu'il fait patriarche. Pen-
dant ce tems Mikail fait tout son possible pour réparer les maux
de la Russie; il envoie des ambassadeurs aux princes e'tr^ngers pour
établir des relations commerciales utiles à ses peuples, fortifie ses
villes, cherche à attirer à sa cour par ses libéralités les étrangers
capables de contribuer par leurs lumières à la civilisation de ses
sujets, et forme des troupes régulières à l'exemple des autres sou-
verains de l'Europe. Dans ces entrefaites la mort enleva le patriar-
che Philarète, père tendre, ministre expérimenté, et le meilleur ap-
pui qu'eû.1 Mikail. Sigismond mourut presque dans le même tems.
Le Czar envoie alors assiéger Smolensko, dans la vue de recouvrer
cet ancien boulevard de ses étatsj mais il échoue dans son entre-
prise. Ce prince succombe à un coup d'apoplexie, et sa mort, ar-
rivée en 1645, est généralement déplorée. Voyez le uS* i de la
planche 4- il eut d'Eudoxe son épouse sept filles et trois garçons^
qui furent Alexis, père de Pierre I.^'' , Basile et Ivan.
Alexis, fils aîné de Mikail, fut proclamé Czar à l'âge de seize ^/f'f'
ans, comme nous lavons observé plus haut. Il eut pour eouver- àepuu isji^s
*^ r o juiqu en 1656.
neur un boyard nomme Bans Ivanovitz Morozof, homme dont les
qualités éminentes étaient obscurcies par l'ambition des honneurs
et la cupidité des richesses. Aussi abusa-t-il de son autorité de tou-
tes les manières. Les emplois et les dignités furent mis à l'encan,
les impôts accrus outre mesure, et les vexations de tout genre por-
tées à l'excès. Le peuple se révolta contre le ministre et ses com-
plices. Alexis parvint à soulever la multitude et à sauver la vie à
Morozof, qui changea de conduite. D'après un arrangement fait avec
la Suède, le Czar s'était obligé de donner à cet état une certaine
quantité de froment. Des marchands de Pieskof et de Novogorod
chargés par lui de cette fourniture font naître par leur monopole
nue affreuse disette, à la suite de laquelle éclatent dans ces deux
villes des troubles violens, qu'Alexis parvient néanmoins à appai-
ser. La tranquillité publique est de nouveau menacée quelque îems
par un imposteur, qui avait pris le nom de Demetrius, neveu de
Deraetrius IV, lequel finit par être écartelé à Moscou en i655. Ula-
dislas, roi de Pologne étant mort quelque tems après, Alexis de-
manda d'un air menaçant la couronne de ce royaume^ et ne l'ayant
44 Gouvernement
pas obtenue, il chercha des prétextes pour rompre la trêve conclue
par son père avec Uladislas. Dans ces conjonctures les Cosaques du
Don s'affranchissent pour toujours de la domination polonaise. Le
Czar déclare la guerre à la Pologne, recouvre Smolensko, dont il
souhaitait depuis long-tems la possession, et reprend d'autres villes
qui avaient été cédées autrefois à cette puissance; il en fait de mê-
me à l'égard de la Suède. L'altération de la monnaie, et la misère
du peuple qui en fut la suite, occasionnèrent dans l'état un sou-
lèvement, qui ne put être appaisé que par les armes des Strélitz.
La guerre alors s'était rallumée entre la Russie et la Pologne, qui
s'était liguée avec le Kan de Crimée ; mais l'empereur Léopold
ayant interposé sa médiation entre ces deux puissances, Alexis con-
sentit enfin à faire la paix. En 1667 le Czar convoqua un concile
pour juger le patriarche Nikon, qui avait manifesté l'intention d'o-
pérer une réforme dans le rite religieux et dans la discipline du
clergé; mais la jalousie et l'envie ne tardèrent point à se déchaî-
ner contre lui, et plus encore parce qu'il était aimé du Czar. Il
fut donc décrété dans ce synode, que Nikon serait dégradé et ren-
fermé dans un couvent; mais peu d'années après on lui rendit plus
de justice. Vers ce même tems , un Cosaque du Don, nommé Stanko-
Razin, lequel s'était fait chef d'une troupe de brigands, parvint à
se rendre maître d'Astrakan. Alexis envoie contre les rebelles le gé-
néral Miloslawski, qui les défait complètement, prend Stenko et le
conduit à Moscou, où il reçut le prix de ses forfaits. La Czarine
Marie Miloslawski était morte dès l'année 1669, ^^ l'année sui-
vante Alexis avait épousé Natalie Nariskin, fille d'un colonel, hora*
me éclairé, incorruptible, et sincèrement attaché au Czar, qui le
fit son ministre. Nariski introduisit une sage réforme tant dans la
maison du Czar, que dans l'administration de la justice et dans
le gouvernement. La guerre s'alluma entre les Turcs, mais elle fut
de peu de durée. Fidèle, aux principes politiques que professait son
ministre , Alexis fît la paix avec tous ses ennemis , et plein du dé-
sir de faire le bonheur de sa nation, il tourna tous ses soins vers
les sciences, les arts, les manufactures et le commerce. Pénétré de
la nécessité de mettre de l'ordre dans ses relations politiques avec
les cours étrangères, il créa un conseil composé des seigneurs les
plus distingués par leur connaissances, auxquels il donna le titre
Boyards ^g Boyords du cabinet. Malgré la douceur de son caractère, il se
crut obligé, pour prévenir les troubles qui avaient agité si souvent
D E L A R U s s I E. 45
les règnes précëdens, d'établir une inquisition d'e'tat, sous le noni
de chancellerie secrète. Le même Czar rendit un édit portant, qu'en ^tcS"'
cas de délit commis par un noble quelconque, toute sa famille se-
rait regardée comme coupable, pour n'avoir point surveille sa con-
duite, comme elle le devait. Si le crime emportait la peine de mort,
les parens du coupable perdaient sa succession et leur noblesse.
Ce prince porta encore son attention sur les mines: ressource que
la conquête récente de la Sibérie rendait encore plus intéressante.
Il chercha même à s'ouvrir des relations avec la Chine , et il en- ^^f°Z"chlne.
voya de Tobolsk un Boyard avec de riches peleteries, lequel en
rapporta de l'or, des pierres précieuses et de riches e'toffes. C'est
à lui que la Russie est redevable en grande partie du commerce
considérable qu'elle fait à Kiakia avec les Chinois. Mais son règne
fut trop court, n'ayant encore que quarante-huit ans quand il mou-
rut. Voyez le n.° 2 de la planche 4- Alexis eut de la Czarine Ma-
rie treize enfans, dont cinq garçons et sept filles, et de Natalie
Nariskin une fille, et Pierre le Grand.
Fédor lï avait de beaux exemples à imiter lorsqu'il succéda aÙLU,
à son père Alexis j mais la faiblesse de sa complexion ne lui per- /«I^K \%V
mit pas de former de grandes entreprises. Cependant, si l'on peut
qualifier de ce nom tout ce qui tend à assurer à un ëtat les avan-
tages de la civilisation, de la paix et de l'industrie, Fédor ne laissa
à souhaiter de lui aux Russes qu'un règne plus long. Il eut avec
les Tartares et les Turcs une courte guerre, qui eut pour résultat
de faire déclarer les Cosaques Zaporoiski indëpendans sous la pro-
tection de la Russie. Ce monarque osa entreprendre contre la no-
blesse de Ses états une espèce de guerre d'un nouveau genre, et
qui heureusement ne fut pas sanglante. Il conçut le projet d'abolir ^Ij^piiSget'
d'un seul coup toutes les prérogatives de famille, et de n'accorder ^'"^'^''"""■"•
de distinction, qu'à ceux qui en seraient dignes par leur mérite,
ou pour avoir rendu des services à l'état. Cette résolution fut prise
dans un grand conseil, qui fut tenu à la cour le 12 janvier 1682 j
et afin d'anéantir le souvenir de tous les maux que les privilèges
héréditaires avaient occasionnés dans l'empire, il fit brûler sur la
place publique tous les registres et les documens qu'il avait en son
pouvoir. Cette seule action, de laquelle la Russie retira une foule
d'avantages, fuffirait pour immortaliser la mémoire de ce prince, s'il
n avait pas donné encore d'autres preuves d'un zèle sincère pour
le bien de l'état. Il embellit Moscou et plusieurs autres villes, en
4^ Gouvernement
fesant démolir les édifices ea bois pour les faire reconstruire en
pierrej il augmenta le nombre des collèges et fit plusieurs règle-
mens, dont l'utilité ne contribua pas peu à préparer les esprits aux
grandes reformes, qui furent exécutées dans la suite par Pierre].^'
PhahitCent ^^'^^ obscrverous encore que ce fut ce souverain, qui fit quitter
polonais. aux Russes leur habillement grossier et pesant; il adopta pour lui
celui des Polonais, et le fit prendre même aux gens de sa cour.
Fédor, mourut vers la moitié de l'année 1682: voyez n.° 3 de la
même planche. Il nomma pour son successeur son frère Pierre, qui
n'avait alors que dix ans: droit qui appartenait à Ivan l'aine de
tous ses frères, mais que ses imperfections physiques rendaient peu
propre aux soins du gouvernement.
el^VJ!. L'exclusion d'Ivan du trône de Russie déplut à Sophie, une
et'rlZ ^^s huit filles qu'Alexis avait eues de sa première épouse, femme de
Alexis. beaucoup d'esprit et dominée par l'arabitiou de régner. L'intrigue,
la cabale, la calomnie, les séductions, les proscriptions, rien ne fut
épargné par elle pour parvenir à rendre nulle la disposition de
Fédor II. en faveur de Pierre, et à régner elle-même sous le nom
Sophie régenie. d'Ivau. Elle s'assura d'abord par ses largesses et par des promesses
encore plus grandes de l'assistance des Slrélitz, dont elle fesait ea
secret l'instrument de ses vues ambitieuses; et elle finit par leur
faire proclamer Ivan et Pierre souverains ensemble, et par s'emparer
elle-même de la régence de l'empire, qui était ce qu'elle souhaitait.
En- effet ce fut elle qui fut la véritable souveraine: le premier usage
qu'elle fit de son autorité fut d'approuver tous les crimes qui avaient
été commis, et d'en récompenser les auteurs: Kavanski fut mis à
la tête de Strélitz, et Galitziti à celle du gouvernement. L'étal phy-
sique d'Ivan, qui ne fesait que végéter et n'était propre à rien, fit
naître à Sophie la pensée d'écarter Pierre du trône, et de le faire
renfermer dans un cloître. Pour arriver à ce but, elle résolut de
donner une épouse à Ivan, dans l'espoir que s'il avait des enfans
mâles, elle pourrait perpétuer son autorité, sous la double mino-
rité du père et des fils. Ivan fut effectivement marié en 1684 à
Procopie de Soltikof. Durant les fêtes qui eurent lieu à la cour à
l'occasion de ce mariage, les Strélitz excitèrent de nouveaux trou-
bles, dont Kavanski chercha à profiter, pour se venger de Sophie
qu'il voyait éprise d'amour pour Galitzin, qu'elle avait' fait géné-
ralissime et premier ministre; mais les transports de sa fureur et
de sa jalousie n'aboutirent qu'à le faire décapiter. A la nouvelle de
D E L A R V s s I e; 4?
sa mort, les Strëlitz irrités voulaient exterminer la cour; mais heu-
reusement le patriarche s'etant jetë au milieu d'eux parvint à les
apaiser. Pour calmer celte soldatesque, Galilzin imagina de former
une alliance avec les Polonais, et de la conduire contre les Tartares
de la Crimée, mais celle expédition ne lui re'ussit point. Pierre
commençant dès lors à donner des marques de l'énergie de son ca-
ractère , Sophie et Galilzin prennent la résolution de le faire assas-
siner. H se sauve et abat la faction ennemie. Galilzin est relégué
avec sa femme et ses enfans à Kargapol , et Sophie, déchue de la ré*
gence, est renfermée dans un couvent. C'est de celte époque que com-
mence le règne de Pierre 1.": car Ivan n'eut d'autre part dans le
gouvernement que de voir son nom en tête des actes publics j la vie
de ce prince fut entièrement privée, et il mourut en 1696.
Pierre, dont le règne brillant mérite d'être connu plus parti- ^ux'îoJtz
culièrement, était doué par la nature d'un lugement droit, d'une ^"'nommé
p '1 -17 •,. , ^ grand ,
conception facile, dune hardiesse, d'une fermeté et d'une activité .'^^p^'' ^^^9
jusqu'en iji5.
surprenantes: a un zèle déclaré pour la justice il joignait un tact
sûr pour connaître les hommes, et savait distinguer ceux en qui il
pouvait mettre sa confiance. Le seul défaut qui ternissait en lui
ses belles qualités, était une dureté de caractère qui alla quel-
quefois jusqu'à la cruauté; et s'il ne put jamais s'en corriger, c'est
peut-être parce qu'il tenait aux grandes vues qu'il s'était propo-
sées. Le premier objet de ses sollicitudes fut de se créer une
armée bien disciplinée et une force navale. Les commencemens
de son règne furent signalés par un heureux auspice, qui fut le
congrès de Nertshinki , où furent fixées les limites de ses vastes états
avec l'empire de la Chine. L'empereur Léopold, alors engagé dans
une guerre contre les Turcs, le pousse à une entreprise dont le
succès n'était pas aussi facile, c'est le siège d'Azofoù il échoue; mais
l'année suivante 1696, il parvient à s'emparer de cette ville, et bien-
tôt il y fait creuser un port et construire une flotte. La prise d'Azof ^'•"^ ^^^sof,
lui servit de prétexte pour exciter dans sa nation des senliraens
d'émulation. Dans cette vue, il voulut que son armée fît une entrée
triomphale à Moscou, ayant à sa tête ses généraux le front ceint
d'une couronne , après lesquels il venait lui-même en uniforme de
simple colonel. Rien ne fut omis pour donner à ce spectacle toute
la pompe convenable à son objet. Le général Chérémétof, qui y Triomphe
figurait comme généralissime, portait un habit de velours à l'Aile- " '"'"°"'
mande, avec un chapeau à trois cornes surmonté de grandes plu-
4S Gouvernement
mes: les autres officiers avaient un costume plus ou moins brillant ;
chacun selon son grade. Pierre voulut aussi que ses soldats y fus-
sent habille's à l'usage des autres nations européennes. Il fut frappé
^'Zpaiun'^ à cette occasion une mëdaiUe, où Pierre I.^'^ était qualifie' d'empereur
de la Moscovie. Le de'sir de procurer à sa nation tous les avantages
maritimes qu'elle pouvait espérer, l'engagea à envoyer en 1697 des
gentilshommes Russes à Venise, à Livourne et en Hollande, pour
s'y instruire dans l'art de la construction et dans la manœuvre des
vaisseaux de guerre. Bientôt après il partit lui-môme avec une am-
bassade pour passer en Hollande, en Angleterre et en Allemagne,
dans la vue d'y acque'rir toutes les connaissances qu'il souhaitait
dans cette partie. A Amsterdam il s'habilla en pilote, et alla s'éta-
blir à Sardam, village à peu de distance de cette ville, où il se
fesait plus de constructions navales qu'en aucun autre lieu. Là il
^iTcLnùlr ^^ ^^^ ^ travailler parmi les charpentiers, sous le nom de Pierre
de ôardam. Mikailofj il y c'talt connu de tous les ouvriers sous celui de Peter-
bus, ou maître Pierre, et il s'y arrêta jusqu'à la moitié de janvier
de l'année 1698. Après avoir vu les chantiers de la Hollande et la
marine de l'Angleterre, Pierre voulut connaître aussi la discipline
militaire des Allemands; et il était sur le point de partir de Vienne
pour aller à Venise, quand il apprit qu'il avait éclaté une révolte
dans ses états. Sophie cherchait à recouvrer son ancienne autorité;
à cet effet elle avait gagné les Strélitz, qui étaient dispersés sur les
frontières de la Lilhuanîe, et ces troupes étaient déjà en mar-
che sur Moscou pour la mettre sur le trône, lorsque les généraux
Chein et Gordon, marchant à leur rencontre, les trouvèrent à qua-
rante versts de la capitale: l'ardeur avec laquelle ils furent char-
gés par la cavalerie les jeta dans une telle épouvante, qu'ils dé-
posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierre parut tout-à-coup
Destrucium à Moscou. Lc châtimeut des rebelles fut des plus sévères: le corps
■diL corps
des sireiuz. cles StréUtz fut dissous et leur nom aboli , et à cette milice fut
substituée une troupe bien disciplinée. Pierre se montra généreux
envers les militaires qui l'avaient fidèlement servi, et il institua
Vordre de S.^André pour être leur récompense.
dcT'Andrê ^^^ ordre fut créé le i4 décembre de l'an 1698. A l'exemple
des autres souverains de l'Europe, Pierre voulut fonder encore un
autre ordre de chevalerie, pour récompenser ceux qui avaient rendu
des services à l'état : c'est le grand Ordre de Russie , qui ne
comprend qu'une seule classe de personnes, et dont les membres
delaRûssie. 49
portent en outre les décorations des Ordres d'Alexandre Nevvshi
et de SSJndré, desquels nous parlerons ensuite. Les chevaliers de
S.'-Andre' ont le grade de Lieulenans-géne'raux , et ceux qui se trou-
vent à Péterbourg sont obliges d'assister à la fôte de l'ordre, sous
peine d'une amende de trente roubles.
Les chevaliers portent de l'épaule droite au côte' gauche un
large ruban , auquel est suspendue la croix de l'ordre. Voyez le n.° i
de la planche 5, et sur le côté gauche de l'habit ils ont le cra-
chat n.'^ 2. Dans les grandes cére'raonies , la décoration est suspen-
due à la chaîne n.^ 3, et les chevaliers ont un costume particulier.
Les lettres S. A. P. R. gravées sur la croix sont les initiales de ces
mots: Sanctus Andréas Patronus Russiœ. Au revers de la croix il
y a : Pour la foi et la fidélité.
N'ayant plus à penser à la guerre, Pierre L^ poursuivit le plan iiéfonnes
de réforme qu'il avait entrepris. Il créa de nouveaux régimens avec '^^ '°"' ^""^^•
un uniforme et organisés à l'instar de ceux de l'Allemagne, et il vou-
lut que les eofans des Boyards commençassent par être simples sol-
dats avant de devenir officiers. Il améliora aussi l'état des finances,
et confia le soin des receltes à de fidèles bourgeois. Il fonda des
écoles de navigation et de langues, fit traduire et imprimer divers
livres de sciences et arts, et obligea ses sujets à voyager pour s'ins-
truire. Le commencement de l'année en Russie était au mois de sep-
tembre, et il le transporta au premier janvier. Il voulut faire quit-
ter à sa nation l'habit long et la barbe, et prescrivit à ceux qui
voudraient être admis à la cour, de n'y paraître qu'en justaucorps
avec un chapeau à trois cornes, et rasés: comme le peuple aban-
donne plus difficilement les vieilles coutumes, il mit une taxe sur
la barbe et les habits longs. Il institua aussi des cercles, où furent
invitées les dames de la noblesse avec leurs filles, habillées dans le
goût des pays du midi de l'Europe, et il fit des régleraens pour
ces réunions, jusqu'alors inconnues dans son pays. Toutes ces in-
novations fesaient passer Pierre dans l'esprit du peuple, toujours
docile à ses Popi , pour un tyran et un mécréant: ce qui, loin de
le détourner de son projet, ne fesait que l'y affermir au contraire
davantage. Il fit encore des reformes de la plus grande importance
dans l'état ecclésiastique. Voyant le besoin qu'avaient ses états d'être
peuplés, il ordonna qu'on n'admît dans les cloîtres que les person-
nes avancées en âge, priva les évêques de toute juridiction sur le
temporel, abolit la dignité de patriarche après qu'elle fut demeurée
Europe. Vol. VI, q
Guerre
du nord.
5o Gouvernement
vacante par la mort d'Adrien , se déclara lui-même chef de l'église
russe, et confia à un synode les attributions du patriarchat. Nous
observerons ici que, dès l'an 1689, Pierre avait ëpousë Eudoxie ,
qui, en moins de deux ans, lui donna deux fils, Alexandre qui mou-
rut au berceau, et Alexis dont nous aurons à parler ensuite. S'étant
laissé charmer par une jeune personne, nommée Anne de Moens ,
de beaucoup d'esprit et fort belle, appartenant à une famille alle-
mande qui s'était e'tablie en Russie , Eudoxie lui en fit des repro-
népudiation ches si amers , qu'il pensa à la nbudier. Son départ pour Azof sem-
Dlait devoir détourner 1 orage qui menaçait cette princesse, lorsque
l'ordre arriva tout-à-coup de la faire renfermer dans un couvent.
Après avoir opère' tous ces grands changemens dans son em-
pire, Pierre conçut le projet de s'ouvrir un port sur la Baltique;
mais pour cela il lui fallait entrer en guerre avec le jeune roi de
Suède Charles XII. Ayant pris à ces effet des arrangemens avec
les rois de Dannemarck et de Pologne, il commença cette fameuse
guerre dite du nord, qui porta le deuil et le ravage dans tant de
pays; mais Charles XII ne tarda pas à contraindre à la paix le roi
de Dannemarck, qui de cette manière se détacha de la Pologne.
C'est dans cette circonstance que fut conclue entre Pierre et la Porte
Ottomane une trêve, en vertu de laquelle Azof demeura à la Rus-
sie avec tout le territoire qui en dépendait. Impatient en quelque
sorte de faire la guerre à Charles XII, Pierre entra dans l'Ingrie,
qu'il mit à feu et à sang, et assiégea Narva , qui fut bientôt dé-
livrée par le roi de Suède: c'est là que se donna cette fameuse
bataille, qui coûta aux Russes environ vingt raille hommes, tau-
dis que les Suédois n'en perdirent que deux mille: défaite mé-
morable, dont le Czar fut profondément affligé. Charles XII rem-
porta encore sur les Russes et les Saxons près de la Dwina une
autre victoire, qui lui ouvrit l'entrée de la Curlande; mais l'acqui-
sition de cette contrée n'était pas ce qui le tentait, il voulait chas-
ser Auguste du trône de Pologne, et dans cette intention il tourna
de ce côté toutes ses vues , après s'être mis simplement sur la dé-
fensive à l'égard de la Russie. Le Czar ayant réuni pendant ce tems
de nouvelles troupes, en envoya un corps en Livonie sous le com-
mandement du général Schérémétof, qui prit Marienbourg. Une cir-
rhomuère de coustauce qul Tcudra cet événement à jamais mémorable, c'est qu'il
Maricmboiirg, trouva daus le nombre des prisonniers de euerre une femme
d/pi"rre i. d'uuc uaissance obscure, et qui devint dans la suite impératrice de
Bataille
de JSarua.
EutS".!
en Livonie
delàRussie. 5i
Russie sous le nom de Catherine 1.". L'origine de celte femme ce'-
lèbre est inconnue: tout ce qu'on en sait, c'est qu'elle avait perdu
ses parens dès son bas-âge; qu'après avoir été' recueillie par le mi-
nistre de Riga, elle fut mise en service chez le pasteur de Marien-
bourg; qu'un dragon suédois l'ëpousa; que la beauté et les maniè-
res polies de Marthe, ( c'était ainsi qu'elle s'appelait ) la firent re-
marquer parmi les autres femmes tombées au pouvoir des Russes;
que le ge'néral Rêne', d'autre disent Baur, la présenta au général
Schérémétof, oii la vit le prince Menzikof, qui lui fit aussitôt les
plus vives instances pour qu'il la lui cédât. Elle e'tait chez ce prince,
lorsque Pierre I." passant par la Livonie fut épris d'elle , et la fît
accompagner à Moscou, en la recommandant à une dame allemande,
chez laquelle elle demeura trois ans. Nous rapporterons en son lieu
tout ce qui tient h ses autres aventures.
Pendant ce teras Pierre ne négligeait rien pour faire fleurir les ^i;^
arts et les sciences dans son empire, tandis que de son côté Char- '^i^-J
les Xil fesait tout son possible pour renverser du trône le roi Au-
guste, qui, défait à Clischof, demanda envain la paix. Pierre mar-
che alors sur Notebourg, ville forte, qui de ce côte était la clef
de la Suède, et l'oblige à capituler: ses troupes se répandent en-
suite dans la Livonie, dans l'Ingrie et dans la Carëlie , et sont par-
tout victorieuse. L'anne'e suivante il prend Rautzi, ville importante, Pdse de Kauizi
et gagne sur les Suédois une bataille navale. Le i6 mai 1703, il comrJLtmeut
jette les fondemens d'une forteresse, qui est appelée Saint Pélers- '^^ ^"' °"'^"
bourg, et devient dans la suite la capitale de l'empire.
Pendant que Pierre remportait tant d'avantages sur les Sué-
dois, Charles XII s'occupait à disposer les choses en Pologne, de
manière à pouvoir chasser les Russes de ses états; et à cet effet
il fit élire pour roi de ce royaume Stanislas palatin de Posnanie.
Pierre L^% qui avait déjà passé un traité avec Auguste, entra dès
le printems de 1705 en Lithuanie, envahit la Gourlande , et se ren-
dit à Grodno avec ce souverain, auquel il laissa de l'argent et une
armée, puis retourna à Moscou. Fatigué de se voir harcelé sans
cesse par Charles XII, Auguste abdique la couronne et conclut un
arrangement avec lui. Pour appuyer le projet d'invasion qu'il médi-
lait contre la Russie, Charles se ménagea avec Mazeppa, Etman des
Cosaques de l'Ukraine, des intelligences, d'après lesquelles ce dernier
ievait se déclarer ouvertement en faveur des Suédois, aussitôt qu'ils
seraient entrés dans la petite Russie; mais ce projet échoua, par
52 Gouvernement
l'effet de la victoire que Pierre remporta en bataille rangée à Ku-
litz en Lithuanie sur les Suédois , et qui fut la première gagnée par
les Russes sur des troupes régulières et plus nombreuses qu'eux.
Ce fâcheux ëvènenement ne déconcerta pas Charles XII * mais la
dc^Pui'iaL perte de la fameuse bataille de Pultava , à la suite de laquelle il
fut obligé de se réfugier sur les terres de l'empire ottoman, con-
somma sa ruine; et ce fut alors que l'Angleterre lui donna les li-
tres de très-haut et très-puissant empereur. Malgré ses occupations
guerrières, Pierre ne laissait pas de donner aussi ses soins à l'or-
ganisation intérieure de son empire. Il continuait, de même à agran-
dir et à embellir sa nouvelle capitale, et y fit bâtir une église,
•^£"S" dite de S.*-Samson , en mémoire de la bataille de Pultava. Il fit cons-
dc Pétersbourg. ^^^-^^^ ^^^g^j ^^^ envirous de belles maisons de plaisance, et dans
la ville divers palais d'une élégante architecture, ornés de jardins
magnifiques: embellissemens qui ont fait de Péterbourg une des plus
belles capitales de l'Europe. Voyez le plan de celte ville à la planche 6.
a.efTTurc. Plcrrc tenait désormais le premier rang parmi les souverains
de l'Europe. II était l'arbitre de la Pologne, et avait acquis une
supériorité décidée sur la Suède et sur le Danemarck , lorsqu'il fut
tout à coup provoqué par les Turcs , qui avaient fait un accueil
favorable à Charles XII. Il se prépare donc à combattre; mais au-
paravant il établit à Moscou un sénat de régence, et publie son
BJariage mariage avec Catherine , qu'il avait déià épousée en secret depuis
accc Catherine. ^ ' ^ ) C r
trois ans, la proclame Czarine , et en fait le second personnage de
l'empire. Ensuite Pierre se dirige avec son armée surlePrulh, oii
ayant été abandonné par les Valaques et les Moldaves , il se voit en
danger de périr de faim avec toutes ses troupes. Catherine l'engage
à demander la paix, et elle lui est accordée par le grand Vizir, à
condition qu'il rendra Azof, que les forteresses qu'il avait fait élever
depuis seront démolies, et qu'il laissera à Charles XII le passage
libre pour retourner dans ses états. Obligé, en vertu de ce traité,
à renoncer à l'empire de la mer noire, Pierre ne songe plus qu'à
étendre ses conquêtes du côté de la Suède, et aux moyens de con-
tenir ses alliés. Il fait partir une flotte qui s'empare de Borgo ,
d'Abo et de toute la côte de la Finlande.
Port de névei. Au moycn de quelques conventions, Pierre se procure éven-
tuellement la possession de diverses provinces conquises par lui sur
la Suède; ensuite il fait construire le port de Rével , oia l'on vit
bientôt entrer des vaisseaux qu'il avait fait acheter eu Angleterre,
■ y
m
D E L A R U s s I E. 53
et qui étaient montés par des marins anglais. Il y avait long-tems
qu'il aspirait à exécuter quelqu'entreprise remarquable avec sa ma-
rine, lorsqu'il crut pouvoir aller attaquer la flotte suédoise entre
Abo et Helsingor le 6 août 1713. Les Suédois évitèrent le combat,
mais plus tard ils lui offrirent l'occasion de se satisfaire. Leur flotte
ayant rencontré dans les eaux d'Angout celle des Russes, en vint victoire nwaie
... ,, . ,, ^ . T 1 1 ^^ Pierre 1.
aussitôt a une attaque: 1 action rut tres-vive et dura deux heures; à jugom.
mais, malgré les prodiges de valeur que firent les Suédois, ils ne
purent empocher que leur flotte ne restât presque toute au pouvoir
des Russes, qui la conduisirent en triomphe dans le port d'Abo.
Pierre se rendit ensuite à Péteibourg pour y recevoir les honneurs
du triomphe, et il fut déclaré digne du grade de vice-amiral. Après
cela il s'occupa des moyens de rendre la noblesse russe propre au
service de l'e'tat, priva le clergé du droit de vie et de mort, et
supprima le Palriarchat. Au milieu de tous ces soins, il songea en-
core à assurer l'ordre de succession au trône dans sa famille, et
choisit pour épouse à son fils Alexis une princesse de Volfenbutel , Mariage
belle-sceur de l'empereur Charles VI, et fille du duc Louis Rodol- ^lexif,
phe. A une humeur sombre et sauvage Alexis joignait des habitudes
basses, un esprit superstitieux el le goût de la débauche, et il blâ-
mait sans cesse les réformes de son père: les grâces et les belles
qualités de son épouse lui servirent de frein pendant quelc{ue temsj
mais bientôt il l'abandonna pour se livrer de nouveau à ses pen-
chans. Un an après Pierre institua l'ordre de S.*^ Catherine en l'hon- O'-'^'e
, , ; • 1 1 1 de s. Caiherine.
rieur de son épouse, et en mémoire de la conduite héroïque qu'elle
avait tenue dans la bataille contre les Turcs sur les bords du Pruth.
Cet ordre, dans son origine, ne s'accordait qu'aux hommes;
mais à présent il est réservé exclusivement aux femmes du plus
haut rang, l'impératrice en est grand'maîtresse , et il est divisé en
deux classes, qui sont la grande et la petite croix: la devise de
l'ordre est : Pour ï amour et la Patrie. La médaille qu'on voit au
n.^ 4 de la planche 5 est portée par les dames de la première classe
attachée à un large ruban rouge bordé en argent, et passé en ban-
doulière de droite à gauche; elles ont en outre le crachat n.'' 5 sur
le côté gauche. Les chevaliers de la seconde classe attachent la mé-
daille à une rosette placée au côté gauche, mais sans crachat,- cette
seconde classe a ëlé créée par Paul L*"" en 1797.
La signature de la paix entre les Russes et les Turcs fit pren-
dre à Charles XII la résolution de retourner dans ses états. Il se
54 Gouvernement
défendit à Stralsund bombardée à la fois par les Prussiens , les Da-
nois et les Saxons 5 mais depuis son retour dans ses e'tals , que les
désastres précédens avaient trop affaiblis, il n'eut plus à soutenir
de la part des Russes qu'une guerre lente et faible, le Czar ayant
tourne alors toute son attention du côté des deux Bucharies et de
Ses noweaux Jg Chine pour agrandir le commerce de son empire. Pierre entre-
prit ensuite de nouveaux voyages; il passa avec Catherine en France
où on lui fit des fêtes magnifiques, et il observa partout avec la plus
grande attention toutes les institutions politiques , militaires , civiles
et scientifiques. De retour dans ses états, il fit de nouveaux régle-
mens à Péiersbourg. Il se rendit ensuite à Moscou, d'oi^i il alla à
Czaritzin sur le Volga, pour s'opposer aux incursions das Tartares
du Ruban. Rentré dans sa capitale, il publia un code qu'il avait
fait imprimer à Dantzic. C'est à celle époque qu'il envoya d'habiles
mathématiciens dans les mers du nord pour y chercher un passage
aux Iodes, et fit explorer en même tems les côtes orientales de
la mer Caspienne; mais ces deux expéditions ne réussirent point.
Mortdeionfih Nous ne dcvous pas taire ici crue, tout en voulant adoucir le
naturel barbare de sa nation, Pierre ne laissait pas de conserver
lui-même une teinte de férocité, qui montrait en lui la dureté d'un
tyran alliée aux qualités du héros. C'est le jugement qu'on doit en
porter d'après la conduite cruelle qu'il tint envers Alexis son fils aine,
en fesant instruire contre lui un procès, oia furent violées toutes les
fornjes prescrites par le code qu'il avait promulgué lui-même. Ce pro-
cès avait pour but de faire paraître le jeune prince coupable de ré-
bellion et de parricide; et comme sa mort était déjà résolue dans
la pensée de son père, il fut condanné par le conseil chargé de le
juger; sa mort, sur laquelle on a fait différentes ve!sions,fut sui-
vie de châtirnens cruels infligés à plusieurs personnes regardées
comme ses complices. Après ce terrible événement Pierre tomba
dans un extrême abattement, dont il ne revint qu'aux sollicitations
du prince Dolgoruki. Après avoir repris les rêne» de l'état et fait
SniUcUude la paix avec Charles XII, il ne s'occupa plus que de l'administra-
pour^iTbien tlon intérieure de son empire. 11 établit de nouvelles manufactures
d>: ses sujets. ^^ ^^^ fabriques de tout genre; donna des ordres pour l'exploita-
tion des raines; fit tracer le plan du canal de Ladoga , et commen-
cer celui de Cronstad; obligea les riches à faire bâtir dans le godt
d'une bonne architecture; établit des écoles dans toutes les villes,
et publia en russe et en allemand un règlement général, avec un
Faix
de JS'tûitad.
Autres
institutions
civiles
D E L A R U S S I E. 55
petit code de lois claires et précises. Le traité de Neûstadt, signe
le 3o août 1721 , lui assura la souveraineté de la Livouie, de l'Es-
tonie de ringrie, d'une partie de la Carélie et de la Finlande , du
pays de Vibourg, des iles d'Oesel, de Dago, de Moen et de plu-
sieurs autres. Cette paix aussi utile que glorieuse fut célébrée à
Pëterbourg par des fêtes magnifiques, à roccasion desquelles le
sénat et le synode décernèrent à Pierre les titres i\e Grand, à' Em-
pereur et de Pere de la patrie. Son empressement à améliorer tou-
tes les parties de l'administration fut retenu de nouveau par une
guerre qu'il dut entreprendre contre la Perse, et qui lui valut la
conquête de Derbent, dont îa possession, ainsi que celle de quel-
ques provinces persannes, lui fut assurée par un traite conclu avec
le Sophi.
Durant cette guerre Pierre publia un code maritime pour la
sûreté du commerce. Il fit de nouveaux règlemens concernant le et poiuujuc s.
jugement des affaires contentieuses j établit près le sénat un pro-
cureur général, auquel il donna des substituts près les tribunaux
inférieurs 5 créa une commission pour la compilation d'un nouveau
code, et donna de nouveaux règlemens au synode qui avait rem-
placé le patriarcbe. Il seraPt trop long d'indiquer ici tous les objets
qu'embrassait sa sollicitude pour la propagation de l'instruction.
Dans ses relations au dehors, il ne négligea rien non plus de ce
qui pouvait intéresser sa dignité. Son litre d'empereur avait déjà
été reconnu par la Suède et la Prusse, lorsque ce monarque pu-
blia un manifeste pour annoncer à tout l'empire russe la résolu-
tion qu'il avait prise de faire couronner son épouse Catherine à
Moscou. Cette cérémonie eut lieu en effet le 18 mai 1-124. On Cowonnemeni
, . / ,- 1 » • 1 /^ 1 • . ^^ Catherine
y vit 1 empereur lui-même précéder a pied Catherine comme capi- ««1734.
taine d'une nouvelle compagnie, qu'il avait formée sous le nom de
chevaliers de l'impératrice. Arrivé à la cathédrale il lui posa la cou-
ronne sur la tête, et comme elle voulait fléchir le genou devant lui,
il l'en empêcha. Au sortir de l'église il fit porter devant elle le
sceptre et le globe.
Le couronnement de Catherine fut suivi d'ua événement des
plus désastreux. Les travaux de tout genre auxquels Pierre s'était
livré jusqu'alors avaient considérablement altéré sa santé. D'un au-
tre côté le remords d'avoir fait périr son fils Alexis , et le regret
d'avoir perdu celui qu'il avait eu de Catherine, et qu'il avait désigne'
pour son successeur, aigrissaient encore davantage les maux qu'il souf-
Terrille
découverte ,
qui met
Catherine
en danger
de la vte.
Mort
de Pierre l.
Ordre
d'Alexandre
Newslsi.
'56 Gouvernement
fraitj et, pour surcroit de malheur, il se trouva privé tout-à-coup
dans ce funeste ëtat des consolations qu'il était habitué à recevoir
de son épouse. Catherine, qui avait à souffrir souvent de sa mau-
vaise humeur, avait trouvé à s'en consoler avec Moens son cham-
bellan, beau jeune homme, et frère de Madame Baie sa première
dame, qui e'taient l'un et l'autre en grande faveur auprès d'elle. Le
refroidissement de Catherine envers son bienfaiteur (ît naître à l'em-
pereur des soupçons, dont il ne tarda pas a reconnaître lui-même
ïa ve'rile' : ce fut à Peterkof, et à deux heures après minuit qu'il
fit cette funeste découverte. Dans le transport de sa colère, il avait
résolu de faire trancher la tête à l'impératrice dès qu'il serait jour ;
mais il fut détourne' de ce projet par le prince Repoin. Depuis lors
il ne lui parla plus qu'en public jusqu'à sa mort. Moens fut de'-
capile', et la Baie, après avoir été martyrisée à coups de knut, fut
envoyée en exil.
Cependant, malgré le dépérissement progressif de sa santé,
et le souvenir amer des faits précédons, Pierre n'en donnait pas
moins toute son attention et tous ses soins aux affiires publiques.
Mais à la fin il fut saisi d'une fièvre violente, qui fut suivie d'une
rétention totale d'urine, pour laquelle on ImI fit une opération qui
ne réussit point, et fit naître une inflammation, c|ui dégénéra bien-
tôt en gangrène. Avant de mourir, Pierre nomma pour son succes-
seur Pierre II, fils de l'infortuné Alexis; et aussitôt après il mou-
rut dans les bras du prince Menzikof l'an 1725. Il laissa trois fil-
les, savoir; Anne, qui était promise en mariage au duc de Holstein,
Elisabeth, et Natalie qui mourut quelque tems après son père.
Pierre l.*"^ avait un air noble, mais le regard fier et un port altier.
Voyez le n.*' 4 ^^ ^^ planche 4« ^^ règne de Pierre, surnommé !e
Grand, forme l'époque la plus brillante de l'empire russe, et par
conséquent la plus digne de notre attention; c'est pourquoi nous
avons cru devoir en parler un peu plus au long. C'est encore par
ce monarque que fut institué l'ordre d'Alexandre Newski en l'hon-
neur d'Alexandre Newski, un des héros et des saints de l'empire
russe. La décoration en fut accordée pour la première fois en 1725
par Catherine I.^^^. Il ne comprend qu'une seule classe , et est des-
tiné à récompenser les services civils et militaires. Les officiers qui
y sont admis prennent par cela seul le grade de général major, et
il a pour devise : Pour le service et pour la Patrie. Les chevaliers
portent la croix n." 6 suspendue à un large ruban passé en ban-
delaRussie. 57
doulière de gauche à droite, et l'étoile n,° 7 allacliée sur le côte
gauche de l'habit 5 ils ont en outre un costume particulier pour les
jours de cére'monie.
En annonçant la mort de l'empereur, Menzikof eut soin de ^^t^'rine i.
, , Atexiowna
tenir secrète la nomination de son successeur, et fit proclamer Ca- /^*p"" '-^^
jusgueri 1737»
therîne souveraine et impératrice de toutes les Russies. Malgré l'opi-
nion favorable dont cette princesse jouissait dans l'esprit de la na-
tion, on ne laissait pas d'être fâché de la voir sur le trône, au pre'-
judice de l'héritier légitime qui restait de la famille de Romanof.
Les grands craignaient Menzikof, et le clergé murmurait , dans la
persuasion, où il e'tait que les liaisons de Catherine avec Menzikof,
et autres courtisans de Pierre I." ne lui permettraient jamais de ré-
tablir les anciens ordres. Téophane, archevêque de Novogorod, ne
contribua pas peu à contenir les esprits, en déclarant que Pierre
3.^'' avait fait couronner cette princesse pour qu'elle lui succédât.
Menzikof prit alors les rênes du gouvernement, et s'arrogea un pou-
voir despotique dans l'empire et sur l'impératrice même. Ses vues
ambitieuses ne tendaient à rien moins qu'à faire passer dans ses
descendans la couronne impériale. Le seul événement politique qui
fasse époque dans le règne de Catherine, qui gouverna avec sagesse
en suivant les maximes de son mari, ce fut d'avoir soutenu avec
fermeté le traité d'alliance que ce monarque avait conclu avec la
cour de Vienne. Il est vrai cependant que c'était la volonté seule
de Menzikof, qui fesait alors la loi dans l'empire. Dans le même
tems Catherine se sentit une défaillance de forces, qui lui fesait
pressentir sa fin prochaine, et en effet vers le commencement de
1727, elle tomba gravement malade, non sans quelque soupçon
qu'une main perfide y eût contribué. Elle avait déjà nommé le jeune
Pierre, fils d'Alexis, pour son successeur; néanmoins elle voulut
encore assurer ses droits au moyen d'un testament, et pourvoir en
même tems au gouvernement, ce jeune prince n'ayant encore qu'onze
ans. Dans cette vue, elle créa une régence composée de ses filles
Anne et Elisabeth, du duc de Holstein mari d'Anne, du prince
de Holstein évêque de Lubek qui devait épouser Elisabeth , et des
ïiîerabres du conseil suprême. Pierre L^"" n'avait pas suffisamment
garanti l'empire des troubles, que la succession au trône pouvait
occasionner, elle crut devoir obvier à cet inconvénient en établis-
sant pour l'avenir en termes précis un ordre invariable sur ce point
important. Cette princesse n'avait pas plus de trente-huit aub quand
Eui'ope. Fol. VI, H
Pierre II.
Alexiowits
depuis 1727
jusqu'en ijSoi
Anne
Ivanowna
depuis 1780
jusqu'en i']\o.
58 Gouvernement
elle mourut, et n'en avait régné que deux et quelques raois. Voyez
le D.° 5 de la planche 4-
Le lendemain de la mort de Catherine I.^''^ le successeur qu'elle
avait nommé fat proclamé. Menzikof s'érige en régent, délivre Eu-
doxie de la prison où elle gémissait, et se propose de faire marier
le jeune Pierre II avec une de ses filles. Devenu ensuite plus en-
treprenant envers tous ceux qu'il soupçonnait de lui être contraires,
et en qui il supposait de l'attachement pour le monarque, il les exile
en Sibérie, et traite avec une hauteur insultante l'empereur lui-
même, qui en manifeste son indignation. Menzikof ne laissa pas
cependant de commettre de nouvelles imprudences, qui enfin dé-
terminèrent Pierre à le faire arrêter et à l'envoyer avec toute sa fa-
mille jusqu'à Bérézof, une des contrées les plus lointaines et les
plus horribles de la Sibérie, pour y passer le reste de ses jours. Sa
fille qu'il avait destinée en mariage à l'empereur meurt dans cet
exil. La chute de ce puissant personnage donne aux Dolgoruki un
entier ascendant, à cause de la bienveillance particulière que Pierre
II avait pour le prince Ivan Dolgoruki, fils du premier gouverneur
qu'il avait eu. Profitant de cette heureuse conjoncture, cette famille
se met à la tête des affaires , et gouverne l'état avec équité. Pierre
ayant vu dans une partie de chasse la sœur d'Ivan , princesse rem-
plie d'esprit et de grâces, résolut d'en faire son épouse. Les fiançail-
les eurent lieu en effet le 3o novembre 1729, et le mariage devait
être célébré le dix-huit janvier suivant, lorsque ce prince fut atta-
qué de la petite vérole , dont il mourut le 29 du même mois âgé
seulement de seize ans, et n'ayant encore régné qu'un an et deux
mois: sa mort excita de vifs regrets dans toute la nation: voyez
le u.° 6 de la planche l\. Ce fut envain que les Dolgoruki voulu-
reht faire proclamer impératrice la jeune princesse promise en ma-
riage. Le sénat et les grands de l'empire élurent, pour succéder à
Pierre, la veuve Anne duchesse de Courlande, et proposèrent eu mê-
me tems une sorte de constitution, tendant à tempérer le pouvoir
absolu des souverains de la Russie. Anne souscrivit à cet acte 5 mais
bientôt après un parti puissant ayant aidé à le faire abroger, elle
recouvra le pouvoir absolu qu'avaient exercé ses ancêtres. La fai-
blesse des membres du conseil suprême fut cause que Biren, favori
de cette impératrice, vint s'établir en Russie, et qu'une foule de
personnes périrent victimes des vengeances particulières de cet hom-
me cruel. Son premier soin fut de faire proscrire les Dolgouruki et
delaRussie. Sq
les Galitzîn. Dans les deux premières anne'es du règne d'Anne, îl
feignit de ne pas vouloir se mêler des affaires, mais ensuite il s'ar-
rogea une autorité absolue. Il de'tourna cette princesse de l'idée de
se marier; c'est pourquoi elle adopta une de ses nièces, et fît ju-
rer aux Russes de reconnaître celui qu'elle nommerait pour lui suc-
ce'der. Biren , qui avait un fils et une fille, avait en vue de faire
épouser au premier la princesse Elisabeth , et à la seconde le duc
de Holstein, pour faire passer le sceptre impérial dans sa famille.
Pendant ce tems, la Russie abandonne les conquêtes que Pierre I.^'
avait faites dans la Perse; et, après avoir adopte' sa nièce Anne,
l'impératrice lui donne pour mari le prince Antoine de Brunswick*
Cet ouvrage ayant pour principal objet de présenter le costume des
peuples dans tous les tems, nous ferons ici une mention particu-
lière de la pompe avec laquelle fut célébré ce mariase, comme d'une Pompe
circonstance propre a donner une idée de la cour de Pëtersbourg « ^'occasion
' r»1 J' r 1 ' !■ r • • ~ du mariage
à cette époque. Plus d un an tut employé, dit un e'crivain qui en de la princesse
, , , . , 1,1., . . , . ^""« eto,
avait ete témoin, à préparer les habits et les voitures qui devaient
servir pour le jour de cette ce'réraonie: le faste y e'tait sans goût,
et la dépense prodigieuse, mais sans magnificence. L'habit le plus riche
était souvent accompagné d'une perruque mal peignée, et l'on voyait
un homme magnifiquement vêtu dans une voiture tirée par des ros-
ses. L'habillement des femmes n'était pas moins extravagant, ni moins
bizarre que celui des hommes. Avec la quantité d'ornemens étran- Maut^ais goût
gers dont elles étaient affublées, elles avaient l'air de tout autre à cette époque.
chose que de dames parées. Tous leurs soins étaient pour l'exté-
rieur, et l'on apercevait des haillons sous les plus riches étoffes.
Elles étaient couvertes de diamans et autres objets précieux, et n'a-
vaient pas même des bas ni des souliers décens. L'impératrice vou-
lant donner dans cette occasion une idée de sa puissance , ordonna
à tous les gouverneurs de provinces dans son empire, d'envoyer de
leurs gouvernemens respectifs à Pétersbourg des habitans des deux
sexes, qui furent vêtus chacun selon l'usage de sou pays. Anne
aimait les spectacles et la musique, et se plaisait surtout à voir
jouer des comédies allemandes et italiennes; mais tout se ressentait
du goût barbare qui régnait dans tout le reste : ces farces finis-
saient toujours par des coups de bâton, et plus elles étaient in-
décentes et grossières, plus elles plaisaient. Les bouffons de cour
étaient alors très-en vogue, et Anne en avait six, dont quatre ap-
partenaient même à des familles distinguées en Russie : car ceux qui
6o G O U V E R N E M E îsr T
jouaient ce rôle abject ne le fesaient pas toujours de leur gre' : souvent
ils y étaient contraints, et ils auraient e'te' punis comme d'un délit
re'el, s'ils avaient cherché à s'en dispenser. Certain Balakref, qui ne
se sentait nullement disposé à se laisser culbuter les jambes en l'air
ou traîner par les cheveux, et enfin à devenir le jouet des courti-
sans, fut cruellement fustigé pour s'en être excuse'. Un prince Ga-
litzin, homme de quarante ans, fut fait page et bouffon de cour,
pour avoir embrasse' la religion catholique dans ses voyages. Outre
cela, l'impératrice l'obligea à épouser une femme du peuple, et vou-
lut faire tous les frais de ce mariage, qui, d'après ses ordres, se
fit de la manière suivante. Les époux furent renfermés dans une
cage, et portes ainsi à la maison nuptiale sur le dos d'un éléphant.
Le cortège de noces était composé de quatre cents personnes,
montées les unes sur des chameaux, et les autres sur des charrettes
traînées par des moutons, des cochons, des chiens et des ren-
nes. La maison que l'impératrice avait fait bâtir, était faite de glace
ainsi que les meubles et même le lit, sur lequel les e'poux furent
obligés de passer la nuit.
La princesse Anne ayant accouché d'un enfant mâle, auquel
on donna le nom d'Ivan, l'impératrice l'adopta pour son fils. Peu
de tems après, elle fut saisie de douleurs violentes dont on con-
nut mal la cause, et qui firent craindre pour ses jours. Le prince
nouveau-ne' fut de'claré le successeur au trône; son adoption et
l'exclusion de sa mère de la succession étaient l'ouvrage de Biren,
qui voulait ainsi s'assurer l'exercice du pouvoir pendant une lon-
gue minorité. L'impératrice mourut le 28 octobre 1740 âgée de qua-
rante-six ans et huit mois, et après un règne de dix ans: voyez
ii^an FI , le n."^ 7 de la même planche. Le lendemain Ivan fut proclamé em-
jusqu'en l'jfiu percur , et Biren régent. Ce dernier fut, sous ce titre, le vrai sou-
verain de la Russie, et le despote le plus absolu qu'elle eût jamais
eu: au point qu'Anne ne paraissait|jamais devant lui sans trembler. En-
fin ses excès le rendirent tellement odieux, que le maréchal Munich
résolut de mettre un terme au malheureux état de cette princesse,
et de délivrer la Russie de son tyran. Biren fut arrêté, jugé et re-
légué en Sibérie Anne ayant été déclarée grand'duchesse et ré-
gente, tout le monde lui prêta serment de fidélité. La guerre qui
s'éleva alors entre la Suède et la Russie, et dans laquelle les Rus-
ses furent toujours victorieux, se termina par la paix. A ces évè-
nemens, qui donnaient à l'empire russe le renom d'une grande puis-
delaRussie. 6i
sance, il s'en joignit d'autres qui ne relevaient pas moins l'importance
de cet état: ce furent les ambassades des Turcs et des Persans.
Tout paraissait tranquille dans l'empire: car le gouvernement n'y
avait jamais été aussi doux que sous la régence de la grand'du-
chesse, et cette princesse aurait e'té heureuse, si sa conduite prive'e
eût re'pondu à celle qu'elle tenait en public. Mais Anne conçut
alors pour une jeune Livonienne, nommée Julie Mengden, un at-
tachement si extraordinaire, qu'elle ne la quittait jamais, et se tenait
quelquefois renfermée plusieurs jours avec elle dans ses apparlemens,
pëgligeanl ainsi les affaires même les plus importantes. Tout-à-coup
éclate une révolution, qui renverse Ivan du trône, met fin à la régence
et fait proclamer impératrice la princesse Elisabeth, fille de Pierre ^p^lru^na
\^^ , Cette révolution fut l'ouvrage d'un chirurgien français nommé •^/^',"^*„','^t2.
Leslocq. La re'gente et son e'poux sont arrêtes, et conduits dans un
lieu de sûreté' avec le petit empereur Ivan, qui est ensuite séparé
de ses parens et renfermé à Schlussenbourg, où, devenu adulte, il
est prive' de la vie sous le règne de Catherine II. Voy. le n.° 8
de la même planche. Les commencements du règne d'Elisabeth fu-
rent signalés par la mise en jugement et par l'exil des principaux
personnages, qui avaient été atlache's à la régente j par des récom-
penses accordées aux gens de mérite, et par le rappel de plus de
vingt mille exilés. A la vue des abus, que l'oubli des institutions
de son père avait introduits dans le gouvernement, elle abolit le
conseil de cabinet^ et rendit au sénat la connaissance de toutes les
affaires, comme cela était du tems de Pierre I.". Ensuite elle pro-
clama pour son successeur le duc de Holslein-Gottorp , fils de sa
sœur aînée, qui fut Pierre III, et cela dans le même tems que
les Suédois appelaient ce prince au trône de leur pays. Elisabeth
continua la guerre contre eux avec un avantage décidé. La solda-
tesque russe excita à Pétersbourg et dans l'armée, contre les étran-
gers au service de l'empire, une révolution, qui se termina par la
punition des coupables. On découvre une conspiration ourdie con-
tre Elisabeth par le marquis Botta, qui, auparavant, avait été am-
bassadeur de la cour de Vienne à Pétersbourg : les principaux con-
jurés furent condannés à mort, et l'horreur de leur supplice déter-
mina ensuite Elisabeth à abolir la peine capitale. Le commerce russe
ne gagna pas peu à un arrangement fait avec Thamas-Kuli-Kan ,
qui menaçait Elisabeth de lui faire la guerre. Bestuchef, homme
Yénal, abusant de la confiance que lui accordait l'impératrice j par-
62 GOUVERÎÎEMENT
vÎDt, à force d'intrigues, à indisposer celte princesse contre la cour
de France, pour l'allacher à celle de Vienne, et il fit tant qu'il
la détermina à s'allier avec cette dernière et avec Auguste roi de
Pologne, pour faire la guerre à Fre'de'ric II: guerre funeste qui
coûta des tre'sors et beaucoup de sang aux Russes. Dès l'an 1744
Elisabeth avait fait e'pouser au grand duc, qu'elle destinait pour
son successeur, la princesse d'AnhaltZerbst , connue depuis sous
le nom de Catherine II. Durant son séjour en Russie, ce prince
avait remis en d'autres mains le gouvernement du duché de Hols-
tein-Gottorp ; et quant aux affaires de l'empire russe, qu'il devait
gouverner un jour, Bestuchef ne permettait pas qu'il en prît la moin-
dre connaissance. Neuf mois après son mariage, la grand'duchesse
son épouse avait rais au jour un fils, qui fut baptisé sous le nom
de Paul Pétroviiz, et déclare' prince he're'ditaire de la couronne im-
périale. Cet événement combla de joie Elisabeth; mais cette joie
même la rendit encore plus indolente et plus docile aux volontés
de Bestuchef, qui devint l'âme d'une aristocratie absolue. Mais cet
insolent favori abusait trop de sa fortune, pour n'en être pas puni
un jour; et en effet le chambellan Brockendorf ayant fait toucher
du bout du doigt à l'impe'ralrice l'erreur où elle était sur la sin-
cérité de Bestuchef, ce favori perfide fut arrêté, privé de tous ses
emplois et exilé. Il n'entre point dans notre plan de rapporter ici
les évènemens de la guerre qu'il avait allumée contre la Prusse. Nous
dirons seulement que la nouvelle de la capitulation de Colberg par-
vint à la cour au moment où, affaiblie par les souffrances d'une
longue et cruelle maladie, Elisabeth touchait à sa fin. Cette prin-
cesse mourut le 5 janvier 1762: voyez le n.° 9 de la même plan-
che. A juger de ses sentimens par ses actions, on dirait qu'elle
n'aspira au trône que pour avoir plus de moyens d'exercer sa bien-
fesance: ses contemporains et les hommes qui les ont suivis s'ac-
cordent tous à en faire les plus grands éloges; elle sut réunir
en elle l'amabilité à la dignité, le goût et la politesse à la gran-
deur, et les principes d'une sage économie aux vues d'une magni-
ficence vraiment royale. Sa douceur dans la vie sociale, sa cons-
tance dans l'amitié, sa fidélité dans les alliances, et son affabilité
envers tous ceux qui l'approchaient, lui avaient gagné tous les cœurs.
L'amour fut en elle un besoin, et elle eut des favoris; mais celte
faiblesse ne fit aucun tort à la rectitude de ses vues, ni à la sa-.
gesse de son esprit. Depuis quatre règnes le titre de favori était
delaRussie. 63
devenu une espèce de charge à la cour de Russie; mais si la plu-
part des favoris furent des hommes atroces sous les règnes precé-
deus, ceux d'Elisabeth firent plus de bien que de mal, et l'on ne
peut nier que ce fait ne fasse honneur à sa mémoire. Les hommes
qui font quelque cas des sciences , des arts et des lettres , et qui
savent combien l'ëlude en est utile aux nations, rendront hom-
mage à l'intérêt qu'Elisabeth y a toujours pris, et à la protection
qu'elle n'a jamais cesse' d'accorder aux artistes et aux savans. Elle
fit beaucoup pour l'académie des sciences qu'avait fonde'e Pierre
I.^% et qui, sous son règne, fut pourvue d'habiles professeurs. Elle
institua aussi l'académie de peinture et de sculpture; et la littéra-
ture nationale commença à se distinguer sous son règne par des
productions propres à prouver à toute l'Europe, que les Russes
peuvent aspirer à tous les genres de gloire. Enfin elle sut distin-
guer le mérite, et re'compenser les services et les talens.
Nous avons vu dans quelle contrainte Bestuchef tenait Pierre pJZîotitl
III, sur qui, par cette raison, on ne pouvait pas fonder de gran- 'î^^^-
des espérances lorsqu'il serait monté sur le trône. Néanmoins ce
prince fit preuve d'un bon naturel les premiers jours de son règne:
car il pardonna à tous ceux qui avaient eu le plus d'influence sur
l'esprit d'Elisabeth, qui l'avaient dédaigné, ou même qui avaient
tenté de lui nuire. Pierre III avait toujours été admirateur passion-
né des grandes qualités militaires de Frédéric II ; aussi les premiers
ordres qu'il envoya aux généraux russes furent-ils de suspendre toute
hostilité contre lui, puis il proposa une prompte réconciliation qui
fut conclue le 5 mai , d'après laquelle tout ce qui avait été pris
dans cette guerre au roi de Prusse par les Russes lui fut restitué.
Mais autant Pierre avait de penchant pour ce monarque, autant il
montrait d'éloignement pour le roi de Dannemarck, contre lequel
il fit même marcher une armée de cinquante mille hommes. Quant
à l'administration intérieure de ses états, il prit deux résolutions
qui furent agréables à la nation, savoir; la première, de supprimer
le redoutable tribunal de la chancellerie secrète , qui avait fait tant
de victimes durant les règnes précédens ; et la seconde , d'affranchir
tous les individus qui entraient au service et qui en sortaient. El
pourtant ce Prince excita contre lui beaucoup de mécontentement
par plusieurs traits d'imprudence, tels que sa faveur pour un Vo-
xonzof, son indifférence marquée pour son épouse, l'affection qu'il
portait aux étrangers de préférence aux Russes, la réunion au |isc
64 Gouvernement
de tous les biens du clergé, aux membres duquel furent accorde's en
remplacement des pensions médiocres, l'ordre d'enlever des églises
toutes les images, excepté celles du Christ et de la Vierge, l'in-
troduction de la discipline prussienne dans l'armée etc. Toutes ces
circonstances, en éloignant de lui les esptits, les disposaient tou-
jours davantage en faveur de Catherine, que ses belles qualités fe-
saient aimer, et pour laquelle on s'intéressait dans le doute où l'on
était que sa vie pût courir quelques dangers. Et en effet le bruit
s'étant répandu, que l'empereur devait la faire conduire avee son
fils dans la forteresse de Schlusselbourg, le jour qu'il devait partir
lui-même pour l'armée envoyée en Allemagne , le prince Alexis
Orlof et quelques autres seigneurs allèrent la veille tirer Cathe-
rine de Péterhof, où elle était en quelque sorte reléguée, tandis
que Pierre se trouvait à Orienbaum; ils la conduisirent aux gar-
des déjà disposés à cet effet, et la firent proclamer impératrice.
Ces troupes étaient au nombre d'environ quinze mille hommes,
a la tête desquels Catherine marcha sur Orienbaun , où Pierre
était dans la consternation depuis qu'il avait appris ce qui venait
de se passer. Ce prince s'empressa donc d'écrire à son épouse, pour
lui déclarer qu'il était prêt à renoncer à l'empire et à se retirer dans
le Holstein. Mais étant allé à sa rencontre pour s'entendre avec elle,
comme elle l'y engageait dans la réponse qu'elle lui fit, il se trouva
conduit au contraire au palais de Robscha ; et bientôt après on an-
nonça au public qu'il y était mort, à la suite d'une violente colique.
Catherine IL Lbs trcu tc-quatrc ans pendant lesquels régna cette grande prin-
depuis 176a cesse, lorraent une des époques les plus remarquables dans l histoire
de Russie. Le sort de Pierre III fut bientôt oublié dans l'attente
où l'on était de ce que Catherine allait faire. Le premier exer-
cice qu'elle fit de son autorité, fut marqué par une généreuse mo-
dération. Ayant reconnu que Frédéric n'avait donné à Pierre que
de bons conseils, elle garda envers lui la neutralité , jusqu'à la con-
clusion de la paix de Huertsbourg. Vers la fin de l'année elle alla
à Moscou, où elle fut solennellemeut couronnée. La mort du roi Au-
guste fut un commencement de calamités pour la Pologne. Le pri-
mat ayant convoqué la diète pour l'élection d'un nouveau roi, l'Au-
triche, la Prusse, le Grand-Seigneur et Catherine firent marcher des
troupes vers les frontières de la Pologne, pour empêcher que la
tranquillité publique de cet état ne fût troublée. Catherine ap-
puyait le comte Stanislas Poaialoski, grand chambellan de Lilhuanie,
delaRussie. 65
qu'elle avait connu en Russie: Frédéric II pour lui faire la cour
se déclara aussi en sa faveur, et Poniatoski fut élu. Sous prétexte
de défendre la religion catholique contre les Dissidens ( c'était le
nom qu'on (îonnait aux Luthériens, aux Calvinistes et autres sec-
tes qui s'étaient introduites en Pologne ) , il se forma ea Liihua- DUsensions
r^ n r 1 , ' • • 1 ...., , ,. d^i Polonais.
nie une Confédération, qui y excita des inimitiés, des hames et
des désordres de tout genre. Enfin les esprits s'e'chauffèrent telle-
iiient, que toute l'élite des Catholiques se rassembla dans la ville
de Bar, où fut formée cette fameuse conféde'ration qui coûta tant
de sang à la Pologne. Catherine interposa sa médiation, et demanda
qu'on rendît aux Dissidens les églises qu'on leur avait enlevées,
en même tems qu'elle donna à ses troupes Tordre de s'emparer de
Thorn qui e'tait le centre des troubles. Les évêques de Cracovie et
de Cujavie furent enlevés de vive force de leurs diocèses et trans-
portés en Russie. Toutes les lois émanées contre les Dissidents fu-
ient abolies, et ils furent rétablis dans toutes leurs prérogatives.
Les Catholiques allèrent jusqu'à appeler à leur secours les Tarta-
res; et l'on vit même un de leurs évêques à la têle de six colon-
nes de Mahométans, qui avaient pris les armes pour soutenir la foi
du Christ. Pour mettre un terme à tant d'excès, Catherine envoya
en Pologne quarante mille Russes, qui sévirent contre les insurgés
de tout genre. Les Catholiques, pour avoir des secours, s'adres-
sèrent à la Porte Ottomane, qui ayant déjà d'autres sujets de mé-
contentement contre la Russie , lui déclara la guerre. Parmi les di- némembremmt
vers évènemeus de cette guerre nous ne remarquerons que le plus ^^ '" ^'o%"«'
important, qui est le démembrement qui fut fait de plusîenrs provinces
polonaises entre les cours de Berlin, de Vienne et de Pétersboure
dont chacune prit ce qui était le plus à sa convenance. La Russie
eut une grande partie de la Lithuanie, avec tout le pays dit la Rus-
sie Blanche. Cette puissance fit encore de grandes acquisitions par
suite de la paix que les Turcs furent forcés de lui demander après
de terribles revers, et qui fut couclue au mois de juillet 1774.
Dans le nombre des différens imposteurs qui parurent à cette Pusauoh^f
époque sous le nom de Pierre 111, avec le titre d empereur de v^^^^r ^ou
R. P . , ^ ^ Pierre III.
ussie, et qui turent punis de mort, nous ne ferons mention que
de Pugaischef, Cosaque, qui avait servi dans Tarmée Russe, et of-
frait quelques traits de ressemblance avec ce monarque. Se trouvant
au milieu des Cosaques de l'Ural , Pugatschef leur dit qu'il était
ce malheureux empereur, et le dit avec tant d'assurance, qu ils ré-
£urope. Vol. VI. j
66 Gouvernement
solurent tous de le défendre. Avec ces forces, qui bientôt s'aug-
mentaient tous les jours, il poussa la guerre avec vigueur, ae fe-
sant point de quartier à ceux qui lui résistaient, et cherchant au
contraire à gagner les vaincus par de bonnes manières. Les pre-
miers corps qui furent envoyés contre lui ayant e'ie' défaits, Ca-
therine rappela en 1773 le général Bibikof des frontières de la Tur-
quie, et fît publier un manifeste contre l'imposteur. Bibikof fut
battu et tué. Panin marcha alors contre Pugalschef, qui, contraint à
repasser le Volga à la nage, et trahi par quelques-uns de ses con-
fidens , fut livré aux Russes. Transporté à Moscou dans une cage
de fer au mois de novembre 1774? i^ Y ^^^ condamné à perdre la
vie dans les supplices avec cinq de ses partisans: sa mort entraîna
la destruction de la fameuse SetcJia des Casaques Zaporavi (i).
du^^Tand'dac ^^ P^'^ ^^^ célébrée à Pétersbourg par des fêtes magnifiques >
i'aui, et fêtes, auxquellcs en succédèrent bientôt de nouvelles pour le mariage du
grand duc Paul, alors âgé de vingt ans, avec la princesse Guillel-
raine fille du Landgrave de Hesse-Darmstadt, laquelle, prit le nom
de Natalie. Cette princesse étant morte peu de tems après, la né-
cessité de trouver une seconde épouse au grand duc fit jeter les
yeux sur la princesse Sophie de Wirtemberg-Studgard , qui fut ac-
compagnée en 1776 à Pétersbourg, 011 elle prit le nom de Marie
Federowna. Des opéras en musique furent coniposés à l'occasion
^iTsafa ^^ ^^ mariage par Paesiello et Sarti, maîtres célèbres, que Gathe-
à Pcier^hourg. j-jq^ {[^ Venir exprès de l'Italie à sa cour, où elle entretenait déjà
une foule d'autres artistes et d'hommes à talens de tout genre. Tou-
tes ces (êtes n'empêchaient pas que Catherine ne continuât à s'oc-
^gra>id>s- cuper des affaires de son empire. Dans le même tems elle tourna
sèment *■ _ '■
du commerce, loute SOU attention vers le commerce, consolida par de nouvelles
conventions les traités qui existaient déjà entre la Russie et la Chine,^
et chercha à étendre le commerce que ses sujets fesaient avec la
Perse, surtout en attirant chez elle les soies des provinces méri-
dionales de ce royaume. Dans cette vue, elle fit équiper à Astra-
kan une escadre, dont elle donna le commandement au comte Voi-
(1) Pour se soustraire au joug des Polonais , les Cosaques de l'Ukraine
allèrent s'établir en grand nombre sur les cataractes du Boristhène , et
prirent du nom de cette position celui de Zaporavi. Ils y formèrent un
camp retranché , pour servir de point de réunion à tous ceux qui vou-
draient vivre comme eux sous le gouvernement d'un Etman. Ce camp
prit le nom de ^Setcha.
D E L A R U s s I E. 67
novlch, qui, en 1779, prit possession de Baku , de Derbent et de
toutes les autres provinces que l'impératrice Anne avait restituées
en 1722 à Thoraas-Rouli-Ran : ce qui ouvrit aux Russes des rela-
tions avec la Géorgie, la Mingrelie et la Cabardinie.
Le gouvernement russe profilant des avantages de la paix qu'il ^^^ cArw«
avait conclue avec le Turc en 1774; fit jeter les fondemens de la *'^"'''
ville de Cherson pour en faire un entrepôt à son commerce avec
les e'chelles du levant: établissement qui dès lors dut annoncer aux
Turcs, que tôt ou tard la Russie serait la maîtresse de la naviga-
gation de la mer noire. La Porte s'en plaignait en effet, et en 1779 il
fut stipulé entre ces deux puissances, sous la médiation de la France,
une nouvelle convention, qui parut appaiser les esprits. Catherine
s'occupa ensuite des moyens de faire cesser la guerre, qui s'était
élevée entre TAutriche et la Prusse, relativement au démembre-
ment que l'impératrice Marie Thérèse se proposait de faire de la
Bavière depuis la mort de l'électeur Maximilien Joseph , dernier re-
jeton mâle de sa famille. L'intervention de Catherine et de la France
donna lieu en effet au traité de Teschen , qui régla ce différend.
Mécontent de la France pour les intelligences qu'elle avait eues dans
cette affaire avec la Russie. Joseph II, successeur de Marie Thé- , f"'"'^, „
" I. ^ de Joseph II
lèse, jugea plus à propos pour lui de se rapprocher de cette der- à Catherine.
cière puissance, et dans le prinlems de 1780 il se rendit à Lemberg
pour y voir la Czarine: ce voyage et les intérêts qui pouvaient avoir
été discutés entre ces deux têtes couronnées firent le sujet des dis-
cours les plus étianges et des suppositions les plus exagérées. Ce qu'il
y a de certain, c'est que Joseph II conçut beaucoup d'attachement
pour Catherine, et que leurs relations politiques s'affermirent en-
core davantage. Une guerre violente éclata alors entre la France et
l'Angleterre, et les escadres de cette dernière qui parcouraient tou-
tes les mers, s'en)paraient de tous les bâtimens, même avec pavil-
lon neutre, chargés de marchandises appartenant à une nation en-
nemie quelconque de la Grande-Bretagne. Pour remédier à cet abus,
Catherine imagina le moyen le plus juste et le plus honorable
qu'on pût concevoir: ce fut d'établir sur mer une neutralité armée , iVeuiraïué
" année.
qui, sans porter aucune atteinte aux droits reconnus des deux puis-
sances belligérantes, protégeait merveilleusement ceux des peuples
qui n'étaient point en guerre.
L'indépendance de la Crimée et de la petite Tartarie, qui avait Eih icmpar^
ete Stipulée par le traite de Kaiuardgi, n était encore que le pre- ^^ i^ v-m-.
68 Gouvernement
mier pas que fesait la Russie pour se rendre maîtresse un jour de
ces deux pays : et en effet elle ne tarda pas à en trouver le pré-
texte. Quelques tumultes ayant éclate dans ces raêmes pays, Ca-
therine crut devoir aviser aux moyens d'empêcher que la tranquil-
lité publique n'y fut troublée, puis elle déclara par un manifeste
du 8 avril 1783, qu'en compensation des frais considérables qu'elle
avait faits pour cet objet, elle prenait pour toujours pleine et en-
tière possession de la Petite-Tartarie, de la presqu'ile de Crimée,
de l'ile de Taman et de tout le Ruban. Cette déclaration inatten-
due, en frappant l'Europe d'étonnement, excita l'indignation des
Turcs, qui de toutes parts poussèrent des cris de guerre; mais l'a-
battement où ils étaient par suite de leurs revers passés, obligea
Abdul-Hamed à se plier aux circonstances, en reconnaissant Cathe-
rine pour souveraine des contrées dont elle s'était emparée. Peu
de tems après, cette impératrice accrut encore sa puissance sur la
côte orientale de la mer noire, par l'effet d'un acte passé le 24
juillet 1785 avec divers princes des riches vallées du Caucase, qui
se reconnurent vassaux de l'empire russe.
La séparation de ces princes de l'empire Ottoman fut un nou-
veau crève-cceur pour les Turcs, qui s'en vengèrent par des atta-
ques partielles, à la suite desquelles la guerre s'alluma de nouveau
entre les deux puissances. Les hostilités commencèrent par un coup
de main que tentèrent les Turcs contre ICilburn ; mais ils furent
repoussés et complètement défaits par Suwarow, qui accourut à la
défense de cette place. Pour surcroit de danger, Joseph 11 leur dé-
clara aussi la guerre comme allié de la Russie. La première cam-
pagne fut marquée par la conquête de la Moldavie, par la défaite
Prise des escadres turques dans la mer noire, et par la prise d'Oczakoff.
d'Oczakof. ^^ milieu de ces heureux succès Gustave III, roi de Suède, atta-
que brusquement la Russie; mais cette guerre est bientôt suivie de
la paix conclue à Varela, d'après laquelle les choses, sont remises
sur le pied où elles étaient auparavant. Cela n'empêcha pas que,
pendant tout ce tems, la guerre ne se continuât contre les Turcs.
Les Austro-Russes conquirent la Valachie et la Bessarabie: une par-
Prse tie de la Servie fut envahie, et Bender, Belgrade, ainsi que quel-
ÉtisradsVc. ques autres places importantes tombèrent entre les mains des Rus-
ses ou des Autrichiens. Joseph 11 étant mort peu de tems après,
Léopold II son successeur, conclut, aux instances de Guillaume Fré-
déric, roi de Prusse, un armistice avec les Jures, et renonça à
DELA Russie 69
toutes les conquêtes qu'il avait faites. Les Russes, quoique demeu-
rés seuls n'en continuèrent pas moins à avoir l'avantage sur les
Turcs, «uxquels ils enlevèrent entre autres places celle d'Ismaïl,
qui fut prise par Suwarov^. La Porte espérait que la Prusse et l'An-
gleterre viendraient enfin à son secours; niais ces deux puissances
ne firent que l'engager à accepter la paix aux conditions que la
Czarine lui proposait. Le prince Repnin accorda au grand visir une ^,,, g^'' }.,,,..
suspension d'armes dans le mois d'août 1791, sous les conditions
préliminaires que la place d'Oczakoff avec son arrondissement serait
cédée à la Russie, et que le Niester servirait de frontière de ce
côté entre les deux empires, et le 11 janvier 1792 la paix fut dé-
finitivement signée par le comte Besdboroko.
Durant la guerre contre les Turcs, les grands de la Pologne -i^'ou^ean
a / <j «j démembrement
encore aigris contre la Russie pour avoir démembré leur pays, ima- «^^ /« l'oioguc.
ginèrent de se donner une nouvelle constitution et de rendre leur
couronne héréditaire , afin d'ôter aux puissances étrangères tout
prétexte de se mêler de leurs affaires: en quoi ils furent particu-
lièrement secondés par la Prusse. La Czarine se hâta de faire la paix
avec les Turcs, pour donner toute son attention à ce qui se pas-
sait en Pologne, et tandis que quatre-vingt mille Russes rappelés
de la Bessarabie s'avançaient à grands pas vers la Volhinie et la
Podolie, vingt mille autres se rassemblaient aux environs de Kiof,
et trente mille étaient prêts à pénétrer dans le cœur de la Lithua-
nie. Ces dispositions étaient accompagnées d'un manifeste, par le-
quel l'impératrice exigeait que la diète abolît la constitution qu'elle
venait de donner, et que tout fût remis sur le même pied qu'au-
paravant, autrement elle ferait marcher toutes ces troupes en Po-
logne. Pendant quelque tems les Polonais tinrent ferme contre les
Russes; mais, tout en perdant du monde, ces derniers ne laissaient
pas d'avancer dans le pays: ce qui détermina le roi à abolir une
constitution, que la Russie voyait de si mauvais œil. Les troupes
polonaises furent dispersées: l'armistice qui avait été conclu n'em-
pêcha pas que les Russes ne continuassent à s'approcher de Var-
sovie, et, dans toutes les villes de garnison, ils remplacèrent les
garnisons polonaises par des troupes de leur nation. Peu de tems
après, le roi de Prusse occupa les palatinats de Gnesna, de Pos-
nanie, de Kalt etc.; et de son côté la Russie prit pour elle plus
de la moitié de la Volhinie et de la Podolie, et la plus grande
partie de la Lithuanie etc., en promettant à l'Autriche de nou-
yo Gouvernement
velles cessions. Une diète convoquée à Grodno approuva ce dé-
membrement, et signa un traite d'alliance entre l'empire russe et
la re'publique polonaise. Néanmoins il s'en fallait encore de beau-
coup que les esprits fussent tranquilles dans ce pays: il y eut à
.Varsovie une querelle sanglante entre l'infanterie russe et les gardes
polonaises, qui fut le signal d'un soulèvement général, qu'on crut
avoir élë provoqué par Rosciusko. Cet illustre Polonais s'était re-
tire' à Leipsick, et l'on repandit alors le bruit qu'il revenait avec
de fortes sommes, qu'il avait eues de la France pour faire la révo-
lution. En effet , son premier acte fut de proclamer l'affranchisse-
ment des paysans polonais qui étaient encore dans l'état de serfs:
il s'en leva tout-à-coup plus de cent mille, qui s'armèrent comme
ils purent. Aussiiôi la Prusse, la Russie et l'Autriche firent mar-
cher leurs troupes et commencèrent les hostilités. Kosciusko étant
entré à Cracovie se déclara généralissime de toutes les troupes po^
îonaises. Le soulèvement passa bientôt de Cracovie à Varsovie, où
il y eut une terrible révolte contre les Russes j mais leurs troupes
et celles des Prussiens et des Autrichiens s'étant avancées, les Po-
lonais furent enfin contraints de céder. A Rosciu-ko, blessé et fait
prisonnier, succéda dans le commandement Dombroski, qui con-
centra dans Praga, faubourg de Varsovie, le peu de troupes qui
restaient aux Polonais 5 mais ils ne tardèrent pas à y êire forcés
par les Russes sous les ordres de Suwarow, qui en fit une hor-
rible boucherie, dont l'histoire conservera à jamais le souvenir. Sta-
nislas fut emmené par les Russes hors de son royaume, que la
Prusse, l'Autriche et la Russie se partagèrent bientôt après. En-
suite il envoya à Catherine l'acte formel de sa renonciation à la
couronne, qu'elle lui avait fait prendre. Maîlresse ainsi du vaste
pays qui venait de lui échoir par ce dernier partage, elle ne tarda
pas à s'emparer encore de la Courlande et de la Gallicie. D'un
autre côté, les troupes qu'elle avait envoyées en Perse s'étaient
déjà emparées de Derbent; et peut-être songeait-elle en même tems
à profiter des inquiétudes que la révolution de France donnait aux
autres cours de l'Europe, pour se tourner de nouveau contre les
Turcs et les chasser enfin de l'Europe, lorsqu'elle fut frappée d'un
Mort coup d'apoplexie qui termina ses jours la nuit du id novembre
de CaLherine. /? ii • •
1796; elle avait soixante-sept ans, et en avait régné trente-quatre.
Voyez le n.° 11 de la planche 4«
delaRussie. 71
Le règne de Catherine II sera à jamais rnémoraîile dans les
fastes de l'empire russe. La générosité de cette souveraine, l'éclat
et la magnificence de sa cour, ses institutions, ses monumens , ses
guerres, ses conquêtes, sont pour la Russie ce que" fut pour l'Eu-
rope le siècle de Louis XIV. Mais Catherine fut personnellement Son caractère.
encore plus grande cjue ce prince, qui ne fut pas tant redevable
de sa renommée à ses qualités propres, qu'aux grands hommes en
tout genre dont la France fut illustrée sous son règne* Les Fran-
çais firent la gloire de Louis XIV, et Catherine fit celle des Rus-
ses. Malgré toutes les choses qu'on a dites d'elle, nul ne pourra
nier qu'elle ne fût humaine et généreuse. Sa conduite privée fut
galante et libre, mais toujours décente. Ses favoris mêmes ne lui
manquèrent jamais de respect; mais sa familiarité n'entraîna jamais
le mépris; elle fut trompée et séduite, mais nul ne parvint jamais
à la dominer. Les caprices, l'humeur, les petitesses si faciles à ren-
contrer dans une femme, surtout aussi puissante, n'eurent jamais
d'accès dans son caractère, et encore moins dans ses actions. Elle
fixa sur elle l'admiration du monde par la force de son esprit,
par la grandeur de sa puissance et par l'heureux succès de ses en-
treprises. L'immense étendue de son empire, les ressources inépui-
sables qu'elle en tirait, le luxe excessif de sa cour, la pompe bar-
bare de ses grands, les richesses et la grandeur de ses favoris, le
crédit attaché à la personne de tous ses agens diplomatiques, les
brillantes expéditions de ses armées et de ses flottes, les vues gi-
gantesques de son cabinet, tout enfin contribuait à lui assurer la
prépondérance et à frapper d'étonnement toute l'Europe. Dès les
commenceroens de la révolution française, Pétersbourg et la cour of-
fraient aux plus beaux talens de nobles encouragemens , et les es-
pérances les plus flatteuses. Catherine réunissait en elle à beaucoup ^"
■'■ ^ ^ ■"■ _ i connaissar.
d'instruction les talens les plus disparates, comme l'attestent son
Instruction pour le code, et une comédie de sa composition extrê-
mement piquante sous tous les rapports; elle aimait Voltaire, ad-
mirait Buffon et s'honorait du nom de disciple de Diderot; mais
soit que l'extrême différejice des principes de ces philosophes d'avec
ceux qu'elle devait professer lui inspirât des craintes, soit qu'elle se
défiât encore, quoique pourtant sans raison de sa propre puissance ,
il se fit aussitôt une entière révolution dans ses opinions, au point
de ne plus vouloir même voir le buste de Voltaire , qu'elle avait
fait placer auparavant dans sa galerie. Douée d'une finesse d'esprit
connaissances.
^rj2 GOUUVERNEMENT
qui nous paraît même, dans ses lettres à Voltaire, supe'rieure à l'éle-
gauce qu'on admire dans celles de ce célèbre écrivain, elle n'aimait pas
cependant la musique ni les vers; et c'est une chose assez remarqua-
hle, qu'ayant à sa cour un Sarti, un Gasparini, un Mandini et autres
célèbres artistes, tant maîtres de musique que chanteurs, elle n'avait
aucun goût pour la musique instrumentale, et ne voulait pas qu'au
Liitèrauire théâtre l'orchestrc iouât dans les entre-actes. Nous ajouterons à cela,
que n étant point née en ixussie, la littérature russe ne put pas
trouver en elle beaucoup d'appui. Le prince Boloselki , qui écrivait
avec beaucoup d'esprit, encourut sa disgrâce. Klinger, penseur hardi,
et Kotzebue, auteur dramatique très-connu, écrivirent en Russie,
mais ils n'y firent point imprimer leurs compositions. L'élëgaut
Storch y imprima néanmoins ses ouvrages topographiques et statis-
tiques, mais non tels qu'il les avait faits. Ainsi, si l'on excepte les
voyages de Pallas et quelques autres ouvrages sur l'histoire natu-
relle, il n'a paru en Russie sous le règne de Catherine aucun livre
digne d'être connu hors de ce pays. Plusieurs de nos lecteurs n'ap-
prendront peut-être pas sans intérêt, que, sous le règne de cette
Aniiquiiàs. même princesse, on a trouvé dans les ruines d'Ablaïk. et dans des
monceaux de décombres qui se voient le long de l'Irtisch, des bi-
bliothèques entières, qui jeteront un jour beaucoup de lumières sur
l'histoire de la Tartarie et de la Mongolie , si peu connue jusqu'à
présent; et il n'est pas douteux que les nombreux manuscrits qu'on
Magmftccnce eu a déjà Tctirés, et qui sont maintenant renfermés dans les ar-
eL grandeur .-ini/'-i»! i i i i i
ds caihenne. ïiioircs de l acadcmic , deviendront, dans des tems plus calmes, le
sujet d'honorables études pour les Russes. On ne peut nier cepen-
dant que Catherine ne fût passionnée pour tout ce qui était grand:
car elle en inspira le goût à tous ceux qui la servaient dans les
places les plus érainentes, et l'on en a une preuve dans la fête
que Potemkin lui donna dans le palais Taurique, avant son départ
pour le congrès de Jassy. Ceux qui seraient curieux de savoir jus-
qu'où la grandeur et la magnificence étaient poussées sous son rè-
gne, pourront lire la description de cette fête dans le Tableau de
Pétersbourg par le même Storch, que nous venons de citer.
Ordres Nous aUons à présent faire mention des ordres de chevalerie
chevaltresques. ^ ^
institués par Catherine II. Le premier est V ordre militaire de Sj
Georges fondé par elle en 1769, pour récompenser le mérite des
Ordre militaire officicrs de terre et de mer. Il est composé de quatre classes , dont
dtf à, Georges. 1 i '
les membres jouissent d'une pension qui est, savoir; dans la pre-
delaRussie. 'i3
mièra de sept cenls roubles j dans la seconde de quatre cents, dans
la troisième de deux cents, et dans la quatrième de cent par cha-
cua des cent membres les plus anciens. La veuve d'un chevalier
reçoit pour un an la pension de son mari. Les chevaliers des deux
premières classes ont le grade de génëraux-majors , et ceux des deux
dernières de colonel. Pour être admis dans la première classe, il faut
avQÎr remporté une victoire comme ge'néral en chef, ou avoir vingt-
cinq ans de service, ou bien avoir fait dix-huit campagnes sur mer.
Pour être reçu dans l'ordre il faut avoir pris un vaisseau, une bat-
terie ou quelque poste occupe par l'ennemi ; avoir soutenu un siège
sans se rendre, ou avoir fait une défense extraordinaire; avoir rem-
porté ou contribué à faire remporter une victoire; s'être offert pour
une entreprise dangereuse et l'avoir exécutée; avoir monté le pre-
mier à l'assaut, ou enfin avoir le premier mis pied à terre dans un
débarquement de troupes. Cet ordre n'a point de grand-maître.
Deux collèges de guerre, de terre et de mer, adressent à la fin de
chaque campagne la liste des officiers qui ont droit à l'ordre. La fête
se célèbre tous les ans le 7 décembre. Sous le règne de Paul I.^' il
n'y eut point de nomination, à cause des grands changemens que ce
monarque se proposait de faire dans l'organisation de l'ordre. Il fut
rétabli le 12 décembre 1801 par l'empereur Alexandre. Supplié par
le chapitre de l'ordre d'en accepter la décoration en témoignage de
sa reconnaissance, ce monarque la refusa et ne consentit à recevoir
la décoration de la quatrième classe, qu'après la campagne de i8o5.
La croix de S.* Georges, instituée le i3 fervier 1807 en faveur des
sous-officiers et soldats qui se distinguent par quelqu'actioo d'éclat,
peut être regardée comme un appendice à l'ordre de S.* Georges,
et vaut à ceux qui en sont décorés une augmentation du tiers de
leur solde.
La croix de l'ordre de saint Georges, qu'on voit sous le n.^
10, ne peut jamais être enrichie de diamans. Les chevaliers de la
première classe la portent suspendue à un large ruban passe eu
bandoulière de droite à gauche, avec le crachat u.° 11 au côté gau-
che. Ceux de la seconde l'ont suspendue au cou, avec le crachat
au côté gauche. Ceux de la troisième ne portent au cou qu'une
petite croix sans le crachat; et enfin ceux de la quatrième portent
simplement cette croix à la boutonnière du côté gauche. Le n."^ 12
représente la croix d'argent, qui se donne aux sous-officiers et soldais.
Europe. Vol, VI. K
74 Gouvernement
Ordra L'iiisli tuûon de l'ordre de S.' Volodomir, cre'ë aussi par Ca-
de
*J. Volodomir. therine tl pour lëcompenser le mérite dans toutes les classes de
la société, date de 22 septembre 1782, jour anniversaire du cou-
ronnement de cette impératrice. Cet ordre fut fonde en l'honneur
de Volodomir le grand, par qui la religion chrétienne fut e'tablie
en Russie, et auquel on donna le surnom de semblable aux apô-
tres. Il est compose de quatre classes. Lo& employés civils, qui
comptent trente-cinq ans de service, ont droit à la décoration. Un
certain nombre de chevaliers reçoit une pension. L'ordre tient tous
les ans un chapitre, pour décider sur >les prétentions des candidats
à la décoration. La fête de l'ordre se célèbre le 22 septembre. Au-
cune nomination n'y a été faite sous le règne de Paul 1.*"^ L'empe-
reur Alexandre l'a rétabli ainsi que celui de S.*^ Georges, et a voulu
qu'il devînt la récompense des services civils, qui n'y avaient ja-
mais donné droit auparavant. Quiconque a sauvé, au risque de sa
vie, de l'eau ou du feu dix personnes, a droit d'y être admis.
La décoration de l'ordre de S.' Volodomir, représentée au n.°
i3, ne peut jamais être enrichie de diamans: les caractères russes
qu'on y voit indiquent sa fondation. Les chevaliers de la première
classe la portent suspendue à un large ruban passé en bandoulière
de droite à gauche; ils portent en outre au côté gauche de l'habit
le crachat n.° i4, sur lequel sont tracées quatre lettres russes qui
signifient: Saint F rince Volodomir, semblable aux apôtres, et
sur le contour on lit ces trois mots: Utilité, Honneur , Réputation.
Les chevaliers de la seconde classe portent la croix suspendue au
cou, et le même crachat que ceux de la première. Les membres de
la troisième classe ont une croix plus petite, suspendue de la même
manière, mais sans crachat. Enfin ceux de la quatrième portent la
croix à la boutonnière. Les membres qui l'ont obtenue en récom-
pense de services militaires adaptent une rosette au ruban.
Paul I. Les personnages qui entraient dans la conspiration tramée con-
depuis 1796 tre Pierre 111, avaient pensé d'abord à proclamer empereur le erand-
jusqri'cn 1801. ' ^ . ^ .
duc Paul, et à ne donner à Catherine que la régence: ce qui explique
pourquoi ce prince fut toujours tenu loin des affaires, durant tout
le règne de la mère. Il fesait son séjour ordinaire à Gatschina, où ou
lui laissait un corps de troupe qu'il exerçait lui-même à la prussienne?
et auquel il donnait tout son lemset tous ses soins. Ses fils avaient été
transportes près de l'impératrice pour y être élevés sous ses yeux. Paul
I.^'' avait quarante-trois ans quand il monta sur le trône. Une de ses
delaRussie. ^5
premières opérations fut de rappeler l'arme'e de Perse pour une autre
expédition plus importante, qu'il avait alors en vue. Cet empereur haïs-
sait les Français, non seulement par principe politique, mais encore
par un sentiment naturel d'aversion pour tout ce qui appartient a
cette nation. Il se fit grand-maître de l'ordre de Malte, qui alors était
dispersé,- il se déclara le protecteur du pape, s'allia avec les Turcs
et se mit à la tête d'une nouvelle coalition contre la France. L'ar-
mée qu'il avait fait rassembler en Pologne, sous le commandement
du comte de Rosemberg, fut confiée au fameux Suwarow, qui fut
chargé de la conduire en Italie. La victoire de Novi fut la dernière
que remporta ce général; mais il échoua dans son expédition en
Suisse, d'où il fit néanmoins une belle retraite. Les Russes avaient
fait en même teras en Hollande une autre expédition, qui ne leur
fut pas moins désastreuse. Informé par le grand-duc Constantin de
ce qui s'était passé, et des torts que le général Suwarow attribuait
aux généraux alliés dans ses rapports, l'empereur ordonna que ses
troupes rentrassent en Russie, puis il se retira lui-môme de la coa-
lition sans prendre aucune mesure politique. Choqué d'un autre côté
de ce que les Anglais gardaient pour eux, contre les conventions
établies, l'Ile de Malle reprise par eux et qu ils devaient lui remet-
tre, il finit par faire un traité de paix particulier avec la France.
Les revers des armées russes, la fin malheureuse de tant d'of-
ficiers distingués, morts ou prisonniers de guerre, enfin l'humiliation
que ressentait de ses pertes la nation russe depuis long-tems accou-
tumée à la victoire, exaspérèrent encore l'esprit des raécontens
qui voyaient avec douleur l'état s'épuiser en hommes et en argent, et
entraîné ainsi à sa décadence. La pénurie des finances s'augmentait
encore des sommes énormes, que cet empereur employait en cons-
tructions n)agnifiques, qui ensuite ne furent point achevées; dépenses
d'autant plus inutiles, qu'on laissait en môme teras se détériorer
beaucoup d'autres maisons parfaitement convenables à la majesté
iînpériale. D'immenses trésors furent enfouis dans celles de Pitw-
lowski et de Gotschina : peu s'en fallut même que cette dernière ville
ne devînt la capitale de l'empire, et que Pétersbourg ne fut aban-
donné. A ces désordres se joignaient encore les innovations, que
Paul introduisait dans son empire. Il voulut mettre ses troupes sur
le pied prussien, et les obligea à une sévérité d'uniforme, qui mit
fout le monde de mauvaise humeur. Il proscrivit, dans la personne
comme dans les choses, tout ce qui pouvait tenir des usages IVan-
Guerre coitirs
la France.
Les Husies
en haiie.
Paix
avec lu France.
76 Gouvernement
çais. Son règne fat marque aussi par une quantité d'emprisonne-
mens, d'exils, de bannissemens et autres châtimens qu'il ordonnait
sur le moindre soupçon. A la fin il devint si inquiet, si ombrageux
et si défiant, qu'il indisposa contre lui les personnages les plus
. , ^*f,°'''. T distineue's de l'empire. La nuit du onze mars 1801 fut la dernière
de Vuui I. ° _ ^
de sa vie. Sa mort fut attribuée à un coup d'apoplexie dans la pro-
clamation qui annonça l'avènement d'Alexandre au trône. Il avait
quarante-sept ans, dont il avait régné quatre et quatre mois. Voyez le
n.° I?, de la planche 4» P^^ ^^ tems avant la mort de cet empe-
reur, la Russie re'unit à ses domaines la Géorgie, qui, de pays tri-
butaire, devint province de l'empire, comme il était arrivé de la
Crimée. Cette acquisition n'était pas d'une me'diocre importance pour
le gouvernement russe, dans l'entreprise qu'il méditait alors contre
l'Angleterre, à laquelle il ne pardonnait point l'occupation de Malte:
entreprise dans laquelle il ne s'agissait de rien moins que d'une ex-
pédition de soixante-dix mille Cosaques vers l'Indostan.
Son caractère. V à\x\ 1.^^ était d'uu Caractère bouillant, et le premier instant
de son emportement était terrible; mais il n'était pas difficile de
trouver dans la bonté de son naturel un moyen de le calmer, et
souvent il revenait de lui-même sur le compte de ceux contre les-
quels il e'tait le plus irrité. Entoure de gens qui ne cherchaient le
plus souvent qu'à l'aigrir, il était entraîné par deux forces, qui lui
fesaient rendre alternativement des ordres contradictoires. Le même
sentiment qui lui avait inspiré des réformes utiles et le désir de
l'économie, le rendait grand, splendide et même prodigue dans ses
largesses. Il délivra des prisons et rappela de l'exil un grand nom-
bre de gentilshommes et d'officiers polonais, victimes de l'autorité
sous le règne précédent; et de ce nombre était le fameux Kosciusko,
qu'il combla de faveurs, et auquel il donna des sommes considéra-
bles. L'impression que lui avait faite les changemens opérés en
France, le porta à réintégrer dans l'empire l'ordre de la noblesse
qui y était supprimé depuis si long-teras, en établissant un registre
d'armoiries. Il fonda un collège pour l'éducation des enfans des
militaires qui étaient morts, ainsi que pour ceux des employés ci-
vils. Si les lettres et ceux qui les cultivaient ne jouirent pas sous
son règne des avantages, qui leur avaient été accordés du tems d'Eli-
sabeth et de Catherine II, on ne peut l'attribuer qu'aux calamités
des circonstances. Il s'était borné d'abord à établir une censure,
pour la revision des livres qui venaient de l'étranger en Russie;
// était t
tordre
delaRussie. 77
mais depuis il en prohiba entièrement l'introdliction. Il supprima
môme les iniprimeries particulières, et ne laissa subsister que celles
qui seraient munies d'une permission émanée de lui, sous la con-
dition encore de ne rien imprimer qui n'eût été examine' et approuve'
par des inspecteurs délégués à cet effet. Parmi les dispositions lé-
gislatives dont il est l'auteur, on distingue particulièrement celle
par laquelle il a réglé l'ordre de succession au trône de Russie:
obiet important, sur lequel Pierre U\ Catherine I>^ et Elisabeth àe succession
J r ' M ' au trône
n'avaient adopté que des réglemens provisoires. C'était le premier «'^ ^'""'*-
monarque russe qui se voyait un nombre d'enfans capable de don-
ner à sa dynastie une nombreuse et longue postérité; et les révo-
lutions dont la Russie avait été anciennement le théâtre par l'insta-
bilité du droit d'hérédité au trône, étaient pour lui un avertissement
naturel de la nécessité d'une mesure propre à empêcher le retour des
mêmes désordres. Ce fut le 4 janvier 1797 qu'il régla cet ordre de
succession, d'accord avec la grande duchesse son épouse, par un acte
portant en tête les noms de l'un et de l'autre, qu'il sanctionna et
déposa le jour de son couronnement sur l'autel dans la cathédrale de
Moscou, où cette cérémonie fut célébrée. Il est dit expressément dans
cet acte; que l'empire ne peut jamais être sans héritier; que cet héritier
doit être indiqué par la loi, pour prévenir toute espèce d'incertitude
sur celui auquel appartient la succession; que le droit des différentes
branches qui peuvent y prétendre doit être maintenu, de manière à ne
jamais violer ceux de la nature, et à éviter les différends qui pour-
raient résulter de la translation de la succession d'une branche à
l'autre etc. Après l'émanation de cet acte , qui eut lieu le 5 avril
1797, Paul I,^' fit publier la loi fondamentale , comprenant la cons-
titution de la famille impériale, celles concernant les apanages et
les revenus affectés à son entretien, ainsi que les réglemens relatifs
à son ordre intérieur, à ses titres, à son rang, et même aux armoi-
ries et aux livrées qui conviennent à chaque membre de cette famille.
Nous ne terminerons pas cet article sans faire mention de Xordre Ordre
1 c^ i j • • ..-,-, cZe «S'. Amie,
de dr-Anne, qui tire son origine de bchleswig-Holstein , et que Paul
I.^'^ fit reconnaître pour un ordre de Russie, à son avènement au trône
en 1796. Cet ordre fut fondé à Kiel le i4 février 1785 par Char-
les Fnîdéric duc de Holstein-Gottoip et père de Pierre III, en mé-
moire de l'impératrice Anne , et en l'honneur d'Anne Petrowna son
épouse. A l'époque de sa création il était composé seulement de
quinze chevaliers; mais après l'avoir fait reconnaître, Paul ï.'"' le
<j8 Gouvernement
divisa en trois classes, et en fit la récompense du mérite. Il établit
en principe, que quiconque receverait à l'avenir la décoration de
l'ordre de S,' André, aurait en outre celle de S.'^ Anne. Cette or-
ganisation dura jusqu'en i8i5 , époque à laquelle Alexandre I."
cre'a dans cet ordre une autre classe, où les militaires seuls pour-
raient être admis. îl faut être géneral-major pour entrer dans la
première classe, dont les plus anciens membres jouissent d'une pen-
sion. La fête de l'ordre de S.'- André se célèbre le 3 janvier: sa dé-
vise est Foi^ Piété, Justice.
Le n.° 8 de la planche ci-dessus repre'sente la décoration de
cet ordre. Les chevaliers de la X}"^^ classe la portent suspendue à
un large ruban passé en bandoulière de gauche à droite, et ont
le crachat n.^ 9 sur le sein gauche. Ceux de la seconde portent
la croix au cou, ceux de la troisième l'attachent à la boutonnière, et
ceux de la quatrième ont une croix en émail à la garde de leur épée.
yjiexMidre I. Âlcxandrc Paulowitz, dit Alexandre L", l'aîné des enfans de
Paul L" naquit le 22 décembre 1777 , et (ut marié le 9 octobre 1793
avec Elisabeth Alexiowna , princesse de Bade. Il passa son enfance
sous la direction de Catherine II, et son éducation fut confiée aux
soins de M."" De-la Harpe, colonel suisse, qui luiinspira de bonne
heure les maximes philosophiques et les sentimens philantropiques ,
dont il a fait la règle de sa conduite publique et privée. Il fut nommé
empereur le 24 mars 1801 , et couronné à Moscou le 27 septembre de
la même année. Son premier soin fut de s'occuper de l'administration
de la justice , et de tout ce qui pouvait contribuer au bonheur de
ses sujets. Il diminua les impôts, fit relâcher les détenus pour det-
tes, adoucit le sort des exilés, abolit la censure, et permit l'intro-
duction dans ses éiats des livres français sans être sujets à aucun
examen: disposition qui fut cependant modifiée dans la suite, il
«établit l'uniformité des poids et mesures, favorisa le commerce,
protégea les sciences et les arts, et donna des técnoignages de sa
magnificence à plusieurs hommes célèbres, tant à l'étranger que
dans ses propres états. La Russie reçut de lui en quelque sorte
une nouvelle constitution: l'organisation du sénat et celle du mi-
nistère furent changées, et l'autorité des gouverneurs généraux fut
limitée: ce qui remédia aux abus dont se plaignait le peuple dans
les provinces. Enfin il étendit à tous les habitans sans distinction
l'avantage dont jouissaient déjà les nobles, de ne pouvoir encourir
la confiscation de leurs bieus héréditaires, pour quelque condam-
Kalîon que ce pût être.
D E L A R U s s I E. 79
Dans les commencemens cet empereur maintînt la paix qu'il lise maintient
. I f-C T , quelque iLtns
trouva établie entre la Russie et la France, et pendant long-tems en paix
, \ -i n avec la r rance.
il ne sembla s occuper que des moyens d en assurer le bienfait à
ses sujets. En i8o4 il institua une école publique à Téilis en Géor-
gie, ouvrit une université à Wilna, établit un séminaire pour l'ins-
truction des clercs catholiques, publia un ordre pour l'enseignement
de la médecine et de la chirurgie , et fonda une université à Cher-
son , et un musée de marine à Pétersbourg. Apiès la rupture du traité
d'Amiens, il proposa envain sa médiation entre la France et l'An-
gleterre, mais alors il cessa d'êlre en relation amicale avec la pre-
mière de ces deux puissances, et fit avec la seconde un traité d'al- -^^^«««^ "^"
i^^ ' — ui l'Angleterre.
liance offensive et défensive, dans lequel entrèrent aussi l'Autriche
et la Suède, et dont le principal objet était de s'opposer à l'agran-
dissement de la France. L'Autriche, qui devait y prendre la plus
grande part, entra aussitôt en campagne; mais ses troupes qui avaient
pris une position peu avantageuse sur le Danube, durent céder à
l'armée française commandée en personne par Napoléon. Alexandre
qui avait perdu un tems précieux à Pulawy en négociations avec
la Prusse, qui s'opposait au passage des troupes russes, arriva en
Autriche , lorsque la capitale de cet état était déjà au pouvoir des
Français. Forcé par les circonstances de chercher à se faire d'autres
alliés^ il alla à Berlin, où il conclut avec le roi de Prusse contre la
France un traité, dont ces deux souverains jurèrent l'observation sur
la tombe du grand Frédéric ; mais ces dispositions furent bientat
déconcertées par Haugwitz ministre de Prusse , et la position de
cette puissance devint encore plus incertaine après la défaite de
l'armée Austro-Russe à Austerlitz. Des négociations ayant été en-
lamées le lendemain de cette bataille par l'empereur d'Autriche
Alexandre refusa d'y prendre part, et retourna à Pétersbourg , lais-
sant la plus grande partie de ses troupes sur les frontières de l'Al-
lemagne. Ce monarque prévoyait déjà la nécessité de devoir entre-
prendre bientôt une nouvelle campagne; et en effet, dès l'année
suivante, la Prusse voyant son existence politique menacée, lui en-
voya le duc de Brunswick pour lui demander des secours. Tujours
généreux envers ses alliés, Alexandre se prépare à reprendre les ar-
mes. Mais la Prusse n'est pas plus heureuse dans cette guerre que
ne l'avait été l'Autriche, et les troupes russes n'arrivent encore celte
fois qu'après la défaite de l'armée prussienne. Les Russes se retirent
derrière la Vistule, et s'y soutiennent. Au printems suivant de l'an-
de Fiedlaiidt
'Traité
d'Erfuit.
Système
eontinenial.
BalaiUe
de Smolensk.0
et
delà Moskowa»
Incendie
da Moscou ,
et retraite
des Français.
Réunion
des Prussiens
aux Husscs.
So Gouvernement
ntée 1807, Alexandre se rend au camp, qui est bientôt attaqué par
toutes les forces françaises: les Russes et les Prussiens perdent la
bataille de Friedland , et sont obliges de se replier derrière le Nié-
men. Cet événement met Alexandre dans la nécessite' d'entrer de
nouveau en négociation avec Napoléon , et le 8 juillet 1807 les pre'-
liminaires de la paix sont signes à Tilsit entre les deux empereurs.
De retour à Pétersbourg , Alexandre publie une déclaration contre
l'Angleterre à l'occasion du bombardement de Copenhague, et, par
un manifeste du 24 février 1808, il déclare la guerre à la Suède
pour les relations qu'elle avait eues avec cette puissance. Cette guerre
dura deux ans, et valut la restitution de la P'inlande à la Russie.
Vers la fin de septembre 1806 Alexandre se transporta à Eifurt,
où les intérêts du monde entier furent agites entre lui et Napoléon,
qui se trouvait alors au plus haut degré de sa prospérité. Les hos-
tilités ayant recommencé la même anne'e entre la France et l'Au-
triche, Alexandre se de'clara pour la première de ces deux puis-
sances. Napoléon crut avoir porté le dernier coup à l'Autriche. Maî-
tre des principales places de la Prusse, il avait fonde' un royaume
de Pologne et menaçait la Russie, à laquelle il voulait faire adopter
ce qu'il appelait son système continental Alexandre voulait éloigner
une autre fois les malheurs de la guerre, mais son ennemi était déjà
sur la Vislule avec une arme'e de 56o,ooo hommes. Forcé de faire
la guerre dans ses propres états, et voyant marcher contre lui ses
plus, anciens alliés, sans autre secours exte'rieur que celui de l'An-»
gleterre, il résolut de défendre à tout prix son indépendance poli-
tique. Son armée soutint d'abord avec courage les premières atta-
ques des troupes françaises. Le succès des deux sanglantes batailles
données à Smolensko et à la Moskowa le 9 septembre 18 13 fut long-
tems douteux; mais enfin les Russes, pour attirer l'ennemi dans
l'intérieur du pays, firent leur retraite sur Moscou, qu'ils livrè-
rent ensuite aux flammes, pour priver les Fiançais de tous les se-
cours qu'ils auraient pu y trouver. Cette résolution étonnante, et
presqu'unique dans l'histoire, eut le résultat qbe les Russes sem-
blaient en espérer. L'armée française battit en retraite dans la sai-
son la plus rigoureuse, et cette belle armée périt presque tout en-
tière dans les glaces de la Lithuanie. Victorieux à Smolensko et au
passage de la Bérésina, les Russes ne tardèrent pas à s'emparer de
toute la Pologne. L'armée prussienne avait déjà abandonné l'armée
française pour se réunir à celle d'Alexandre, et dès lors cet em-
delaRussie. 8i
pereur, d'accord avec le roi de Prusse, proclama h dissolatlon de
la confe'de'ralion germanique, et déclara vouloir aider aux princes et
aux peuples de la Germanie à recouvrer leur indépendance. A peine
de retour à Paris, Napoléon fait une nouvelle levée, et se voit en-
core à la tête d'une arme'e considérable. An mois de mai ï8î3 il tra-
verse la Franconie, et pénètre jusque dans le cceur de la Saxe. Il
est victorieux à Lutzen, à Wurtschen et à Baulzen. Les allies cru-
rent à propos de proposer un armistice, auquel Napoléon consentit
sans en connaître le but. Dans l'intervalle des quarante jours que
dura la suspension d'armes, les deux monarques de Russie et de
Prusse eurent une entrevue à Prague avec l'empereur d'Autriche ,
qu'ils parvinrent enfin à mettre de leur côté. Les trois souverains
firent marcher leurs troupes sur Dresde qu'occupait l'armée frao- Jt^Drli^e
çaise , et il se donna près de cette ville une bataille mémorable , «' ^^ l'^ipsioi.
qui ne fut pas à l'avantage des allie's. Cette bataille fut suivie de
celle de Leipsick, qui dura les i6, 17 et 18 octobre, et décida
de l'évacuation de l'Allemagne par les Français, ensorte que dans
le mois de janvier i8i4j les troupes aliie'es se trouvèrent au sein de
la France. Alexandre se fit admirer dans toutes les villes de ce pays
par l'affabilité de ses manières et par sa magnanimité. Le 3i mars Les aiités
les alliés firent leur entrée à Paris. Napoléon, qui avait été déposé
par le sénat, se trouvait encore à Fontainebleau. Sur la proposition
qui lui fut faite par Alexandre, au nom des puissances alliées, de
désigner un lieu de retraite pour lui et sa famille, il choisit l'île
d'Elbe, où il devait jouir des honneurs dus à la souveraineté, et
d'un apanage considérable.' Alexandre était devenu à Paris le sujet
'de toutes les conversations: sa bonté, sa générosité, son goût
pour les sciences et les arts, et son amabilité, lui attiraient les plus
grands éloges, et l'on vendait son portrait de tous côtés. Lorsque
Louis XVlil débarqua en France, Alexandre partit de Paris pour
aller à sa rencontre, et ces deux souverains s'embrassèrent avec la
plus louchante émotion. La paix générale vint enfin couronner l'entre- Pau générale .
prise <3es alliés, et le 3o mai i8i4 fut signé à Paris un traité, qui
semblait devoir assurer pour long-tems la tranquillité de l'Europe.
Alexandre quitta Paris pour se rendre à Londres, où on lui do;]-
na des fêtes magnifiques, et de là il retourna à Pétersbourg. Peu
de jours après son arrivée dans cette capitale, il en partit en-
core pour aller au congrès de Vienne, et fit avec le roi de Prusse Cow^rés
son entrée dans cette viUe le 20 septembre 1014» il s occupa
Europe. Fol FL L
Sortie
de I^apoléoTi.
82 Gouvernement
avec soin de toutes les affaires qui se traitèrent dans cette diète
europe'enne, et consentit à la proposition qui y fut faite de don-
ner à l'Allemagne une constitution fédérative. Toutes les fois qu'il
s'élevait entre quelques ministres des différends sur des intérêts
quelconques, sa politique toujours généreuse lui fesait trouver le
moyen de les concilier. Mais, ce qui l'occupait plus que tout autre
chose, c'était la réunion de la Pologne à l'empire russe sous le
titre de royaume. Il obtint, non sans peine il est vrai, l'assenti-
ment du congrès sur ce point important, et le mois de janvier de
l'année i8i5 ne se passa point, sans qu'il fût reconnu roi constitu-
tionnel de Pologne.
_ ^_^__ i^ien ne semblait plus devoir troubler désormais la paix gé-
^"!i^noufdil' nét^ale, lorsqu'on apprit tout-à-coup que Napoléon était sorti de
sixcrre. \ \\q d'Elbe. A ccttc nouvelIe , Alexandre qui se disposait à retour-
ner dans ses états, se réunit aux autres souverains, qui prirent l'en-
gagement de rassembler toutes leurs forces pour maintenir l'exé-
cution du traité de Paris du 3o mars i8i4, et donner effet aux
dispositions qui venaient d'être prises dans le congrès de Vienne
contre les vues de Napoléon. Depuis lors Alexandre ne s'occupa
plus que des préparatifs de guerre, et il passait la revue de tous
les régimens qui arrivaient à Vienne, pour se rendre sur le théâtre
des opérations militaires. Le général Barclay De-Tolly marcha en
France à la tête de deux cent mille hommes. Alexandre arriva à
Paris le 10 juillet, trois jours après le retour de Louis XVIII, et
il fut pris alors entre les souverains alliés des mesures définitives
pour assurer la paix générale. Vers la fin de septembre, Alexandre
alla à Bruxelles pour assister au mariage de sa sœur, la duchesse de
Méklembourg, avec le prince royal des Pays-Bas. De là il passa à
Dijon pour être présent à la revue de l'armée autrichienne, puis
îl se rendit en Pologne pour prendre possession de la partie de
ce royaume qui avait été réunie à l'empire russe, et rentra à Pe-
lersbourg, où il fut reçu aux acclamations d'une nombreuse popu-
lation impatiente de le revoir. Son premier soin fut de s'occuper de
l'administration, qu'il avait dû nécessairement perdre de vue. Le
\.^^ janvier 1816 il rendit un ultase, qui expulsait de Pétersbourg
les Jésuites pour avoir voulu faire des prosélites au culte romai.n.
Mais le monument le plus important de son règne, celui qui ca-
ractérise plus particulièrement sa haîne pour les désordres des ré-
volutions et pour toute tyrannie, c'est le manifeste qu'il publia à
f^lexantlre
de nouveau
à fam.
delaRussie. 83
Pétersbourg le 27 du même mois, lequel fut traduit dans toutes les
langues et rapporté dans tous les journaux.
Nous ne pouvons nous permettre ici aucuns détails sur le traite' Sonvoyase
'■ *■ dam
passé par Alexandre avec la Grande-Brétaene , concernant la navi- ^".7""^"
t ^ l . méridionales.
galion et le commerce de la Russie dans l'Ocëan pacifique; sur la
convocation de la diète de Pologne; sur le décret qui supprima la
publicité' des séances de cette diète; sur le voyage de cet empereur
à Varsovie; sur l'ouverture et les opérations de cette même diète;
sur son retour à Pétersbourg, non plus que sur les divers actes de
l'administration civile et militaire. En septembre iSaS, Alexandre
voulait entreprendre un voyage dans les provinces méridionales de
son empire, en compagnie de l'impératrice dont la sanle réclamait
un climat plus doux. Quelle qu'ait été' d'ailleurs la cause de c»
voyage, l'empereur partit de sa résidence le i3 septembre, suivi
d'un petit nombre d'officiers géne'raux , parmi lesquels était le ma-
ior-ee'ne'ral Dicbitsch, et ayant avec lui Wilie son premier médecin; il Si»i téjottr
' ,° .... 'a Taiigunruk,
arriva à Tanganrok, où il fut rejoint au bout de quelques jours par
son épouse, avec laquelle il fit son entrée le 5 octobre dans celte
ville aux acclamations de toute la population. Tanganrok, située sur
la mer d'Azof et à peu de distance de l'embouchure du Don, est
dans un climat des plus doux de la Russie, qui en rendait le sé-
jour agréable à leurs majestés. L'empereur partit de cette ville pour Son excursion
Il • • 1 f 1 !• 1 1 /— • r \ r\ ^" Crimée.
aller visiter les elablissemens de la Lrimee, et y rentra le 18 novem-
bre avec un rhume et une fièvre, dont il ressentit les atteintes dans
les derniers jours de ce voyage. Bientôt cette fièvre prit un carac-
tère bilieux inflammatoire. Le 3o du même nsois tout espoir de
guérison fut perdu, et le malade expira le premier décembre vers
les onze heures du matin.
Comme homme privé, Alexandre réunissait toutes les qualités Samon.
propres à se faire aimer. Gomme empereur les évènemeus de sa vie
sont connus, et ils tiendront une place marquante dans l'histoire
de l'Europe, sur les destinées de laquelle il exerça une grande in-
fluence dans les douze dernières années de sa vie. Si l'esprit de
. parti peut disputer sur les services rendus par lui à l'Europe en
général, la Russie ne l'en reconnaîtra pas moins comme un de ses
plus grands souverains. Il réunit à son vaste empire, soit comme con- Son caraotkt.
quêtes, soit par des traités, le grand duché de Finlande , la Bessa-
rabie, diverses provinces de la Perse jusqu'à l'Âraxe et au Rur, la
province de Bialijstock et le royaume de Pologne. Outre cela, ii
84 Gouvernement
donna à son pays de sages institutions propres à y propager les
bienfaits de la civilisation; il y pre'parait encore les esprits à l'abo-
lition générale de la servitude, et cherchait par tous les moyens
possibles à accroître le bonheur d'une nation, dont il avait étendu
la puissance et la renomme'e militaire. On voit , d'après cet expose',
combien ce prince avait déjà fait pour sa gloire lorsqu'il mourut,
n'ayant encore que quarante-huit ans, et après en avoir régné en-
viron vingt-cinq.
Sa figure. Alexandre, dit M/ Ker-Porter , a un caractère extrêmement
doux, son maintien est dégagé, et il a une grâce infinie dans tous
ses mouveraens: la bonté de son cœur est peinte dans ses regards,
et le sourire est toujours sur ses lèvres. Il ne se passe pas de
jour qui ne soit marqué par quelqu'acte de sa bienfesance et de
son amour pour son peuple. La punition des coupables lui est si
pénible, que la pilié fait souvent taire en lui la justice. 11 est bien
fait, et son air est affable et engageant: enfin la bonté de son
cœur respire dans tous ses traits. Il est blond et a les yeux bleus;
et son teint, quoique peu coloré, annonce un tempérament sain
et robuste. Sa taille est d'environ cinq pieds et cinq pouces de
France. Voyez le n.° 4 de la planche i3.
Ordre Outrc la restauratiou de l'ordre de Saint Georges et de celui
z'Aigie-Bianc (j[e S.*^ Volodomir, comme nous l'avons observé en parlant de Ca-
therine II, Alexandre a encore conservé les ordres de la Pologne
après la réunion de cet état à la Russie, et s'en est déclaré Grand-
Maître. De ce nombre est ï ordre de V Aigle-Blanc ^ institué en
i325 par Ladislas V roi de Pologne, à l'occasion du mariage de
son fils avec une princesse de Lithuanie. Il fut renouvelé le i." no-
vembre 170^ par Frédéric Auguste, électeur de Saxe et roi de Po-
logne. Cet ordre semblait devoir s'éteindre lors du partage de la
Pologne en 177^, aucun des souverains co-parlageans de ce royaume
ne s'en étant fait grand-maître, et il resta dans cet état jusqu'à
l'érection du duché de Varsovie par Napoléon. L'acte constitution-
nel du 21 juillet 1807 fit revivre tous les ordres de chevalerie, qui
existaient en Pologne avant le partage; et Frédéric, roi de Saxe et
duc de Varsovie, les réunit comme grand-maître de tous les or-
dres de cet ancien royaume.
La croix de l'ordre, représentée au n.° i[\, se porte par les che-
valiers suspendue à un large ruban placé en bandoulière de droite
à gauche. Ils portent en outre le crachat n.° i5 sur le côté gau-
D E L A R U s s I E. 85
che de l'habit: les lettres A. R. qu'on voit sur celle croix signifient
Augustus Rex.
L'ordre de S.* Stanislas , institue par le roi Stanislas Auguste
Poniatowski le 7 mai 1765, a ete' renonvele' le i." décembre 181 5
par l'empereur Alexandre, qui cependant en a change la forme, et
l'a divisé en quatre classes. A Tëpoque de son institution, il n'était
compose que de cent chevaliers, sans y comprendre les chevaliers
de l'ordre de l'aigle-blanc , qui le recevaient de droit, ni les étran-
gers qui pouvaient y être admis. Chaque chevalier était obligé de
payer quatre ducats ou quarante francs par an à l'hôpital de XEn-
fant Jésus de Varsovie. Cet ordre perdit insensiblement de son im-
portance par la facilité avec laquelle il fut conféré 5 mais il reprit
un nouveau lustre lors de la création du duché de Varsovie en 1807.
A présent, la première classe porte la croix n.° 16 suspendue
à un large ruban passé en bandoulière de gauche à droite, et le
crachat n.° .17 sur le côté gauche de la poitrine. La seconde classe
porte cette croix à un ruban passé au cou, avec le môme crachat.
La troisième porte la croix comme la seconde, mais sans le cra-
chat, et la quatrième l'attache à la boutonnière. Les chevaliers de
l'ordre de l'aigle-blanc portent la décoration de la troisième classe.
L'em.pereur Alexandre fut aussi chef et grand-maître de l'or-
dre du mérite militaire, fondé en Pologne par le roi Stanislas Au-
guste, pour récompenser les officiers de son armée, qui s'étaient
distingués dans la guerre de l'indépendance contre les Russes. Mais
quelques jours après l'adhésion de ce prince à la confédération de
Torgowitz, cet ordre fut supprimé, et ceux qui en étaient déco-
rés furent obligés de rendre leurs brevets. Son abolition dura jus-
qu'à l'époque de la constitution du duché de Varsovie en 1807,
oh. il fut relevé par Frédéric Auguste.
La première classe porte la croix représentée au n.° i8 de la
planche ci-dessus, et suspendue à un large ruban passé en bandou-
lière de droite à gauche, avec le crachat n.** 19 au côté gauche.
La seconde porte la croix n.^ 20 à la boutonnière gauche de l'ha-
bit, et la troisième porte de la même manière la croix n.*' 21.
Il existe en outre en Russie d'autres décorations d'honneur de
diverses sortes. Les généraux et les officiers, qui se sont distingués
par des services importans ou par des actions d'éclat, ont reçu en
récompense des épées ou des sabres garnis en or, ou enrichis de
diamans. Ces armes d'honneur portent ordinairement cette inscrip-
Ordre
de «S. Suinislas.
Ordre
du mérite
militaire.
Décoration
d'honneur.
Nicohis
PaolowUsikt
86 Gouvernement
tiori: Pour le courage. On donne aussi aux officiers une raëdaille d'or.
Les soldats de la milice qui fut levée en septembre 1809, et qui
se sont exposes au feu, portent une raëdaille d'or ou d'argent sus-
pendue à un ruban de l'ordre de Saint Georges. Les officiers de
cette milice, qui n'ont eu part à aucune action, portent celte me'-
daille attachée à un ruban de l'ordre de Saint Volodomir. En mé-
moire de la campagne de 1812, l'empereur Alexandre a fait distri-
buer une médaille d'argent à tous les militaires qui avaient fait celte
campagne; elle porte celle inscription: ce ri est pas à nous j mais
à Dieu <^u appartient la gloire. Elle a ëlë accordëe de même aux
chirurgiens et aux aumôniers, qui s'étaient trouvés au feu dans la
même campagne. En 181 4, la même mëdaille, mais en bronze, a
ëtë donnëe aux fils aines dans chaque famille noble, et en 1816
cette faveur a étë ëleudue jusqu'aux filles aînées. Les magistrats et
les nëgocians, qui se sont rendus utiles à l'état, portent cette mé-
daille altachëe à un ruban de l'ordre de Sainte Anne.
Les dames d'honneur de l'impëralrice portent son portrait en-
richi de diamans, et les demoiselles du palais portent son chiffre
sur un médaillon aussi oruë de diamans, et suspendu à un ruban
bleu onde.
La vacance du trône par suite de la mort d'Alexandre mit
d'abord dans l'embarras la famille impëriale, le sénat et le conseil
directeur de l'empire. Les hommes d'ëtat, qui étaient à la tête des
affaires en Europe, savaient déjà depuis trois ans, que le Czarowitz
ou le grand duc Constantin, héritier prësomplif de la couronne,
avait formellement renonce à l'empire, et que cette renonciation
avait étë acceptée par Alexandre. Par une générosité dont il n'y a
pas d'exemple, le grand duc Nicolas, auquel le trône était dëvolu,
s'était rendu au sënat , pour y faire proclamer Constantin , et
avait commence le premier à lui prêter serment de fidélité. Pen-
dant que le grand duc Nicolas donnait cet exemple de magnani-
mité dans Pëtersbourg, Varsovie, oij se trouvaient alors ses deux
frères Constantin et Michel, était tëmoin d'une scène tout-à-fait
opposée. La nouvelle de la mort d'Alexandre ëtait arrivëe dans
cette dernière ville deux jours avant qu'on ne la sût à Pëtersbourg,
et le prince Constantin, fidèle à l'engagement qu'il avait pris, avait
écrit aussitôt à l'impératrice mère, et à son frère Nicolas, pour
confirmer de la manière la plus formelle la renonciation qu'il avait
faite au trône, et en maintenir l'effet en faveur de ce même prince.
D E L A R U s s I E. 87
en déclarant ne vouloir conserver que le titre de Czarowitz, qui
lui avait été donné par l'empereur Alexandre en considération des
services qu'il lui avait rendus. Celte détermination mit les esprits
dans une nouvelle perplexilë à Pëtersbourg; et la re'solution bien
prononcée de Constantin de la maintenir, put seule mettre fin à
cette lutte de générosité, inouïe' dans les annales du monde. Force
ainsi d'accepter l'empire, le grand duc Nicolas publia le 24 décem-
bre un manifeste, par lequel il informait ses sujets des circonstan-
ces qui l'avaient élevé au trône de toutes les Russies, et ordonnait
qu'en celte qualité il lui fut prêté serment de fidélité, ainsi qu'à
son fils Alexandre sou héritier légitime.
Après ces évènemens, on ne croyait plus avoir rien à craindre
désormais pour la tranquillité publique, et toutes les autorités ci-
viles s'étaient déjà empressées de prêter serment au nouvel empe-
reur, lorsqu'il se manifesta à cet égard des symptômes de fermen-
tation dans les casernes. On parvint à découvrir que les germes en
avaient été préparés depuis long-tems par des sociétés de conspi-
rateurs, et les évènemens ne tardèrent point à le confirmer. Le
26 décembre, jour fixé pour la prestation du serment de tous les
régimens de la garde , quelques compagnies se refusèrent à celte cé-
rémonie, et, après avoir tué ou blessé plusieurs de leurs officiers,
elles se dirigèrent vers la place du sénat en criant vive Tempereur
Constantin. Après de vains efforts pour les faire rentrer dans le
devoir, il fallut employer la force, avec laquelle on parvint enfin
à les disperser. La crainte de confondre l'innocent avec le coupa-
ble fit suspendre à l'empereur toute mesure de rigueur. 11 fut établi
une commission d'enquête pour rechercher la cause de ces désor-
dres, et particulièrement pour découvrir les sociétés secrètes, qu'on
soupçonnait d'avoir conspiré contre l'état. Cela n'empêcha pas cepen-
dant que l'empereur ne fût reconnu dans toute l'étendue de son em-
pire et par toutes les puissances étrangères, et les commencemens de
son règne ont été marqués par des actes de modération et de sagesse.
L'empereur Nicolas Paolowitch est d'une taille élevée et bien
fait. Il a un air martial et un regard pénétrant, dont sont quel-
qu^ois intimidés ceux qui ont l'honneur de l'approcher: voyez le
n.° 4 de la planche 14. Il est accoutumé à la fatigue, et fait son
étude favorite des sciences exactes et de l'art militaire, où il a
acquis les connaissances les plus distinguées. On sait qu'il possède
à fond l'art de la fortification, et il a des notions exactes surtout
88 Gouvernement
ce qui concerne la Russie. Amateur des beaux arts, le palais d'Au-
tischkoff, qu'il habitait avant son avènement au trône, est un modèle
de re'gularité et d'elëgance. Il aime beaucoup la musique et la cul-
tive avec beaucoup de succès. Le théâtre français lui est redevable,
ainsi qu'à son épouse Alexandrine, de toute la faveur dont il jouit
à Pétersbourg.
Précis de ce qui Aorès avoir retracé aussi succinctement qu'il nous a été possible
cmcenie t 1 r
V empire russe. Jgg e'vènemens les plus mémorables de l'euipire russe, nous allons
exposer avec la même brièveté tout ce qui a rapport au gouver-
nement de cet e'tat.
Gomernemmt. Nous avous VU, par tout €6 quî prëcêdc, combîen il a fallu
d'art, de politique et surtout d'énergie, pour re'unir sous un même
système d'administration tant d'élémens et taut de peuples diffé-
rens. A présent la marche du gouvernement est plus ferme, depuis
l'assujétissement des divers peuples dont la Russie est entourée. Eu
perdant leur ancienne autorite', les chefs qui les commandaient n'ont
laissé à leurs successeurs que le de'sir de rivaliser entre eux de zèle
et de dévoûment, pour obtenir, avec la bienveillance du souve-
rain, des emplois honorables et lucratifs.
rrïnees. Qn rcncontre en Russie, plus que partout ailleurs, des seigneurs
ayant un titre analogue à celui de prince: ce dont il est facile
d'expliquer la cause. Depuis plus de trois siècles, ce pays immense
était divisé entre des princes héréditaires et indépendans les uns
des autres. On ne doit donc point s'étonner, si plusieurs de leurs
descendans possèdent encore de vastes domaines, et mènent un train
de vie conforme à leur ancien état. Knœs est un mot russe, qui
signifie prince: ceux d'entre ces petits souverains qui pouvaient sou-
mettre pour quelque tems leurs voisins, prenaient le titre de Ve-
likie Knœs., qui signifie grands princes; et cette suprématie passait
tantôt au souverain de Novogorod, tantôt à celui de Kiof, tan-
tôt à celui de Volodorair, ou autres. Il fut un tems j où, comme
nous l'avons vu, les ICans de la Tartarie fesaient la loi à tous ces
princes. En un mot, des guerres continuelles ensanglantèrent ces
contrées, jusqu'à l'époque où Ivan II réunit toutes ces petites sou-
verainetés sous le même sceptre, et prit le titre de Czar ou d'em-
pereur. Tel est le motif pour lequel il existe en Russie tant de
princes issus de familles souveraines, dont les possessions se trou-
vent quelquefois sur les frontières de la Chine, de la Tartarie et
Uiême jusque sur les rivages de la mer pacifique, et qui se réu-
delaRussie. 89
Dissent tous dans la capitale de l'empire. Ils passent ordinairement
l'hiver à Moscou, où ils se traitent en vrais souverains.
A proprement parler, le titre de duc n'existe point en Russie: /J««.
celui de grand-duc ne signifie autre chose que grand prince, et il
se donne aux fils de l'empereur, qui s'appellent en outre Czaro-
wilz, ou fils du Czar. Le titre de Boyard est inférieur à celui de i?or«rd:<,
prince. Les Vaivods sont les gouverneurs des provinces. Les titres ComJslcc.
de comte et de baron ont été introduits par Pierre le grand, qui ne
négligea rien pour donner à son empire la forme des grandes so-
ciële's européennes.
Maigre' les vicissitudes qui ont interverti quelquefois l'ordre Succesiiou
de succession au trône de Russie, cette monarchie n'en est pas
moins reconnue comme héréditaire. Après avoir privé du trône sou
mari Pierre III, Catherine II garda l'exercice du pouvoir suprême,
au lieu de le remettre au grand-duc Paul, qui était l'héritier légitime.
L'usage est néanmoins que l'héritier présomptif du trône soit in-
vesti dé ce pouvoir, aussitôt après la mort de son prédécesseur.
L'autorité du monarque est absolue, et son titre d'Autocrate, Powoir absolu.
qui signifie gouvernant par lui seul, le prouve suffisamment. La
conseil ni le sénat ne peuvent s'opposer à sa volonté: néanmoins
ces corps politiques ont des attributions très-étendues, et une grande
influence dans l'état.
Le sénat n'est point un corps représentatif, mais seulement un Sénat
tribunal suprême, chargé de veillera l'exécution des ukases impériaux.
L'administration publique est partagée en plusieurs collèges, qui
sont, le collège des affaires étrangères, celui de la guerre, celui
de l'amirauté, et ceux de la justice, du commerce et même de la
médecine. La plupart de ces établissemens sont à Pétersbourg: d'au-
tres se trouvent à Moscou, ou du moins sont obligés d'y tenir
leur principale séance.
La noblesse russe est partagée en deux classes, dont l'une est iVobiesse m,i, •
héréditaire, et l'autre est la récompense d'anciens services. Tout
noble, quoique non titré, jouit de certains privilèges, comme celui
d'avoir des terres et des vassaux à titre d'achat ou d'hérédité; mais
sa noblesse ne lui donne aucun titre absolu aux charges de l'ad-
ministration, et il ne parvient que de grade en grade aux emplois
civils et militaires. Le simple particulier, qui embrasse l'une ou l'au-
tre carrière, peut y parvenir par son mérite, aussi bien que le
noble, aux plus hautes dignités, et il est môme anobli par le fait,
Europe. Fol. VI. il/
90 'GOUVEENEMENT DE LA RuSSIE.
dès qu'il y a obtenu le grade d'officier; mais cette dislinclion ne
peut passer à ses eufans, que lorsqu'il est parvenu au grade d'of-
ficier supt^'rieur.
ciuih^etc ^^^ emplois civils sont classés par grade, corame les emplois
militaires. Ainsi la place de grand chancelier ou de premier mi-
nistre répond au grade de feld-maréchal. Les vice-chanceliers, les
ministres d'e'lat, les grands chambellans et autres grands fonction-
naires, ainsi que quelques membres du conseil du cabinet, sont
assimile's aux ge'ne'raux d'infanterie et de cavalerie. Les conseillers
ordinaires de cabinet ont le grade de lieutenans-gënéraux. Les mem-
bres du conseil d'état et les chambellans vont de pair avec les
géne'raux-majors; les simples conseillers et les Valets- de -chambre
avec les brigadiers; les membres de la chancellerie et des collèges
avec les capitaines, et les interprètes traducteurs avec les adjoints
à l'e'rat-major.
Education Nous avoHS déjà dit que les enfans de la noblesse sont géne'-
des nobks etc. .,,.,, ^
ralement destinés à l'état militaire. Les uns sont instruits chez eux,
sous les yeux de gouverneurs, qui sont ordinairement des Fran-
çais, des Anglais ou des Allemands; les autres sont éleyés dans
des écoles de cadets. Les demoiselles de condition reçoivent aussi
une éducation soignée dans le couvent de FFoskressenski , à peu
de distance de Pélersbourg. Ce couvent peut recevoir 240 demoi-
selles nobles, et autant de filles de bourgeois.
Cnnr ancienne Lcs Bovards OU seigucues russcs étaient jadis extrêmement eros-
el moderne' . *^ » j
siers, et les personnages au dessus deux les traitaient avec une
rudesse égale à celle de leurs mœurs. Le monarque, toujours en-
touré de ses guerriers, vivait a sa cour comme dans un camp: aussi
n'y voyait-on ni éclat ni luxe, et les femmes les plus distinguées
par leurs grâces et par leur beauté, n'y étaient appelées que pour en
faire l'ornement. A présent cette cour n'offre plus aucune différence
d'avec celles des autres étals de l'Europe, et l'étiquette y est à peu
près la même. On y donne des fêtes brillantes, non seulement à
l'occasion de quelque glorieux événement, mais encore aux anni-
versaires de la naissance des princes et du coronnement , ainsi qu'à
certaines solennités, telles que le jour de S.^-Nicolas , qu» la Rus-
sie révère comme son patron. Ces fêtes offrent souvent l'image pit-
toresque de la variété des costumes des différentes provinces de
l'empire, soit que les habitans de ces provinces momentanément
établis à Pélersbourg y soient invités , soit que les courtisans pren-
nent plaisir à s'y montrer eux-mêmes dans ces divers costumes.
91
MILICERUSSE.
D.
*E tous les écrivains qui ont traite des forces de l'empire russe,
M.' Damaze de Raymond (i) est celui qui nous offre à cet égard
les notions les plus authentiques. Les bornes que nous nous som-
mes proposées dans cet ouvrage nous permettent d'autant moins d'en-
trer dans quelques détails sur la milice russe, qu'il s'y est introduit
plusieurs cliangemens considérables depuis les derniers évènemens.
D'ailleurs notre but principal étant de décrire le costume, il nous
suffira de présenter ici une idée des différentes nations qui con-
courent à la formation des armées russes; et comme nous avons
déjà donné en son lieu la description du costume mlilaire des peu-
ples de la Russie asiatique, nous parlerons plus particulièrement
ici du costume militaire de la Russie européenne. Nous n'avons pas
cru nécessaire non plus de donner une description détaillée des
armes offensives et défensives des anciens habilans de la Russie ,
tant parce qu'il en a déjà été fait mention à l'article des mœurs
des anciens Germains, que parce qu'il sera facile d'en acquérir une
notion exacte, à la seule inspection des figures représentant les prin-
cipaux Czars dans les deux planches précédentes.
Nous commencerons donc par observer, que l'organisation des Les StreiUz.
troupes russes était jadis extrêmement bizarre. On voit à la plan-
che 7 une image des anciens Strélitz, de cette espèce de garde pré-
torienne, qui fit tant de fuis trembler les Czars, et qui finit elle-
même par être sacrifiée. Le vrai nom de ces soldats était ^S^re/^z/ ,
qui signifie chasseurs; et à présent les chasseurs de la garde im-
périale rysse sont considérés comme un des corps les mieux disci-
plinés de toute l'armée. Ces chasseurs portent un schacko à la fran-
çaise , et ont un uniforme court et léger.
Avant Pierre L*' l'équipement militaire des Russes attestait leur
habileté à se servir de la hache. Les Slrélitz auxquels éjait confiée
la garde du monarque, n'étaient point armés de fusil, mais seule-
ment d'une hallebarde comme les anciens Suisses: le fer de celte
hallebarde, au lieu de se terminer en pointe, avait la figure d'une
hache, et se repliait des deux côtés en forme décroissant. Ils por-
taient à la ceinture un petit cor de chasse, qui leur servait à
(i) Tableau historique eue.
92 M I L I C E R U s s E.
ner l'alerte, lorsqu'ils étaient en sentinelle, ou lorsqu'ils apercevaient
quelque danger. Voy. le n.° i de la même planche. Les officiers de
cette milice séditieuse portaient rarement le sabre ou l'e'pe'e; ils
avaient dans la main droite une petite hache, et dans la gauche
une masse, dont le pommeau était hérissé de pointes de fer. Voy. le
n.° 2. Le colonel e'iait vêtu d'une riche fourrure, et se distinguait
à sa ceinture orne'e de franges d'or. Il portait un cimelère au côté,
et une canne à la main. Voy. le n.*' 3 de la môme planche.
A cette époque, et même sous les premiers successeurs de
Pierre L", les Czars avaient une garde polonaise, qui portait le
nom et avait presque l'habillement des Janissaires turcs : leur coif-
fure était de môme une espèce de turban très-haut: voy. le n.° 4*
On voit au n.° 5 un guerrier valaque, qui a e'ié dessine à Pëters-
bourg. L'habillement des janissaires polonais , et surtout leur tur-
ban , furent changes sous le règne de Catherine, et leur coiffure a
pris à peu près la forme d'un bonnet de hussard, qui se termine en
cône et par une espèce de sac en e'toffe de couleur: le n.^ 6 of-
Eiè^e du corps fre l'image d'un de ces Janissaires, Le n.° 7 représente un élève
des eadcu. ^^ corps dcs cadcts du lems de la même impératrice: leur habil-
lement, qui e'tait plus léger que ne semble le comporter le climat de
la Russie, ne consistait qu'en un simple habit , avec des pantalons,
des bas et des souliers. Ils portaient un chapeau rond orné d'un
large ruban et d'un panache, et au lieu de l'épée , ils avaient la
bayonnette au côté.
Ce corps de cadets reçut dans la suite une organisation toute
différente : l'uniforme ne diffère guères de celui des écoles militai-
res de France: car les Russes ont adopté peu à peu fhabillement
des autres nations de l'Europe. Les éiablissemens de cadets qui
se trouvent à Pétersbourg sont très-brillans aujourd'hui: les élèves
y sont au nombre de cinq cents nobles russes, de cent Finlandais
et de quatre-vingts bourgeois. Ces élèves sont divisés en trois clas-
ses, dans chacune desquelles ils restent trois ans 5 ils y sont reçus
de l'âge de cinq à dix ans, et ont par conséquent accompli leur
cours de vingt à vingt-un ans. Cette institution est ce qui a con-
tribué plus que tout autre chose à l'établissement de la discipline
européenne dans les troupes russes, sans qu'on ait eu besoin de
faire venir à Pétersbourg un trop grand nombre d'officiers étrangers.
Le corps des cadets, dit Swinton dans son Voyage en Russie ^
ou l'académie militaire, occupe un palais qui appartenait autrefois
M I L I C E R U s s E. 5^3
au prince Menzikof, et qui se trouve entre l'acade'raie des sciences
et le musée. L'art militaire est le but de l'instruction qu'on y donne
aux enfans de la noblesse et de la classe moyenne, qui y sont ad-
mis j et, à leur sortie de cette e'cole, ils entrent dans l'armée avec
le grade d'officier. Ce palais est entoure' d'un grand nombre d'édi-
fices où logent les jeunes élèves, et c'est le comte de Munich qui
l'a destiné à cet usage. Cronslad a élé choisi fort à propos pour
être le séjour des élèves de la marine. De leur école ils voient sans
cesse la manœuvre des vaisseaux, et ont à l'ouest le spectacle im-
posant d'une mer orageuse, dont la vue les familiarise insensible-
ment avec les dangers qu'ils doivent un jour affronter eux-mêmes.
Les troupes russes n'ont commencé en général que sous Pierre
1." à se perfectionner dans la tactique militaire; néanmoins, il y
avait déjà des régimens disciplinés à l'allemande dès les tenis de
Michel Romanof. Ce prince fit venir des bords du Rhin quelques
milliers de soldats d'infanterie et de cavalerie pour exercer ses trou-
pes, qui avaient pour officiers des Français, des- Allemands et des
Ecossais. Pierre l.^'^ suivit le même système j mais tout en appelant
dans ses états des soldats expérimentés, il avait soin d'empêcher
qu'on adoptât leurs usages et leur tactique militaire. C'était à lui
qu'il était réservé de donner à ses troupes une organisation com-
plète. Il adopta de préférence la discipline allemande, et eut à son
service les meilleurs officiers étrangers. Le-Fort, son précepteur et
son ami, lui suggéra de former de la jeune noblesse deux régimens,
, qui furent exercés de manière à servir de modèle à toute l'armée.
Telle fut l'origine des gardes dites Préobrajenski (i) et Siménonski.
Ces gardes succédèrent aux Strélilz, dont la puissance était deve- „ .^/"''^''
•., , ^ ' •■ i. Preobrajenski
nue aussi redoutable au souverain, que celle des Janissaires en Tur- "'^^'j'"*-"
... ' ^ uux SLrelUa,
quie, et elles avaient souvent ensanglanté le palais des Czars, qu'el-
les étaient chargées de défendre. Ce changement arriva en 1690.
Dès 171 1 l'armée russe se composait déjà de cinquante-un ré- -^rmêerutie
giraens d'infanterie, de trente-neuf de cavalerie et d'un corps de gre-
nadiers et de bombardiers de cinq mille et six cents hommes: ce
(i) Le village de Preobrajenski, où se forma la nouvelle garde im-
périale , se trouve maintenant dans l'enceinte de Moscou. Pierre I.^'' avait
une singulière affection pour cet endroit , et c'est là que tenait ses
séances le fameux tribunal secret, si redoutable aux Boyards, qui s'oppo-
saient souvent aux innovations de ce monarque.
Uniforme
des troupes
Sons
Pierre 111.
94 MlLICERUSSE.
qui formait une force effective de io9,65o hommes. Il y en avait
en outre i5o,ooo de disséminés dans les garnisons sur les fron-
tières, outre un nombre e'gal de Cosaques, de Calmouks et de Tar-
lares au service de cet empire.
L'uniforme de l'infanterie est vert avec paremens rouges; celui
de la cavalerie est bleu-ciel bordé en rouge, et dans l'artillerie il
est de couleur ëcarlate avec paremens bleu-ciel et noirs. Ces diffe-
rens corps ont tous la cocarde blanche; et chaque régiment porte
le nom du pays où il a été levé, à l'exception du corps des grena-
diers, qui prend le nom du colonel.
Depuis Pierre I.*"" jusqu'à Pierre III il n'y eut aucun change-
ment dans la manœuvre; mais l'admiration de ce dernier empereur
pour Frédéric II , lui fit adopter la tactique prussienne. Les régi-
mens se distinguèrent à la couleur de leurs revers. Pierre III, dit
Guibert dans l'éloge du grand Frédéric, adorait le roi de Prusse;
il portait l'uniforme prussien, dont il avait fait aussi celui de son
régiment des gardes du Holstein. Catherine II préférant l'utilité et
la commodiié à une vaine apparence, n'approuva point la rf'for-
rae que son mari avait faite. Son fils Paul I.^"" eut, comme Pierre
III, la manie d'organiser tout à la prussienne et à l'allemande.
La grosse artillerie porte l'uniforme vert à l'autrichienne avec des
ornemeos de diverses sortes, le casque haut et garni de crins, et les
pentàlons blancs plus étroits qu'on ne les avait anciennement. L'u-
infanterie. uiformc dç Pinfauteric est le môme que celui de la cavalerie: les
soldats y portent le casque orné d'un panache noir, vert ou rouge,
avec l'épée et la bayonnette à la ceinture, et la giberne passée en
bandoulière de gauche à droite ; et ils ont des pentàlons blancs et
des bottes. L'empereur Alexandre voulait que sa garde présentât un
aspect imposant, et, dans celle vue, il l'avait composée d'hommes
d'élite pour la taille, et des plus aguerris. L'uniforme de cette garde
ne diffère de celui de l'infanterie ordinaire que par un panache de
crin, dont le casque est surmonté. Les militaires qui la composent
^portent des moustaches bien peignées et bien cirées, avec d'énor-
mes favoris qui leur descendent jusque sous le menton, et qui sont
toujours poudrés à blanc ainsi que leurs cheveux. Voy. le n.'^ 8 de
Grenadier,, h même planche. Les grenadiers de l'ancienne garde avaient a peu-
près le même uniforme; mais leur bonnet était plus pesant, et sur-
monté d'une étoffe en forme de sac flottant, avec un panache. Leur
bayonnette; qui d'abord était fort longue, fut ensuite raccourcie, à
M I L 1 C E R U s s F: 95
cause (le son poicl« et de l'embarras dont elle e'tait pour tirer juste.
Voyez le n.° 9 de la même planche. Les gardes du corps s'appe-
laient cavaliers de le garde ou gardes à cheval ; ils portent l'uni-
forme blanc avec des bonnets rouges et une pelisse de la même
couleur, et leur grand casque est surmonté d'un panache. La ca-
valerie ordinaire porte un long sabre. Les officiers sont en géné-
ral de beaux hommes, mais ils ont la manie de se serrer la taille
au point de se donner un aspect désagréable, et leur hausse-col
est d'une grandeur énorme. Voy. le n.° 10 de la même planche.
Un des plus beaux régimens russes est celui des Hulans , commande
par le grand-duc Conslanlin qui en porte toujours l'uniforme, le-
quel est bleu avec les revers rouges et les brandebourgs dorés:
ce corps est exerce' à l'autrichienne. Les hussards et les chasseurs
forment aussi des corps magnifiques, et les officiers sont vêtus avec
trop de luxe: il me semble, dit Ker-Porter, que tant de galons
et tant de broderies en or, conviennent plutôt à des pages qu'à des
militaires.
Le soldat russe est d'une obe'issance aveugle. Ne' dans l'escla-
vage, il ne connaît d'autre volonté' que celle de son supérieur, ^t
les coups de canne pleuvent sur ses épaules pour le moindre motif.
Cependant, malgré sa stupidité apparente, il ne laisse pas de mon-
trer de l'énergie en face de l'ennemi: les guerres fréquentes qu'a
eues la Russie avec les Persans et les Tartares, ont accoutumé ses
sujets à des traits de férocité, qui sont inconnus chez les autres
peuples de l'Europe. L'armée russe se recrute au moyen d'une dis-
position, en vertu de laquelle chaque seigneur e.st obligé 9 fournir
un nombre d'hommes déterminé. Chaque régiment a une musique, Musique
qui est à la fois instrumentale et vocale. Les musiciens accompa-
gnent leurs chants des sons d'une espèce de guitarre appelée bel-
lalaika, mais ces chants sont aigres et aigus. La musique militaire
des Russes est eu général moins agréable que celle des régimens
français ou anglais.
Mais les troupes qui forment la partie la plus singulière, et la
plus curieuse pour nous, de la force armée de la Russie, tant par
la variété et la bizarrerie de leurs habilleraens, que par les mœurs
propres aux nations dont elles font partie, ce sont ces hordes irré-
gulières, si peu utiles dans une bataille, et en même tems si redou-
tables par les ravages qu'elles commettent. Les corps militaires qui
attirent d'abord l'atteulion à Pétersbourg, ce sont ceux des Cosaques,
mUiiaumi
q6 m I l I g e r u s s e.
dont l'équipement et les exercices présentent la plus grande varie'te':
voy. les n.°* i et 2 de la planche 8. Ces corps se distinguent sous
Cosaques. \q^ Doms de Cosaques du Don, Cosaques de l'Ukraine, Cosaques
Tschernomoviscki ou de la mer noire, et Cosaques de l'Ural. Pierre
I.^'' leur permit de conserver la forme de leur gouvernement, qui
est une espèce de démocratie militaire: leur chef, appelé Etman,
est élu dans une asssemblee générale des principaux personnages
de la nation, mais son élection doit être approuvée par le Czar;
et ces espèces de tribus sont exemples de toute imposition, à con-
dition qu'elles se présenteront armées et équipées à leurs frais, toutes
les fois que le besoin l'exigera. Leur habillement militaire est d'une
forme tout-à-fait commode. 11 se compose d'une casaque de gros
drap bleu-ciel, de larges pantalons avec des bottes, d'un bonnet
noir de peau de mouton, du haut duquel pend un sac d'étoffe rouge
bordé d'un galon blanc, et de pantalons garnis d'une large raie
rouge sur les coutures. Le bonnet et les manches de l'habit sont
ornés d'un bord de la même couleur; et ce dernier vêtement se
ferme sur le devant par un seul rang de boulons ; il est serré eu
outre par une large ceinture de cuir qui renferme les cartouches,
et d'oii pend un large sabre. Voy. à la même planche , n.° 3 un
Cosaque du Don, n.° 4 un officier de Cosaques, et n.^ 5 un Co-
saque Tschernomoviski. Les principales armes de ces iroupes sont
une lance, de la longueur de huit et quelquefois douze pieds, et
d'une paire de pistolets. Leur giberne, qui est en étain, est sus-
pendue à une bandoulière qui passe sur l'épaule gauche , et à la-
quelle souvent est attaché un fouet. Leur selle est solide, d'un
travail grossier, et forme un double coussin, et la housse est carrée
et en drap de différentes couleurs. Leurs chevaux sont petits, et ont
la queue et la crinière longues, mais souvent couvertes de boue.
Quelques Cosaques seulement portent les moustaches. Quelques-uns
de leurs régimens sont habillés en rouge, et presque de la même
manière que les précédons^ excepté cjue leurs bonnets sont plus
hauts et garnis en velours rouge; ils se distinguent encore à une
espèce de chemise, qui leur descend jusqu'au genou. Les Cosac[ues
de rUral ne diffèrent guères des autres par la forme de leur vê-
tement, mais leur bonnet est pointu. Voy. le n.^ 6 de la planche
ci-dessus. Dans plusieurs corps , le cavalier ne porte point le fusil
le long des flancs du cheval, mais en bandoulière et derrière ses
épaules. Les Cosaques, les Baskirs et autres troupes légères sont
M I L I C E R U s s E. 97
destines pour aller à la de'couverte et pour les coups de main. Il
existe néanmoins, dans l'arme'e russe, des corps réguliers de Cosa-
ques, qui sont sur le même pied que la cavelerie de ligne. Le n.° 7
de la même planche repre'sente un Cosaque de ce genre.
Les Baskirs sont habiles à tirer de l'arc et bons cavaliers. ^^^ Bashrs.
Voyez le n." 8 de la même planche. Ils sont obliges de fournir à la
Russie, à titre de tribut, au moins trente mille hommes: le service
niilitaire auquel ils sont sujets ne leur paraît point onéreux, et ils
s'y prêtent même avec plaisir. Leurs armes défensives consistent en
une jacque de maille et en un casque brillant. Ils portent une longue
pique à laquelle est attachée une banderole , avec un sabre , un arc
et un carquois qui contient une vingtaine de flèches. Leurs arcs
sont courts, de forme asiatique et mal fabriqués 5 et maigre le peu
d'art avec lequel leurs flèches sont garnies de plumes, ils ne lais-
sent pas de les lancer avec beaucoup de justesse. Ils portent à la
tête de chaque escadron un grand étendard fourchu, qui est quel-
quefois de couleur verte, et orne' de broderies en or d'une figure
fort curieuse: il y a aussi de ces étendards qui sont rouges ou blancs,
avec la lettre A au centre, qui est le monogramme de l'empereur
Alexandre. L'habillement des chefs des Baskirs est magnifique. Ils
ont une brillante jacque de maille, qui leur descend jusqu'aux cuis-
ses, et leur casque, qui leur couvre la nuque, est garni d'une file
d'anneaux de fer. Ils portent un cafetan en écarlate, et sont mon-
tés sur de superbes chevaux persans , dont la selle est recouverte
d'une housse, qui est une peau de léopard. Leur musique mili-
taire consiste en une flûte de deux pieds de longueur, et à qua-
tre trous. Ils ont en outre des musiciens qui accompagnent les sons
aigus de cet instrument, de chants rauques qu'ils tirent du fond du
gûzier, et dont le prolongement pe'nibîe finit par rendre leur vi-
sage rouge conune un brasier ardent.
Les Galmouks, qui font parue des troupes légères russes, con- Cutmouks.
servent leurs, anciennes armes, qui sont l'arc et les flèches: leur
bonnet, qui est peu élevé, est entouré par le haut d'une bande de
fourrure: voy. le n.^ 9. 11 existe d'autres corps de Calmouks, dont
l'habillement est fort différent: les officiers y portent une jaque de
maille entre deux vêtemens, et ont pour coiffure un bonnet à cô-
tes; ils ont pour armes un long cimetère et une masse de fer: voy.
le n.° 10. Il y a enfin d'autres Calmouks qui sont disciplinés à
l'européenne, et armés de fusils. Ils ont au bout de leur longue
Europe. Fol. FI. ^
gS M I L I C E R U S S E.
lance une banderole, et leur bonnet ainsi que leur habillement en
ge'néral ressemble à celui des Cosaques réguliers. Voy. le n.° ii.
Kirguises. Les Kirghises ou Kirguises, quoique ennemis invétérés des
Baskirs, ne laissent pas de servir avec eux sous les mêmes ensei-
gnes. Sous le règne de l'iûipëratrice Anne, leur nation', qui habitait
les confins de la Chine, se mit sous la protection de la Russie, et
ils ne contribuèrent pas peu par leur valeur comme par leur nom-
bre à maintenir la paix sur les frontières. Ils sont armés d'arcs
et de flèches, et portent le manteau à l'orientale, avec le cafetan
bleu-ciel et le bonnet à la chinoise, d'une forme et d'une couleur
tout-à-fait semblables à ceux des Chinois leurs voisins. La figure
n.° I , représentée à la planche 9, a un bonnet pointu à la chinoise;
la fig. 2, un bonnet semblable à celui des anciens Phrygiens, et la
fig. 3 porte un chapeau semblable à celui des Mandarins chinois.
I Cette troupe est divisée en compagnies de cent hommes, dont le
commandant se distingue à une espèce d'étendard assez ressemblant
à un mouchoir de soie parsemé de gros points de différentes tein-
tes, et la couleur de cet étendard, qui est porté au bout d'une
lance, est la marque distinclive de la compagnie. Les Kirguises sont
armés quelquefois d'un mousquet, au bout duquel est adaple'e une
fourche en bois ou en fer, au lieu de la bayonnette: voy. le n.° 4
de la planche 9, Leurs femmes sont couvertes de schals, de bro-
deries, de colliers, de franges et autres ornemens de tout genre;
elles ne laissent pas cependant de montrer beaucoup de modestie
dans leur habillement: de longues manches recouvrent leurs mains,
et on ne voit leur visage que quand elles relèvent leur voile : voy.
les n.°* 5 et 6. Les n."^* 7, 8 et 9 de la même planche représentent
un Kirguise et deux femmes de la même nation. L'homme porte
en bandoulière un fusil armé d'une fourche, et son bonnet a une
grande aile qui se partage sur le devant. La coiffure des femmes
se compose d'un schal roulé en forme de cylindre.
BELIGION DES RUSSES.
Anciens XjLvant d'cntrev dans aucune explication sur la religion chré-
dês%71le3 tienne en Russie, il importe que nous jetions un coup-d'œil sur
ouogoro . l'gjjçjgQ culte, auquel Volôdomir substitua celui du Christ, et sur
l'ancienne mythologie des Slaves de Novogorod, qui est le plus
beau monument que nous offrent les annales de la Russie. On verra
ReligiondesRusses. 99
comment cette mythologie se prêta d'abord aux besoins primitifs
de l'homme, et comment elle repre'sentait aux Slaves les puissances
supérieures, à l'aide desquelles ils pouvaient satisfaire ces mômes
besoins. Le premier pour eux fut sans doute celui de subsister;
le second, celui du repos, qui nécessite une retraite; le troisième,
celui de se vêtir; le quatrième, celui des secours que nous viennent
de la société; le cinquième enfin celui de la jouissance.
Le premier dieu des Slaves s'appelait Znitch ou feu sacré: '^^"zfitch"'^^
c'était par conséquent leur Apollon. Dans les commencemens ils le «« ^e feu sacré,
repre'sentèrent sous l'emblème d'un feu perpe'tuel , puis ils lui con-
sacrèrent les dépouilles des ennemis, et lui sacrifièrent même les
prisonniers de guerre. Ce Znitch ne pouvait être que l'image du so-
leil, comme vivificateur de toute la nature; et, aux motifs impo-
sons qui attirent l'attention de tous les hommes sur cet astre bien-
fesant, se joignait encore pour les Slaves celui de la rigidité de
leur climat, qui leur rendait plus ne'cessaire encore qu'à tout au-
tre peuple la faveur de celte divinité. Outre cela , ilj révéraient en-
core un autre dieu nommé Khors ou Korcha , qui était pour eux Korcha d?e«
»T? I '•. I /~i r T7- T • i>.i,. de larncdeuine.
ce qu Lisculape était pour les Grecs. Le mot Kortchit, d ou dérive
le nom de Korcha ^ signifie restreindre, probablement abréger les
maux, pour raison desquels on invoquait son secours. Peut-être
aussi ne lui avait-on donné ce nom, que par analogie à la faculté
qu'on lui supposait de fermer ou de guérir les blessures et les
plaies, qui était la première partie de la médecine chez les anciens
peuples: or toutes ces considérations le fesaient regarder comme
le dieu des guérisons , et un peuple naturellement guerrier avait be-
soin d'une pareille divinité.
Bog était le dieu des eaux, et c'est ce qui avait fait diviniser ^og,
. . , , . dieu des eaux
une rivière de ce nom, qui a sa source dans la Podolie, et se
jette dans le Borislhène. Les Slaves avaient encore divinisé d'autres
fleuves, à cause de l'utilité dont les eaux sont à ia terre et aux hom-
mes. Ils ne s'approchaient du Bog qu'avec dévotion, et regardaient
l'action de cracher dans ses eaux comme une profanation. C'était
dans les mômes sentimeus qu'ils offraient des sacrifices au Don ou
Tanaïs. Les habiians de l'île de Rugen avaient divinisé le lac Stu-
denetz. L'obscurité des forêts qui entouraient ce lac, était extrê-
mement propre à inspirer une sainte terreur à ceux qui allaient
l'adorer, et malgré la quantité de poisson dont il était rempli, nul
n'avait osé se peruietire d'y pêcher: on fusait des sacrifices sur ses
Domoyié-Duki
g6nies
tuUlaires.
Voloss ,
prolecteur
du bétail.
Zenovia,
déesse
de la chasse.
Dagoda
m Zéphire.
Lada ou Lado.
Leli^ etc.
100 Religion
bords, et l'on n'y puisait de l'eau qu'après avoir fait beaucoup
de prières. La fêle des dieux des eaux était pour eux une grande
solennité, qui se célébrait à la fonte des glaces.
Domovié'Duki étaient les génies tulélaires de l'intérieur des
maisons. Cette superstition s'est conservée jusqu'à présent chez un
grand nombre de paysans russes, comme l'attestent certains traits
grossiers sous lesquels ils figurent ces espèces de pénales sur les
,murs de leurs huiles. Les serpens, appelés en russe 5we7, étaient
rangés dans la classe de ces dieux domestiques : on leur fesail des
libations de lait et d'œufs, et il n'était pas permis de les tuer sans
s'exposer à un châtiment sévère, et même à la peine de mort.
Véless , Voloss ou Vlacié était le dieu protecteur du bétail:
le mot Voloss signifie poil ou cheveux. Cette divinilé était ancien-
nement en grande vénération, vu l'extrême utilité dont le bétail
était pour les Slaves, et ce n'est que dans les siècles postérieurs
qu'elle devint secondaire. Sous le règne des princes Varèges, on ju-
rait l'observation des traités par les armes, par le dieu Perun et
par le bétail. Le temple principal de Voloss était à Kiof.
Sevanna ou Zenovia était la déesse de la chasse , et par con-
séquent la Diane des Slaves ; et lorsque la mythologie de ce peu-
ple devint plus compliquée, Sevanna fut représentée comme la tri-
ple Hécate , et appelée Trigliva ou Trigla, c'est-à-dire déesse à trois
têtes. Son temple était dans les campagnes de Kiof, pour indiquer
son influence sur les récoltes. On regardait comme consacrées à celte
déesse certaines forêts, où il était défendu de tuer et même de pren-
dre le plus petit animal; et la moindre transgression sur ce point
était considérée comme un sacrilège, et punie de mort.
Dagoda était Zéphire, c'est-à-dire !e dieu dont la douce ha-
leine rechauffe la terre et ramène la belle saison. Il avait pour en-
nemi déclaré Poznd, auquel on attribuait le pouvoir d'exciter les
orages et les tempêtes.
Lada ou Lado, Lelia ou Leliu, Did ou Dido et Polelia,
étaient d'autres divinités. Lorsque l'homme est parvenu à se pré-
server des besoins de la faim et de la soif, à se mettre à l'abri du
froid et du chaud, et à jouir du repos dans un asile protégé par
des génies tulélaires, il ne lui reste plus à former d'autre souhait ,
que pour la reproduction de son espèce. Lada ou Lado était, pour
les Slaves, la déesse qui présidait aux plaisirs de l'amour. Cette au-
tre Vénus avait plusieurs enfans. Lelia ou Leliu était un dieu en-
DESRuSSES: loi
fant, qui fesait naître l'amour dans les cœurs, et il avait pour an-
tagoniste Did ou Dido , qui éteignait la flamme amoureuse allumée
par Leliu. Le troisième fils de Lada ëlait Polelia^ ou celui qui
vient après Leliu ^ et représentait par conséquent l'Hymen des
Grecs. Lada et ses enfans avaient de riches temples à ICiof et en
d'autres lieux, et sans doute ils étaient fréquentés par un grand
nombre de dévots, et recevaient de riches offrandes. Il est parlé
de ces divinités dans les anciennes chansons des Russes, comme
celles des Grecs , des Latins et les nôtres rappellent les noms de
Vénus, de Gupidon et d'Hyméne'e. Mais le de'sir de la re'produc-
tion fil encore imaginer aux Slaves deux autres divinités , dont
l'une était Iliphée ^ sous la protection de laquelle se mettaient les
femmes stériles pour devenir fécondes, et dont l'autre présidait aux
accouchemens.
Mars et Vénus étaient réunis dans la mythologie des Grecs. J-ed ou Leda
... efiSaleda,
La conservation des biens réclame laide de la valeur militaire. Les
Slaves sentirent aussi l'importance de cette maxime. Led était leur
Mars 5 mais ils ne le représentèrent qu'avec les idées de terreur
dont il glace les cœurs , le mot Laed dont Led ou Leda semble
dérivé signifiant glace. Mais pourtant ils ne purent se dissimuler à
eux-mêmes, qu'on n'invoque le dieu de la guerre que pour avoir
la paix; et il est bien juste qu'une divinité préside aussi à cette
dernière. Cette divinité fut Kaleda, dont ils célébraient la fête vers
le solstice d'hiver, et il existe encore d'anciennes chansons où le
nom de ce dieu est célèbre. Pendant long-tems les Alains, peu-
ple fameux dans l'histoire et qui était également Slave d'origine ,
n'eurent ni idoles , ni temples, ni prêtres. Néanmoins ils profes-
saient une espèce de culte, qui consistait à planter leur sabre en
terre et à se mettre à genoux devant, comme devant le dieu Arée ,
qui n'existait que dans leur imagination, et qui, selon eux, était Arée.
le maître de tous les dieux et de tous les pays o\x ils allaient faire
la guerre. A cette idée, à la fois extravagante et sublime, s'asso-
ciait en eux l'amour de la gloire et l'espoir du butin. Ce peuple
poussa la fureur martiale au de là de tout ce qu'il est possible
d'imaginer, comme l'attestent les immenses conquêtes que lui at-
tribue l'histoire.
Après avoir classé les puissances supérieures selon la erada- Deuxième
11 T_-1 1 ■ ,-1, , époque
tion de leurs besoins dans le premier période ou nous venons de ^^
1. j , . , lu mviholrisie
es considérer, les hommes se trouvèrent naturellement conduits à des sia^'es.
102 Religion
imaginer un ordre de communicalion entre ces puissances et eux,
et c'est de là que sont venues les ce're'monies du culte, qui consti-
tuent une seconde partie de leur mythologie, de laquelle nons al-
lons dire un mot par rapport aux Slaves.
Chez tous les peuples, quelque barbares qu'ils aient été, il
a paru des hommes, qui, doues de plus de talens, plus ambitieux
ou plus entreprenans que les autres, ont été dans tous les genres
de connaissances les maîtres de leurs semblables et les fondateurs
de leurs institutions. Le plus courageux se mit à la tête des au-
tres, pour re'sister à une troupe d'agresseurs, et leur apprit que,
pour re'ussir à la guerre, il fallait un habile capitaine. Il ne fut pas
moins ne'cessaire d'inspirer aux hommes une confiance absolue dans
les puissances supérieures; et celui qui, soit par l'effet de ses pro-
pres illusions, soit dans l'intention de s'assujëtir l'opinion des au-
tres, sera parvenu à leur inspirer cette confiance, aura e'té le pre-
mier mage, le premier sage ou le premier prêtre. Les divinations
ne furent probablement, dans les commencemens , que la pre'diction
d'evènemens qui étaient dans l'ordre de la nature, et la consé-
quence ne'cessaire de causes auxquelles le vulgaire ne fesait pas
attention. Les avantages multiplies que ne manqua pas de recueillir
de ses premiers essais l'homme hardi, qui osa s'élever au dessus
de ses semblables, le conduisirent naturellement à imaginer succes-
sivement tous ces différens artifices compris sous les de'nominations
de divinations, d'oracles, de sortilèges, d'augures, d'auspices, en un
mot tous les genres d'imposture connus ge'néralement sous le nom
de mystères.
Mais ce mage ou ce prêtre, quel qu'il soit, ne parvient point
a prendre cet ascendant sur les autres, sans étendre les emblèmes
des puissances supérieures, dans les secrets desquels il veut se faire
croire initié, et sur la volonté de qui il prétend avoir de l'in-
fluence. C'est ce que prouve la mythologie des peuples les plus con-
nus , et ce qu'on voit également confirmé par celle des Slaves. Aux
divinités que nous avons reconnues à ce peuple le tems en a ajouté
d'autres, qu'on peut regarder comme le complément de son système
mythologique, et dont voici les plus remarquables.
"ieioi-Bog Bieloi-Bo2 et Tcliernoibos^, c'est-à-dire le Dieu-blanc et le
1 chernoi-bog. O O '
Dieu-noir, durent être connus avant tous les autres, par la raison
qu'eJant regardés comme les auteurs, l'un du bien et l'autre du
mal, les esprits se trouvaient déjà préparés, d'après ce qu'on vient
DES Russes." io3
de voir, à croire à leur existence: c'étaient YOromase tlVAriman
des Persans. Les Slaves pouvaient voir en raccourci dans leur Bie-
loi-bog et leur Tchernoi-bog toutes les puissances supérieures, qu'ils
avaient auparavant désignées individuellement. Mais ce n'e'tait pas
assez de ces premières idées, on voulait encore frapper l'imagination
et la fixer par des emblèmes plus sensibles. Après avoir adoré le
feu, comme principe universel de la fécondité de la nature, on ima-
gina qu'il pouvait être l'attribut d'une puissance supérieure à toutes
les autres, et on le désigna sous le nom de foudre', c'est sous cet
aspect que nous est repre'senlé le dieu Pérun, qui, comme nous Le dieu p ému.
l'avons vu, était regardé par les Slaves du tems de Volodomir ,
comme leur divinité principale. Ses prêtres le représentaient sous
une forme humaine, avec une tête d'argent, des moustaches et des
oreilles d'or, des jambes de fer, et tenant en main une pierre tail-
lée en serpenteau comme l'image de la foudre; le torse en était d'un
bois incorruptible. Sous le règne de Volodomir cette idole était or-
née de rubis et d'escarboucles. Devant elle brûlait sans cesse un feu,
qui n'était entretenu qu'avec du bois de chêne, et le prêtre chargé
de l'alimenter aurait été brûlé vif, s'il l'eût laissé éteindre. On lui
sacrifiait des taureaux, des prisonniers de guerre, et quelquefois
même les fils aines des familles. De vastes forêts lui étaient con-
sacrées; ceux qui n'avaient pas les moyens de lui faire de riches
présens, coupaient devant lui leur barbe et leurs cheveux, et les
déposaient à ses pieds. Dajebag ou Dajbog était le Pluton des '^^ïSo
Slaves, et le dispensateur des richesses. Cilnoi-bos ou le dieu fort ciinoi-bog,
. • .V 1' . 1 , . di.eu-fort.
était représente sous limage d un homme robuste, tenant de la
main droite une lance, et dans la gauche un globe d'argent, et
ayant à ses pieds des têtes d'hommes et de lions. Cette divinité
n'était autre chose que l'emblème de la force humaine, et c'était
encore dans le même sentiment que les Slaves révéraient certains
géans sous le nom de Koloti. Ils donnaient celui de Polkran à un
autre dieu, qu'ils représentaient sous la forme d'un centaure, et
auquel ils attribuaient une force extraordinaire et une grande vitesse
à la course.
Les Slaves eurent aussi leurs Satyres, appelés Lesnié ^ qui de Lesnié.
la ceinture en haut avaient la forme humaine avec des cornes , des
oreilles et la barbe d'un bouc, et du milieu du corps en bas res-
semblaient à cet animal. Ils fesaient de ces êtres fantastiques les
dieux des forêts, pour lesquelles ils avaient beaucoup de vénéra-
Ruskalki.
Kikimora.
Kia.
Jaga-baba,
Zololara-baba.
Siva.
io4 Religion
tlon. Cependant les forêts, ainsi que les fleuves et les lacs , avaient
d'autres divinile's inférieures, appelées Ruskalki, qui étaient les
Dryades et les Naïades des Grecs, emblèmes des plaisirs inuocens
de la nature, et auxquelles ils offraient des sacrifices analogues au
naturel doux et paisible qu'ils leur supposaient. A Kiof on révérait
sous le nom de Tur un dieu assez semblable à Priape. Il y avait
aussi un dieu Androginus appelé Tsciur, et qui ne différait en
rien du dieu Terme ou de la Cerès des Romains, en ce qu'il était
tout-à-la-fois le patron des limites des champs et de l'agriculture.
Zimtserla était la déesse du printems, et Marjana celle des mois-
sons. Kikimora était le dieu des songes, lequel envoyait sur la
terre des fantômes, qui étaient ses enfacs, pour épouvanter les
mortels: aussi le reprësentait-on sous la forme d'un spectre horri-
blej et c'était par conséquent un des emblèmes du dieu-noir. Tel
était aussi Nia, dieu souterrain, ou dieu de l'enfer. Plus redouta-
ble encore était Jaga-baba, divinité infernale, qui était repre'senlée
sous la forme d'une femme entièrement décharnée, et avec des pieds
tout d'os; elle était armée d'un gros pieu en fer, ayant l'air de
vouloir renverser le piédestal, sur lequel elle était posée. On ne
sait pas bien à quoi cette divinité fesait allusion, ni quel était le
culte qu'on lui rendait.
Si cette divinité était pour les Slaves un sujet de terreur, ils en
avaient une autre d'une nature toute contraire, c'était Zolotaia-baba,
ou la femme dor, qu'ils regardaient comme une autre Isis mère
des dieux. Elle tenait dans ses bras une petite fille, qu'on disait
être sa nièce, et elle était entourée d'un grand nombre d'instrumens
de musique, qui, dit-on, fesaient un grand bruit dans son temple.
Cette divinité était particulièrement révérée chez les Biarmians et
les Sirians, tribus qui s'étendaient depuis la Petcora jusqu'en Fin-
lande. Elle rendait souvent des oracles par l'organe de s^s prêtres :
mais nul ne pouvait s'approcher d'elle sans quelqu'offrande, et ceux
qui n'avaient pas autre chose arrachaient un poil de leur barbe
ou de leur pelisse, et le déposaient à ses pieds. Le temple qu'elle
avait dans ces contrées n'était pas moins célèbre que ce^ui de Del-
phes, et tous les Slaves des pays voisins y allaient en pèlerinage;
mais à l'établissement de la religion russe dans la grande et la pe-
tite Permia en i343, cette idole fut renversée avec son temple.
Il y avait aussi des peuples Slaves, qui avaient leurs divinités
particulières. Les Varèges adoraient une déesse des fruits et des
DES Russe s. ro5
jardins, sous le nom de Swa ou Sei^a. Eîle était repre'seulée sous
la figure d'une femme nue, avec des cheveux qui lui descendaient
jusqu'aux jarrets: de la main droite elle tenait une pomme, et dans
la gauche un anneau. Ces mêmes peuples, ainsi que les Vandales
et les habitans de la Pome'ranie, avaient une autre déesse secondaire
appele'e Provée ou Prono, qui était perche'e sur un chêne très- ^^^^vaL
élevé, entoure d'une quantité d'idoles, dont chacune avait deux ou
trois visages j et devant ce chêne il y avait un autel, sur lequel on
fesait des sacrifices. Les Varèges avaient en outre un dieu protec-
teur des villes, auquel ils donnaient le nom de Radegast. Ce dieu Radegast.
était repre'senté tenant de la main gauche une pique, et de la droite
un bouclier dont il se couvrait la poitrine, et sur lequel était figu-
rée la tête d'un taureau; son casque était surmonte' d'un coq avec
îes ailes déployées. Ces peuples barbares sacrifiaient à Radagast et
à Prono îes Chrétiens qu'ils avaient faits prisonniers. Le prêtre qui
les immolait buvait de leur sang, pour pouvoir prédire l'avenir
avec plus de certitude, et ces horribles sacrifices étaient accompa-
gnés d'un grand festin, de musique et de danses.
Mais la divinité la plus fameuse chez les Slaves était Svetovide Sviaioviae.
ou Sviatovide , le dieu du soleil et de la guerre. Son idole était d'une Co,n,nnu
grandeur démesurée et faite d'un bois très-dur: sa tête présentait r^î'"'^'-
quatre faces, dont chacune indiquait une saison, ou un des points
cardinaux. Ce dieu était sans barbe et avait les cheveux frisés à la
manière des Slaves de l'ile de Rugen : son habillement était très-
court; il tenait de la main droite un arc, et dans la gauche une
corne de métal, et portait à son eôté un grand sabre ayant un four-
reau d'argent. On lui avait élevé, dans la ville d'Akroa , un grand
temple au milieu duquel était sa statue entourée de rideaux d'une
riche étoffe, qui formaient comme un sanctuaire. A peu de dislance
de cette idole, étaient suspendues une selle et une bride d'une gran-
deur extraordinaire, lesquelles étaient destinées à l'usage du che>
val blanc qui lui était consacré. Voyez la planche lo. Ce cheval
était tenu en si grande vénération, que c'eût été s'exposer aux
peines les plus graves , que de lui arracher un seul crin. Le prêtre
avait seul le ^roit de le panser et de le monter, et il fesait accroire
aux Slaves que ce dieu les accompagnait d'une manière invisible
quand ils allaient à h guerre ; crue son cheval fesait souvent de lon-
gues courses pendant la nuit, et que, quoiqu'il eût été bien néîoyé
et attaché à son auge pendant tout le jour, on le trouvait au ma-
Europe. Fol FI. q
Fêle '
de Sviatovide.
Sacrifices
de victimes
humaines.
I06 Pi E L î G 1 0 N
tin couvert de sueur et de boue. Ce prêtre ne manquait pas de ti-
rer de ces courses nocturnes quelques augures. Il n'entrait qu'une
seule fois dans l'anne'e, et encore avec beaucoup de circonspection,
dans le sanctuaire par respect pour cette divinité, et il poussait
raême ce respect jusqu'à retenir son haleine, pour ne pas souiller la
sainteté du lieu, ensorte qu'il courait à la porte toutes les fois qu'il
avait besoin de respirer, pour ne point être suffoqué.
La fête de Sviatovide se célébrait vers la fin de la moisson.
La veille, le prêtre entrait dans le temple pour le nétoyer, et
le lendemain il prenait en présence du peuple assemblé la corne
de métal, qu'il avait remplie de vin l'année précédente, et 'prédi-
sait pour l'année courante l'abondance ou la disette, selon qu'il
s'était plus ou moins évaporé de ce vin. Après cette prédiction , il
répandait le vin au pied de l'idole, en remplissait la corne de nou-
veau, et après en avoir bu quelques gorgées, il remettait cette corne
dans les mains du dieu, en le priant d'accorder à la nation l'abon-
dance, les richesses, la victoire et beaucoup de butin. Ensuite il
refermait la porte du temple, et le vin restait dans la corne jus-
qu'à l'année suivante. Avant d'engager le combat les Slaves recou-
raient à leurs augures, et le cheval de Sviatovide décidait de l'en-
treprise de la manière suivante. On plantait devant le temple deux
rangées de lances à une telle distance l'une de l'autre, que le che-
val sacré pût passer commodément au milieu, et ces lances étaient
liées entre elles par d'autres, mises en travers pour les assurer. En-
suite le prêtre prenait l'animal par la bride, pour le conduire en-
tre ces deux files en récitant quelques prières. Si le cheval partait
de la jambe droite, et ne heurtait aucune de ces lances dans son
passage, on en tirait un heureux augure pour le succès de l'entre-
prise : autrement on en avait une opinion défavorable. Cette céré-
monie était suivie du sacrifice d'une multitude d'animaux, dont une
partie était destinée au festin, qui se donnait en l'honneur de cette
divinité. On y immolait encore des prisonniers de guerre, et avec
une cruauté atroce. Pour cela on les armait comme pour le combat,
puis on les fesait monter sur un cheval, sur lequel ils étaient forte-
ment liés, et dont on attachait les jambes à quatre pieux: ensuite
on ramassait autour de l'animal une quantité de bois sec, auquel
le prêtre mettait le feu; et ainsi se consumaient lentement ces
deux victimes, à la grande satisfaction des assistans. Cette horrible
cérémonie achevée, on apportait une espèce de gâteau rond, d'une
D E s R U s s E s. 107
énorme 'grandeur, composé de farine et de miel, et dont les bords
étaient si élevés qu'un homme pouvait s'y cacher; et en effet le prê-
tre, après s'y être blotti, demandait aux spectateurs s'ils le voyaient;
s'ils répondaient que non, il en sortait aussitôt, et retournait vers
l'idole; et après l'avoir priée de se laisser voir l'anne'e suivante, il
engageait le peuple à lui faire de riches offrandes. Le tiers du butin
qui se fesait à la guerre était déposé dans le temple de ce dieu ,
et tous les ans on lui destinait trois cents prisonniers: sa fête se
terminait par un festin, où c'eût e'té un crime que de ne pas s'eni-
vrer. Le trésor de Sviatovide ayant tenté la cupidité des Danois,
Uladimar leur prince s'empara de la ville d'Akron , pilla le trésor,
mit en pièces la statue de ce dieu, et en brûla les débris avec le
temple ou elle était.
Chez tous les peuples , les funérailles font partie des cérémo- Tmna
nies de leur culte. Parmi les diverses tribus de Slaves, les unes °^ funlbrTs'^'
enterraient leurs morts, et les autres les brûlaient. Chez les pre-
mières on élevait sur la fosse, après que le cadavre y avait été
déposé, un monticule de sable ou de terre, autour duquel on fe-
sait un banquet religieux appelé la irizna. Chez les secondes, la
cérémonie commençait par le banquet; après quoi on brûlait le cada-
vre, et l'on en recueillait les ossemens et les cendres qu'on renfer-
mait dans des vases , qui étaient placés ensuite sur des colonnes
dressées à cet effet près des villes ou des habitations: usage qui
subsiste encore aujourd'hui en plusieurs endroits de la Russie. De-
puis que les Russes ont adopté le Cojiva des Grecs, c'est-à-dire
l'usage des offrandes sur la tombe des morts, ils distribuent, dans
leurs funérailles, du thé, du café, du vin, de l'eau-de-vie et au-
tres liqueurs fortes, et boivent autour du cadavre qui est couché
dans son cercueil, vêtu de ses plus beaux habits avec des gants aux
mains, et tenant une croix, un passeport et un bouquet de fleurs.
Le passeport, dit Le-Clerc, est adressé à S.' Nicolas, auquel l'âme
du défunt doit se présenter pour être introduite dans le paradis.
Ker-Porter traite de fable absurde cette assertion; mais nous parle-
rons ailleurs de cette cérémonie et autres, concernant la religion
catholique des Russes.
Nous avons déjà vu qu'Olga, ayeule de Volodomir le grand, r^d.^ioa
lut la première personne de qualité qui se convertit au christianis- ^" •^'""'^•
me en Russie, et qu'après avoir résisté à ses pieuses exhortations, Quf^nd etie
Volodomir, non seulement ren)brassa aussi lui-même, mais encore ^f""'""""^"'''-
io8 Religion
îe fît embrasser aux familles les plus distingue'es de son empire*
II adora la croix devant les autels de Constantinople, épousa une
sœur de l'empereur grec , et emmena avec lui dans son pays des
prêtres et des maîtres habiles , pour y propager le culte de Te'glise
grecque. Ce prince mourut à Be'restof l'an ici 5, et fut mis au nom-
bre des saints de cette église.
La religion Leg Russes profcsscnt les dogmes et suivent les rites et la li-
du rue srec. tuTgie dc la commuoion grecque. Les actes prives de leur jreligion ,
les prières, le jeûne du mercredi et du vendredi, leur culte exte'-
rieur et leurs superstitions y sont à peu près les mêmes. La li-
turgie russe fut réglée par Grisoberg, qui la soumit immédiatement
à l'autorité des patriarches de Constantinople; mais en i588 le
patriarche Jére'mie, qui occupait le siège de l'ancienne capitale de
l'empire grec, créa le premier patriarche russe, qui fut Job arche-
^TiS^"' ^'^^^^ ^^ Novogorod. L'abus que firent de cette place e'minenle
et lymde, certains esprits turbulens, l'ayant rendue dangereuse à l'autorité
souveraine, elle fut abolie par Pierre I.% qui la remplaça par un
synode composé d'ecclésiastiques pris parmi les évêques et les ar-
chimandrites. Ce synode est entièrement dans la dépendance du
souverain qui en est le président, et c'est par lui que sont réglées
toutes les affaires ecclésiastiques.
La religion grecque suit pour règle de foi le symbole de S.'
Atbanase, et diffère fort peu, quant au dogme, de la religion ro-
maine 5 elles ont l'une et l'autre les mêmes sacremens , auxquels
elles attribuent les mêmes effets. Il serait superflu de nous éten-
dre davantage ici sur cet objet, après les notions que nous en
avons données en traitant du costume des Grecs dans notre premier
volume de l'Europe. Nous y renverrons donc nos lecteurs pour
tout ce qui a rapport au schisme de Photius, aux dogmes, aux
superstitions et à la discipline ecclésiastique des Grecs, ainsi qu'au
genre de vie, et au costume du patriarche, des évêques et des
moines: les planches 86, 87, 88 etc. leur offriront en outre des
représentations de prêtres grecs, d'habillemens sacrés à l'usage du
patriarche, ainsi que le dessin de l'intérieur d'une église grecque, et
autres objets. Cependant, comme le rite russe a quelques particu-
larités qui lui sont propres dans la célébration des cérémonies,
dans l'administration des sacremens et dans quelques autres points
de discipline, nous croyons devoir indiquer ici celles qui nous ont
paru les plus remarquables.
D E s R u s s E s: 1 09
La bible russe est écrite en langue slave, et la Iraduclion en a Quelques^
, . n . 1 • 1 T i r-/^ paiticul'^ruès
ete faite sur la version grecque des septaute. La messe et les offices deiarciUj>ou
rusic.
à'ivlns sont célébre's dans la même langue. Depuis la Préface jusqu'à bm
la Communion les portes du sanctuaire sont ferme'es, et l'autel est
entièrement caché par un rideau 5 mais, dans la semaine de Pâques,
le sanctuaire reste toujours ouvert, même durant la messe. Il n'y
a dans les églises ni bancs, ni sièges d'aucune sorte, et le souve-
rain, ainsi que tous les autres laïcs, est oblige' d'y rester debout
et la tête découverte pendant tout le tems de l'office. Le souve^
rain , l'hërilier présomptif de la couronne et quelques seigneurs pri-
vile'giés, sont les seuls qui puissent entrer dans le sanctuaire. La
messe des russes et les offices publics consistent en plusieurs pe-
tites cérémonies accompagnées de chants et de prières, auxquelles
le peuple ne répond que par des signes de croix multipliés, et par
des prosternations, en prononçant ces paroles Gospoàï'PomïIouïj
Seigneur ayez pitié de moi. Dans leur particulier, les Russes font dts^-ml' es
leurs prières devant des images qui représentent communément le
Sauveur, la Vierge, leur patron, et surtout S.* Nicolas qui est le
patron de la Russie. Dans toutes les maisons il y a une image , qui
est placée près de la fenêtre; et la première chose cju'on fait en
entrant dans une habitation, c'est de chercher des yeux cette image,
et de la regarder attentivement en fesant le signe de la croix, après
quoi On salue le maître et la maîtresse de la maison. La plupart
de ces images sont grossièrement peintes dans le style gothique
grec (i); mais dans plusieurs maisons elles sont surchargées de
tant d'ornemens, qu'on n'en voit que la lêle et les bras: le reste
est recouvert d'un relief en or ou en argent, dans lequel sont
incrustées des pierres de diverses couleurs: quelques-unes de ces
images sont enrichies de perles orientales. L'image de S.' Nicolas a
la prééminence sur toutes les autres. La veille et le jour des fêtes
(i) Les siècles gothiques n'ont pas laissé en R.ussie , comme ailleurs ,
de ces monumens, dont la hardiesse et la majesté respirent à travers les
ruines du goût et de l'élévation. Tous les temples sont bâtis à la manière
des Grecs , et leurs combles , d'une triste uniformité , se terminent
tous par une coupole entourée de quatre autres plus petites. Dans l'inté-
rieur, les images se ressemblent toutes , et les figures en sont lugubres et
monotones ; elles portent l'empreinte du pinceau de l'esclavage et d'une
imagination triste et sombre.
Fausse
dèi'olton.
1 1 o Religion
on allume devant ces images une quantité' de cierges, et les do-
mestiques en font autant dans leurs chambres appelées vizbés. On
voit aussi de ces images sur les murs de certaines rues, devant les-
quelles les passans, quelque pressés qu'ils soient, s'arrêtent un ins-
tant et font plusieurs révérences accompagnées d'un grand nombre
de signes de croix. Les gens du peuple passent rarement devant une
église sans s'incliner profondément , et sans faire des signes de croix
avec leur invocation accoutumée Gospoclï Pomîlouï, Leur conscience
leur reproche-t-elle quelque pëché grave? ils n'entrent point dans
l'église, et restent à la porte le visage prosterne contre la terre,
qu'ils frappent de leur front. Il entre néanmoins plus d'habitude et
de fanatisme que de religion dans ces démonstrations extérieures de
pénitence ou de dévotion. Il n'est même pas rare de voir de ces
hommes grossiers se rendre de loin à quelqu'église, pour demander
à Dieu, en fesant plusieurs signes de croix, de leur procurer l'occasion
de dérober quelque chose, et, après l'avoit trouvée , s'en retourner
chez eux en le remerciant de la faveur qu'il leur a faite. C'est une
chose familière aux gens du peuple que de se dire. « Quand je trouve
sous ina main quelque chose qui me convient, pourquoi ne le pren-
drais-je pas? Il faut bien pécher si l'on veut que Dieu pardonne ».
Ainsi donc la religion de ce peuple ne consiste qu'en actes extérieurs,
tels que les signes de croix à la manière des Grecs (i), les pros-
ternations, le bain, et l'observation rigoureuse du carême, et quand
il a' rempli toutes ces pratiques, il croit de bonne foi que tout le
reste lui est permis.
cLr^é. Les ecclésiastiques sont pris généralement dans la classe des
bourgeois ou des cultivateurs : ce qui explique la raison des re-
proches d'ignorance, d'ivrognerie et d'incouduite que les voyageurs
font aux Popi russes': reproches qui cependant sont le plus souvent
exagérés , ou mal appliqués. Il est bien vrai que les coutumes de
l'église grecque favorisent l'ignorance et la superstition , mais pour-
tant les mœurs du clergé sont plausibles sous plusieurs rapports.
Muria»n Lc clcrgé russc préseule un ordre tout différent de celui du
clergé catholique, et môme du clergé protestant. Les prêtres sécu-
liers portent tous la barbe, les cheveux plats et un habillement
(i) G'est-à-dire en joignant les trois premiers doigts de la main droite ,
ce qui signifie la divinité en trois personnes , et en les portant du front
au bas de la poitrine^ et ensuite de l'épaule droite à la gauche.
(iti prêtes.
%i^
DEsRuSSES; III
long; il ont un grand chapeau avec un bord rabattu, et hors de
l'église ils sont vêtuî» d'une robe bleue ou brune à larges manches.
Non seulement le mariage leur est permis, mais c'est même pour
eux une obligation de discipline, et une condition sine qiia non:
car aucun prêtre russe ne peut recevoir l'ordination s'il n'est ma-
rie', et il ne peut pas épouser une veuve ni une femme, qui ait
commis une faute connue. Lorsque son épouse meurt, il doit de-
mander sa de'mission; cependant l'ëvéque peut, dans certains cas
qui se pre'sentent rarement, le maintenir dans l'exercice de ses fonc-
tions. Prive' ainsi de sa paroisse, il entre ordinairement dans un
couvent en qualité' de hiero-monaco , et c'est dans ces austères re-
traites que sont choisis les évèques et les archevêques. Les prêtres
sont très-réve're's dans les campagnes, et ils ont d'autant plus d'in-
fluence sur l'esprit des habitans, qu'ils sont souvent les seuls en
état de lire les journaux littéraires et scientifiques qui se publient
en Hussie, et que par conséquent eux seuls peuvent faire pe'nétrer
quelques nouvelles lumières dans la masse de ia population. Comme
pères de famille, les prêtres russes ont des intérêts temporels tout-
à-fait e'trangers au cierge catholique, et quand ils ont plusieurs en-
fans ils les destinent au sacerdoce, à la milice, à la marine, ou
au commerce, selon leurs convenances ou leur inclination. D'un
autre côté, le mélange du clergé séculier avec le clergé régulier,
imprime au premier un caractère encore plus sacré aux yeux du
peuple. La vie patriarchale de plusieurs archevêques est citée comme
un modèle de simplicité et d'austérité. Dans le haut clergé, l'ambi-
tion est un aiguillon pour acquérir des connaissances, et cet exem-
ple fait des imitateurs dans le bas clergé. La plupart des prêtres ^
dans cette dernière classe, sont déjà bien loin de ressembler au ta-
bleau qu'en ont fait les anciens voyageurs, et leurs mœurs vont
s'améliorent de jour en jour. Les simples prêtres portent une lon-
gue robe avec un chapeau rond, et laissent croître leur barbe.
Voyez le n.^ i de la planche ii. La robe des moines est d'une
couleur plus sombre , et leur bonnet a plus de ressemblance avec
celui des Arméniens; ils tiennent pour la plupart d'une main une
longue canne, et de l'autre un chapelet. Voy. le n.° 2 de la même
planche. Les Archimandrites portent sur la poitrine des colliers,
auxquels sont suspendues des croix et autres marques distinctives de
leur grade. Voy. la même planche n/' 3. On appelle archimandrite le
supérieur d'un couvent d'hommes, et la supérieure d'un couvent de
Moines-
Tjapiéine,
Communion:
112 Religion
ferames se nomme héguména. Les religieuses se distinguent en no-
vices, en professes et eu parfaites. L'habillement des premières con-
siste en une robe noire, ou en un capuchon de la même couleur
appelé camail, parce qu'il est fait de poil de chameau. Les pro-
fesses portent par dessus ce vêtement un petit habit: voy. le n.° 4
de la môme planche. Les parfaites portent toujours ua voile, et
ïie doivent jamais laisser voir leur visage.
Malgré l'unilë de croyance entre l'église grecque et la ro-
maine , relativement aux sacremens et aux effets qui leur sont
attribue's, leur administration est accompagne'e de ce're'monies , qui,
ainsi que celles consacre'es dans d'autres parties du culte , nous pa-
raissent me'riter une description particulière. A la naissance d'un
enfant, les parens invitent aussitôt deux personnes de distinction
à le tenir sur les fonds de baptême; c'est un service qui coûte
peu, et que par conse'quent on refuse rarement. Le parrain et la
marraine portent eux-mêmes l'enfant à l'église, où l'on allume aus-
sitôt des cierges, qui sont distribués aux assistans. Le prêtre, re-
vêtu de ses habits sacerdotaux, bénit l'eau qui est dans un bassin ,
autour duquel il fait trois tours suivi du parrain et de la marraine;
et après les exorcismes , qui sont aussi d'usage dans le rite catho-
lique, il plonge trois fois l'enfant dans l'eau, puis il lui coupe
quelques cheveux et les remet au parrain, qui les jette dans le bas-
sin. Le prêtre termine la cérémonie en attachant au cou de l'en-
fant une petite croix d'or ou d'argent, ou même de quelqu'autre
métal d'un moindre prix, selon les moyens du parrain. Le comte
de Rechberg, dans son grand ouvrage intitulé Les peuples de la
Russie, a accompagné la description de ces diverses cérémonies,
d'une planche représentant l'intérieur d'une église grecque, où le
sanctuaire est séparé de la nef par une cloison qui s'élève jusqu'au
lambris, lequel est décoré de peintures.
Dans le sacrement de l'eucharistie, les Russes communient sous
les deux espèces. Le prêtre met le pain , qui est fait avec le levain ,
dans le calice, où il le prend ensuite avec une cuillère pour le
distribuer aux communians. S'il arrive qu'il n'y en ait pas assez, le
prêtre consacre de nouvelles espèces, et s'il en reste après la com-
munion, il est obligé de les consommer , l'usage étant dans le rite
grec de ne consacrer qu'au moment de la communion, excepté dans
le tems de la semaine sainte, où l'on consacre le lundi une hostie,
qui est tenue en réserve pour les malades.
DEsRuSSES. Il3
Les mariages des Russes étaieut accompagnes autrefois de ce- Mariages.
rëraonies particulières et bizarres, dont îa plupart sont tombe'es
aujourd'hui en de'sue'tude. Lorsque deux familles s'étaient entendues
pour un mariage ( ce qui se fesait sans que les deux parties inté-
ressées se fussent jamais vues ), l'épouse était présenle'e nue devant
plusieurs femmes, cbarge'es de faire rinspeciion de sa personne , et
de lui indiquer les défauts corporels, qu'elle devait lâcher de corri-
ger. Le jour des noces on ornait sa télé d'une guirlande d'absynihe,
et quand le prêtre avait uni les deux e'poux, un clerc jetait une
poîgne'e de houblon sur leur lete, en leur souhaitant une fécon-
dité' égale à celle de cette plante. Ensuite le père donnait à sa fille
quelques coups de fouet, en signe de la renonciation qu'il fesait
de l'autorité' paternelle à son gendre futur, auquel il remettait aus-
sitôt cet instrument.
Il est rare encore aujourd'hui que les paysans russes consul-
tent l'inclination de leurs enfans pour le choix d'une compagne. Dès
qu'un jeune homme a atteint l'âge d'être marie, ses parens jettent
les yeux sur une fille, en font la demande, et règlent les conditions
du mariage, sans en rien dire au jeune homme. Il suffit à une fille
d'avoir îa réputation d'être une bonne oie'nagère, pour qu'elle soit
recherchée, quels que soient d'ailleurs son âge et sa figure. Le jour
fixé pour la célébration des noces, le mari se rend le premier à
l'église, où l'épouse ne tarde point à le rejoindre, précédée d'jun
jeune homme qui porte l'image du saint de la maison , et avec la-
quelle le père bénit ses enfans. Le prêtre, revêtu de ses habits sa-
cerdotaux, procède alors aux cérémonies d'usage. On donne des
cierges aux époux et à tous les assistans, et l'on allume en outre
deux torches supportées par deux grands candélabres , ordinairement
en argent, qui sont placés aux deux côtés de l'autel, sur lequel on
dépose l'image dont il vient d'être parlé. Après cela commencent
les prières, qui sont accompagnées de chants analogues à la circons-
tance. Le prêtre pose sur la tête de chacun des époux une couronne
d'argent: voy. la planche 12; mais si ce sont des personnes d'un
rang distingué, ces couronnes sont soutenues au dessus de leur
tête par quelques-uns des assistans appelés drougeki. Après que
les anneaux ont été bénis et échangés, le célébrant présente aux
époux un verre de vin, qu'ils boivent l'un après l'autre et à trois
reprises, puis ils font trois tours autour de la table sur laquelle est
placée l'image , et ensuite le prêtre leur donne la bénédiction.
Europe. VoL Vî, p
ii4 Religion
Dans les campagnes éloignées des grandes villes il règne en-
core à cet égard des coulunies, qui paraissent être d'une origine
très-ancienne, et nos lecteurs verront sans doute avec plaisir que
nous leur fassions connaître les plus singulières. L'amant commence
par faire sa déclaration aux parens de la fdîe d'une manière assez
curieuse. Son drougeka ou paranymphe se présente chez la fille,
et dit à sa mère: faites-nous voir votre marchandise, nous avons
de l'argent 5 et, introduit qu'il est près de la fille, il l'examine at-
tentivement, pour pouvoir en faire à son ami un fidèle portrait. Le
messager revient le lendemain, et alors l'amant est introduit dans
l'appartement où se trouve l'objet de son amour, qui, caché der-
rière un rideau, cherche à se dérober à ses regards curieux; cepen-
dant, quoique leurs liaisons soient souvent d'ancienne date, ce n'est
qu'en usant d'une douce violence que l'amant parvient à tirer la
jeune fille de derrière ce rideau, et à se placer à côté d'elle. La
mère, qui est présente à cette scène, demande au jeune homme
comment il trouve la marchandise; s'il répond qu'elle lui convient,
on détermine aussitôt le jour pour la célébration du mariage. Pour
cette cérémonie, on étend par terre un habit de peau, sur lequel les
deux époux se couchent. Le père pose sur leurs têtes l'image du saint
de la maison, at^ec laquelle if les bénit, et les compagnes de l'épouse
viennent lui offrir leurs services, pour broder un certain nombre
de mouchoirs destinés à servir de dari ou de présens pour l'époux,
pour les drougekîs et pour ses amis. La veille du jour fixé pour
la célébration du mariage, l'épouse est conduite au bain par ses
compagnes, qui ensuite se promènent dans le village, en chantant
des airs tristes, dont les paroles expriment la douleur que leur cause
la perte qu'elle vont faire de leur compagne. Le lendemain, les per-
sonnes invitées au mariage se réunissent pour accompagner les époux
à l'église. Un chœur de jeunes filles chante un épithalame, dont
voici à peu près le sens: Un faucon poursuit une colombe: char'
mante colombe êtes-vous prête'^ L'époux est venu vous chercher.
Un oui accompagné de soupirs doit être la réponse. Le cortège
s'achemine ensuite vers l'église, précédé d'un jeune homme qui
porte le saint de la maison. Après la bénédiction nuptiale, l'époux
a le droit d'exiger l'accomplissement d'un usage aussi ancien que
singulier, qui consiste dans la faculté de donner à son épouse le
kitra ou baiser d'amour, en la prenant par les oreilles. Avant que
l'épouse sorte de l'église, la Swakha , c'est-à-dire la femme qui
nEsRusSES. Il 5
l'accompagne lui ôte sa coiffe de fille, pour lui mettre celle de
femme marie'e. La compagnie se rend ensuite à la maison, oii
l'e'pouse feÎDt de pleurer au milieu de la joie et de la bonne chère.
Le lendemain le mari donne le dernier festin pour prendre congé'
de ses amis, puis il jette à terre des noisettes, pour annoncer qu'il
renonce aux jeux de l'enfance.
Lorsqu'un Russe est dangereusement malade, on fliit venir un Extdmi.
I . 1 , . • \t . onciiou.
prêtre pour lui donner la communion, et ensuite 1 exlrâme-onction.
Dans l'administration de ce dernier sacrement, le prêtre tient d'une
main le vase oii est l'huile, et de l'autre un pinceau pour faire les
onctions. Le comte de Rcchberg, plutôt dans la vue de multiplier
les planches de son ouvrage, que par le besoin d'y montrer un
plus grand nombre d'usages diffe'rens, en a consacré une à la re-
présentation de cette triste ce're'monie; c'est pourquoi nous y ren-
verrons ceux de nos lecteurs, qui auraient la curiosité de vouloir la
connaître. Nous n'en ferons pas de même à l'egnrd des cere'monies
relatives aux funérailles. Dès qu'un malade est expire', sa chambre
retentit de plaintes et de ge'missemens. Après que le cadavre a e'té Funérailles.
lave' et revêlu de ses plus beaux habits, on l'étend dans un cercueils
les bras croise's sur la poitrine, et le front ceint d'une bande de
papier de quatre doigts de large, sur laquelle sont e'crits ces mots;
Dieu saint, Dieu fort y Dieu immortel, ayez pitié de nous. Pen-
dant tout le tems que le mort reste dans la maison, des cierges
brûlent autour du cercueil, et des prêtres récitent des prières.
Le troisième jour on le porte à l'ëglise, où le prêtre célèbre la
messe, après laquelle il récite les prières d'usage. Avant de fermer
le cercueil, le prêtre met entre les doigts du défunt un certificat,
constatant qu'il a vécu en bon chrétien (î), et que s'il a commis
quelque pëché il s'en est confesse', et en a obtenu l'absolution.
La dernière ce're'monie est celle du baiser: le prêtre commence
le premier, et à son exemple les parens et les amis viennent bai-
ser successivement le cadavre ou le cercueil, comme pour lui don-
ner le dernier adieu, puis ils s'acheminent vers le lieu de la sé-
pulture. Un jeune homme portant l'image du patron du défunt, et
(i) On croit généralement hors de Russie, que cet écrit est un passe-
port pour faire entrer le mort en paradis. Breton nous assure dans son
ouvrage intitulé La Russie , que cela est un conte absurde. Cet écrit est
une confession de foi, plutôt qu'un passeport donné par le prêtre pour
l'admission du défunt en présence de son créateur. Ker-Porter a donné
une traduction de cet écrit , mais nous croyons inutile de la rapporter.
ii6 Religion des Russes.
suivi d'uD diacre, ouvre la marche. Le cercueil porte par six hom-
mes est entouré de prêtres, qui l'encenseut conlinuellement, pour
en e'carler les mauvais esprits. Les parens et les amis, tenant cba-
Enietrement. gyn un cîerge à la main, ferment la marche. Arrivé qu'on est à la
fosse, on y dépose le cercueil, sur lequel le prêtre jette une pel-
lerée de terre: chacun des assîstans en fait autant, et la cérémo-
nie se termine ainsi. Souvent on distribue des aumônes aux pauvres
qui se trouvent présens. De retour à la maison du défunt, les amis
y sont régalés de riz cuit à l'eau avec un peu de miel, auquel ou
joint du sucre, de la cannelle et des raisins secs. Cette espèce
de festin se renouvelle le troisième, le neuvième et le vingtième
jour, qui sont particulièrement consacrés à U mémoire du défunt,
et à prier pour le repos de son âme.
Nous avons déjà vu, en parlant de la religion des Grecs mo-
dernes, qu'il y a chez ce peuple des pleureuses publiques, qui font
métier de vendre leurs larmes. Cet usage existait aussi chez les an-
ciens Russes, et se retrouve encore dans quelques provinces. Cer-
taines femmes font au défunt les demandes suivantes: Pourquoi es -
tu mort? N'étais-tu pas assez riche , et dans les bonnes grâces
du prince? N'avais- tu pas une belle femme? Tes en/ans ne te
donnaient-ils pas les meilleures espérances? Pourquoi donc es- tu
mortl, et ces demandes se répètent parmi les larmes et les cris, au
mo.roeat où le mort est déposé dans la fosse. Voy. la planche i3.
ARTS ET SCIENCES.
et sciences.
i-^A fondation d'académies et autres sociétés littéraires en Rus-
sie, nous offre une preuve incontestable de l'aptitude des habitans
de ce pays à tous les genres d'instruction j et les mémoires publiés
par elles, fruit des encouragemens qui y sont donnés au talent, ont
été favorablement accueillis dans toute l'Europe. Les premiers ef-
forts qui ont été faits pour y obtenir ces avantages, remontent à
une époque antérieure à Pierre l.^\ Sous le règne d'Ivan I." on
vit briller une étincelle, qui fut comme l'aurore d'un nouveau jour
pour les lettres j cette lumière naissante s'étendit sous Alexis Mi-
chelowitz, et prit encore un plus grand accroissement sous Pierre
I. , depuis lequel les sciences et les beaux arts se propagèrent dans
toutes les principales villes de cet empire, surtout sous le règne
d'Elisabeth, qui fut pour la Russie ce que fut le règne d'Anne poux
Arts et sciences des Russes. 117
l'Angleterre. Nous allons donner un pre'cis de l'e'tat de la littérature
russe, depuis la naissance de Pierre I.®^ jusqu'à nos jours, et nous
ferons mention des hommes à talent qui se sont distingue's durant
ce pe'riode, ainsi que des principaux ouvrages que nous avons d'eux
dans tous les genres.
Les trois premiers qui s'offrent à nous sont trois prélats, sa- ^^ Sm" V^
voirj Adrien, le dernier patriarche de la Russie: Théophane Proko- "«^ ^«^^""'^^^
povitz , archevêque de Novogorod, et Demeirius Tuptal me'tropoli- ^««'^* ^^""^«^o^'-
tain de Rostof et de Jaroslaf. Le premier a fait un ouvrage inti- Thîo^ûmc,
tulé le Bouclier de la Foi, par lequel on voit combien il était ^' ^"/"«'•
versé dans la connaissance des Pères de l'église grecque. Le second
a laissé quatorze ouvrages, dans le nombre desquels se trouvent
un Traité de l éloquence et de la poésie slas^e et latine ^ù^nx Pa-
négyriques de Pierre /.*'', et un ouvrage extrêmement original qui a
pour litre, la Démonstration du grand Antéchrist. On a enfin du
troisième un grand nombre de sermons, les Vies des saints, trois
Annales, dont une concernant le peuple slave, et plusieurs Comé-
dies spirituelles, qui, quoique de mauvais goût, ont néanmoins
contribué à former le théâtre russe.
Le prince Cantimir, d'origine tarlare, a donné une Description a.^^cuL'nnrs
de l'empire ottoman, et l'Ordre de la religion mahométane, outre
deux ouvrages en latin qui ont été traduits en langue russe. Son
fils Antiochus s'est distingué encore davantage dans les lettres; i^
savait le français, l'italien, l'espagnol, l'anglais et le grec ancien et
moderne. Sans parler du grand nombre de traductions qu'il a faites»
nous citerons seulement ses ouvrages qui sont; ses Satjres, sa Pé-
tréïde , poème héroïque qui n'est point achevé, une Introduction à
î étude de ï algèbre, une Concordance des pseaumes , et un grand
nombre d'écrits politiques, de dissertations sur les principaux évè-
nemeus de l'Europe au tems où il vivait, et de relations ministé-
rielles très-intéressantes. Illiiuski, employé comme traducteur à l'aca- et7yed£fskc
demie des sciences a fait imprimer à Moscou un traité théologique
sur les Evangiles et sur les Actes des apôtres, et a composé plu-
sieurs poésies. Trediakofski fut professeur d'éloquence , et a laissé
UQ Traité sur ï ortographe russe, un Parnasse russe, une tragédie
intitulé Eidamie , un poème sur la mort de Pierre I.^'', quelques
Réflexions sur les diverses époques de la poésie russe, trois Dis'
sertations , l'une sur Y Antiquité de la langue slave, la seconde sur
ï Origine des Russes ^ et la troisième sur celle des Varèges , des
I 1 8 A R ï s E ï s C I E N C E s
Lomomof. Slaves et de leurs langues etc. Lomansof, qui entreprit de mar-
cher sur les traces d'Homère, de Pindare et d'Horace, fut à la fois
grammairien, rhéteur, physicien et chimiste. La beauté' de ses poé-
sies consiste essentiellement dans la force de l'expression, et dans
la varie'te' des phrases et des cadences , qui forment un genre d'har-
monie dont il est l'inventeur parmi ses compatriotes. En 1742 il
fut charge' par l'acade'mie des sciences de mettre en ordre le riche
cabinet de minéraux, en 174^ il fut fait professeur de chimie, et
en 1764 Catherine II le nomma conseiller d'ëlat. Ses poésies se
composent particulièrement d'un grand nombre d'odes, et d'une
belle épilre sur le verre. Il avait commencé un poème épique, dont
le héros était Pierre le grand, mais la mort ne lui a pas permis
de l'achever. 11 a aussi e'crit une bonne Histoire de Paissie, depuis
l origine de la nation jusquà la mort de Jaroslaf J." ^ ainsi que
divers discours sur la lumière , sur t électricité, sur la chimie etc,
SumoroUf. Ce savant homme eut un émule dans Sumorokof, qui a considéra-
blement enrichi la langue nationale, et porte la poésie à yn très-
haut point. Ses poésies amoureuses semblent avoir elé écrites avec
la plume d'Anacréon ; il règne dans ses Idilles une douceur enchan-
teresse, et ses fables sont écrites avec beaucoup de naturel et de
pureté. Si ses satires, ses tragédies et ses comédies ne sont pas
aussi estimées, il a été plus heureux dans les drames qu'il a faits
pour être mis en musique, dans lesquels domine la poésie lyrique,
et qui le font citer par les Russes comme leur Métastase. Il a en-
core écrit en prose V Histoire de la conjuration des Strélitz. Tan-
dis que tous ces écrivains travaillaient ainsi à donner un théâtre à
la Russie, ce pays eut encore l'avantage de trouver un Roscius dans
le fils d'un marchand norhmé Fédor Volkof de Kostroma. Domine'
^o/ko/. par la passion du théâtre, Volkof fut à la fois architecte, machi-
niste, peintre, décorateur, directeur et premier acteur du théâ-
tre à Jaroslaf. Elisabeth l'appela avec toute sa troupe à Péters-
bourg, où il représenta plusieurs tragédies de Sumorokof. En 1759
il fut envoyé à Moscou pour y ériger un autre théâtre. Il était boa
musicien et poète passable.
Fopofs\^. Popofski, professeur d'éloquence et de philosophie à l'univer-
sité de Moscou, a rendu de grands services à la littérature russe
.tfJif P^^ ^^^ traductions. Régenski a su peindre dans ses vers l'efferves-
l^uTgTdL ^^°^^ ^^^^ passion et les tourmeos d'un amour malheureux; mais
nd.cùnud,es. son premier titre de gloire est d'avoir donné à la Russie une tra-
DES Russes. i 19-
gédie, qui a ëtë pour sa nation l'époque du bon goût. Le sujet
de cette tragédie , que les Russes mettent au nombre de leurs meil-
leurs ouvrages en ce genre, est l'assassinat de Smerdis, fils de Cy-
rus, par son frère Cambise. Maikof est un autre poète tragique dont
s'honore la Russie: son Agriope, femme d'Agenor a fait beaucoup
de bruit sur le théâtre de ce pays. Outre plusieurs traductions de
tragédies Fonvisin a donné à sa naiion, dans son Brigadier^ le
vrai modèle de la comédie. Cet écrivain a eu un heureux rival dans
Lukin, auteur du Libertin corrigé par T amour. Nous ne devons
pas non plus passer sous silence plusieurs autres comédies, qui font
honneur au théâtre russe, telles que VUsitrier de Bibikofj le jRw^je
de retour de la France, de Karin j une comédie d'Ablecimof, et
une autre comédie intitulée la l^éritahle amitié , qui ont soutenu
l'une et l'autre le parallèle avec les précédentes.
Outre les écrivains à' Annales que nous avons cités plus haut,
la Russie en a eu encore qui se sont signalés dans l'histoire de ce
pays, et, dans ce nombre, nous distinguerons particulièrement Kres-
chekin, mort en 1763, grand amateur d'antiquités russes, lequel,
outre une Vie de Pierre le grand, a laissé trois ouvrages àliis-
^oire très-estimés. Si le droit de naturalisation et cinquante-sept
ans de travaux continuels en Russie peuvent être des titres pour
mériter à Muller l'honneur d'être compris dans le nombre des écri-
vains qui ont illustré la littérature de ce pays, il est juste que
nous fassions mention ici des ouvrages qu'il a laissés. Ces ouvrages
sont; X Histoire de Nouogorod; \ Histoire de la Russie depuis Fé-
dor Ivanovitz jusqu'à Mikail Fédérovitz; XHistoire de la Sibérie,
et une infinité de fragraens historiques, insérés dans les Actes de
l'académie des sciences à laquelle il était adjoint. Le prince Scher- i>eherhatof.
batof est encore compté par les Russes pour un de leurs historiens
les plus marquans. C'est lui qui a tiré de l'oubli le Journal de
Pierre I.^% et on lui est également redevable de la publication de
documens importans , qui étaient ensevelis dans les archives. Tatis- ^'«'"«^'^A
chef a de même bien mérité de l'histoire russe: dès l'an 17^0 il
commença à rassembler des matériaux pour la géographie et l'his-
toire de cet empire, et continua pendant trente ans un travail, qui
demandait beaucoup de persévérance. Son ouvrage fut imprimé en
1768 aux frais de l'université de Moscou, à laquelle le fils en avait
fait hommage après la mort de son père. Un bel ouvrage sur l'his-
toire russe, c'est celui qui a été entrepris par l'académie des scien-
SJuUti
T,raÙchci 3
Desiisrùn etc.
120 AnTSETSCIEÎsCES
ces, d'après les mémoires qu'on a pu recueillir dans toutes les ar-
chives de l'empire, et auquel le savant MuUer à beaucoup contri-
bué: il en a été imprime vingt volumes depuis 1755 jusqu'en 1765.
Les Russes se sont également occupes de tout ce qui pouvait
être de quelqu'utililé à l'histoire et à la politique. Bratichef a écrit
une Relation historique des faits arrivés au Schah-NacUr. Deguenin
a donné une Description des mines de la Sibérie. Xllrof a coiDT^osé
le Journal dun voyage par mer, depuis ïile dOxotski jusqùau
Kamtchatka. Isiaslaf a publié la Topographie et t Histoire de la
Géorgie. Soiraonof a laissé une Description physique et historique
des peuples voisins de la mer Caspienne. Enfin Troxiraofski a im-
primé un Traité des plantes des déserts de la Crimée etc.
L'impératrice Elisabeth n'a pas manqué d'exciter le clergé mê-
me à l'amour de l'étude et à la pratique des vertus, et plusieurs
prélats se sont distingués sous son règne, autant par leur savoir que
par leurs qualités morales. Demetrius Sachenof, nommé depuis ar-
chevêque de Novogorod, et le moine Arabroise, devenu ensuite évè-
que de Moscou, ont été de savaus hommes, et leurs ouvrages n'at-
testent pas moins leurs connaissances que leur piété.
Sous le long et brillant règne de Catherine II , les lettres pri-
rent en Russie un développement, dont elles furent particulière-
ment redevables à la formation d'un grand nombre de nouveaux
établissemens d'instruction dans toutes les provinces de l'empire.
Il y en a plusieurs qui sont consacrés à l'éducalion des mili-
taires. Le premier et le plus nombreux est celui destiné aux ca-
dets du service de terre ^ lesquels, comme nous l'avons dit plus
haut, sont logés dans le palais appartenant autrefois au prince Men-
zikof. Viennent ensuite, le collège des cadets de la marine, qui
fut transféré par ordre de Catherine II dans la maison de plaisance
de Pierre ïïl ; puis le corps des cadets du génie et de t artillerie ,
et enfin le collège des cadets des mines qui se trouve à l'extré-
mité du Vasialrof , près de l'embouchure de la Neva. Outre cela
il y a encore un grand nombre d'autres établissemens publics d'ins-
truction, et dans la seule ville de Pétersbourg on compte trois uni-
versités, l'une pour la médecine, une autre pour la chirurgie, et la
troisième pour les autres éludes.
Le collège de S.' Alexandre Newski est sous l'inspection du
métropolitain de Pétersbourg, et c'est là que les jeunes gens desti-
nés à l'état ecclésiastique font leurs études, et particulièrement
Arts et sciences des Russes. 121
celle de la tlie'ologie. Nous ne devons pas oublier parmi les ëta-
blissemens de ce genre, celui que Catherine II a consacre à l'ëdu-
calion des jeunes demoiselles de famille noble, et qui se trouve
dans le couvent delà Re'surreclion , bâti par l'impératrice Elisabeth
sur le bord de la Neva , à une des exlrômite's de Pëtersbourg. Non
contente d'avoir donne' à la Russie toutes ces institutions et autres
non moins utiles, Catherine II a encore fonde' dans cette capitale
et dans toutes les provinces de son empire des e'coles normales, pour
l'instruction des enfans de toutes les conditions.
L'académie des sciences établie à Pétersbourg est dans la Vasi-
Uostrof près de la Neva. Elle a été fondée par Pierre le Grand, qui,
d'après les conseils de Wolf et de Leibnitz, en fit les rëglemens. Les
hommes de lettres les plus distingues chez tous les peuples furent ad-
mis dans cette académie dès son institution,- mais la mort n'ayant pas
permis à ce prince de faire davantage pour son organisation, ce fut
Catherine II qui eut l'honneur en 1724 d'eu re'unir pour la première
fois les membres. Les actes de cette socie'té savante pre'sentent dans
l'espace de peu d'années un grand nombre de me'moires inte'ressanF;
C'est encore Pierre le Grand qui en a fondé la bibliothèque, dans
les salles de laquelle on trouve plusieurs objets rares d'histoire na-
turelle: collection qui a été' conside'rablement enrichie depuis par
les soins de Pallas, de Gmelin et de Guldenstaed.
L'Académie des beaux arts est située dans un magnifique édi-
fice contigu à celai de l'Acade'mie des sciences, et dont la cons-«
Iruction est due à Catherine II. Il est de forme circulaire et s'élève
tout près de la Neva. De quelque côté qu'on le regarde, on est
frappé de i'elégance et de la beauté de son architecture; aussi
passe-t-il pour un des palais les plus remarquables qu'il y ait à
Pétersbourg. On y enseigne aux élèves la peinture, la gravure et
la sculpture sur le bois, sur l'ivoire et sur l'ambre: l'horlogerie,
l'exécution de divers ouvrages au tour, la fabrication d'instrumens
de diverses sortes, le jet en fonte de statues en bronze et autres
métaux j ainsi que l'art de travailler et d'imiter les pierres fines, de
frapper les médailles, d'appliquer la dorure et le vernis y forment
aussi autant de branches particulières d'enseignement.
Il existe encore à Pétersbourg une autre académie uniquement
destinée à l'art théâtral, et oh des enfans des deux sexes sont ins-
truits dans la danse, dans la musique, dans la déclamation et dans
tout ce qui tient à cet art.
Europe. Fol. VI. Q
122
Costume des Russes.
SXur^ -L'ES Russes diffèrent totalement des autres peuples de l'Europe
par leur habillement, par leurs usages et par leurs mœurs. Outre la
grande variété des peuples qui composent le vaste empire de Russie,
on rencontre journellement dans les rues de Pétersbourg des An-
glais, des Français, des Danois, des Polonais, des Suédois, des
Espagnols, des Portugais, des Italiens, des Allemands, des Per-
sans, des Turcs etc. Le concours de tant de gens différens sur
un même point fait de Pétersbourg une ville unique au monde, pour
la bigarrure des vêtemens. Cette diversité de nations n'est pas
aussi fortement marquée dans les autres villes, à cause du soin
que chacun y prend de s'habiller à la mode du pays, pour ne
pas attirer sur soi les regards des curieux et exciter l'ëtonne-
ment de la multitude; mais ici celte précaution serait bien inu-
tile. Quelque bizarre que puisse être son habillement, un étranger
peut être sûr de trouver parmi les nombreux sujets de l'empire
russe des costumes, qui ne le céderont point au sien en singularité.
La capitale de la Russie voit tous les jours arriver dans ses murs
une foule d'individus de différens pays, depuis les montagnes gla-
cées'du Kamtschatka, jusqu'aux plaines fertiles de l'Ukraine: provin-
ces qui sont à environ deux mille lieues l'une de l'autre, et entre les-
quelles se trouvent les Sibériens, les Tonguses, les Calmouks et
une quamité prodigieuse de nations tarlares, les Finlandais, les Co-
saques etc. Pétersbourg est une ville oij les Russes eux-mêmes sont
étrangers, et dont la population s'augmente chaque jour d'un nombre
considérable de personnes, qui y viennent de tous les points de l'em-
pire. La Russie ressemble à un homme qui a fait un grand héri-
tage, auquel il ne s'attendait pas. Ce n'est que d'à présent qu'elle
commence à s'instruire, et elle semble même étonnée en quelque
sorte de son importance. Semblable à un jeune héritier, elle voit
à sa suite plusieurs maîtres: l'anglais lui enseigne la navigation et
le commerce, le français les modes et la danse, l'italien le chant
et le dessin, l'allemand les évolutions militaires et tout ce qui a
rapport à la guerre. C'est ainsi que Swinlon nous dépeint, dans son
Voyage en Russie de Tan 1788, ce jeune héritier, qui ayant main-
Vancien
costume des
Russes dans les
classes
îriferteures de
la iocivté.
Costume des Russes. I23
tenant près de quarante ans de plus, et devenu par conse'quent
adulte, montre qu'il a toutes les facultés et toutes le dispositions
rjécessaires pour l'étude des arts et des sciences. Il est aise de voir iifauichtrekcr
d'dprès cela que, pour avoir une idée pre'cise du costume original
des Russes , il ne faut pas en chercher le modèle dans les hautes
classes de la société, qui sont à présent les mêmes que partout
aiUeuis, luaio ovv»!,.^^.,. jw,^^ ^^11^^ -*-- . — --- ; u.viaaus ec
des paysans, où l'individu conserve encore cette physionomie du
caractère primitif, qu'une éducation soignée a fait disparaître dans
les autres classes.
« J'hésite toujours, dilSwInton, a tracer le caractère des Rus-
ses, à cause de la difficulté qu'il y a de juger d'une nation au
milieu d'un mélange hétérogène d'habilans, comme le présente la
population de Pétersbourg. Que faire donc dans ce cas? S'en rap-
porter à ce qu'en disent les étrangers qui y résident? Mais ils ne
connaissent que les marchands russes de la dernière classe, et qui
sont bien les hommes les plus rusés qu'on puisse trouver. Devrait-
on aussi juger des autres peuples de l'Europe par ceux de leurs
marchands qu'on voit ici? D'ailleurs, Pétersbourg est une frontière de
l'empire russe j il faut donc bien se garder de prononcer sur le carac-
tère des habitans de ce vaste empire, tant qu'on ne les aura pas vus
dans leur propre pays, dans leurs villages et jusque dans leurs re-
traites les plus éloignées etc. »
Les Russes eu général sont d'une taille plutôt moyenne que
grande; ils sont bien faits, et d'une complexion robuste; leurs
cheveux sont noirs et rarement blonds, et ces qualités physiques
sont communes aux deux sexes. La vivacité, l'activité, la jovialité,
la persévérance dans les entreprises, l'indifférence dans les dangers,
et enfin une certaine urbanité naturelle, forment, selon le comte de
Rechberg, le caractère du russe. Hospitalier, sociable, affable et
naturellement bon, il devient furieux lorsqu'il s'abandonne à la pas-
sion. La propreté et la tempérance sont des vertus qui se trouvent:
généralement jusque dans les plus basses classes de la société; il
faut pourtant excepter l'usage des liqueurs spiritueuses, dont les
gens du peuple ne peuvent s'empêcher de boire avec excès. Le
soldat russe est courageux, l'agriculteur infatigable, le négociant
actif mais intéressé. « Les Russes ont beaucoup de talent natu-
rel. On fait en Russie, dit l'abbé d'Auteroche, un forgeron, un
maçon, un charpentier etc., comme on fait ailleurs un soldat.
Qualité f
physiques des
liasses.
Caractère de»
ilusses.
124 Costume
II y a dans chaque régiment les artisans qui lui sont nécessaires,
sans qu'il soit besoin d'eu prendre au dehors. Ils sont choisis de
la taille qu'on croit la plus convenable au métier, auquel chacun
d'eux est destiné. On donne à un soldat une serrure pour modèle,
avec l'ordre d'en faire de semblables : ce qu'il exécute avec beaucoup
■ de dextérité; et l'on en fait de même pour tous les autres ouvra-
en est frappé aussitôt qu'on entre en Russie etc. (i) ».
Leur adresse. Lc Russe cst naturellement très-adroit, et il n'emploie que fort
peu de moyens pour l'exécution des choses qu'il entreprend: peu
d'outils lui suffisent pour faire des ouvrages surprenans. Il manie sur-
tout la hache avec une dextérité admirable. Lorsque je vois, dit un-
bon observateur (2), un de ces Russes, avec sa longue barbe, qu'on
appelle PlotaiU, portant derrière lui une hache pendue à sa cein-
ture, voilà, me dis-je à moi-même, l'homme réelement indépendant.
Un russe avec sa hache est propre à tout, et peut se passer de tout
autre outil: car elle lui sert à la fois de marteau, de scie, d'épieu
de plane et de ciseaux: qu'on emploie cet homme à ce qu'on vou-
dra, il n'a besoin que de sa hache. C'est une chose vraiment cu-
rieuse, pour quiconque sort d'un pays où les arts et les métiers sont
toujours accompagnés d'un attirail d'outils, de voir la merveilleuse
simplicité de ceux d'un ouvrier russe, et l'habileté avec laquelle il
s'en sert.
^^" buJeurs"''' Swinton nous apprend en plusieurs endroits de son ouvrage,
que les Russes aiment passionnément l'argent, qu'ils ne peuvent à
la vérité conserver, ou dont ils ne peuvent jouir que du consen-
tement de leurs seigneurs. Cette passion le cède néanmoins à leur
goût pour l'eau-de-vie, qui seul peut leur arracher quelque pièce
de monnaie. Quant à ce goût immodéré des Russes pour les li-
queurs spiritueuses, nous dirons que si l'ivresse est la situation la
plus propre à nous faire connaître le caractère d'un homme, on
peut assurer que celui des Russes est excellent. Ils ne cessent de
s'embrasser entre eux quand'ils sont ivres. Leurs lèvres sont dans
un mouvement continuel soit pour boire, soit pour chanter, soit
pour se donner et se rendre des baisers d'amitié à travers les lon-
gues barbes qui couvrent leurs visages. Les femmes de la basse
(i) Ricter, Russiche Mizellen^ Tom. II.
(2) Promenades d'un désœuvré dans la ville de Péùersbourg. Paris ,
i8i2 Tom. I.
DEsRuSSES. 125
classe se permetlent aussi de faire des libations à Bacchus. Quel-
qu'ivres qu'ils puissent être, hommes ou femmes, les Russes ne man-
quent jamais de faire un signe de croix en passant devant une église.
L'amour de l'argent, si l'on peut appeler ainsi le désir d'en '^''"Jf^" "^^
avoir pour le dépenser aussitôt, domine les gens du plus haut
rang. La noblesse est passionnée pour le luxe, et il faut de l'or
pour le soutenir. Quelques voyageurs ont parlé de l'humble conte-
nance de l'esclave russe quand il salue, ce qu'il fait en baissant la
tète jusqu'à terre, d'oii ils concluent qu'il n'est capable que de
sentimens servîtes. Mais il ne faut pas juger de tout un peuple d'après
une preuve aussi éphémère, que l'est une manière particulière de
saluer. En s'inclinant profondément, le russe n'a pas d'autre fin que
celle que nous nous proposons nous-mêmes quand nous mettons au
bas de nos lettres, votre très-humble et très-obéissant serviteur. II
est bon d'observer en outre que le Russe ne donne cette marque
de respect qu'à son supérieur, et encore à celui duquel il dépend
immédiatement, qui lui même, au moment où il est salué, lui donne
familièrement le titre de frère, que le plus grand Prince de
Russie ne dédaigne pas de lui rendre à son tour. Rarement un Russe
ôte son chapeau à quelqu'un, lors même qu'il le croit d'un rang supé-
rieur au sien, à moins qu'il ne le connaisse pas, ou qu'il ne soit dans
sa dépendance 5 mais il ne manque pas de saluer ses égaux: de là
ses inclinations continuelles, qu'un étranger, qui n'y fait pas beau-
coup d'attention, prendrait tout-à-coup pour des marques de servi-
lité. Un voyageur en Russie recevra des paysans plusieurs saluts de
ce genre, ne fût-il habillé que d'une peau de mouton et avec une
barbe épaisse, comme s'il avait un habit galonné en or. Cet usage
dénote beaucoup de grandeur d'âme dans les Russes j mais il con-
vient pourtant d'ajouter que les femmes au contraire mettent beau-
coup de grâce dans leur manière de saluer j pour cela elles se posent
les deux mains sur le sein, et inclinent la tète légèrement et
avec beaucoup d'aisance. Une jeune paysanne salue avec autant de
grâce qu'une duchesse. La nature a doué toutes les femmes russes
de grâces séduisantes , qui forment un contraste frappant avec
les manières rustiques des paysans: ces derniers, à la réserve du
salut, ressemblent parfaitement aux ours dont ils portent les peaux
pour vêtement.
L'habitude de vivre en plein air, dit Rechberg, fait aue le«5 ^'"r/onc
ilusses sont dune forte complexion. Le climat de la Russie est,
126 Costume
comoje on le sait, Irès-froid surtout en hiver, et pourtant les
enfans des paysans y sont vêtus fort légèrement; ils se roulent
dans la neige, et la liberté de leurs mouvemens concourt efficace-
raent à leur développement physique et moral. Le froid auquel ils
sont accoutumés ne les incommode nullement. Leur nourriture est
simple, mais abondante; ils mangent beaucoup de viaude et de fa-
rine d'orge, ce qui peut-être encore ne contribue pas peu à les
rendre plus robustes. Les paysans russes ne sont guères sujets aux
maladies: aussi n'y a-t-il généralement en Russie que fort peu de
médecins, môme dans les grandes villes. Le Russe n'est pas seule-
ment habitué au froid; il supporte la chaleur avec la même aisance.
Les paysans dorment tous sur les poêles, qui, comme on le sait,
sont très-chauds en Russie. Nous verrons bientôt que dans leus bains
ils s'exposent à un degré' de chaleur extraordinaire, et qu'ils pas-
sent de là immédiatement au froid le plus rigoureux. Les anciens
Scandinaves ne connaissaint pas, dit Swinlon , l'usage des poêles^
et le froid extrême qu'ils souffraient les obligeait à être chastes
pendant l'hiver. Les cabanes des Russes au contraire sont extrême-
ment chaudes: ce qui, joint à l'usage des bains, rend chez eux les
deux sexes aussi prëoces pour l'amour, qu'ils le sont sous le ciel
de rindostan.
Les filles russes, dit encore Swinton, arrivent pour la plu-
part à la puberté dès l'âge de douze ou treize ans: précocité qu'il
faut attribuer, sous un climaj; aussi froid, à l'usage fréquent qu'on
y fait des bains à vapeur; mais aussi en accélérant la formation des
corps , ces bains en altèrent promptement les formes et la consti-
tution. Les femmes russes de la basse classe sont en général d'une
complexion bien moins robuste que les hommes. L'usage des bois-
sons et des bains chauds, le froid et les travaux pénibles auxquels
elles sont assujéties , ainsi que le défaut d'exercices convenables,
leur font bientôt perdre le peu de beauté que la nature leur avait
départie à un âge, oii l'homme est à peine parvenu à son entier
développement. Une autre circonstance défavorable aux femmes rus-
ses, c'est l'usage où elles sont encore de se plâtrer grossièrement
le visage de rouge et de blanc. Cet usage était commun autrefois,
même aux femmes du plus haut rang, et une dame qui n'aurait
point eu de fard se serait fait montrer au doigt. Les femmes du
bon ton ont enfin renoncé à cette mode bizarre et ridicule, mais
celles du peuple ne semblent pas encore disposées à les imiter.
D E s R U s s E s. 127
Swînton en attribue la cause à rulilitè dont leur est le fard, pour
se garantir le visage du froid. En parlant de l'extrême rapidité des
slites, qui, quand on a le vent en face, fait éprouver, avec plus de
froid, une sensation semblable à un coup de rasoir, cet écrivain dit
que les hommes s'en préservent en se couvrant le visage avec leur
manchon, mais que les femmes ont en cela un avantage sur eux,
en ce que leur visage se trouve naturellement défendu par une
couche de fard d'un pouce d'épaisseur. Si cet expédient , conlinue-
t-il, n'est pas propre à les rendre plus belles, il les préserve au-
raoins du danger d'avoir le visage entièrement gelé.
Le Russe parle avec beaucoup de volubilité et a des manières ^''rïf^cif/
très-persuasives. Il accompagne ses discours des gestes le plus ex- ^""^''
pressifs, et souvent de mouvemens de tête et de pieds qui mettent
tout son corps en action : un étranger témoin de l'entretien de deux
Russes, n'aurait pas de peine à en deviner le sujet, seulement à leurs
gestes. La langue russe est pleine de sentences et de proverbes; en
quoi elle est peut-être supérieure à toute autre langue. 11 existe
des recueils de ces proverbes, qui eo contiennent plus de quatre
mille (i). Les gens du peuple aiment le chant et la danse; ils
conservent par tradition d'anciennes chansons, qu'ils chantent avec
beaucoup d'expression.
En général il règne une grande simplicité de mœurs parmi les
habitans de la campagne, et ils se rendent estimables par beaucoup
de qualités, et entre autres par leur respect pour les vieillards. Ces
demies conservent une grande autorité sur toute la famille, et usent
du droit de punir leurs enfans, encore qu'ils soient mariés, lorsqu'ils
manquent à leurs devoirs de fils. On trouve assez souvent dans cette
classe d'hommes des lêies vénérables , qui méritent toute l'attention
du physionomiste et de l'artiste, et qui rappellent à notre souvenir
celles des anciens philosophes: nous en représenterons quelques-
unes dans les planches suivantes.
Le paysan russe porte la barbe longue et les cheveux courts.
Voyez le groupe représenté à la planche 14 j, où il y a un paysan
sur le point de se mettre en voyage. Il a pour coiffure un cha-
peau large par le haut, mais avec un petit bord, et assez grand
(0 II J en a 4291 dans la collection pubhée à Moscou en 1770
sous le titre de: Sobranie 4291. DrevnicJiRossiskich'Posloviiz. La col-
lection de Bagdanovitch , Pétersbourg 1786, n'est pas aussi complète.
128 Costume
pour tenir au fond son mouchoir, et préserver sa tête des rayons
du soleil. Son habillement consiste en une chemise sans col avec
des manches ouvertes, laquelle retombe sur ses longs et larges
caleçons. Cette chemise se serre autour de son corps avec une cein-
ture de cuir, à laquelle sont suspendues ses clefs et son cou-
teau. Son habit ou kaftan de drap gris fait dans le pays, se bou-
tonne sur le devant et lui descend jusqu'aux genoux j il en retrousse
le bas sur son dos quand il est en voyage, et il porte une paire
de souliers d'e'corce d'arbre pour s'en servir au besoin. En hiver
le paysan a un habillement en peau de mouton plus ou moins
long, mais son cou est découvert dans toutes les saisons. Au lieu de
bas il porte des bandes de toile roule'es autour de ses jambes, et
auxquelles ses souliers sont attache's avec des courroies, qu'il roule
de même autour de la jambe. Ceux qui prennent du tabac le tien-
nent dans une corne, d'où ils le tirent en la secouant. Telles sont
les notions que nous fournit le comte de Rechberg sur le costume
des Russes. Swiulon entre dans plus de de'lails à ce sujet, et nous
croyons que nos lecteurs ne nous sauront pas mauvais gré de leur
faire connaître ici ce qu'il dit dans ses Voyages de l'habillement
ancien et moderne des Russes.
dcfhommel Quaut à la galanterie et à l'habillement des Russes, dit cet
écrivain, une barbe de trois pieds de long jouit de la plus haute
faveur auprès des nymphes de la Russie. Les Ecossais chantent une
chanson où il est parle' « d'un jeune paysan fraîchement rase', qui
vient faire la cour à sa belle » ; mais ce moyen de plaire ruinerait
ici les prétentions d'un amant. Les gens du peuple ne laissent pas
de conserver une grande vénération pour cet ornement du visage
de l'homme, malgré tous les efforts qu'ont fait les monarques russes
pour l'en dépouiller. Il n'y a que les employés du gouvernement
dans le service de terre ou de mer, qui se conforment en cela au
dësir de la cour. Les hommes qui portent encore le barbe, ont
conserve' aussi l'ancien habillement, espèce de longue casaque de
gros drap doublée en hiver de quelque fourrure, et à laquelle ils
attachent, a la hauteur des reins, une ceinture de la couleur qu
leur plaît le plus, mais qui est ordinairement le vert ou le jaune.
Leurs pentalons leur servent aussi de bas j ils s'enveloppent les
membres de bandes d'étoffe de laine, qui font plusieurs tours pour
leur tenir plus chaud, et ils portent des bottes. Leurs chemises
sont faites comme celles des femmes, et leur laissent par conséquent
DEsRuSSES. 129
le cou nu : aussi le froid auquel celte partie de leur corps est ex-
posée ne la rend-elle pas moins dure ni moins impénétrable que le
diamant. Le gouvernement fait tout pour de'terminer ses sujets à
s'habiller à l'allemande; et, à l'exception du cierge, nul ne peut
obtenir d'emploi ou s'avancer à la cour, sans quitter d'abord l'ha-
billemeat asiatique. Il est expresse'ment défendu aux vétérans, qui
se retirent avec pension, de reprendre cet habillement. Mais la plus
grande partie du peuple tient tellement à ses anciens usages, et
s'en fait même tant d'honneur, qu'un Russe avec sa longue barbe
et son doliman , semble vous dire par son seul regard, qu'il n'a
point outragé la me'raoire de ses ancêtres.
L'habillement des femmes russes, dit le comte de Rechberg, ^^TÙZls.
consiste en une chemise qui se ferme autour du cou, et dont les
manches arrivent jusqu'au poignet, et dans une longue robe ouverte
par devant, avec des boutons de raëtal pour la fermer; mais cette
robe est sans manches, et elle se serre étroitement sur les e'paules
avec des rubans. Les femmes des marchands et des paysans un peu
aise's portent une espèce de manlelet d'étoffe à fleurs, et ont pour
coiffure un bonnet appelé tschepatz bordé en or ou en argent, et
quelquefois de dentelle ou d'un réseau de petites perles fines: voyez
la planche ci-dessus. Les autres femmes portent un simple bonnet,
sous lequel est cachée leur chevelure: quelques autres recouvrent
ce bonnet d'une espèce de schal, qui leur rétombe sur les épaules.
Les jeunes filles ont la tête ceinte d'un simple bandeau, qui laisse
voir leurs cheveux. Toute les femmes ont pour chaussure des sou-
liers de cuir bordés en drap rouge; et, au lieu de s'envelopper les
jambes, comme font les hommes, avec des bandelettes de toile on
autre chose, elles portent des bas , ainsi que des pendans d'oreilles
et des colliers. Les enfans des deux sexes n'ont souvent pour tout
vêtement qu'une seule chemise, et, hiver comme été, ils vont nu-
pieds et nu-tête.
Swinlon nous a donné une description plus distincte de l'ha-
billement des femmes russes de tous les états. L'habillement des
femmes , dit il , est l'opposé de celui des hommes, pour la cou-
leur comme pour la forme: toutes les parties en sont courtes et
étroites, et il y règne autant de magnificence que peuvent le per-
mettre la décence et les facultés de la personne qui le porte. Cet
habillement ressemble parfaitement à celui des femmes des monta-
gnards de l'Ecosse: car elles portent les unes et les autres une
Europe. Fui. VI . R
i3o Costume
jupe courte el rayée, avec an manteau barriolë et un mouclioir
dont elles s'enveloppent gëne'ralement la têle. Il y a ne'anmoins plus
d'éle'gance el de richesse dans l'habillement des femmes russes. Elles
ne s'épargnent point les galons d'or ni le fard pour relever l'éc lat
de leurs charmes. La gëne'ration actuelle s'efforce d'embellir de quel-
que mode nouvelle ce costume antique. Le mouchoir en soie luisant
et léger, et chargé de broderies et de franges, a succédé à celui de
toile. La jupe et le corset sont de mousseline ou d'e'toffe de la
même finesse: le manteau est aussi en soie ou de ras double' de
fourrure en hiver. Les femmes d'une classe plus aisée portent des
brodequins de velours. Les riches et les personnes d'un rang dis-
tingué suivent les modes anglaises ou françaises. Pendant six mois
tout le monde est obligé de se couvrir d'une pelisse bien four-
rée, et tant que dure cette saison rigoureuse, le paysan comme le
gentilhomme aime à se faire balotter dans sa voilure ou dans
sa slite.
^TJfus7er Voyons maintenant le Russe dans ses passe-tems. On parcourt
les rues de Pëlersbourg dans des slites, dont quelques-unes ressem-
blent à de petites barques, et d'autres à la caisse d'une voiture dé-
couverte. Voici en peu de mots la description que Breton nous
donne de ces sortes de voitures dans sa Russie. Les slites de louage,
qui, à l'approche de l'hiver, remplacent les droschki à Péiers-
bourg (i), sont propres, mais grossièrement peintes en rouge ou en
vert, et quelques-unes sont même chargées d'ornemens dores ou ar-
gentés, ou dëcorées de ciselures et garnies de ferremens d'une forme
bizarre: le fond en est rempli de foin pour que l'homme qui est
(i) Sorte de char qui tient lieu des voitures commodes qu'on a à Lon-
dres et à Paris. La forme en est risible , car on pourrait le comparer à une
énorme sauterelle mordant les pieds d'un cheval qui fuit. Ce miséra-
ble équipage du nord, porté sur quatre roues, a la figure d'un paral-
lélogramme, avec quatre ailes en cuir qui débordent un peu la caisse en
fesant un demi-cercle , et servent d'appui aux pieds, en même tems qu'ils
préservent des éclaboussures. Le siège est recouvert d'un coussin et sus-
pendu sur des ressorts : on y est comme sur une espèce de selle , et quand
on n'est pas bien accoutumé à ce genre de voiture, on est forcé de s'ac-
crocher à l'habit du cocher, qui est assis sur le devant. Les Russes se
tiennent avec beaucoup de grâce sur cette espèce de siège, qu'on pour-
rait appeler un cheval de bois. Il est difficile de se former une idée de
la vélocité de ce genre de voitures, qui se louent à vil prix, et avec
lesquelles on peut faire une lieue pour vingt-quatre sous.
DES Russes. i3i
dedans n'ait pas froid aux pieds j voyez le n.° i de la planche i5.
Les slites des nobles et des gens riches sont plus larges et peuvent
contenir deux personnes; l'inlérieur en est garni de riches pellete-
ries, et l'on y a les jambes et la partie inférieure du corps garanties
du froid par une espèce de tablier de velours vert ou cramoisi ga-
lonné en or; voyez le n.° 2 de la planche ci-dessus. Les sliles pour
la campagne ont la forme d'un panier large et oval, dont le der-
rière-est un peu relevé pour la commodité du voyageur: le panier
repose sur deux barres qui se relèvent en avant: voyez le n.*^ 3 de
la même planche. Les slites se composent quelquefois d'un simple .
plancher sur lequel le cocher est debout, ayant les passagers de-
vant ou derrière lui : voyez le n.° 4*
Les voyageurs qui portent avec eux un bagage de prix , ou qui ^.^,^^^
veulent se mettre à l'abri des intempéries de l'air, prennent des '" t'oy-'ig^urt.
slites couvertes, qui, toutes pesantes qu'elles paraissent, ne lais-
sent pas que d'être très-le'gères. Ces slites sont traînées par qua-
tre chevaux attelés de front, comme les quadriges des anciens:
voyez le n.° 6.
En ete' le kibitcJie est la voiture ordinaire pour voyager dans
l'inldrieur de la Russie. Cette voilure est fort roulante et ne coûte
que trente-cinq roubles, c'est-à-dire de i3o à i4o francs; elle con-
siste simplement dans une large caisse de bois posée sur deux bar-
res aussi en bois, mais bien garnies en fer. On place les valises à
ia tête ou aux pieds, et l'espace du milieu est couvert de foin , de
nattes ou de coussins. L'hiver, les voyageurs enveloppe's dans leurs
pelisses, et avec des bottes et des bonnets fourrés, s'y tiennent
couche's les uns à côté des autres, et les domestiques sont dans
un biroccio, qui est fixé sur le derrière de la voiture.
Les gens de distinction voyagent généralement dans leur voiture, canou^,
qui pourtant repose sur le même plancher que les slites, et s'ils font ''" ^'"'"''
usage de ces dernières ce n'est que par amusement, el pour quelques
heures. Dans les classes inférieures, les gens qui ont quelque liaison
amoureuse louent de ces slites, qui se trouvent à tous les coins de
rue, pour se promener avec leurs belles. On prendrait ces espèces de
voitures pour des cabriolets, si elles avaient des roues; et les chevaux
qui y sont attelés sont d'une vitesse extraordinaire. Les cochers des
slites se piquent de se devancer les uns les autres; ils ne se ser-
vent point de fouet, et le grand nombre de ces voitures suffit pour
animer les chevaux, qui sont excellens, et parmi lesquels il en est
i32 Costume
peu qui ne vaillent au moins vingt ou trente guine'es. L'habileté'
qu'ont les cochers à manier les rênes fait qu'elles leur tiennent
lieu de fouet, et ils n'ont besoin que d'ouvrir la bouche pour met-
tre leurs chevaux au grand trot, mais aussi il ne leur est guères
facile de les retenir. L'amaut qui a pris une slite pour promener
sa belle s'y place à côlé d'elle, ou se tient debout par derrière.
La Neva sert de point de réunion ge'nérale : c'est là que les jeu-
nes gens déploient leur adresse, et font pompe de la légèreté et
de la vitesse de leurs chevaux. La partie du fleuve destinée aux
courses est entourée d'une espèce de palissade, mais les coureurs
ne se bornent point h cet espace, et l'on peut se croire heureux
si l'on n'est pas renverse' par quelqu'un d'eux; c'est pourquoi il
faut toujours avoir l'œil à ce qui se passe autour de soi , et se tenir
toujours prêt à esquiver le danger. Il faut également être très-at-
tentif dans les rues, pour ne pas se faire casser bras et jambes, et
du matin au soir on y est étourdi du mot pardy, qui veut dire gare.
Les voitures de place son bien moins chères ici l'hiver que l'été:
les slites y sont en plus grand nombre, attendu que bien des gens
de la campagne n'ayant rien à faire pendant l'hiver viennent en
ville avec leurs chevaux, pour les employer aux slites. Au retour
de l'été les bourgeois de Pétersbourg, privés de leurs voitures, se
remettent à battre le pavé à pied: car les voitures à roues coûtent
le double et le triple des voitures d'hiver. Le manque de régle-
mens pour les cochers de ces sortes de voitures donne lieu à des
querelles fréquentes. Au premier coup-d'ceil un cocher voit ce qu'il
peut vous demander. La police veille à ce que les habitans n'af-
frontent point imprudemment la rigueur de cet affreux climat. Dès
que le thermomètre de Réaumur marque dix-sept degrés au dessous
de zéro, les théâtres et autres lieux de divertissemens publics sont
fermés; les usages propres à la noblesse russe et aux gens aisés
rendent ce règlement indispensable. Malgré les tourbillons de neige
et l'apreté du froid, le riche étale à Pétersbourg un faste asiatique,
comme il le ferait à Ispahan et à Delhi; il se fait toujours suivre de
plusieurs domestiques, qu'il laisse à la porte des lieux où il va, pour
l'y attendre souvent plusieurs heures, qu'elle que soit la rigueur de
la saison. Les contorsions qu'on voit faire à la moitié de ces malheu-
reux, indiquent assez combien ce service est funeste à leur santé,
quelquefois même les cochers meurent gelés sur leur siège. Si l'on
pouvait oublier cette barbarie, il y aurait de quoi rire de ce pom-
DESRUS3ES. i33
peux cortège de domestiques transis de froid. Tout homme qui, par
son rang plus encore que par sa fortune , se croit oblige' d'avoir un
équipage à six chevaux, ne peut s'en dispenser 5 mais on fait si peu
d'attention à leur taille et à leur poil, que, dans cet attelage, il est
rare d'en trouver quatre qui soient appareillés. Les cochers ont une
longue barbe qui leur tombe jusqu'à la ceinture, et quelquefois il
n*est pas un poil auquel il ne pende un glaçon. Les postillons,
qui sont des jeunes gens, soufflent sans cesse dans leurs mains; et,
pour achever ce tableau, nous ajouterons qu'ils portent tous pour
vêtement de dessus une peau de mouton, et ont pour coiffure un bon-
net du même genre , l'un aussi sale que l'autre. Le grand seigneur
assis dans sa voiture, et les deux ou trois laquais qui sont der-
rière, et tout galonnés en or, offrent un contraste frappant avec cet
état de misère. D'autres seigneurs de la première noblesse tombent
dans un excès contraire, en affichant dans la magnificence de leurs
équipages un luxe, qui ne conviendrait qu'à des têtes couronne'es.
Durant les six mois d'un hiver terrible, les Russes trouvent Théâtres,
dans le ihe'âire un genre d'amusement, qui les empêche de se li- àanlTu'.
vrer à quelqu'occupation utile. Il y a à Pëlersbourg comédie rus-
se, française, allemande, et opéra italien. Les comédiens français
sont très-suivis, et les acteurs russes ne le sont pas moins. Ces
derniers ont un débit assez agréable dans la comédie, mais ils jouent
mal la tragédie. A la vérité ce genre de spectacle n'a pas beaucoup
de charmes pour les Russes, et ils lui préfèrent le chaut et la danse.
Cependant l'extrême gaieté qui règne dans leurs comédies , dégénère
quelquefois eu bouffoiaerie. Ils prennent beaucoup de plaisir à la
représentation de leurs drames nationaux, où ils introduisent des
fêtes champêtres, ainsi que les mœurs et quelques chansons du pays,
dans lesquelles il règne beaucoup de simplicité et d'agrément. Le
Russe ne les entend pas plutôt chanter qu'il oublie tout; il n'est
pas rare d'entendre parmi les gens de la classe inférieure, et même
parmi les paysans , cinq à six individus chanter en parties , et for-
mer des accords qui ne sont pas à dédaigner; et pourtant c'est la
nature seule qui les fait musiciens, car ils n'ont aucune idée de ce
que c'est que taille, basse-taille ou haute-contre.
La gaieté est si naturelle au Russe, dit Bréion dans sa B.us- Chanc,
sicy qu'il la manifeste dans toutes les occasions. Rarement il tra-
vaille sans chanter, et les rameurs mêmes manient leurs rames en
cadence. Il est naturel qu'un peuple aussi passionné pour la danse
i34 Costume
et le chant ait une oreille sensible à l'harmonie j mais ce qui me'-
rile davantage notre attention, c'est la facilite avec laquelle des
gens du peuple, qui n'ont aucune notion des principes et des rè-
gles de l'harmonie, composent des airs pleins de mélodie. Les an-
ciennes chansons appelées par les Russes pilotas chnje posni, mà]^xé
leur extrême simplicité', sont d'un chant si pur et si gracieux, que
Paesiello et autres grands maîtres d'Italie ne les désavoueraient point:
et pourtant ce sont de simples paysans qui les ont faites. Ivan
Dratsch, qui a publie en 1790 un recueil de chansons populaires
russes, est d'opinion que les anciens Slaves ont emprunté leur mu-
sique des Grecs (1).
Les inslrumeos de musique des Russes sont aussi simples quo
leurs chansons, et ceux qu'on appelle baîiîeka sont préfères du bas
peuple: cet instrument est une espèce de guittare qui n'a que deux
cordes. La persone qui en joue le place sur ses genoux, et en tou-
che les cordes d'une manière à en faire resonner les sons jusqu'au
fond du cceur. Les Russes ont encore plusieurs autres instrumens,
qui ont beaucoup de ressemblance avec ceux des anciens Romains.
Ils en ont un entre autres , qui est précisément le chalumeau
de Pan , lequel est composé de neuf ou dix tuyaux d'inégale lon-
gueur,' collés les uns aux autres. A Moscou, d'après ce que dit
Swinton dans plusieurs endroits de son ouvrage, les concerts sont
au nombre des réunions les plus brillantes. La musique est un
art à la mode. Il n'est personne qui n'ait ouï parler de ces con-
certs de quarante ou cinquante domestiques avec des cors de
chasse: concerts qui sont particulièrement indiqués sous le nom
de musique russe. Il y a encore beaucoup de riches, amateurs de
musique , qui entretiennent des troupes de valets exercés à ce
genre de musique j mais parmi quelques autres, la mode d'avoir
aussi un théâtre particulier avec des acteurs pris de même parmi
les esclaves, commence à se passer. Qn préfère aujourd'hui jouer
des comédies françaises, où les dames de la maison font briller leurs
glaces naturelles et leur toilette: quelques étrangers en faveur y
jouent les rôles d'homme. Il s'est aussi introduit depuis quelques
années une espèce de spectacle muet, qui consiste à former un ta-
bleau momentanné de figures vivantes, dont le sujet est pris or-
(i) Nous ne dirons rien ici de leur poésie, dont nous avons suffi-
samment parlé à l'article des sciences et des arts.
DES Russes. i35
dinairement dans la mythologie. J'ai vu la princesse de .... re-
pre'senter Vénus à sa toilette; les princesses ses filles figuraient les
trois Grâces, et ses fils étaient travestis en petits Amours. On ne
peut imaginer rien de plus somptueux pour le vêtement, pour les
ornemens et pour tous les accessoires, ni rien de plus voluptueux
que la vue fugitive d'un semblable tableau.
Stanislas, dernier roi de Pologne, dit aussi dans ses Mémoires. TaUcaux
que, dans les dernières années du règne de Paul I.% l'amusement
favori des grands de Pëterobourg consistait à exécuter des tableaux
vivans. Les personnes qui y figurent prennent toutes l'habille-
ment et le maintien de quelque grand personnage historique. Après
que les acteurs ont pris leur place, od lève la toile, et alors les
spectateurs manifestent par des applaudissemeos leur approbation,
pour la fidélité avec laquelle le fait historique est figuré. Le même
souverain nous apprend que des personnes d'un haut rang et des
étrangers de distinction, dans le nombre desquels il cite le comte de
Cobenzel alors ambassadeur d'Autriche, ont assisté à ces spectacles,
et n'ont même pas dédaigné d'y faire eux-mêmes quelque rôle (i).
Madame Lebrun, célèbre par ses lalens dans la peinture, en était
l'âme, et indiquait à chaque personnage l'attitude et l'action qui lui
convenait; et Goethe, homme connu par ses talens, a fait une al-
lusion à cet usage dans son roman intitulé: Ottilia ou le pouvoir
de la sympathie.
La danse proprement appelée danse russe est une espèce de DaniM russe
pantomime galante. Un jeune homme et une jeune fille sont les
acteurs de ce divertissement, auquel un agréable mélange de caresses,
de sourires et de dédains donne infiniment de charmes. Le jeune
homme exprime sa passion à la jeune personne par des attitudes et des
gestes oii respire l'amour le plus tendre, et celle-ci y répond par un air
de langueur, par des mouvemens et par des pas d'une lenteur et d'une
mollesse, qui ajoutent encore aux grâces de son sexe. Quelquefois elle
pose ses mains sur ses flancs, et regarde fixement le jeune homme, la
léte et le corps tournés du côté opposé, comme si elle voulait, par
cette altitude fière, l'éloigner d'elle. Alors l'amant s'avance d'un air
(i) Cet amusant spectacle , composé d'une comédie française et de ta-
bleaux vivans , a été donné dernièrement à Milan dans une société parti-
culière par une réunion de dames et de messieurs, qui l'ont parfaitement
exécuté.
i3fi Costume
suppliant vers elle, la tôte baissée et les mains sur la poitrine, et
tourne autour de la femme, à laquelle il tend amoureusement les
bras, en fesant un mouvement singulier avec les e'paules. La scène
change alors, l'action devient plus vive, la jeune fille s'éloigne de
«on danseur d'un air triomphant pour s'en rapprocher aussitôt et l'at-
tirer par des œillades, lancées avec tout l'art et toutes les minaude-
ries d'une coquette. Le jeune homme en fait autant de son côté,
en affectant un air tantôt superbe, tantôt offense et tantôt sup-
pliant. Voyez la planche i6.
Dans les danses qui ne sont pas de caractère, les jeunes gens
font pompe de beaucoup de légèreté', de souplesse et de vivacité'.
On voit quelquefois les danseurs piroueter sur un pied, presciue
assis, et se relever toul-à-coup pour prendre une attitude bizarre
et grotesque, qu'ils varient ensuite continuellement en avançant,
ou en reculant, et en tournant tout autour de l'appartement. Ils
dansent souvent seuls, ou avec une ferume, qui ne fait aucun
mouvement.
Toutes les femmes russes, dit Swinton, jouent, en dansant,
une espèce de pantomime. Les danseurs s'occupent plus du mou-
vement de leurs yeux et de leurs cuisses, que de celui de leurs
pieds. Ils s'e'tudient à faire naître les ide'es les plus lascives. Ce
voyageur, qui a e'te' témoin d'une de ces danses, dit avoir vu une
■jeune fille danser en fesant l'homme, et en lançant des regards amou-
reux à la danseuse, qui feignant d'être son amante, rougissait et
pâlissait tour-à-toar. Le pas cosaque fut exécute' par le valet de
chambre de la maison, et par le fils du ministre de la paroisse.
Cette danse est une espèce de combat, où l'un des danseurs cherche
à fatiguer l'autre par une variété de pas et de sauts, qu'ils répè-
tent alternativement. Dans tous leurs pas et dans toutes leurs fi-
gures, les danseurs s'ëludient à former ensemble un cercle parfait.
Les danses des personnes de qualité ne diffèrent point de
celles de nos grandes villes de France, d'Allemagne et d'Italie. Le
waîzer a été défendu vers la fin du règne de Paul I.*^
Dhers jeux. Lcs jeux particuHers à un peuple ne servent pas peu à f^ure
connaître son caractère. Les Russes, qui sont naturellement vifs,
aiment les fêtes et les jeux. Lorsque dans un beau jour d'été, on
se promène par les rues de Pétersbou.rg, on voit une quantité de
domestiques et de cochers condannés à attendre leurs maîtres, chas-
ser l'ennui par des jeux plus propres à développer les forces, qu'à
DES Russes. i3'j
exercer les facultés de l'esprit, et qui, au lieu de talent, n'exigent
que de l'agilité et de l'adresse. Les jeux les plus usite's sont ceux
de ss>ayki, de hahky ^ de gorûdky et de pristenky. Il suffira des
courtes explications que nous allons donner des planches oii ils
sont représentés, pour les faire connaître.
Le jeu de svayky demande un coup-d'ceil juste et une main leSvaykï.
exercée. Il consiste à lancer une pointe de fer surmontée d'une
grosse tête, de manière à la faire tourner en l'air et retomber dans
un petit cercle en fer, disposé exprès pour la recevoir. Les joueurs
jouent chacun à son tour, un certain nombre de fois, ou jusqu'à
ce que l'un d'eux ait fait retomber la pointe dans le petit cercle,
autant de fois qu'il a été convenu. Supposons qu'un de ces joueurs
soit parvenu à faire entrer sa pointe trente'Tois, et son antagoniste
seulement dix-sept, le premier joueur jouera encore treize fois,
à chacune desquelles le second est obligé de présenter la pointe
au gagnant, et de lui payer en outre la mise toutes les autres
fois qu'il a fait retomber sa pointe dans le cercle: voyez la
planche 17, où nous avons représenté un cocher, sur le dos duquel
est écrit un numéro, indiquant le quartier de la ville auquel il
appartient.
Le jeu de bablcy ou des osselets, qu'on trouve souvent repré- Ze tabky, ou
sente sur les vases étrusques, est très-ancien, et peut- être ne l'est- ^"'
il pas moins dans le nord que dans le midi de l'Europe, où ces
vases ont été fabriqués. Pour jouer à ce jeu on choisit un terrain
uni, où l'on range les osselets deux à deux sur deux lignes paral-
lèles. On marque ensuite un point à la distance de quinze ou vingt
pas, et l'avantage de jouer le premier est pour celui des joueurs,
qui a pu jeter son bitka ou osselet au de là du but. Le joueur
continue à jouer tant qu'il jette à terre des os?elets j s'il en ren-
verse un, il retire aussi celui qui est en face, les deux ne devant
jamais être séparés. Le joueur qui a retiré le premier sa mise de-
vient damascheka , c'est-à-dire qu'il finit de jouer, et retire à la fia
tous les osselets qui sont demeurés en pied. Celui qui perd est
obligé de racheter ses osselets au prix convenu, puis on recom-
mence à jouer: voyez la même planche.
Le gorodky forme le passe-tems habituel des cochers et des /.« gorodtj.
domestiques, dans toutes les villes de la Russie. Ils se servent pour
cela de dix morceaux de bois plus ou moins longs et arrondis, et
auxquels on donne le nom de gorodky^ d'où est venu celui du jeu.
Europe. Fol FI. S
Le pristinky.
Le bindolo.
Montagne
russe.
i38 Costume
Après avoir tracé sur la terre, à environ quinze ou vingt pas l'un
de l'autre deux carrés , où les gorodky sont placés en nombre pair, et
conveDableoient disposés, les jo.ueurs, partages eu deux bandes, tirent
au sort pour déterminer laquelle des deux jouera la première. Le
joueur se place près de son carré, et lance ensuite deux gros bâtons
contre les gorodky qui sont dans le carré des adversaires ; s'il a le
bonheur de les jeter tous hors du carré, la partie est gagnée. Alors
les perdans sont obligés de prendre les gagnans sur leurs épaules,
et de les porter ainsi quatre fois autour des carrés: voyez la plan-
che i8, pour l'intelligence de laquelle il n'est pas besoin d'autre
explication.
Le pristinky, qui ailleurs fait l'amusement des enfans, n'est
pas dédaigné des hommes faits, tant dans les villes que dans les
campagnes de là Russie: à tous les coins de Pétersbourg on voit
des gens qui se divertissent à ce jeu innocent et peu dispendieux.
Chaque joueur tient en main une pièce de monnaie, qu'il lance
contre un mur de manière à la faire rebondir au loin: un autre
fait la même chose, en cherchant néanmoins à faire retomber sa
pièce près de celle de son adversaire, qu'il gagne si la sienne n'ea
est éloignée que d'un travers de main, voyez la même planche.
Un jeu vraiment national, et qui, les jours de fête, fait le passe-
tems des jeunes gens des deux sexes dans la campagne, c'est le
hindolo. Deux jeunes filles, ou un jeune homme et une jeune fille,
se placent debout sur les deux extrémités d'une planche pour la
tenir en équilibre, et toujours dans la même direction. Une troisième
personne s'assied au milieu, et donne alternativement des coups de
pied vers l'un ou l'autre des deux bouts, de manière que celle
qui se trouve à l'extrémité opposée fait un bond d'environ six pieds
de haut, par le seul effet de l'élasticité de la planche. Pour éviter
les accidens qui pourraient blesser la décence, les jeunes filles ont
la précaution de serrer leurs jupes avec un mouchoir au dessous
des genoux. Il faut dans cet exercice beaucoup de dextérité et d'équi-
libre: car si le sauteur chancelle au bord de la planche, il court
risque d'être renversé. Voyez encore la planche i6.
L'hiver le plus rude n'empêche pas aux Russes de se divertir,
surtout durant la semaine qui précède le carême, époque à laquelle
se font certaines fêtes populaires qui attirent beaucoup de monde. Oa
forme des montagnes de glace, et à cet effet on construit de grands
ponts de trente à quarante pieds de hauteur. D'un côté on y
DEsRussEs. i3g
monte par un grand escalier, et le cote opposé pre'sente un plan
incliné composé de planches, qu'on recouvre de morceaux de glace
placés les uns près des autres, sur lesquels on verse ensuite de,
l'eau, jusqu'à ce que le tout forme une surface parfaitement lis-
se. Voyez la planche 19. Pour peu de chose on peut monter
dans une sîite ou s'asseoir sur les genoux du conducteur, qui vous
fait des cendre avec une rapidité' capable de faire perdre quelquefois
la respiration: aussi ce genre d'ami^sement n'est-il pas sans danger,
et les gens prudens se bornent à en être spectateurs. Les grands
seigneurs donnaient autrefois dans leurs terres de ces passe-tems à
des sociétés nombreuses, qui venaient de la ville pour y pren-
dre part.
Un autre amusement à peu-près du même genre, que tont le f^rfa^Sl.
monde peut se procurer en hiver, c'est d'aller patiner sur la Ne'va.
On choisit pour cela un lieu, qu'on entoure débranches de sapin,
et sur lec|uel on a soin de faire jeter de l'eau par des paysans
payés exprès, jusqu'à ce que la surface en devienne parfaitement
lisse. Les patineurs se rassemblent alors en grand nombre; les uns
s'e'lancent avec une telle vitesse que l'œil peut à peine les suivre,
les autres s'amusent à tracer avec leurs patins sur la glace toutes
sortes de figures et de chiffres. La varîe'fé des costumes, une cer-
taine confusion, une joie un peu bruyante, la foule des specta-
teurs, et les voitures dont le fleuve est couvert, font de ce passe-
tems un spectacle curieux et amusant. Quelquefois aussi il s'y fait
des courses en slile : le but de ces courses est marqué, et les sli-
tes sont toujours attele'es de deux chevaux: voyez la planche 20,
au fond de laquelle est représenté le magnifique e'difice où s'as-
semblent le sénat et l'académie des beaux arts.
Swinlon nous a donné une description du jubile des Russes. J"J''ié russe.
On forme, dit-il, sur la INéva des montagnes de glace pour la cê-
lébration de la fête de S.* Barthélemi: des gens de toutes les con-
ditions se portent en foule sur le fleuve, où le bruit que font
les hommes, les enfans et les chiens est épouvantable. Cette fête
n'a lieu que lorsque la glace a pris assez d'épaisseur, pour ne lais-
ser aucunne crainte d'accident. Jamais on n'y entend la moindre
dispute. Les assistans y sont tellement occupés à rire, à chanter
et à boire, qu'ils n'ont pas le tems de se cjuereler. La police ne
laisse pas cependant que d'être très-attentive à tout ce qui se passe,
mais il ne semble pas que son intervention soit nécessaire. Alors les
i4o Costume
temples de Venus et de Bacchus sont ouverts: ces lieux sont cons-
truits comme le climat l'exige, c'est-à-dire que les portes en sont
bien garnies, que les fenêtres y sont doubles, et qu'ils sont chauf-
fes par des poêles. Les partisans de Bacchus font retentir les sal-
les de leurs chansons. Un Russe ne va jamais seul quand il est
ivre, s'il peut avoir la compagnie d'un ami. On en rencontre quel-
quefois trois ou quatre ensemble, trébuchant et se heurtant ami-
calement la tête les uns contre les autres; ils tombent et se relè-
vent tous ensemble, comme s'ils ne fesaient qu'un seul homme. Les
Eusses n'emploient pas beaucoup de tems à boire: deux ou trois
minutes leur suffisent pour s'enivrer de liqueurs spiritueuses, au
point de perdre la raison: heureusement qu'il portent des habits,
dont Te'paisseur les garantit de toute contusion dans leurs chutes.
Il est inutile sans doute de faire observer ici, que les gens
de qualité en Russie ont les mêmes amusemens que la bonne com-
pagnie, dans les pays les plus civilise's de l'Europe, tels que les jeux
de cartes, d'e'checs, de dame, de tric-trac et de billard.
Bains russes. NcstOT, le plus ancien historien de la Russie, rapporte qu'en
prêchant l'e'vangile aux Slaves S/ André remarqua un usage singu-
lier, dont il donna connaissance aux Romains à son retour. « J'ai
vu, dit-il, des bains de bois, que les Slaves font chauffer beaucoup.
Ils s'y mettent nus, se lavent et se frappent en même tems avec
des branches d'arbre; ensuite ils se lavent dans l'eau froide, et
semblent tous rége'nére's ». On voit, d'après cela, combien l'usage des
bains est ancien en Russie: il y est bien encore gênerai aujourd'hui,
car, depuis le souverain jusqu'au dernier de ses sujets, il n'est pas
un Russe qui ne se baigne une ou deux fois par semaine. L'abbé
Chappe d'Auteroche nous ayant donné une description très-délaillée
des bains en Russie, dont il a fait lui-même usage, nous ne pou-
vons mieux faire que de la prendre pour règle dans ce que nous
allons dire à ce sujet.
Tous les Russes, même d'une fortune médiocre, dit cet écri-
vain, ont chez eux un bain particulier, où le père, la mère elles
enfans se baignent quelquefois tous ensemble. Les gens du bas-peu-
ple vont aux bains publics, et il y en a pour les hommes et pour
les femmes: le prix en est de dix jusqu'à cinquante kopec. A cer-
tains jours de la semaine, les hommes et les femmes vont tous en-
semble dans le même bain: ce qui paraîtra peut-être blâmable à
quelques moralistes, qui ne connaissent que leur nation et leurs
D E s R U s s E s. l4l
tisages. Sans vouloir le justifier nous nous bornerons à faire ob-
server, que ce mélange des deux sexes n'a jamais occasionné d'in-
convénient, et que le même usage subsistait dans les républiques
de la Grèce, à Tépoqoe où les mœurs y étaient le moins relâchées.
Il y a dans l'appartement des bains, qui est en bois, un poôle, des
cuves pleines d'eau et un amphitéâtve à plusieurs gradins. Le poôle
a deux ouvertures semblables à celles des fours ordinaires: on jette
le bois dans la plus basse, et dans celle de dessus sont rangées
sur une grille des pierres, qu'on fait lougir sans cesse à grand
feu. On entre dans le bain avec une poignée de petites branches
d'arbre, garnies de leurs feuilles, et un petit seau de sept ou huit
pouces de diamètre plein d'eau, puis on va se placer sur le premier
ou sur le second gradin de l'amphitéâtre. Quoique la chaleur ne soit
pas encore très-forte en cet endroit, on ne tarde pas néanmoins à y
^tre tout en sueur, et alors on se verse l'eau de son seau sur la tète:
on monte ensuite plus haut en renouvelant la même opération^ et
ainsi successivement^ jusqu'à ce qu'on arrive au haut de l'am-
phitéâtre oh la chaleur est bien plus considérable. Un homme, qui
se tient devant le poêle, jette de lems en tems de l'eau sur les
pierres rouges, d'oia se dégagent aussitôt avec bruit des tourbillons
de vapeur, qui s'élèvent jusq'au plancher et retombent sur l'amphi-
téâtre sous la forme d'une nuage, qui fait éprouver une chaleur brû-
lante. C'est là le moment d'employer les verges qu'on a eu la pré-
caution d'exposer à la vapeur qui sort du poêle, pour les rendre
plus flexibles. La personne qui veut en faire usage se couche, et son
voisin le plus proche la fouette pour en recevoir lui-même à son
tour le môme service. Tant que les feuilles restent attachées aux
branches, elles ramassent à chaque coup un volume considérable
de vapeurs, qui rabatues ainsi sur le corps produisent plus d'effet,
les pores étant alors parfaitement ouverts. Cette opération finie,
on jette de l'eau sur tout le corps de la personne, on la savonne
bien, puis on la frotte avec les mêmes branches, jusqu'à ce que la
peau devienne de couleur écarlate. Voyez la planche 21. M."" d'Au-
leroche désirant savoir à quel degré de chaleur il se trouvait, se fit
apporter son thermomètre, qui marqua cinquante degrés, tandis qu'au
bas la température n'était que de quarante-cinq. Les Russes de-
meurent quelquefois plus de deux heures dans ces bains, pour y
répéter la même opération. Plusieurs se frottent aussi avec des
oignons, pour provoquer une transpiration plus abondante, après
i42 Costume
quoi ils vont, nus et rouges comme des écrevisses , se rouler dans
la neige, passant ainsi tout-à-coup d'une température de cinquante
à soixante degrés à un froid de vingt degrés, sans qu'il leur eu
arrive aucun accident. Voici ce que dit Sw^inton sur les bains chauds
et froids des Russes, et sur leur effet physique et moral.
« On croit géne'ralement, que les bains chauds et froids dont
les peuples du nord font usage, endurcissent leur corps contre
l'apreté du climat. Leurs écrivains nous apprennent, que le pas-
sage d'un bain froid à un chaud trempe leur corps comme le fer 5
mais ce qui produit un bon effet sur ce métal ^ peut bien eu pro-
duire un tout contraire sur la chair et le sang.
Ce passage rapide de l'été à l'hîiver, les seules saisons connues
dans ces climats, les habitans le répètent continuellement en se
plongeant alternativement dans l'eau chaude et dans l'eau froide. Ils
ressemblent à ces criminels, qui étant condamnés à recevoir tous
les ans le châtiment du bâton, se déchirent le dos tous les jours,
pour le rendre insensible à la douleur.
J'ai tout lieu de croire néanmoins, d'après les observations que
j'ai faites sur les individus, que l'usage alternatif de ces glacières et
de ces fournaises, tend à un effet tout contraire à son objet. La
nature abhorre les extrêmes, et elle ne s'aeoutume à les supporter
que peu-à-peu, mais jamais subitement. Cette prétendue force de tem-
pérament n'est que fatice, et ne consiste qu'à supporter sans beaucoup
de peine une opération, à laquelle d'autres ne pourraient résister;
Faute d'une saison intermédiaire entre l'hiver et l'été, le cli-
Djat du nord procure naturellement un bain de cette espèce. Ne
vaudrait-il pas mieux chercher à éviter l'ennemi, que de l'affronter?
Un bain d'une chaleur modérée est en hiver d'une nécessité
absolue en Russie, pour la conservation de la santé, et pour la pro-
preté qui y contribue plus que tout autre chose. Au lieu de cela ,
les habitans font bouillir et geler leur corps une fois par semaine;
et contents de cette ablution, ils se soucient fort peu de vivre
dans la malpropreté tout le reste du tems. Et en effet, les bains
dont ils font usage, sont cause qu'ils portent des vêtemens plus
sales qu'ils ne le feraient sans cela: car autrement ils sentiraient la
nécessité de changer de linge plus souvent, de renouveller plus fié-
quemment les autres parties de leur habillement, et de se laver au
moins le visage et les mains: d'ailleurs les chaleurs de l'été les obli-
geraient à se baigner dans les rivières.
D E s R U s s E s. 143
Le courant d'un ruisseau, dont on fait tant de cas ailleurs
par rapport à la sanle, n'a aucun attrait aux yeux des Russes. Chez
les gens du peuple le poêle est en tout teras entretenu à la tem-
pe'rature des bains chauds, et toujours allumé, à moins que le
maître de la maison ne veuille faire quelque bravade.
Tout aguerris qu'ils sont au froid et au chaud dans leurs
bains, les Russes ne laissent pas, toutes les fois qu'il sortent, da
s'envelopper dans leurs pelisses, à l'aide desquelles les étrangers
ne craignent pas plus qu'eux de s'exposer à l'air libre. Si donc ils
ne peuvent pas mieux supporter le froid, que ceux qui sont nés
sous un climat moins rigide, n'est-ce pas une preuve de l'ineffica-
cité de leurs bains? Il y a plus, c'est que les étrangers en Jlus-
sie supportent mieux la rigueur du froid que les nationaux. Ils
s'habillent moins chaudement à leur arrive'e, et tant que l'usage
des poêles, qui sont toujours mal règles, n'a pas affaibli leur
complexion.
Une peau de mouton est d'une extrême utilité pour le corps
d'un Russe. Avec cela il brave l'aprete' de son climat, et son visage
est à l'abri du froid sous une barbe épaisse.
Je suis bien loin de vouloir faire croire que les Russes ne sont
pas d'un tempérament robuste; je les blâme seulement de ce qu'en
voulant renforcer leur tempérament, ils l'ëpuisent par des moyens
tout-à-fait contraires à l'effet qu'ils en attendent. On ne peut ce-
pendant s'empêcher d'admirer la fermeté avec laquelle leurs eufans
soutiennent l'épreuve du bain chaud et du bain froid; mais pour-
tant quelques-uns sont victimes de cet infernal usage. Ceux qui ont
résisté à cette épreuve finissent par s'habituer au bout de quelques
mois, au point ques ces bains deviennent pour eux un besoin et
le plus grand des plaisirs. Les gens de distinction font leurs délices
de boire des liqueurs fortes, de manger des choses échauffantes et
de boire ensuite de la crème gelée, pour rafraîchir leur estomach
brûlant. La nature rejette d'abord ces poisons, puis elle cède et
finit par y prendre un goût désordonné.
Les yeux d'un Russe élincellent de plaisir lorscju'il prend un
bain : c'est pour lui le bonheur suprême.
Les bains chauds sont préparés en Russie avec autant de vo-
lupté qu'en Asie. Les Russes semblent avoir imité les usages de
cette partie du monde, et peut-être ne les distinguait-on pas ori-
ginairement des Asiatiques. Néanmoins les premiers donnent en-
i/^4 Costume
core plus à la sensualité, en ce que, dans la classe du peuple,
les individus des deux sexes se baignent quelquefois ensemble sans
distinction.
Avant de m'en rapporter à mes propres observations sur l'ef-
fet des baius chauds et froids, j'ai voulu m'en entretenir avec quel-
ques Russes e'clairës. Ces personnes m'ont avoué que l'usage im-
niode'ré de ces bains occasionnait beaucoup de maladies, et surtout
des rhumatismes. M."" Pallas m'a confirmé dans mon opinion, dans
un entretien que j'eus avec lui à ce sujet. C'est à cette cause que
j'attribue la proniptilude avec laquelle une maladie un peu grave
devient mortelle pour les Russes. L'effet de tous les remèdes vio-
lens est de montrer l'épuisement de la machine dans les derniers
momens; on tourmente la nature pour la forcer à donner quelque
signe de vie; mais le moment arrive où la fibre se rompt, et donne
le signal de notre destruction. Un Russe ne craint les suites d'au-
cune chose, et il n'a guères de craintes. Quelque chose qu'il lui
arrive, il dit comme en Asie: « c'est la volonté du Seigneur ».
Quand l'hiver ou l'ëlé approche, il cherche seulement à se rappeler
quel habillement, quels jours de fêtes et quels travaux sont parti-
culiers à cette saison. Il est indiffèrent au froid comme au chaud:
cependant il préfère ce dernier; mais il semble voir néanmoins
avec satisfaction les orages qui annoncent le retour de l'hiver ,
dans l'espoir de pouvoir jouir bientôt du plaisir de rentrer dans
sa cabane.
Le visage des Russes, comme je l'ai dit plusieurs fois, est
presqu'entièrement caché sous une barbe épaisse; mais le petit
nombre de ceux qui se rasent s'enveloppent en hiver le cou d'un
mouchoir. Selon les mœurs du pays on pourrait traiter ces derniers
d'efféminés, comme on traite les autres de braves, parce qu'ils vont
le cou nu, mais dans l'un comme dans l'autre cas, on reconnaît
l'influence de la coutume.
En Russie, les recrues tirées de ces chaudes habitations et pri-
vées de leur peau de mouton, sont en hiver les créatures les plus mi-
sérables qu'il y ait au monde. On voit des soldats dans les rues avec
le mousquet, tout transis de froid, et pouvant à peine se tenir sur
leurs pieds, tandis que leurs compatriotes, couverts de leurs pe-
lisses marche tout à leur aise. Le soldat fait aussi (usage des bains,
mais il ne paraît pas s'en trouver beaucoup mieux. Il préférerait à
tous les bains possibles son ancien habillement. Cet état cruel doit
DES Russes. i45
causer tous les ans la mort à plusieurs milliers de soldats. Quel iacon-
vénient y aurait-il à leur donner en hiver un habit fourre? Quoiqu'un
semblable habillement ne soit pas celui des troupes équipées en guerre,
il n'en re'sulterait pour l'état aucun inconvénient, la Russie courant
rarement le danger d'être attaquée en hiver. Il n'y a que les pelisses
qui puissent diminuer les effets désastreux d'un pareil climat, et
l'emploi de tout autre moyen entraînerait la perte de plusieurs raillions
d'individus. Une politique bien entendue, aussi bien que l'humanité',
doit engager le gouvernement Russe à donner à ses soldats un habil-
lement, qui soit plus propre à les garantir du froid durant l'hiver.
Lorsque la chaleur n'est pas excessivement forte en e'të, la
rose'e tombe les soirs de très-bonne heure. Dès que les Russes
s'aperçoivent de son approche, ils se couvrent aussitôt de leur pe-
lisse taudis que les étrangers continuent à se promener avec le
même habillement. Si ces derniers ne sont pas assez prudens, les
premiers semblent l'être aussi un peu trop.
Au commencement et à la fin de l'été, le climat est sujet à
des variations si subites, que, dans l'espace de quelques heures,
la température y change entièrement: ce qui oblige à beaucoup de
piécautions dans la manière de se vêtir.
L'usage trop fréquent des bains chauds et froids, l'un îmme'-
dialement après l'autre, occasionne aux Russes beaucoup de maladies,
et leur fait perdre la fraîcheur de la santë. Les symptômes de la
vieillesse et de la caducité' se manifestent dans les femmes encore
plus tôt que dans les hommes. On n*y voit point aux deux sexes
ces couleurs vives et anime'es, qu'on trouve dans le bas peuple en
Angleterre. Les femmes russes cherchent à reme'dier à ce défaut
par le fard, dont l'usage n'est pas moins familier aux femmes du
peuple qu'aux princesses.
11 n'est peut-être pas ne'cessaire de faire observer ici, que ceux
qui, par la nature de leurs exercices, sont plus expose's au froid,
et font un usage plus fréquent de leurs forces, jouissent aussi d'une
meilleure santé; c'est ce qu'on voit dans les cochers de place, qui,
par leur ëtat, ne pouvant passer que peu de momens dans leurs
habitations, n'ont pas le leras d'y perdre la meilleure partie de leurs
forces par l'effet d'une transpiration trop abondante.
Les effets moraux qui résultent de celte communauté de bains
pour les deux sexes, ne sont pas moins funestes à la vertu et au
vrai bonheur, qu'à la sanlé et à la vigueur du corps.
Europe. Fol. VI. T
Usasse t
des Rnsses:
1 4^; Costume
La conservation de la santë et de la beauté dans les feaames
est le garant de la vertu dans les hommes. Dès qu'elles ont perdu
ces avantages, elles cessent d'être l'objet de nos désirs. Le principe
du plaisir est donc éteint par l'effet des bains chauds, qui entre-
tiennent en n^iême tems le goût de la débauche, et donnent lieu»
à une prostitution , qui commence à l'âge où les formes n'ont pas
encore pris tout leur accroissement. De là l'indifférence, l'oubli
et le dégoût des femmes, d'où naissent des excès qui font rougir
la nature » .
Afin de présenter un tableau historique et moral de la Russie,
qui ne se restreignît pas seulement à des objets généraux et de pur
agrément, Swinton a divisé les habitans de cet état en plusieurs
classes, dont les principales sont la haute noblesse, la petite no-
Le, noMes. blcssc , Ics négociaus russes et le peuple russe. Et d'abord, en
commençant par la haute noblesse, il fait observer que les sen-
limens , dans lesquels l'égoïsme se confond avec un noble orgueil,
éloignent du trône et de la résidence du souverain un grand nom-
bre de familles riches et puissantes. A Moscou, la noblesse est
moins liée par les devoirs de courtisan , moins offusquée par la
magnificence de la cour, moins épiée dans ses discours, dans ses
opinions et dans ses projets, qu'à Pétersbourg. Elle tient dans
cette ancienne capitale un état plus grand que dans celle-ci. Cha-
que famille un peu distinguée a une espèce de cour composée
d'oisifs, de favoris et de parasites. Le nombre des domestiques
est très-grand 5 ou le fait même monter à 80,000. On y voit un
régiment de gentilshommes, de domestiques, de cochers et de
laquais, -qui passent la plus grande partie du jour à bâiller ou
à boire. Pour nourrir cette multitude de bouches inutiles, les pay-
sans viennent par caravanes de très-loin, avec des provisions de
tout genre.
Les nobles russes justifient bien mieux à Moscou qu'à Péters-
bourg la grande réputation d'hospitalité qu'on leur attribue. Exempts
de toute occupation sérieuse, ils sentent le besoin de la société,
et recherchent tout ce qui peut les amuser, ou jeter quelque va-
riété sur le cours d'une vie monotone et désœuvrée. Aussi leur
porte est-elle ouverte à tous les gens qui n'ont rien à faire: la seule
chose qu'on exige d'eux c'est d'être bien vêtus. Aucune considéra-
tion d'étiquette ne les oblige à être rigoureux dans le choix de
ceux qu'ils admettent dans leur société. L'étranger surtout est suf-
hospiialilé'
D E S R U S S E S. 147
fisatnment recommandé par l'aurait seul de la nouveauté j il est reçu
avec empressement dans toutes les maisons, et celle à laquelle il
donne la préférence, voit en cela une marque de distinction dont
elle lui sait gré.
Eu été surtout et à la campagne, les nobles russes exercent Lew
• une hospitalité sans bornes. L'étranger qui suit une famille de
distinction dans ses terres , non seulement n'a rien à y dépenser
pour son entretien, mais encore il y vit avec autant de liberté que
s'il était chez lui. Tout y est à sa disposition, et l'on a môrae des
complaisances pour ses caprices. Ce n'est qu'à table et le soir qu'il
appartient à ses hôtes, mais aussi c'e^t pour lui une obligation de
contribuer alors par ses saillies ou par son habileté aux cartes , à
éloigner l'ennui de la conversation où il est admis. Quant aux jeux
considérables il n'est pas tenu d'y prendre part. Cette vie de pa-
rasite peut plaire à des gens désœuvrés, et qui n'ont pas de quoi
subsister; mais aussi ils se tiennent sur leurs gardes, sachant bien que
ce n'est pas leur mérite personnel qui leur vaut cette réception ;
celui qui donnerait lieu à concevoir de lui une idée défavorable,
s'exposerait à se voir détrompé de la manière la plus désagréable,
dès qu'il cesserait d'amuser la compagnie.
On ne pourrait pas dire que les nobles russes manquent gé-
néralement d'instruction; on en trouve même qui ont de l'esprit,
mais c'est toujours dans la tête, et jamais dans le cœur qu'il faut
chercher les fruits de leur éducation. U ne faut pas exiger d'eux
des prÎQcipes, et encore moins prétendre qu'ils aient du caractère:
sans doute il y a des exceptions, mais elles sont fort rares. Et en
effet, comment les nobles de la Russie pourraient-ils acquérir des Leur
qualités morales avec la vie de Sibarites qu'ils mènent? Ils ne se
lèvent jamais avant neuf heures; souvent même les maîtres ne font
ouvrir que vers les onze. Durant le déjeuner on ne fait que médire
du prochain: les bruits de la ville sont accueillis avec avidité,
et l'on ne dédaigne pas même de les demander aux domestiques.
Quelques visites sans cérémonies jettent uu peu de variété sur cette
partie de la journée. Entre midi et une heure le mari et la femme
montent chacun dans sa voiture; le premier va sans gène voir sa
maîtresse, et la seconde va chez sa modiste, qui est ordinairement
une Française, dont elle attend peut-être quelqu'acte de complaisance:
on sait d'ailleurs que les femmes sont toujours disposées à s'obli-
ger entre elles. Ces expéditions du matin finissent vers les trois
aenre ds yie.
i48 Costume
heures. Les amis de la maison, les gens invités et les parasites
Diaer. commencent alors à se réunir pour le diner: plus la compagnie est
nombreuse, plus les maîtres sont satisfaits: souvent, pour ne pas
perdre des momens pre'cieux ou se met à jouer, en attendant qu'on
ait servi. On présente aux convives des liqueurs de diverses sortes,
et l'on reste à table jusqu'à cinq heures. On ne peut pas reprocher
à la noblesse russe de boire avec excès, ce vice ne règne plus guère
aujourd'hui que parmi un petit nombre de militaires et quelques
anciens hommes d'ëtat, q*ii apparemment trouvent en cela un tnoyen
nécessaire à la politique. Ainsi que les Français, les Russes sont
très-gais à table, et les bons mots s'y succèdent rapidement: toute
plaisanterie y est tolére'e pourvu cju'elle fasse rire. Il y a ordinairement
dans la maison une espèce d'idiot ou de bouffon destiné à amuser
les convives, et dont ils peuvent aussi s'amuser à leur tour. La
table est servie non seulement avec abondance, mais encore avec
beaucoup de goût. Malgré leur singularité les plats du pays doivent
plaire à tous les gourmands. Des vins de plusieurs sortes sont ser-
vis durant le diner, et souvent l'on y a aussi des vins de fruits j
appelés naljfki, qui sont faits dans le pays. Au sortir de table,
les convives se saluent les uns les autres, et chacun va ensuite où
il lui plaît.
Les Russes prennent souvent une ou deux heures de repos
dans la journée. A sept heures la compagnie se réunit de nouveau
pour aller à la comédie, au concert ou à queîqu'auire amusement
public. Après le spectacle les tables de jeu sont dressées une autre
fois , et l'on y sacrifie à l'aveugle fortune jusqu'à minuit. Vient en-
suite le souper, qui ne le cède en rien au diuer, et ces heureux
Sybarites ne se séparent plus jusqu'à deux heures.
Bab> présens Lcs grauds bals se donnent au nouvel an, à Pâques, le jour
ei cérémonies iim • ^t»- «il • -ii.
auzpr-uicipaks ûQ la loussamt, et a 1 anniversaire de la naissance de quelque sei-
dans Vannée, gucur. Il cst dcs grauds, qui , daus ces sortes de jours, exigent de
leurs inférieurs et de leurs cliens des visites de compliment. Le per-
sonnage dont on célèbre la fête dort encore, que l'antichambre est
déjà remplie de monde. Dans le nombre des présens qui se font
ces jours-là en Russie, on doit distinguer les œufs de Pâques , ^pi
sont en verre ou en porcelaine et ornés de jolies miniatures: on
les envoie dans une petite corbeille de biscuit, et ce présent peut
coûter jusqu'à cinquante roubles. Swinton, de qui nous tenons ces
particularités, aurait bien pu faire mention aussi d'une autre espèce
DESRUSSES. l49
d'œufs qu'on donnait autrefois, et qu'on donne peut-être encore à
présent aux grands de la cour dans les mômes circonstances, et
dont quelques-uns sont en or et parseme's de lapis, de malachites
et quelquefois Qiême de pierres précieuses.
Aujourd'hui une bibliothèque est mise au rang des objets
nécessaires dans un palais. C'est pour les grands un objet de
luxe, car il en est bien peu d'entre eux qui veuillent, et encore
moins qui sachent en faire usage: rien au contraire ne leur répu-
gne autant que l'e'lude , et même que la lecture. Les femmes bien
ëleve'es ont ne'anrooins pris l'habitude de tenir quelque livre à la
main, mais leur choix ne tombe guère que sur quelque roman
français. Il ne serait pardonnable qu'à un barbare de l'ancienne
Russie de ne pas connaître Voltaire, Rousseau, Mercier, Raynal
etc., tandis qu'il est bien permis d'ignorer les noms des écrivains
russes les plus estimés.
Les Russes ne voient dans les beaux arts qu'un agrément ou
un passe-tems, et jamais l'expression du beau idëal^ en un mot,
le Russe qui se croit philosophe, regarde comme une affaire pure-
ment de luxe l'ëtude des arts. Et comment pourrait-il envisager au-
trement cette branche intéressante des connaissances humaines, lui
qui n'ëtudie que les mathématiques, et qui encore ne les e'iudie
que comme un métier. Toutefois les Russes ne laissent pas que de
posséder des trésors en fait de beaux arts, et l'on pourrait former
un riche muse'e des statues et des tableaux qui sont re'pandus par
toute la Russie. Il est vrai, comme le fait observer Malte-Brun,
que plusieurs de ces tableaux ne sont que de mauvaises copies;
mais pourtant on ne peut nier que, depuis quelques années, il n'ait
passe' des trésors en ce genre dans l'empire russe.
Les dames russes sacrifient aux grâces plus que les hommes.
11 en est plusieurs qui parlent fort bien le français, l'anglais et
l'italien. Elles apprennent aussi la peinture et deviennent bonnes
copistes; cependant la Russie ne peut pas citer encore un seul ta-
lent original; mais à peine sont-elles mariées qu'elles abandonnent
le pinceau. Les belles de Moscou possèdent le talent de la danse
à un degré', qui n'est pas encore connu à Pe'tersbourg-
Les nëgocians russes forment une classe absolument distincte
de la noblesse: on ne trouve point chez eux cette prodigalité, ni
cette foule de domestiques dont il vient d'être parle; ils n'ont de
mêmcj pour ainsi dire, qu'une teinture de civilisation. Jouir est
ImlrucHort.
Bttiiix arts.
Rah [tant
de Sloscou-
1 5o Costume
l'unique pensée, l'unique souci du noble russe: le négociant ne songe
qu'à amasser de l'argent, rien ne lui paraît bas, pe'nible ni dange-
reux, pourvu qu'il en retire quelque gain; il vit eu même tems avec
la plus grande économie, et ce n'est qu'à certains jours de fête
que l'abondance se montre sur sa table. On ne pourrait cependant
lui refuser le mérite d'une certaine hospitalité, mais qui est fati-
guante pour les étrangers, car il croirait manquer à son devoir
s'il ne renvoyait pas ivre son hôte, de qui il attend ensuite la pa-
reille. La plupart des ne'gocians suivent encore les anciens usages
pour l'habillement; ils portent le kaftan avec la barbe longue: il
est vrai pourant que ce vêlement a moins de plis, et que la barbe
est moins longue et un peu mieux peigne'e qu'avant le règne de
Pierre I.''^. Leur chevelure est coupée autour de la tète et sans
boucles; ils ont pour coiffure un chapeau rond, et l'hiver un bon-
net d'hermine. Le drap, le linge et tous les autres objets qui ser-
vent à leur habillement sont de la meilleure qualité. Ils portent
des bagues qui valent souvent des sommes considérables. Les femmes
un peu âgées portent encore un ioiika d'étoffe d'or ou de ras à fleurs,
semblable pour la forme à celui de leurs graud'mères; elles ont méoie
conserve leur bonnet pointu garni de perles fines, et elles ont aussi
des colliers et des bracelets de perles semblables: de gros pendaus
en diamant brillent à leurs oreilles , et elles ne portent que des
souliers de ras. L'habillement des jeunes femmes est un peu diffé-
rent, il est fait de mousseline ou d'étoffe de soie, et orné de gar-
nitures fort larges en dentelle: leur coiffe ou leur bonnet est aussi
de dentelle en entier: leurs bijous ont peut-être moins de poids,
mais ils sont de meilleur goût. Les deux sexes portent en hiver de
magnifiques pelisses de velours ou d'hermine. Le pouvoir du beau
sexe est très-limité dans cette classe, et le précepte de Moyse, et
erit dominas tuus , y est strictement observé. 11 est possible qu'en
particulier les choses soient tout autrement, mais cela ne nous re-
garde pas. Les bourgeoises n'ont pas le défaut de trop aimer les beaux
arts, ni même la lecture; elles sont bien loin d'être des virtuoses,
et pourtant les soins du ménage sont entièrement abandonnés aux
domestiques, ensorte qu'on ne saurait dire quelles peuvent être leurs
occupations: il faut qu'elles portent au plus haut point l'indolence,
qui semble être eu effet le caractère distinctif de leur sexe en Russie.
Il existe parmi les négocians une classe composée particulière-,
ment de jeunes gens, qui affectent de mépriser l'ancien habillement
DESKUSSES. l5l
et les usages nationaux dont nous avons fait la description. Leur
extérieur présente un amalgame singulier de modes anglaises et
françaises. Moins nombreux à Moscou qu'à Pe'tersbourg, ils sont
partout un objet de scandale pour les gens d'ancienne date; mais
aussi les ëtablissemens de commerce de celte classe de personnes
perdent en solidité ce qu'elles gagnent en élégance: car si la dé-
pense d'une maison gouvernée selon l'ancien st^le est de trois à
quatre mille roubles par an , celle d'une maison montée à la mo-
derne n'est pas njoindre de vingt à trente mille. Aussi les faillites
de plusieurs millions ne sont-elles pas rares; cependant l'art de les
faire avec profit n'est pas encore bien perfectionné , et les jeunes
négocians russes se ruinent de bonne foi et pour toujours. Heu-
reusement l'effet de ces faillites ne retombe que sur les grands sei-
gneurs et les riches, qui, dans leur incorrigible crédulité, confient
de préférence leurs capitaux au négociant fastueux qui tient maison
montée, et leur donne de grands diners. Bien différens en cela des
Allemands , les Russes n'ont aucune confiance dans l'homme sim-
ple et modeste; ils ne voient dans celui-ci qu'un indigent, qui
cherche à leur excroquer leur argent, tandis qu'ils jettent leurs ca-
pitaux à la tête de celui qui, sous un extérieur de magnificence,
ne cache souvent qu'une richesse imaginaire.
Cependant, rrsalgré leur longue barbe et leur kaftan, les Rus-
ses d'ancienne date ne méritent pas plus de confiance que les au-
tres, et ils ne se font aucun scrupule de s'approprier les biens de
leurs créanciers, au moyen d'un arrangement adroitement amené.
Il est prudent d'accepter aussitôt les propositions que vous fait un
débiteur: car si vous avez recours aux tribunaux, vous risquez de
perdre tout, particulièrement si vous êtes étranger, et sans connais-
sances des chicanes du barreau. Tout ceci néanmoins se rapporte
au tems où écrivait Swinton.
La superstition trouve son plus ferme appui dans la classe
des vieux négocians, et la secte des Roslsolniki en compte un
grand nombre parmi ses partisans. Cette secte, qui attache beau-
coup d'importance à certaines cérémonies du culte, abolies par
l'église dominante, ne reconnaît point l'empereur pour Patriarche,
et l'on prétend même qu'elle doit pousser les choses encore bien
au de là: aussi le gouvernement ne la voit-il pas de bon œil.
Le commerce extérieur avec l'Europe est encore entre les mains
des étrangers. Le Russe trouve bien plus d'utilité dans le commerce
i52 Costume
intérieur avec les provinces les plus éloignées de l'empire j et dans
les e'changes avantageux qu'il fait avec les peuples de l'Asie; et
l'autorité veille avec la plus grande attention à ce que les étran-
gers n'y prennent point part. Le commerce de détail est également
enlre les mains des Russes, à l'exception de celui des objets de
mode et de luxe, qui est laissé aux Français.
Manufaeturei II v B à Moscou et dans les environs des manufactures très-
€i commerce. -^ • , i ■ rr i • 1 T,
importantes; celles des étoiles de soie sont en grand nombre, et
il en sort entre autres objets des taffetas, qui, à la vérité sont
fort légers, mais aussi à fort bon marché, car ïarchina^ qui équi-
vaut à environ une aune et quart, ne coûte que de 60 à 80 kopeck.
Les manufactures de toile, de lin et de toiles de coton, ainsi que
les tanneries et les papeteries prospèrent beaucoup. Le linge de
table de Moscou jouit d'une juste célébrité. Les rafiaeries de sucre
exigent des frais énormes pour l'achat et le transport des matières
premières. On fait dans la même ville des carrosses très-él^gans , et
la fabrication de la porcelaine y fleurissait autrefois. L'intérêt de
l'argent était, il n'y a pas encore long-lems , excessif en Russie:
les lois contre l'usure y restaient sans exécution , et l'on n'y trou-
vait de capitaux qu'à des intérêts énormes, et en donnant une hy-
pothèque d'une valeur à peu-près triple de la somme qu'on rece-
vait. Cette défiance générale avait lieu particulièrement à l'égard
des nobles et des employ^^s de la couronne, vu la défense qui
leur était faite de signer aucune lettre de change; ils ne pouvaient
s'engager que par billets qui entrainaient l'arrêt personnel, ou au
moins qui le comportaient dans quelques cas extraordinaires. Il était
extrêmement dangereux d'avoir à traiter d'intérêts pécuniaires avec
les grands de la Russie , auxquels il semblait presqu'impossible
de remplir leurs engagemens à un terme convenu, et c'eût été une
entreprise d'un succès bien incertain et toujours très-dispendieux,
que de chercher à en obtenir justice par la voie judiciaire. Il n'y
avait pour eux ni lois, ni tribunaux; aussi les sages réformes opé-
rées à cet égard par l'empereur Alexandre, lui mériteront-elles à
jamais les bénédictions du peuple russe.
Nous ne terminerons pas cet aperçu sur le commerce et sur
les négocians de la Russie, sans donner ici le tableau comparatif
des poids et mesures, et des monnaies qui y sont usitées.
Mesures Les mcsures de capacité pour les grains sont le tchetvert, qui
rie eapaeité. , . ^ f, . ' '^
équivaut à 19,575 litres et pèse 3i3 livres et 8 onces. Le tchetvert
D E s R u s s E s. I 53
se divise en huit tchetveritk ^ et le tcheiveritk en huit garnek, La
mesure de deux garnek s'appelle poja. Pour les liquides le veJro
vaut 12,346 litres, et dix huit vedro et demi font un oxhofd , qui
ge divise en six ancre: le {'edjo se divise encore en huit krouska ,
et le krouska se subdivise en onze tscharka.
Parmi les mesures de longueur X archine ou Vanne fait environ , Meiur<:t
" ae longueur-
trente pouces de France. La sagène ou toise a sept pieds et demi
de longueur. Le pied russe est plus petit d'un douzième que le
pied de France. Le verschock vaut un peu moins de deux pouces
de ce dernier pays. Le verst est à peu près le quart d'une lieue
française. On en compte io4 au degié, ou, plus exactement, io4
verst ^ i3i sagène et -|- uu archine et 7 verschock -^: la lieue
commune de France est, comme tout le monde le sait, de aS au
degré. Ces dernières mesures se subdivisent ensuite de la manière
suivante: un verst se compose de 5oo sa gène ^ la sagène de trois
archine, et X archine de 16 verschock.
Le poids le plus petit est le solotnick , qui vaut six grains de di^llât.
France: trois solotnick font un lots ou demi-once: 82 lots fout une
livre, et 4^ livres font un poud. La livre russe pèse un peu moins
que le demi-kilogramme. Le solotnick est subdivisé au besoin par
les apothicaires et les jouaillers , savoir par les premiers en 70 gnains,
et par les seconds, en demi, en quarts, en huitièmes etc. jusqu'à uu
quatre-vingt-seizième.
Les premières monnaies d'argent furent frappées en 1420 à ^?^'^'"wî«-
Novogorod, et l'on en fît de petites qui furent appelées kopeck;
le kopeck actuel est en cuivre, et ne vaut pas plus de cinq cen-
times: ce qui n'empêche pas qu'on ne fasse quelquefois des payemens
considérables en kopeck. Cette monnaie porte pour empreinte l'image
de S/ Georges, terrassant un dragon avec sa lance, qui, en Russe, est
appelée kopœa , a oh. cette môme monnaie à tiré son nom. C'est eu
1654 que s'est établi à Moscou l'usage du rouble , consistant alors
eu verges de métal partagées en plusieurs parties, qui pouvaient se
rompre à volonté: les raies qui marquaient ces divisions s'appelaient
roubles: mot dont cttte monnaie a pris son nom. 11 n'est pas douteux
que l'usage de cette division des monnaies vient de la Chine. Près*,
que toutes les monnaies en cuivre sont frappées en Sibérie, surtout
à Calerinebourg dans le voisinage des mines de l'Ural; seize rou-
bles de cuivre pur doivent peser un poud, qui fait quarante livres,
A présent le numéraire a prtsqu'entièrement disparu , et a été rem-
luiope. roi. I I. U
i54 Costume
place par le papier de banque. Les monnaies d'or son devenues
exlrêmemenl rares; ce sont en ge'néral des ducats, dont les pre-
miers, frappes du taras de Pierre I.% valaient deux roubles et vingt-
cinq kopeck. Vers la fin du règne de Paul I.^"", on a frappé à
Pe'tersbourg des monnaies d'or pour la somme de 78 poud, c'est-à-
dire pour la valeur d'environ cinq millions de francs.
Tableau de la valeur relative des monnaies.
MONNAIES d'argent
Un rouble vaut loo
Un polten vaut un demi-rou-
ble ou 5ô j
Le polupolten (deim polten). 26 I
Le clvagriven , 20 /
Le paetalten i5 j
Le gri'ven 10 '
Le patache 5 ,
MONNAIES DE CUIVEE.
Le patache. vaut 5
Ualtine 5
Le gros 2
kopeck. Le denza ou de» ^
nushka. ... — > kopeck.
Le Poluska. . . . -r-
B as. peuple,
Allemands
et Français
à Moscou.
Le bas-peuple en Russie est désigné dans le langage familier
et peut-être non sans raison, sous le nom de Tcharnii Narod^
c'est-à-dire Hommes de boue. A Moscou comme à Pétersbourg, cette
classe de gens vit presque à la manière des sauvages. Souvent plu-
sieurs familles habitent ensemble dans une chambre remplie de
fumée, et d'où s'exhale une odeur fétide: ces mis^'rables demeures
ressemblent assez aux huttes souterraines des ch'arbonniers , et les
malheureux qui les habitent n'ont pour toute nourriture que du
pain, des concombres salés, des chou-fleurs, de l'ail et du o^ro^'Me
qui est une espèce de pâté de poisson: rarement ils mangeiit de
la viande, et leur boisson ordinaire est le cjuas^ dit autrement
bierre russe acide et piquante.
On temarque beaucoup de différence entre les Allemands de
Pétersbourg, et ceux de Moscou. Dans la première de ces deux
villes les négocians de cette nation habitent des palais, et vivent
à la manière des grands. Dans la seconde ils n'ont pour la plupart
que des maisons de bois, et mènent un genre de vie très-modeste.
On voit régner chez ces derniers l'aisance, et rarement le luxe ou
le faste. Si l'hospitalité consiste à tenir table ouverte, et à y rece-
voir tous ceux qui &e présentent en habit décent, les Allemands
de Moscou ne peuvent point passer pour hospitaliers^ ou bien ils le
DES Russes. i55
iont beaucoup moins que leurs compalriotes de Péteisbourg. Leur
genre de vie est d'une fiugalilë, qui tient quelquefois de la lési-
nerie 5 point de diners somptueux, point d'abondance ni de choix
dans les vins: le punch chez eux est fort rare, et la bierre se boit
tristement à leUr table silencieuse. Leurs voitures mêmes, quoique
belles, ont un air antique. Il est bien vrai aussi que les familles
allemandes de Moscou offrent des modèles de vertus domestiques,
et que l'étranger qui se fait recommander par l'honnêteté de sa con-
duite, y trouvera encore des maisons oh il sera reçu avec moins
de faste et plus de cordialité' qu'à pétersbourg, et n'aura point à
envier les plaisirs bruyans de cette superbe capitale.
Il est aussi à conside'rer que les négocians allemands de Mos-
cou, ne fesant guère que le courtage et la commission, n'ont par
conséquent que fort peu d'occasions d'étendre la sphère de leurs
ide'es. D'ailleurs ceux d'entre eux qui voudraient donner à leurs
enfans une éducation distinguée, n'en auraient pas les moyens à
Moscou, où il y a fort peu de collèges dans lesquels l'instruction
soit porle'e au dessus de la médiocrité.
Les artisans allemands, établis dans cette ville, forment un
contraste encore plus frappant avec ceux de Pétersbourg. Ils n'ont
aucune ide'e d'urbanité, ni même de civilisation. Ils trompent et
écorchent le voyageur qui a besoin d'eux; et dès que leur bourse
est bien garnie , ils s'abandonnent à tous les excès de la boisson
et de la débauche.
Les Français exercent principalement en Russie deux professions,
qui sont celles de précepteurs et delnarchands de modes : quelque-
fois la même personne les exerce toutes les deux avec succès. Char-
ge's du soin d'orner l'esprit et le corps, ils parlent une langue
gëne'ralement répandue, et ont beaucoup de rapports avec les grands
de l'empire. Il se fait entre ces deux classes d'hommes un échange
continuel de tromperies: le Français regarde d'un œil la bourse du
Russe, et de l'autre son pays où il espère toujours de retourner.
N'ayant d'autre hut que de corriger la fortune, il vit mesquinement
sous une extérieur de magnificence; et dès qu'il a rempli sa bourse,
et réduit celle de ses protecteurs à des proportions convenables,
il s'en va chargé des folies de la Russie, et retourne par le plus
court chemin dans son pays , le seul agréable qu'il trouve au monde.
Les modistes françaises se sont établies principalement vers le /?oa?£
de la forge: les corsturières , les lingères et les brodeuses qui peu-
ï 56 Costume
plenl leurs boutiques, sont presque toutes des filles russes^ et pour
la plupart leurs esclaves; elles les achètent sous le uom de quel-
que seigneur ou de quelque dame, n'y ayant que les genlilshom-
mes russes qui aient le droit de posséder des ebclaves, coaime on
les appelle commune'ment. Souvent encore les maîtres envoient chez
les modistes les femmes qui sont à leur service, pour apprendre
cette profession.
jrchi'Mtare Nous 06 terminerons point cette description du costume de la
dm Huiset. r, ' • , i • li i i" ^
Iiussie européenne, sans donner une idée de I état ou y est 1 ar-
chitecture; et pour cela ce n'est point dans les édifices bâtis à
Moscou sur des dessins d'architectes français ou italiens, qu'il faut
chercher les productions de cet art, mais bien dans les anciennes
constructions de cette ioimense capitale, qui, après le terrible incen-
die du i6 septembre 1812, semblait devoir être à jamais effacée du
nombre des capitales de l'Europe. C'est pourquoi nous la de'crirons
dans l'état où elle était avant cette funeste catastrophe, pour lui
conserver cette physionomie particulière qui excitait la curiosité
des étrangers, et qu'on lui retrouvera sans doute lorsqu'elle se
sera entièrement relevée de ses ruines. La population de cette ville
s'ètant successivement composée d'individus de nations différentes,
chacun d'eux y a construit son habitation selon le genre d'architecture
qui lui était propre. On croirait presque, en la voyant, que chacun
des peuples de l'Europe et de l'Asie a voulu y montrer un essai
de sa manière de bâtir. Les maisons de bois y rappellent l'idée des
régions polaires: les palais enduits de plâtre ressemblent à ceux de
Stokolm et de Copenhague, et les murs ornés de peintures retra-
cent l'image des villes du Tyrol : à l'aspect des mosquées on croit
être à Gonstantinoplei en voyant les temples tartares , on se croit
transporté dans la Bucharie : les pagodes , les pavillons, \q?> virandas
offrent des modèles de l'architecture chinoise: les auberges et les ca-
barets ont toute l'apparence de ceux de l'Espagne, et les prisons,
les tribunaux, ainsi que les bureaux des administrations , semblent
avoir été construits sur des modèles français. On trouve enfin dans
cette ville des monumens dignes de l'architecture romaine, et des
terrasses avec des parapets à jour, comme on en voit à Naples.
Moscou a été bâti au bord de la Moskoua ou Moskva, ri-
vière dont cette ville a emprunté le nom: on prétend qu'elle a en-
Tiron huit lieues de circonférence, ensorte que ce serait la plus
grande ville de ^Europe; mais la raison de celte vaste étendue,
l^iatfa/£ c&'r . ex/
D F; s R U s s E s, l5']
c^est que les maisons n'y ont qu'un étage, et qu'elles ont presque
toutes de grandes cours avec de beaux et vastes jardins, qui donnent
U celte ville un aspect des plus agréables. Le grand nombre de tours,
de clochers et de coupoles, la plupart avec des toits en cuivre, of-
fre de loin une vue majestueuse, et d'un genre tout-à-fait nouveau.
Moscou est divisé en quatre quartiers, dont chacun forme une
ville, qui a son nom particulier. Le Kremlin, (voyez le n.° i de
la planche 22) ou la citadelle, est situé sur une éminence. Il ren-
ferme trois calhe'drales , savoir; celle de l'Assomption, où se cële'-
brent les couronneraens et les mariages des empereurs; celle de
S.' Michel, où sont les sépultures de ces monarques, et celle de la
Vierge dont les combles sont dore's , ainsi que ceux des deux pre'cé-
dentes. Il y a encore dans l'enceinte du Kremlin dix autres églises,
qui se font e'galemenl remarquer par de riches dorures, et par de
grosses cloches , dont une, nommée Jean le Grand, est d'une gros-
seur prodigieuse. L'ancien palais palriarchal où se tient le synode,
est situé derrière la grande église de l'As^somplion , qui est flanquée
de cinq grandes tours. L'église des XII Apôtres possède uue riche
bibliothèque, composée en grande partie de manuscrits grecs et sla-
ves , qui heureusement ont été préservés de l'incendie. Le palais
impérial passe pour une construction des plus magnifiques, et eu-
l5n le Rrémlin est tout entouré de murs élevés bâtis en brique, et
flanqué de grandes tours, dont l'approche est défendue par un large
fossé: il n'est pas permis d'élever des maisons en bois dans cette
enceinte. Le Kitai-Gorod, ou ville tartare, est la seconde enceinte :
on y compte vingt églises et quatre monastères. Le Biel-Gorod, ou
ville blanche, a pris sa dénomination de la blancheur des murs dont
il est entouré. Le Remlenoi-Gorod, ou ville de terre, entoure les
trois autres, dont il n'est séparé que par un terre-plein.
La ville de Moscou a plus de trente faubourgs; mais ce
qu'on y remarque plus particulièrement encore, c'est le marché où
se vendent les maisons. Ce marché se tient dans une vaste place
d'un faubourg: là on voit étendues par terre une grande quantité
de pièces de bois, dont se composent les maisons mises en vente.
Celui qui veut se procurer une habitation de ce genre se rend à
ce marché, et, après avoir dit de combien de chambres il a be-
soin, ou lui montre les diverses pièces de bois nécessaires pour
leur construction: ces pièces de bois sont toutes numérotées et
rangées les unes à côié des autres, et lorsqu'il les a bien exa-
Pëlerslourg,
i58 Costume
minées , il entre en marche pour leur acquisition. Quelquefois il les
paye au moment même où il les fait enlever: d'autres fois aussi il
exige que le vendeur les fasse transporter et mettre en œuvre sur
le lieu qu'il a choisi, et de celte manière on voit dans le court
espace d'une semaine s'élever des maisons qui sont aussitôt habitées.
Il y a encore cela de particulier dans la construction de ces mai-
sons, c'est qu'elles sont faites pour la plupart de troncs d'arbres
taillés, et dentelés aux extrémités, ce qui fait qu'il n'y a plus
besoin que de les assembler. Ce genre d'architecture ne s'emplois
pas seulement dans la coustruction des habitations communes, comme
on pourrait se l'imaginer, mais encore dans celle des maisons con-
sidérables, quand les circonstances exigent qu'on ait recours à cet
expédient, et tout cela s'exécute avec plus de promptitude, qu'on ae
pourrait peut-être le faire dans aucun autre pays. Dans le voyage que
fit Catherine 11 en Crimée, on vit un exemple fameux de ces grandes
constructions: car il fut bâti des édifices et mê.ue des villages en-
tiers de ce genre, dans tous les lieux oii elle devait s'arrêter. Le
désir de voir l'impératrice y attira des provinces, même les plus
éloignées, un grand nombre de marchands qui donnaient un air de
vie et de commerce à • ces contrées inhabitées. A Kremen-Schouk
elle logea dans un palais construit exprès, magnifiquement meuble
et qui avait un beau jardin. Le voyage qu'elle fit par eau lui of-
frit encore plus de variété et d'agrérnens, d'après le soin qu'on avait
pris d'établir de semblables habitations tout le long des rives du
Dnieper.
A une lieue au delà de Moscou on trouve le palais de Pé-
trowski, bâti en brique et flanqué de tours et de murs crénelés;
mais l'édifice en général manque de proportions, et la coupole du
milieu ne diffère guère de celles des mosquées turques. C'est dans
ce château que les empereurs font leur résidence lorsqu'ils vont
à Moscou î nous en avons donné le dessin au n.° i de la plan-
che 22.
Pétersbourg, avec ses palais magnifiques et ses coupoles dorées,
est situé au milieu d'un bois des plus sauvages du nord: cette ville
offre une preuve de ce dont est capable l'industrie humaine réunie
à la puissance. Elle est au milieu d'une plaine sablonneuse, stérile
et couverte de broussailles, où l'on n'aperçoit que de chétives ca-
banes dispersées çà et là. La Neva est le seul ornement que la
nature ait accordé à ce triste pays. Pierre le Grand ne cherchait pas
DES Russes. i59
un bel endroit pour y établir se capitale; il ne voulait qu*uQe po-
sition avantageuse au commerce, qui fesait son unique objet. Pé-
lersbourg est le centre de toutes les affaires concernant la marine,
comme lyToscou l'est de l'administration intérieure de l'empire j et
eu effet il est bien naturel qu'un empire, qui s'étend aussi loin en
Europe et en Asie, ait une capitale particulière pour chacun des
e'tats ou des royaumes dont il est composé.
La ville de Pe'tersbourg pre'sente l'image de l'aigle impériale ,
ayant les ailes étendues. Le quartier principal est situé sur la rive
méridionale de la Neva. L'autre occupe plusieurs iles situées sur la
rive occidentale de ce beau fleuve, où se trouve une autre ile qui ren-
ferme un troisième quartier entre les deux précédens. Après les
avoir arrosées de ses eaux, la Neva va se jeter dans le golfe de
Finlande, immédiatement au dessous de la ville. L'aneien Péters-
bourg, fondé originairement sur une seule ile de ce nom, s'étend
maintenant sur plusieurs autres iles moins considérables: cette
partie de la ville est d'une construction irrégulière, et presque
tout en bois. Toutefois c'est là que se trouvent les objets les
plus remarquables, entre autres la citadelle où est la cathédrale,
bel édifice, dont les tours et les clochers dorés indiquent de loin
le lieu où reposent les cendres de Pierre I, et de Catherine, cette
heureuse Livonienne dont il fit son épouse.
De l'ancien Pétersbourg on passe sur un pont de bateaux à
l'ile Guillaume: la rive du fleuve au nord, vis-à-vis cet ancien quar-
tier, est flanquée de rues marchandes. On y voit la bourse, la
douane et une quantité de magasins. Eu face de la rive méridio-
nale de l'ile est le nouveau Pétersbourg, où l'on trouve une suite
de beaux édifices , parmi lesquels on distingue les académies im-
périales, et le musée qui est sur la pointe la plus élevée et la plus
septentrionale de l'ile Guillaume, vis-à-vis le palais impéri^al qui
s'élève sur le bord méridional de la Neva , et a en face la cita-
delle au nord. Le corps des cadets, ou l'académie militaire, occupe
le palais appartenant jadis au prince Menzikof, qui est entre l'aca-
démie des sciences et le musée. Un pont de bateaux jeté sur la
Neva en face de cet établissement, forme la communication entre
Tile Guillaume et le principal quartier delà ville, qui se trouve de
l'autre côté du fleuve; on voit sur ce pont la statue équestre de
Pierre L A la droite de cette statue sont l'amirauté, les cl^antiers,
et, immédiatement après, le palais impérial. Les rues adjacentes
i6o Costume
aboutissent toutes à Tamirautë comme à un centre commun. La prin-
cipale de ces rues offre une longue suite de beaux bâlimens en face
de la Neva, sur une ëtendue d'environ quatre milles anglais, x^u milieu
de ces édifices modernes, bâtis en brique, et peints de diverses
couleurs sur le plâtre, les églises russes élèvent de tous côtes leurs
aiguilles à l'antique. Les Russes ne sont pas moins attachés à la
forme de leurs e'glises , qu'aux ce're'monies religieuses qui s'y pra-
tiquent. Les toits de ces édifices sont en plomb, et les coupoles
de quelques-uns sont dorées.
La cour impériale a trois palais à Pétersbourg. Le premier,
qui est près de l'amirauté, et oia réside l'empereur, est un ma-
gnifique édifice en briques recouvertes de stucj il se joint à una
longue suite d'édifices situés en face du fleuve, dans lesquels se
trouve le théâtre particulier de la cour. Le second porte le nom de
palais de marbre, parce qu'il est entièrement bâti de cette pierre. Le
troisième est le palais d'été, qui, quoique construit en bois, ne laissa
pas d'être le plus régulier et le plus élégant de tous; il est situe
daus les jardins d'été au bord de la Neva, et forme une habita-
tion vraiment délicieuse.
Les nobles et les riches poussent à l'excès l'amour de l'élé-
gance dans leurs maisons, qui, à la manière des Asiatiques, for-
ment un carré, dont le centre est occupé par une vaste cour ayant
une grande porte qui donne sur la rue. L'édifice offre, dit Swinlon,
un. mélange d'architecture grecque et italienne d'ordre ionique et
corinthien, accompagnée de divers ornemens qui sont trop lourds
pour des constructions en brique et en plâtre. Il vaudrait bien
mieux que l'architecture de ces maisons fût d'un style plus sim-
ple; elles coûteraient beaucoup moins, et l'entretien en serait moins
dispendieux.
On n'entend pas bien ce que veut dire Swnnton en cet en-
droit. Les Italiens qui ont dirigé la construction de plusieurs édi-
fices à Pétersbourg, ne peuvent y avoir suivi que les principes
d'une architecture grave, et le style de leurs grands artistes n'a
jamais contrasté avec celui des Grecs. Si quelqu'architecte y a pro-
digué les ornemens, ce n'a été sans doute que pour faire la cour
au propriétaire, et il ne faut point en attribuer la cause à la
nation. Mais laissons-là la ville, pour observer de plus près le ca-
ractère national de l'architecture des Russes dans leurs chétives
habitations.
DES Russes. i6i
Les villages ne forment ordinairement qu'une seule rue, de
chaque côlé de laquelle les maisons sont rangées parallèlement. Ces
maisons sont composées de troncs d'arbre posés les uns sur les au-
tres, dont les interstices sont bien fermés au dedans et au dehors
avec de la mousse: les pièces de bois, encastrées les unes dans les
autres aux extrémités, sont fortement liées entre elles sans clous ni
chevilles 5 voyez la planche 23, Cette planche et la suivante repré-
sentent un isba, et elles ont été dessinées sur les lieux par la prin-
cesse Wolkonsky, qui a eu la complaisance de nous en envoyer de
Rome les dessins, et de nous permettre d'en produire la gravure dans
cet ouvrage. Dans les villages la maison de la poste se distinguée
une longue perche, d'où pend une couronne en paille avec quatre
ou cinq rubans. Chaque maison a une grande porte, dite woreuta,
pour les chars, et une porte ^^^dée kalitka sur la rue. L'écurie et
les remises pour les chars sont dans la cour, autour de laquelle
sont les greniers, et l'édifice est couvert en planches. L'intérieur
de l'habitation est décoré selon les moyens et le goût du proprié-
taire. Les pauvres ont une seule chambre appelée isba (planche 24)?
qui sert à tous les usages: la porte en est communément à la
droite du poêle, dans lequel on fait cuire les alimens, en même
tems qu'il échauffe la chambre. Les hommes, les femmes et les
enfans se rassemblent pêle-mêle sur ce poêle, et y couchent tout habil-
lés. Dans l'embrasure d'une autre porte qui est à gauche, oq
\oit les images des saints, devant lesquelles, au rapport de Rer-
Porter, brûle une lampe ou une chandelle. La maison présente du
côté de la rue deux ouvertures en long, garnies d'un châssis avec
deux carreaux de verre, par où entre la lumière; ces ouvertures ser-
vent en même tems à faciliter la sortie de la fumée et des mau-
vaises exhalaisons.
Rien de plus misérable que l'intérieur d'une maison de paysans
russes. Il n'y a pour toute la famille qu'une seule chambre, où elle
mange, couche et vaque à tous ses besoins. Dans un coin est un
large poêle, sur lequel il n'est pas rare de voir dans le jour trois
ou quatre personnes reposer dans des postures indécentes. Ce poêle
a au bas une ouverture semblable à celle d'un four, par où l'on
introduit les alimens pour les faire cuire, et de laquelle la chaleur
se répand dans la chambre.
Les habitations des gens aisés dans les campagnes sont plus
commodes. On y entre par une petite porte, où l'on trouve un
Europe. Vol. VI. -F
i62 Costume DES Russe s.
escalier en bois, qui aboutit à une antichambre appele'e seni. \Jisha
n'y diffère point de ce qu'il est dans les plus che'tives cabanes, si
ce n'est qu'il est plus grand, et qu'au lieu des deux ouvertures dont
nous venons de parler, ce sont des fenêtres avec quatre ou six car-
reaux de verre. De l'autre côté de l'antichambre est la salle des
hôtes, dite gorniza, oii il y a un poêle en brique ou en fayence.
Les murs en sont tapissés en papier, et quelquefois il y a de bons
lits pour les étrangers, surtout dans les auberges de la poste. La
cave appelée pogreh se trouve sous la chambre d'habitation, qui
est souvent surmontée d'une espèce de mansarde, téréma ^ avec un
petit balcon du côté de la rue : c'est là ordinairement la chambre
de la fille de la maison : ce mot de téréina est souvent répété dans
les chansons amoureuses des paysans. De l'autre côté de la cour est
le cellier, ledrtik , ou l'on conserve les provisions en été. Plus loin
on trouve le cabinet des bains, ban, et au delà est le four dit o-wirij
011 l'on fait sécher les grains.
COSTUME DES POLONAIS.
PRÉCIS GÉOGRAPHIQUE ET HISTORIQUE
SURLAPOLOGNE.
La Pologne V^uoiQUE la Pologue se compose aujourd'hui de différens états
d^ucr. états, par iettet des négociations politiques dont elle a été Tobjet, nous
avons cru cependant devoir présenter dans un seul cadre le costume
des Polonais en général, en observant pour cela les divisions naturelles
du sol, et les traits caractéristiques de la population. D'après les
conventions ratifiées au congrès de Vienne, les grandes provinces de
l'Ukraine et de la Lithuanie , plus russes que polonaises sous le rap-
port de la langue et de la religion , ont été réunies à l'empire russe.
Le nouveau royaume de Pologne, composé d'une partie de la grande
et de la petite Pologne, avec ses divers ordres politiques, a passé
aussi sous la domination de l'autocrate russe, qui a pris le titre
de roi de Pologne. La Gallicie et la Lodomirie sont restées, sous le
Novii
Pluma
sarniale.
Costume des Polonais. i63
litre de royaume, à l'Autriche. Le grand duché' de Posen a passé
à la Prusse, et enfin Cracovie, avec un petit territoire, a été éri-
ge'e en république sous la protection de l'Autriche, de la Prusse et
de la Russie.
Le nom de Pologne [Polska) signifie plaine: d'où l'on voit
que ce pays a pris, comme tant d'autres, de la natur^e même de
son sol , la dénomination particulière qui en distingue la popula-
tion des autres branches de la grande race des Slaves. Cette éty-
mologie est même d'autant plus vraisemblable, que d'autres tribus
Slaves nous en offrent des exemples: ainsi le nom de Croates, ou
plus proprement Chrowaîs , signifie montagnards; celui de Pomerani
ou Po-Morzi, veut dire peuples voisins de la mer, et l'on peut en
dire autant de plusieurs autres tribus.
Et en effet, la plus grande partie de la Pologne s'e'tend comme
une plaine immense, depuis les bords de la Baltique jusqu'aux ri-
ves du Pont-Euxin, ou au lïioins jusqu'aux collines, qui, au sud
de la Volhinie, traversent le bassin du Dnieper, et se joignent,
au sud de Lemberg, avec les premières e'miuences des monts Gar-
pathiens.
Le sol de la Lithuanie, de la Gourlande, de la Russie Blanche
et de la Russie Noire, de la Podlésie, de la Podlachie, et presque
de toute la grande Pologne, de la Pome'relie, et même de toute
la Russie, est couvert d'un lit de sable profond, qui occupe les
plaines et les hauteurs voisines des eaux courantes. Ce sable est
blanchâtre dans l'intérieur , noir et rougeâtre sur les bords de
la mer.
Le sol de la Pologne semble reposer sur un fond de granit,
qui élève çà et là ses pointes à la surface, et dont on rencontre
même assez souvent quelques fragmeus. De là ces masses plus ou
moins grandes de granit rouge et gris, ces poudings quartzeux,
ces cristaux qui imitent les pierres fines qu'on trouve éparses dans
ces plaines, et réunies à quelques morceaux d'ambre plus ou moins
considérables, à certaines pétrifications, surtout agatisées, et aux ma-
drépores.
Les iles flottantes sont un phénomène fort commun en Po- n^^ jiouautes,
logne : les habitans les appelent Pliques des lacs, et en effet ce
ne sont autre chose que des amas de racines et d'herbes entrelacées,
qui ressemblent à la plique des cheveux. Quelques-unes de ces iles
paraissent et disparaissent tour à tour avec une certaine régularité.
Sabks.
ll/assos de
giaiiic.
Direction des
eaux.
Flcm'es,
Climat de la
l'olosne.
î64 Costume
Les grandes pîaînes aquatiques de la Pologne à l'est et au sud
de la ruer Baltique, s'étendent au delà de la ligne qui marque la
division des eaux entre les différentes mers. Au lieu de former une
crête comme l'a indiquée Buaclie, cette division ne présente dans
sa plus grande étendue que des e'tangs et des marais. Tel est
l'e'tat de la Podiésie et d'une grande partie de la Russie Blanche et
de la Russie Noire. Selon une tradition populaire, ces contrées ma-
récageuses formaient anciennement une petite mer à l'est de la Po-
logne, au sud de la Lithuanie et au nord de la Volliinie: on ajoute
même qu'un ancien roi de Kiovie en fît détourner les eaux. Ce-
pendant il n'y a point de montagnes, entre lesquelles ces amas d'eau
pussent être renfermés. Les fleuves de la Pologne, quoique coulant
vers deux mers différentes, se communiquent dans les grandes pluies
par le moyen de rivières qui en sont tributaires, et confondent leurs
eaux. Mais comme il n'y a pas de terres un peu solides pour retenir
les sables, ces communications disparaissent peu de tems après qu'el-
les se sont formées.
Les inégalités du sol qui séparent les terres argileuses de la
Volhinie des riches plaines de la Podolie, se changent vers Lem-
berg en une chaîne de montagnes, ou plutôt en un plateau très-
élevé. Le Bog a sa source au midi de ce plateau. Le Dniester le
traverse à sa sortie des monts carpaihiens. Sur le revers septen-
trional de cette même crête, le Bug^ qu'il ne faut pas confondre
avec le Bog, prend sa source. La Nore-w venant de la Lithuanie
reçoit le Bug et lui fait perdre son nom, et la Vistule, qui descend
des montagnes de la Silésie, entraîne dans son cours le Bus la
Narew , la Pilica et la plupart des rivières de la grande et de la
petite Pologne. Viennent ensuite la TVartha^ puis le Niémen, la
seule des rivières de la Pologne, qui porte tranquillement ses eaux
à la mer.
Pour se former une juste idée du climat de la Pologne pro-
prement dite, il faut considérer que ce pays se trouve entre deux
autres qui sont très-froids, savoir 5 à l'est et au nord le plateau central
de la Russie, et au sud les monts carpaihiens, où, par le seul
effet de l'élévation du sol, règne un hiver perpétuel, ou au moins
fort long. L'influence du climat de cette chaîne de montagnes, se
fait même sentir dans les contrées voisines , au point qu'à Lem-
berg et à Cracovie le thermomètre de Réaumur a marqué quelque-
fois 20 et même 22 degrés au dessous de zéro. La cause du grand
Epoques
de
D E S P 0 L O 3S A I S. l65
froid qu'il fait dans le reste de la Pologne est le vent d'est, qui souffle
du plateau central de la Russie et des monts urals. Le vent du nord
est moins froid et plus humide 5 mais celui du sud , en passant sur
les monts carpalhiens , ne peut qu'ajouter froid à froid. En général
l'hiver est aussi rigide en Pologne que dans le centre de la Suède ,
quoique pourtant il y ait une différence de dix degrés de latitude.
La végétation fournit un indice encore plus certain de la tem-
pérature d'un pays. A Varsovie le noyer fleurit vers l'ëquinoxe du i'^ végétation
prîntems. Au mois d'avril on voit éclore les fleurs du genévrier,
du saule, de l'aune, du bouleau et du frêne commun. Au mois de
mai fleurissent le hêtre, le poirier sauvage, au mois de juin l'asperge,
et au' mois de juillet la datura Stramonia.
Le climat de la Pologne, outre qu'il est très-froid, est encore
extrêmement variable, Duglossi assure qu'en 974 tous les fleuves
furent glacés, depuis la fin d'octobre jusqu'à l'ëquinoxe du prin-
tems. Quelquefois au contraire la température est si douce en hi-
ver, qu'on y a une seconde végétation. En i568 on vit à la fin
d'octobre à Dantzic tous les rosiers en fleur: le même phénomène
se renouvela en i588 au mois de décembre, et, dans l'hiver de
1569, les abeilles sortirent par essaims de leurs ruches.
Les globes de feu, les parélies , les étoiles tombantes et au-
tres phénomènes phosphoriques ou électriques, semblent être très-
fréquens en Pologne. Parmi les phénomènes de ce genre dont les
écrivains polonais font mention, nous citerons le fameux globe de
feu', qui sembla se détacher du globe de la lune. Il paraît, autant
qu'on peut en juger d'après un récit confus, que le roi Uladislas
Jagellon, se trouva une fois enveloppé en rase campagne avec toute
sa suite dans une nuée électrique.
L'air de la Pologne réunit en général, avec l'humidité du froid,
un abondant mélange d'exhalaisons impures, qui s'élèvent du fond
de sombres forêts et de la surface de vastes marais: ce qui , quoi-
quen disent les habitans du pays, doit en rendre l'influence funeste
aux étrangers.
Les minéraux se trouvent en très-petite quantité dans cette
immense plaine sablonneuse, qui occupe le nord et le midi de la
Pologne. Les pétrifications marines abondent en plusieurs endroits^
et l'on trouve en gros morceaux, à une grande dislance de la mer,
cette substance énigmatîque, à laquelle les savans ont donné le nom
de succin, et qu'on appelle vulgairement ambre jaune. Mais à l'excep-
Météor^ci.
Salubrité
da l'air.
Minéraux.
Jgricutiure.
Forêts.
Abeilles.
minimaux.
Sur ^existence
de l' unis.
ï66 Costume
tion des nitrières qui sont près d'Inowroclaw, il ne paraît pas qu'il
existe dant ces plaines aucune substance saline, tandis qu'il règne
dans toute la longueur des monts carpathiens une immense couche
de sel fossile, surtout à Bochnia et Wiéliczka , d'oii l'on pourrait
en tirer assez pour la consommation du monde entier.
Il existe cependant quelques mines dans la haute ^Pologne* Il
y en a une de calamine à LigoLz. On trouve à Czarnowa des
marbres incrustés de plomb. Mais les mines les plus communes sont
celles de fer; celles de Drzevica étaient si abondantes, qu'on en
tirait jusqu'à soixante-dix quintaux métriques poids brut par semaine.
Les plaines s.ablonneuses de la Pologne produisent toutes sor-
tes de grains, depuis le froment jusqu'au millet. Cependant le sol
y devient plus fertile en remontant la Vislule au sud de la Pilica
vers Sandorair et Cracovie ; mais aussi les moyens de transport
y sont plus dispendieux. Les Juifs y sont prives de la faculté
d'acheter des biens fonds, et pourtant tous les capitaux sont con-
centrés dans leurs mains: d'où rësullent ces deux effets, l'un le
bas prix des terres, et l'autre l'inconvénient pour les propriétaires
de ne pouvoir se procurer qu'à un intérêt exorbitant, les avances
nécessaires à la culture en grand.
La Masovie, qui est une des provinces de la Pologne, est
couverte d'immenses forêts, et vraiment il est peu de ces provinces
où il n'y en ait pas. Les pins de toute espèce croissent dans les
plaines sablonneuses, le sapin et le hêtre se plaisent sur les mon-
tagnes, et le chêne prospère dans tous les terrains forts.
Il y a en Pologne une telle quantité d'abeilles , qu'au dire des
anciens écrivains polonais, non seulement tous les troncs des vieux
arbres en sont remplis, mais encore que la terre en est pour ainsi
dire couverte. Ces insectes s'établissent de préférence dans les troncs
des sapins, des tilleuls et des chênes. On raconte encore que les
anciens polonais conservaient l'hydromel, qui était leur boisson fa-
vorite, dans de grands tonneaux, où un homme aurait pu se noyer.
Hérodote (i) rapporte qu'on savait par les Thraces, qu'il y avait
au de là du Danube des pays où les abeilles étaient multipliées,
au point d'en rendre le séjour inhabitable.
La Pologne nourrit à peu près les mêmes animaux que les
autres pays de l'Europe. Les écrivains qui ont traité de cette con-
trée, ont disputé beaucoup sur l'existence d'un animal sauvage de
(i) Lîv. V. chnp. S.
DES Polonais. 167
Vespèce du laureau, qu'ils nomment tantôt urus et tantôt bison'.
noms que les uns regardent comme synonimes , et sous lesquels les
autres voient deux animaux d'espèces différentes. On a agité ensuite
la question de savoir si Tune ou l'autre espèce était identique avec
celle de nos bœufs 5 mais les faits attestés à cet e'gard parles écri-
vains polonais ou par les voyageurs, ne nous offrent rien de bien
positif.
II y a eu, et peut-être y a-t-il encore dans la forêt de Wyskitca
dans la Masovie une race de taureaux et de vaches sauvages, de la
taille de nos bœufs éomesliques, ayant le poil noir et une raie
bknche le long du dos. Ces taureaux s'accouplent avec les vaches
domestiques j mais ces accouplemens, autant qu'on a pu en juger,
n'ont jamais rien produit, et l'on a remarque que les autres tau-
reaux rejetaient ignominieusement du milieu d'eux ceux de leur
espèce, qui s'étaient dégradés par de semblables alliances. Ces tau-
reaux sont désignés en polonais sous le nom de tur, qui, en lan-
gue gothique, signifiait taureau, mais qui, dans l'idiome polonais
actuel, répond au mot urus ou aucrohs. Il y a ou il y a eu dans
la Prusse orientale, en Lilhuanie et en Podolie un animal sauvage
et terrible, d'une taille plus haute que celle de nos plus forts
taureaux, ayant sur le dos une grosse bosse, et sous le cou,
on, sslon d'autres, autour du cou une espèce de crinière longue
et pendante 5 sa tête, quoique petite en proportion du corps, ne
laisse pas que d'être armée de cornes, de deux à quatre coudées
de long, qui forment une espèce de croissant, sur lequel trois
hommes peuvent rester assis. Ce redoutable animal abat d'un
seul coup les arbres d'une moyenne grandeur. Les Polonais et
autres peuples Slaves le nomment zubr ^ zumbro ou zambro: mot
qui correspond aujourd'hui à celui de bison; et pourtant les
descriptions qu'on en a semblent se rapporter â l'animal, que
les Germains du tems de César appelaient ur-ochs ou aur-ochs ,
c'est-à-dire bœuf primitif, parce que «r , eur, aur^ signifie,
dans les langues gothiques , l'origine , le principe, l'antiquité
la plus reculée. Dans l'Edda le bison est désigné sous le nom
de wissen, probablement du mol bisse ou wisse^ qui sert en-
core aujourd'hui à exprimer les accès de fureur, auxquels sont
sujets les taureaux domestiques. Mais devons-nous admettre ici
une double, ou peut-être même une triple confusion.? Les écri-
vains ne pourraient-iîs pas avoir entendu parler du véril?ible urus
i68 Costume
sous le nom de bison? N'aurait on pas donne par hazard le nom
â'urus à des bœufs domestiques devenus sauvages? ou bien les des-
criptions qu'on nous a laissées de l'unis ne seraient-elles pas pure-
ment idéales.
César, Pline et Senèque distinguent le bison de VuruSj et ils
semblent désigner le premier par sa crimière, et le second par ses
longues cornes. Mais tout ce que nous savons de positif sur l'exis-
tence de cet animal, c'est que du lems de César il y avait en Ger-
nianie un animal, nommé urus, qui existait aussi dans la Dacie du
tems de Trajan; et que, dans des tems plus reculés, les cornes de
cet animal, qui étaient d'une grandeur démesurée, étaient portées
en Grèce comme marchandise, et qu'enfin il était connu dans
l'antiquité sous le nom slave de zumbro.
Etal physigue Lcs Polouais sont grands et forts, et ont le teint d'une grande
des Polonais, r ' i t !•• -i
fraîcheur. Leur physionomie est douce et ouverte, et ils ont le corps
bien proportionne, à l'exception du cou, qui est plus gros qu'on ne
l'a communément dans les autres pays de l'Europe. Les cheveux
blonds et châtains ne sont pas rares parmi eux: ce qui, aussi bien
que la langue, est une preuve des fréquens mélanges qui se sont
faits des races gothique et slave. Les Polonaises sont célèbres dans
le nord par leur beauté} au moins elles l'emportent sur lés femmes
russes pour la noblesse des formes, et sur les Allemandes pour le
teint j leur taille est svelle, et elles ont le pied petit et une belle
chevelure.
maladies. Parmi les maladies communes aux Polonais avec les autres peu-
'^"^' pies de l'Europe, il en est une nommée la plique qui leur est parti-
culière, et mérite par conséquent d'être connue. Cette maladie, qui
est endémique en Pologne et dans quelques contrées voisines,
affecte les cheveux d'une matière morbifique, qui les colle en
quelque sorte les uns avec les autres, au point qu'il devient im-
possible de les peigner, et même de les démêler. Cette maladie se
porte aussi quelquefois sur les ongles des mains et des pieds. Les
individus des deux sexes, de tout âge et de toute condition, y sont
également sujets, et elle n'épargne pas même les étrangers nouvel-
lement arrivés en Pologne. Quelquefois les enfans l'apportent en nais-
sant} mais elle attaque plus particulièrement encore les paysans,
les mendians et les Juifs. Si bien des gens en sont exempts, d'autres
eu sont atteints en divers tems, et quelquefois même après certains
périodes. Elle s'attache aux cheveux de toutes couleurs, mais sur-
DES Polonais. 169
tout à ceux d'un bruQ-clair, et l'on a remarqué qu'ils contractent
d'autant plus facilement cette affection morbifique, qu'ils sont plus
souples. La plique est contagieuse et peut se communiquer par le
lait des nourrices, par le commerce des deux sexes et par les vête-
mens , elle se manifeste niôme dans les animaux, surtout dans ceux
qui ont le poil long.
Les Polonais descendent en masse des anciens Lèques , qui hiull7ques.
sont les mêmes que les Ligiens de Tacite, et les Lîcicwiens du
moyen âge. Mais il est probable que lesGolhs, et particulièrement
les Visigoihs, ont étendu de bonne heure leurs colonies militaires sur
les bords de la Vistule, et qu'ils ont formé la caste dominante en plu-
sieurs endroits. C'est ce que semble indiquer la particularité qu'a la
noblesse polonaise, non seulement d'avoir un teint plus clair et d^s
traits plus réguliers que le reste de la nation, mais encore de porter
généralement un nom, qui n'a aucun rapport avec les autres mots
des langues slaves. Les sdachcie (i) (c'est le nom dont il s'agit)
ou gentilshommes, étaient au moins en partie des conquérans étran-
gers, qui, dans le cours des siècles, se seront confondus avec la
noblesse indigène, ou avec les zemianin qui étaient les propriétaires
des terres. Une nation composée de semblables élémens , a dû sans
doute être long-tems en proie aux révolutions, du sein desquelles
seront sortis , parmi les hordes des Golhs , bien des héros tels
qu'un Krakiis ou Krako, avant que les paysans ou les cultiva-
teurs élussent un Piasto pour leur chef. Cette partie de l'histoire;
pour être sans date, n'en est pas moins susceptible d'être véridique
en plusieurs points: on peut même dire que cette omission ports
un caractère particulier de vérité , car l'indication des dates n'ap-
partient qu'aux siècles déjà un peu civilisés. Mais au milieu des
révolutions confuses qui se sont succédé dans l'ancienne Pologne,
nous ne pouvons distinguer qu'un petit nombre de monumens d'un
culte national, indice le plus certain du caractère des peuples. Gnesna^
Cracovie et Wilna sont citées comme des villes sacrées, mais sans
aucun caractère dislinclif Perun lui-même , la grande divinité des Dhnmtés
Slaves, ne paraît guère au dessus des autres dans la rayihologie
polonaise, et il n'est pas prouvé que le culte de Biel Bog et de
(1) Szlachcie y qui se prononce sclag-ùscibc , semble n'être autre
chose que le mot shlatic et schlatic des écrivains allemands du X.^ siècle.
C'est le mot geschlechter , races , hommes de famille.
Europe. Vol. VI. X
jrjo Costume
Czernobog ait été embrassé d'aucun autre peuple, que des Sorabes
et des Slésiens. L'historien Dlugossi nomme pour dieu du tonnerre
un Jess: nom qui lient certainement du Celtique ou de l'Etrus-
que j mais pourtant Dziewanna , déesse de la vie et de la jeunesse,
Liada, le dieu de la guerre, l'aimable couple de Lelo et Poleloy
ainsi que plusieurs autres divinités polonaises, sont des noms sla-
ves. Nia, le dieu de l'abîme et de la mort, qui était adoré à
Niamts en Sllësie, et probablement encore à Niemts en Moldavie,
semble également faire partie du système slave oriental. Il reste
moins de traces du culte des FVendes ou Slaves de la Baltique:
leurs doctrines sublimes, leurs idoles et leurs riches temples sem-
blent être ignorés dans l'intérieur du continent.
Discnsiorit Maltc-Brun , de qui viennent en grande partie les notions qu'on
les sarmates. Q SUT cc psys , prétcud que les Sarmates ne sont pas les ancêtres des
Polonais, et que les premiers formaient une tribu de conquérans, qui
envahirent et occupèrent pendant deux ou trois siècles, la Scythie ou
la Eussie méridionale avec une partie de l'Ukraine, de la Gallice et de
la Moldavie sans en chasser les peuples indigènes, contens d'imposer,
comme ont fait les Turcs, leur nom aux pays qu'ils avaient conquis
et rendus tributaires. Selon ce géographe les premiers Sarmates, ceux
qui sont connus dans l'histoire, sont les mêmes qu'indique Hérodote
comme descendans dun mélange de jeunes Scythes , avec des fem-
mes belliqueuses connues sous le nom d Amazones (i). Quelque fa-
buleuse que puisse être cette origine, elle n'en prouve pas moins
que le père de l'histoire regardait les Sarmates comme une colo-
nie de Scythes, habitant à l'orient du Tanaïs , probablement entre
le Caucase et le bas Volga, lesquels parlaient un dialecte scythi-
que corrompu par le langage de leurs mères, et conservaient plu-
sieurs usages singuliers, entre autres celui de se faire accompagner
au combat par des femmes armées d'une hache à deux tranchans.
Le savant Hyppocrate, contemporain d'Hérodote, désigne les Sar-
mates pour une nation scylhique différente des autres Scythes,
en ce queles femmes des premiers combattaient avec l'arc et le
javelot; mais à cela près, la description qu'il fait des Scythes
est également applicable aux Sarmates. Il nous les dépeint comme
des hommes d'un teint noirâtre, membrus , gras, d'un tempé-
rament mou et humide, et leurs femmes comme peu fécondes,
(i) Hérodote IV. chap. XC. CXVII.
D E s P 0 L 0 N A I s. I 7 I
tandis que leurs esclaves, qui étaient maigres, étaient d'une ex-
trême fécondité. Il paraît que les Grecs ont aussi remarqué leurs
yeux petits et vifs comme ceux des lézards, puis qu'ils ont fondé
sur ce caractère leur prétendue étymologie du nom de Sarmates,
dont il ont fait celui de Sauromates 5 mais les écrivains romains ,
qui étaient plus en contact avec ces peuples, ont laissé ce nom
pour prendre le premier. La réproduction des mêmes syllabes fi-
nales chez plusieurs tribus de Sarmates, telles que les Thisomatae ,
les Taxomatae et autres, fait présumer avec assez de probabilité
que ces syllabes doivent avoir en une môme signification 5 et d'un
autre côté , la désinence Madaï, Medi ( qui signifie hommes ) est
si naturelle dans les anciennes langues de la Médie et de la Perse,
qu'il est assez vraisemblable que le mot matae des tribus Sar-
mates, aura été la même chose que le mot madaï àa l'ancienne Mé-
die. Cette étymologie s'accorde avec le témoignage unanime des an-
ciens, qui désignaient les Scythes et les Sarmates pour un peuple
Mède. Malte-Brun rappelle ici d'avoir fait observer, que les mots
qui nous restent de la langue scythe, appartiennent très-probablement
à la langue zend, ou à quelqu'aulre idiome semblable; mais que
les nations sujettes à l'empire des Scythes, ou, pour mieux dire,
exposées aux ravages des Scythes, desquels elles se rachetaient par
des tributs, étaient des Slaves ou des Finnes, quoiqu'elles ne por-
tassent point encore ce nom dans l'histoire.
Cette époque de l'histoire est aussi celle d'une grande révolu- £f§'"ll°'"^^
tion. Mithridate, l'Annibal de l'Asie, forme le hardi projet de pénétrer
en Italie par le nord-est: projet qui, exécuté depuis par les Gim-
bres et par les Golhs, changea la face du monde. Ce monarque en-
treprenant détermina les Sarmates à passer le Tanaïs, et à renver-
ser la puissance des Scythes en Europe. Ce mouvement commença
environ 81 ans avant Jésus-Christ,^et dura plus d'un siècle. Les Sar-
mates parcoururent, ravagèrent et soumirent en partie tous les pays
situés sur une ligue tirée depuis le Tanaïs jusqu'aux montagnes de
la Transylvanie, et sur une autre ligne tirée depuis le Tanaïs jusques
vers l'embouchure de la Vistuîe. Pline avait en vue ces progrès des
Sarmates quand il dit, «que le nom des Scythes s'éclipsait alors
et reculait devant ceux des Germains et des Sarmates «.Comment
les historiens et les géographes ont-ils donc pu supposer que les
Sarmates, nation peu féconde, de race noirâtre, aient pu remplir
seuls le vaste espace, auquel on donne le nom de Sarmalie dans
Divisions
des Sarmates.
n
i'j2 Costume
nos cartes géographiques? C'est comme si l'on voulait prendre les
noms de Russie, de Turquie, ainsi que celui de l'ancienne Pologne,
pour des limites de peuples, tandis qu'ils ne le sont que de do-
mination. Les peuples Slaves entre l'Oder et la Vistule, comme les
Ligiens, les Miigilons , les Naharvals , les Carpiens , les Blesses,
les Vénèdes ou JVendes dans la Prusse et dans la Lilhuanie, les
Firmes de Tacite et de Ptolomée dans la Podle'sie et dans la Rus-
sie Noire, et les autres peuples Finnes de la Russie centrale, con-
servèrent tous leur existence nationale, leur langue et leurs usages,
quoiqu'ils fussent devenus pour quelque tems sujets des Sarmates.
Mais l'empire des Sarmates n'eut-il jamais un centre ou principe
d'unité? Ne fut-ils jamais qu'une réunion de Cût/za/j ( principautés)
indëpendans les uns des autres, ou seulement unis par de faibles
licns^? Quelles furent les provinces qui devinrent le siège particulier
des colonies sarmates? Comment et à quelle époque ces hordes se
fondirent-elles dans la race immense et toujours croissante des
Slaves, race blanche, féconde et indigène de l'Europe? Quelle part
prirent les Golhs dans cette nouvelle révolution? Que devinrent,
après la destruction de leur puissance, les Sarmates émigrés, qui
furent accueillis par les Romains? Toutes ces questions peuvent
être agitées avec plus ou tnoîns de succès; mais avant tout il faut
reconnaître en principe, que les Sarmates étaient une nation con-
quérante, qu'il ne faut pas confondre avec les races indigènes.
On voit, d'après ce qui vient d'être dit, combien sont confuses
et incertaines les notions historiques sur la Pologne. Qu'il nous
suffise de savoir à présent que la race slave s'éleva à un degré de
puissance, qui lui assura la domination dans ces contrées, et que
vers l'an 842, \in Piast , simple paysan de cette nation, reçut le
titre de duc, qu'il transmit à ses descendans. Un Miecislas ouMiesko,
quatrième duc de cette race, se fit chrétien en 968 , et, après lui,
son fils Boleslas obtint de l'empereur Conrad II eu i025 le titre
de roi. Le dernier de celte descendance est Casimir le grand, au-
quel les Polonais sont redevables de leurs lois, de leurs tribu-
naux et de la fondation d'une partie de leurs villes. A sa mort
qui arriva en 1870, la couronne fut déclarée élective. En i386,
un Jagellons, duc de Lilhuanie, parvint au trône de Pologne, et
fut le chef d'une nouvelle race, qui régna jusqu'en 1572. II ga-
gna cette couronne contre Guillaume d'Autriche moyennant la pro-
messe de se faire chrétien et de réunir la Lilhuanie à la Polor
D E s P 0 L O N A I s. lyS
gnej mais cette seconde condition ne reçut pas son entier accom-
plissement, car il conserva un duc en Lilhuanie, et n'accorda à
la Pologne qu'une haute seigneurie sur ce pays. Cette réunion eut
lieu enfin en i569 sous Sigismond Auguste, dernier roi de la fa-
mille des Jagellonsj et, après l'extinction de cette dynastie en
,1572, les rois de Pologne furent pris dans diffe'rentes maisons. Le
dernier roi qui s'assit sur le trône de Pologne fut Stanislas Auguste
Ponialowski. Une partie de ce royaume fut divisée en 1772 entre
l'Autriche, la Prusse et la Russie, et le reste en 1793 et 1795.
Enfin les transactions passées au congrès de Vienne, ont e'tabli en
Pologne l'ordre de choses qui y règne à pre'sent, comme nous
l'avons vu plus haut.
E ELI G ION, cou VERNE MENT, FINANCES, FORCE ARMEE,
MANUFACTURES, COMMERCE ET LETTRES.
1_-E christianisme fut introduit en Pologne par S.* Adalbert. Religion.
Micislas, qui, alors y exerçait la souveraineté, se fit baptiser en
966, et fit venir de France et d'Italie des hommes propres aux
fonctions de l'e'piscopat. Depuis lors la religion catholique s'est
maintenue avec éclat dans ce pays, malgré les diverses sectes qui
s'y établirent, et qui tentèrent de l'obscurcir. Il y a maintenant en
Pologne des Calvinistes, des Luthériens, des Grecs schismatiques,
des Mahométans et des Juifs. Ces derniers y sont au nombre de
plus de 800,000, et ils jouissent de plusieurs privilèges que leur
a accordés Casimir le grand en faveur de sa concubine Esther, qui
était Juive.
Quant aux ordres civils, la Pologne étant maintenant divisée ^TiaPoiofie
en états distincts, qui ont des institutions civiles différentes, il im-
porte que nous traitions de chacun de ces états séparément. En *
se déclarant souverain du royaume de Pologne proprement dit, l'em-
pereur Alexandre a donné à cet état un statut , en vertu duquel il
y a été créé une représentation nationale, composée de deux cham-
bres qui sont, celle des Nonces terrestres^ selon l'ancien style, ou
des députés des provinces^ élus par la noblesse et par les assem-
Forée armée.
fiJ an II factures.
Jnstructiont
publiques.
1^4 Costume
ble'es du tiers état, et celle du sénat, composée de dix Vaivods
norame's à vie par le roi, de dix Châtelains norarae's par le sénat
et de dix e'vêques. L'autorité du roi est très étendue j néanmoins
l'existence nationale est assurée, la liberté civile et religieuse est
mieux garantie que sous la république, les privilèges des villes
sont respecte's, et la condition des habilans est notablement amé-
liorée (i).
Les revenus de la couronne sont évalués à cinquante raillions
de florins polonais (qui font trente-un millions de francs), dont
sept millions sont absorbés par la liste civile.
L'armée, qui ne peut être composée que de troupes nationa-
les, est de 3o,ooo hommes d'infanterie, et de 20,000 de cavalerie;
Les manufactures les plus importantes de ce royaume sont à
Varsovie, et consistent en fabriques de drap, de toile, de savon
noir, de lapis, de bas et de chapeaux. La grande fabrique de tapis
de Turquie, établie à peu de distance de la ville, est dans un
état florissantj mais les seuls objets qui se fassent bien dans cette
ville, ce sont les carrosses et les harnais. Il s'y fait aussi un comr
raerce très-actif des productions de la Pologne, ainsi qu'à Plock,
chef-lieu de la Waivodie de ce nom.
L'empereur Alexandre a aussi rétabli à Varsovie l'université,
qui a été richement dotée, et à laquelle ont été rendues une par-
lie des bibliothèques qui avaient été dispersées dans la confusion
des tems précédens.
Républigue et ville de CracQvie avec ses monumens.
Tombeau de la reine Vende,
F.lat
fioinique.
Manufactures,
Cracovîe, avec un territoire de 94 lieues carrées et une po-
pulation de 100,000 âmes, a la forme d'une république, dont
le gouvernement est administré par un sénat; et, en vertu des
transactions diplomatiques conclues au congrès de Vienne, cet état
est sous la protection de la Prusse, de l'Autriche et de la Russie.
Il y a déjà long-tems que l'industrie a dégénéré dans ce pays,
et il n'y a de même que peu d'activité dans le commerce. L'uni-
versité, qu'on appelait auparavant Yécole du royaume j et où les
»
(1) Nous avons parlé des ordres chevaleresques à l'article de Russie :
ce qui nous dispense d'en faire mention ici.
DES Polonais. 1^5
Polonais vont faire Iturs études, ne couple qu'un irès-petil nom-
bre d'e'tudians. Néanmoins il est à piësumer que, par suite des
privilèges notables dont jouissent les habiians de Cracovie dans
toutes les provinces de l'ancienne Pologne, cette petite république
recouvrera sa première prospérité.
Cracovie était anciennement la capitale de la Pologne, et c'est
«dans cette ville que se fesait le couronnement des rois, qui y
avaient aussi leurs sépultures; c'était comme la ville saciée des Po-
lonais. La cathédrale se fait remarquer par les monumens qu'elle
renferme, parmi lesquels on distingue celui de Sobieski, que le roi
Stanislas Auguste fit restaurer, et un bas-relief où est représenté
l'évéque Soltyk, emmené par les Russes en Sibérie. Au milieu de
l'église est le tombeau de S.' Slanisla* Sezapanov7ski^ devant lequel
deux lampes brûlent jour et nuit. Ce saint homme, qui était évêque
de Cracovie, fut tué devant l'autel par Boleslas le Hardi, pour
avoir voulu rappeler aux devoirs de son rang ce prince alors vic-
torieux et enivié de ses succès.
Le territoire de la république comprend encore quelques au-
tres endroits dignes d'êi.re cités, et particulièrement Mogila au des-
sous de Cracovie 5 où l'on voit le tombeau de la Reine Vende.
Cette princesse belliqueuse, devenue reine de Pologne, refusa les
hommages de tous les princes voisins. Ritiguer, prince allemand,
plus passionné ou plus ambitieux que ses rivaux, vint à la tête
d'une armée proposer à l'Amazone couronnée sa main ou la guerre.
L'intrépide fille de Krako marche aussitôt contre cet ennemi d'une
nouvelle espèce. Les armées étant en pre'sence, celle de Ritiguer
refuse de combattre pour une cause qui lui était étrangère. Acca-
blé de honte et de douleur ce prince se tue de sa propre main,
et Vende retourne triomphante à Cracovie. Mais, soit que son âme
fût en proie à un repentir tardif, soit que pour d'autres raisons,
que l'histoire ne nous a point fait connaître, elle eût perdu l'espoir
d'être jamais heureuse, elle résolut de se donner la mort; et, après
avoir immolé plusieurs victimes, elle se consacra elle-même au dieu
de la Vistule en se jetant dans les eaux de ce fleuve, et termina
ainsi une vie, dont elle pouvait encore prolonger la durée au sein
de la gloire et du bonheur.
VilU
de Cracoi'ie.
Tombeau
de la reine
Vends,
jrjG Costume
Royaume de Qallicie et de Lodomirie,
La Russie-Rouge ou les provinces de Gallicie et de Lodomirie,
qui fesaient partie de l'ancienne republique de Pologne, habitées
par des peuples slaves, mais différens des Slaves polonais, furent
cédées sans réserve à l'Autriche en 1773. Ces provinces ont de-
puis reçu une constitution peu différente de celle des autres pro-
vinces autrichiennes, si ce n'est que leurs étais provinciaux n'ad-
mettent dans leur composition que deux classes de personnes, qui
sont les seigneurs, et les gentilshommes, dans le nombre desquels
sont compris aussi le cierge' et les députés des villes. Nous ne di-
rons rien du système administratif et judiciaire de cet état, attendu
qu'il est le même que celui qui est établi dans les autres états de
l'Autriche, et dont nous avons traité au long à l'article du costume
de l'Allemagne.
Fniances Lcs rcvcnus de ces deux provinces ne s'élèvent pas à plus de
et fores armée. ,.., -x n • ^
dix millions de florins de convention, et la force armée y consiste
en onze régimens d'infanterie, et quatre régimeus de hulans ou de
cavalerie légère, qui entrent dans le cadre de l'armée autrichienne;
La GalHcie était, ainsi que toute la Pologne, dans un état de
barbarie, qui était l'effet des guerres civiles et des invasions des
Turcs et des Cosaques. Les villes en ruine attestaient les ravages
dont elles avaient été le théâtre. A l'air sauvage de cette contrée ,'
le voyageur ne pouvait se croire en Europe. En entrant le soir
dans un village , dans un bourg ou même dans une ville, il n'était
pas sûr d'y trouver un lit pour passer la nuit, il y manquait
des boissons les plus communes, et le vin, aussi bien que la bierre,
n'était souvent qu'un vinaigre trouble, capable de dégoûter l'hom-
me le plus altéré: en revanche il y trouvait, comme on y trouve
encore, une quantité d'eau-de-vie, qui est regardée comme le poi-
son de^ la Pologne. Le pain qu'on y mangeait n'était qu'un mélange
grossier de farine d'avoine et de paille, dont la digestion laborieuse
ne pouvait qu'être nuisible à la santé. Mais ces traces de barbarie
vont s'effuÇant de jour en jour, grâce à la sage administration de
coiowes l'Autriche, et à l'exemple des colons allemands, dont le nombre
s eieve bien déjà a 72,000 dans ces contrées.
Les propriétaires des terres sont de grands seigneurs, dont les
domaines ont quelquefois plus d'étendue que certaines principautés
Eial cit'il
du pays.
Haute
nobkise.
DES
Polonais: 177
de l'Allemagne, ou bien de petits nobles, et môme des paysans
qui ont été affranchis. La plupart des premiers sont dans l'usage
de faire gérer leurs possessions par quelques aventuriers venus de
l'étranger, qui s'enrichissent toujours aux dépens des propriétaires,
et finissent souvent par acheter leurs terres.
Les seigneurs de seconde classe, domicilie's dans leurs posses-
sions, montrent assez de bonne volonté pour la prospérité de Va-
griculture, mais ils manquent tout-à-fait de connaissances en éco-
nomie rurale. Ces seigneurs, respectables d'ailleurs par leurs senti-
mens et leurs mœurs patriarchales, ne se distinguent des paysans que
par le droit de propriété qu'ils ont sur ces derniers. On conçoit de
justes espérances pour l'amélioration de la culture dans les domaines
publics, mais il faut encore du tems pour leur acconjplissement.
L'industrie a cependant fait des progrès remarquables dans ces
provinces. La fabrication des toiles s'est étendue sur les frontières de la
Silésie et dans les montagnes. Une autre branche importante d'indus-
trie c'est la fabrication des couvertures de laine. Les teintureries de co-
ton à Nawsie ne le cèdent point à celles du levant, et, parmi les ver-
reries, on distingue particulièrement celle de Lubaczow. Il y a dans
les environs de Wielizka une cinquantaine de forges, où il se fait
de beaux ouvrages en fer, et ce genre d'industrie s'étend dans tout
le pays montueux. Les tanneries , la fabrication de la cire et les soins
qu'elle exige, ainsi que les fabriques d'eau-de-vie, de salpêtre, de
potasse et autres, sont dans un état à pouvoir faire espérer de grands
avantages. Joseph II a fait construire à travers le pays une grande
route, pour y faciliter les transports du commerce, qui y est très-
actif, et consiste en sel, grains, bêtes à cornes, chevaux, cuirs
bruts et ouvrés, laine, cire, miel, hydromel, tabac en feuille, lin,
chanvre, suif et soies de cochon.
Outre les gymnases établis dans les chefs-lieux des cercles, il y a
une université à Lemberg ou Léopol , qui est la capitale du royaume.
Le grand duché de Posen , qui appartient à la Prusse, a ses
états à ^art , avec une législation et une administration conformes
au système prussien.
Basse
noblesse.
Pro^rèi
de Ptndasirie»
Commerce,
Instruction.
Grand duché
de Posen..
Langue polonaise.
La langue polonaise, sœur des langues russe, bohémienne et
autres dérivant du Slave, approche néanmoins davantage du Bohé-
Europe. Vol. FL Y
Des nobles.
178 Costume
mien, dont elle conserve les consonnes accumulées et les sons sif-
flans; et pourtant, malgré ces formes extérieure/ qui épouvantent
un étranger, elle devient si douce dans la bouche des gens de la
bonne société, qu'une conversation polonaise, surtout de femmes,
peut se comparer au gazouillement des oiseaux: car ces consonnes
multipliées sont souvent entreuiêiées d'une quantité d'e muets qui en
adouissent la rudesse, comme dans les mots grzmet brzesc et autres.
Il paraît néanmoins à quelques-uns que la langue polonaise ne peut
point être, pour la musique, aussi sonore ni aussi majestueuse que
la langue russe. Cependant sa richesse en formes grammaticales, en
inversions et en figures, fait quelle se prête à tous les genres de
style j et, depuis qu'elle n'est plus négligée pour la langue latine,
elle a eu des écrivains habiles, des orateurs éloquens, ainsi que
des poètes comiques et satyriques, pleins d'esprit et d'enthousias-
me. On n'a pas encore bien distingué les dialectes de cette langue.
On dit que le Mazurac est grossier et mélangé de mots lithuaniens,
qui dérivent peut-être de l'ancien polonais: le Goral passe pour
être très-dur. Les Casubes , dans la Poméranie, ainsi que les habi-
tans de la Haute Silésie parlent des dialectes, qu'un croit dérivés
de l'ancien polonais.
Costume, caractère moral et manière de vivre.
Les hommes de tout état portent les moustaches et se rasent
les cheveux, à l'exception d'une touffe qu'ils laissent sur le haut de
la tête, et qui leur donne un air asiatique aux yeux des autres
Européens.
Les nobles sont instruits et ont une politesse de manières, qui
pourrait les faire regarder en quelque sorte comme les Français du
nord. Us ont une disposition singulière à apprendre les langues
tant anciennes que modernes: la plupart savent bian le français,
et ne conservent presque point d'accent dans la prononciation. Us
ne sont pas dans l'usage, comn^e les nobles hongrois, de rester long-
tems hors de leur pays. L'habillement des hommes, qui est presque
militaire, se croise sur la poitrine avec deux files de boutons: voyez
à la planche 25, n.'^ i, un Juif polonais; n.° 2, un Polonais en
grand costume; n.° 3, une femme polonaise; n.° 4» un Polonais en
costume ordinaire; o.^ 5, un Polonais en habit de cour, et n'° 6,
une dame polonaise.
D E s P 0 L o N A I s; 179
Les paysans sont généralement misérables, comme l'attestent
leurs habitations, leur habillement et leur manière de vivre. L'in-
térieur de leurs maisons est presque toujours d'une malpropreté dé-
goûtante. On voit au n.° 7 de la planche ci-dessus une Polonaise
de Snatietz sur les frontières de la Turquie, dans son costume or-
dinaire.
Parmi les différentes populations qui habitent la Pologne , on
distingue en Gallicie des tribus, dont il importe de faire mention:
ces tribus sont connues sous les noms de Mazurachs^ de Gorals ,
de Russins ou Rusniagiies , à'UciiIs, et de Juifs Caraïtes. Les Mà-
zurachs j qui habitent le plaine, ont peu de traits qui les distinguent;
mais les Gorals , qui sont des montagnards, ont une physionomie
plus caractérisée. Ces derniers semblent former une race particu-
lière , qui diffère des autres races slaves au moral comme au phy-
sique. II portent une haine irréconciliable aux habitans de la plaine,
qui, de leur côté, ne laissaient autrefois échapper acucune occa-
sion de les molester. Les montagnards ont plus d'une fois envahi
la plaine et ravagé les propriétés de leurs ennemis, qui en ont été
effrayés au point de ne plus oser pénétrer dans les gorges des mon-
tagnes, dans la crainte de ne pouvoir plus en sortir. Mais le gou-
vernement autrichien a su mettre fin à ces désordres par le sup-
plice d'un bon nombre de Gorals. Ces mesures de rigueur n'ont
cependant pas empêché que ces montagnards ne continuassent à
porter leur hache , mais plutôt pour avoir l'air de braver une
loi, qu'ils savent bien ne pas pouvoir enfreindre impunément: car
on peut voyager et même séjourner à présent dans leurs montagnes,
sans craindre aucun danger. Du reste la hache est pour eux une
arme nationale; ils s'en servent avec beaucoup d'habileté, et la lan-
cent à quarante pas sans jamais manquer leur coup. Cette arme est
en outre pour eux un objet de parure, et il ne la quittent jamais,
pas même dans leurs danses ni dans leur jeux.
Les Gorals quittent la plaine au commencement de la mauvaise gen/e'Te ^la.
saison, et n'emportent avec eux que ce qui leur est absolument né-
cessaire pour leurs premiers besoins. Après avoir passé l'été à faire
paître leurs troupeaux dans des déserts , ils sont obligés le plus
souvent d'abandonner leurs cabanes pour chercher ailleurs de quoi
subsister.
On trouve néanmoins plusieurs de ces montagnards qui jouis-
sent d'une certaine aisance: car beaucoup d'entre eux se répandent
jyourriture..
Hahillement'
ï8o Costume
dans toute la monarchie autrichienne, où ils exercent la profession
de tisseraud ou de mercier. Le chanvre et le lin qui croissent dans
leurs montagnes sont si grossiers, si rudes et si courts, qu'ils ne
valent pas la peine d'être travailles. Les Gorals font aussi certains
ustensiles, mais qui ne sont point recherchés hors de la Pologne. Leur
sol se refuse à la culture du froment, et ne produit que de forge,
de l'avoine et du ble' sarrasain, encore ne connaissent-ils pas bien la
manière de les cultiver.
L'avoine est à-peu-près la seule espèce de grain, dont ils font
leur painj ils la moulent en grande partie avec des moulins à bras,
et font avec la farine grossière qu'ils en tirent, mêlée avec de la
paille hâche'e, une .pâte dont ils composent une sorte de pain,
où il n'entre ni sel ni levain. Ils donnent à ce pain la forme d'un
gâteau rond, d'un pied de diamètre et d'un demi pouce d'épaisseur,
qu'ils font cuire sous la cendre, et dont ils se nourrissent. A ce
pain d'avoine, qu'ils appellent pZa/^^i , ils joignent encore dans leurs
repas des pommes de terre, des choux-fleurs, du beurre et du
fromage. C'est à ce genre de vie qu'ils sont redevables de la santé
inaltérable dont ils jouissent, et d'une longévité rare. On trouve
en effet parmi eux beaucoup de vieillards^: M."" Schultes dit en avoir
rencontre' un, qui, à l'âge de cent-douze ans , cultivait son petit
champ, comme s'il n'en avait eu que vingt, et qui à cent-onze
ans avait eu de sa femme un enfant, dont personne ne suspectait
la légitimité'. Cet écrivain ajoute qu'il n'eut pas de peine à ajouter
foi à ces relations, lorsqu'on lui eut dit que ce vieillard n'avait
jamais bu que fort peu de liqueurs spiritueuses.
L'habillement de ces montagnards n'est pas moins simple que
leur nourriture, et ils sont à la fois tisserands, tailleurs et cordon-
niers. Ils font eux-mêmes le cuir de leurs chaussure, qu'ils lient
autour de leurs jambes avec des attaches. L'été ils portent des es-
pèces de caleçons de grosse toile de chanvre, et une chemise sem-
blable qu'ils serrent autour de leurs reins avec une courroie. Ces
caleçons sont d'un drap blanc grossier, ainsi que l'espèce de man-
teau court, de couleur brune, dont ils se couvrent en hiver. Ils
font aussi eux-mêmes ce drap qu'ils foulent avec des moulins à
scie, et dont le tissu est si compact, qu'il est impénétrable à l'eau.
Enfin leur chapeau rond est la seule partie de leur habillement qu'ils
achètent de fétranger.
DES Polonais. ibi
On trouve dans les contrées centrales et orientales de la Gai- ««*«'«9««.
licie certaines populations, qui parlent, au nioins en partie et sur-
otut dans la plaine, un langage mêlé de Russe et de Polonais, et
qni descendent cependant de la race à laquelle les Polonais don-
nent le nom de Russinie ou Rusniaques , pour les distinguer des
Roszienie ou Moscovites, qui sont les grands Russes. Nous avons
fait mention à l'article de Hongrie, des individus de cette race qui
habitent dans ce royaume. Schultes dit, eu parlant de ceux de la
Gallicie, qu'ils ont une forme particulière de physionomie, qui an-
nonce qu'on est au milieu d'une horde slave différente. Ces Rus«
niaques, dit-il, sont moins civilises, mais aussi moins dépravés que
les Galliciens; ils vivent avec encore plus de frugalité que ces der-
niers, et semblent plus laborieux, quoique plus ignorans en agri-
culture. Je n'ai jamais vu de Gallicienne, comme j'ai vu des fem-
mes Rusniaques, filer en gardant son troupeau. Cette population
professe la religion grecque, et ses églises se distinguent de celles
des catholiques par trois clochers de grandeur inégale, dans les-
quels elle croit voir l'image de la trinité, dont elle ne croit point
apparemment que les trois personnes soient égales entre elles. Le
principal de ces clochers représente dieu le père, le second dieu
le fils, et le troisième le Saint-Esprit. Telle est l'explication qu'ils
donnent de cette singularité.
Les habitans de la Pocuzie ont conservé plus que les autres ^*'"^*'
Rusniaques leurs mœurs particulières j mais les Uculs ou Us suis ,
pâtres qui habitent les monts carpaihiens, conservent encore des
traces de la vie sauvage.
Outre les populations Slaves il y a encore en Pologne un >^"'/*'
grand nombre de Juifs, qui, comme nous l'avons dit plus haut,
sont redevables à quelques princes des avantages dont ils jouissent
dans ce pays. Ce sont eux qui font presque tout le comojerce. Il ^
y en a aussi à Drohobitz, ville de la Gallicie, qui font un com-
merce florissant, grâce à la synagogne qu'ils y ont. Halicz, l'an-
cienne capitale de cette province, n'a maintenant que 4000 habi-
tans, qui sont pour la plupart des Juifs de la secte des Caraïtes,
lesquels vinrent s'établir dans ce pays avant le douzième siècle,
d'après l'observation que firent les Byzantins, que les Chalisses,
alliés de l'empereur Emmanuel, suivaient la loi de Moyse.
ia2
LA HOLLANDE OU BATAVIE,
comphise aujourd'hui
DANS LE ROYAUME DES PAYS-BAS.
illous avons eu plusieurs fois occasion de parler des anciens
habitans de ce pays dans la description du Costume ancien et
moderne des Germains-, ce qui nous dispense à présent de nous
arrêter long-tems sur l'histoire de ce peuple.
n.^j'"s'/cc ^^ Hollande ou Batavie consiste en sept provinces, qui sont
de la Hollande, celles de Groninguc , de Frisland , d'Over-Ysser , de Hollande,
d'Utrecht, de Gueldre et de Zëlande. Les villes principales de la
Hollande sont Amsterdam, Anvers, Leyde, Rotterdam et Harlem.
Amsterdam, la capitale de cet état, est bâtie en grande partie sur
pilotis. Leyde est fameuse par son université. La Haie est le plus
grand , et était autrefois le plus riche village qu'il y eût au
monde; il est à trente milles d'Amsterdam, et le gouvernement,
ainsi que les personnages les plus distingués, y fesait sa résidence.
Les principaux fleuves de la Hollande sont le Rhin, la Meuse et
la Scbelde qui est un canal plulôt qu'une rivière. Ce pays est en
outre entrecoupé d'un grand nombre de canaux, dont les habitans
se servent comme de voitures pour eux, ou de moyens de trans-
port pour leurs marchandises. Ces canaux passent par plusieurs vil-
les, et les rives en sont plantées d'arbres qui leur donnent un
aspect des plus agréables.
ti! ^^ Hollande est située sur le rivage oriental de la Manche en
face de l'Angleterre, dont elle est éloignée d'environ trente lieues.
Ce n'est, pour ainsi dire, qu'une langue de terre, étroite, basse,
marécageuse, et coupée par les embouchures de plusieurs grandes
rivières. Les habitans l'ont étendue peu-à-peu du côté de la mer,
au moyen de digues, dont l'entretien exige des travaux et des dé-
penses considérables. L'air y est épais et nébuleux; mais les vents
qui dominent durant les quatre mois d'hiver purifient l'atmosphère:
les porls sont ordliiairement fermés par les glaces dans cette saison.
Quoique le sol soit peu favorable à la végétation, il ne laisse pas
CO'STUME DES HoLLAîSDAIS. 1 83
ûe produire d'excellens pâturages au moyen d'irrigations, qui se font
par des canaux dont la distribution atteste l'industrie des habitans,
et qui rendent même certains cantons propres à la culture. Ce pays
ne présente dans toute son étendue ni montagnes ni collines, en-
sorte que vu du haut d'une tour il a l'air d'un vaste marais.
Les notions les plus anciennes ont été données par Jules /f/^".
César, qui a été le premier à en connaître les habitans. Ils s'ap-
pelaient alors Bataves ; c'était une espèce de colonie des But-
tes j population de la Germanie, qui était venue chercher ici un
asile à la suite de révolutions, dont l'histoire ne nous a rien ap-
pris. Cet asile ne pouvait guères leur être envié, car la Hollande
n'était alors qu'une ile resserrée entre deux bras du Rhin, cou-
verte, en grande partie, de marais fangeux, et où se trouvaient çà
et là quelques éminences, qui [paraissaient même ne pas avoir as-
sez de consistance pour être habitées. On prétend que cette con- EiymrAouiis.
Irée fut appelée Hob-land , qui signifie un sol retentissant sous les "'°' UoIImuU.
pas^ comme s'il reposait sur des cavités. Ces nouveaux habitans
devaient ressembler, pour la complexion et le genre de vie, aux
Germains dont ils tiraient leur origine, et si, dans la suite des
tems, ils ont perdu de cette ressemblance, ce n'a pu être que par
l'effet de l'influence du climat et de circonstances particulières.
La langue hollandaise est un dialecte corrompu de l'allemand ; Lansage.
mais les personnes bien élevées parlent l'anglais et le français.
A l'époque où les Bataves furent connus des Romains, c'étaient Leur cosiuma
des hommes corpulens et robustes, accoutumés dès leur enfance à dos Ko,>lams.
supporter toutes les intempéries des saisons, étant élevés jusqu'à
l'âge de puberté à s'exposer absolument nus au froid le plus rigou-
reux. Passé cet âge ils se couvraient d'une espèce de manteau fait
de peaux d'animaux, mais en laissant toujours nus leur cou, leur
poitrine et leurs bras. Tout leur luxe consistait à teindre ces peaux
de quelque couleur, et les femmes n'ajoutaient à cet habillement,
qu'un morceau de toile, dont elles se fesaient une espèce de coif-
fure. Les Bataves avaient les cheveux blonds comme les Germains,
et lorsqu'ils venaient par hazard à tirer sur le brun, ils y mêlaient
de la lessive de chaux , qu'ils savaient composer. Ils laissaient
croître leur barbe pour qu'elle se confondît avec leurs cheveux, et
leur donnât ainsi un aspect plus redoutable aux yeux de leurs en-
nemis. Leurs habitations n'étaient que de simples cabanes de jonc,
qu'ils construisaient dans les lieux les plus élevéS; pour se sous-
i84 Costume
traire aux fréquentes inondations. Le peu de soins qu'on donnait
à l'agriculture était abandonné aux femmes, les hommes s'occupant
plus volontiers à la chasse, à la pêche et à l'ëducaiion du bétail.
Le lait et le petit-lait étaient leur boisson ordinaire, et ils fesaieot
une espèce de bierre avec de l'orge, et quelques autres espèces de
jyiartase. graius qu'ils tiraient de leur sol. Ils se mariaient à l'âge de vingt
ans: l'épouse était choisie par le père du jeune homme, et elle
devait être du même âge que lui, et d'une bonne complexion. Le
jeune homme fesait à sa prétendue des présens d'une nature sin-
gulière, qui consistaient en une paire de bœufs avec un cheval
tout harnaché , un sabre , un javelot et un bouclier , comme
pour indiquer qu'elle devait, non seulement lui être fidèle dans la
paix, et le servir dans ses besoins domestiques, mais encore le
Funé,a:ihs. suivre à travers les périls de la guerre. Les funérailles se fesaient
avec peu de cérémonies chez les Bataves, les cadavres des hommes
étaient brûlés, et l'on enterrait ceux des femmes et des enfans: on
plaçait sur le bûcher les armes de ceux qui s'étaient distingués à
la guerre, et quelquefois même on brûlait avec eux leur cheval.
Rciision. On ne sait autre chose de leur religion, si ce n'est qu'ils rendaient
quelque culte au soleil et à la lune, et qu'ils avaient une véné-
ration particulière pour le feu. On ignore également ce qu'ils en-
tendaient sous le nom de Wodaw. peut-être n'y aurait-il pas d'in-
vraisemblance à supposer que ce fût l'Odin des Scandinaves. On peut
voir ce qui a été dit à cet égard dans le Costume des Germains.
Tihioîre de leur Lcs graodes affaires de la nation chez les Balaves se traitaient
gouvernement i i
fusgu'à présent, daus Ocs assemblecs générales, sur les délibérations desquelles les
plus anciens d'âge ou les plus renommés par leurs exploits avaient
une grande influence: l'un d'eux était quelquefois investi de toute
l'autorité nécessaire à leur objet, comme celle de conduire une guerre
les Romains, '^^portaute. Les Bataves trouvèrent qu'il était de leur intérêt de
^s'allier avec les Romains, quand ils virent César dominer dans les
Gaules et se rendre formidable aux Germains et aux Bretons. Lors-
£omie^ùoihs. que Ics Goths et autres peuples du nord envahirent les Gaules et
autres contrées soumises à la domination romaine, ils s'emparèrent
aussi de la Batavie, qu'ils divisèrent ensuite en plusieurs petits états ,
dont les chefs finirent par se rendre indépendans. La Batavie et la
Hollande secouèrent le. joug de l'Allemagne, à laquelle elles avaient
An .000. été réunies au commencement du X.' siècle par un descendant de Char-
kmagne, et la souveraineté y fut d'abord exercée par trois pouvoirs
DES H O L L ATS D A I Sî l85
réunis, composés d'un comte, de la noblesse et des villes. En i433 An \^ii.
la maison de Bourgogne réunit les dix-sept provinces à ses e'iat-.
L'empereur Charles Quint , qui les avait he'rile's de cette maison,
les transporta dans celle d'Autriche, et les fit reconnaître comme
partie intégrante de l'empire sous le nom de Cercle de Bourgogne.
La tyrannie de Philippe 11, son fils et son successeur au trône
d'Espagne, détermina les habitans à se soustraire à sa domination.
Les comtes de Hoorn , d'Egmont et le prince d'Orange se mirent
à leur tête, et la reforme de Luther, qui fesait alors beaucoup
de progrès dans les Pays-Bas accrut encore du nombre de ses secta-
teurs celui des méconiens. Des milliers de luthériens périrent dans
les combats et sur les échaffauds. Les comtes de Hoorn et d'Eg-
mont ayant été faits prisonniers furent décapités ; mais le prince
d'Orange qui avait été nommé Stathouder, s'élant retiré en Hol-
lande, les provinces voisines formèrent en 15^9 à Ulrechl une con- //« 1579.
fédération pour la défense commune. Les chefs des rebelles au
nombre de dix, appelés par mépris les dix mendians , montrèrent
tant de courage et de persévérance sous la conduite du prince
d'Orange, qu'avec les secours d'Elisabeth reine d'Angleterre, ils
obligèrent en 1609 la couronne d'Espagne à renoncer à ses préten- Au 1609.
lions sur leur pays, qui fut ensuite généralement reconnu pour un
état indépendant sous le nom de Provinces-Unies. A la suite de leurs
guerres maritimes contre r4ngltiterre sous le Protectorat de Crora-
wel et sous le règne de CTiarles 11, ces provinces furent réputées
à juste titre pour une puissance maritime formidable. Lorsque la mai-
son ilî'Autiiche, qui, depuis plusieurs siècles, étendait sa domination
en Allemagne, en Espagne et dans une grande partie de l'Italie, eut
perdu la prépondérance que lui avaient acquise ses vastes états, et que
la jalousie générale se fut tournée contre la maison de Bourbon, favo-
risée en cela par le gouvernement hollandais, qui avait ôté le Stathou-
dérat au prince d'Orange, le peuple alarmé ne larda point à ren-
dre cette dignité à ce prince, qui depuis occupa le trône d'Angle-
terre sous le nom de Guillaume III. Ce prince, et la reine Anne
qui lui succéda, furent, durant leurs règnes, les principaux chefs
de la formidable alliance qui se forma contre Louis XIV.
Les Provinces-Unies, quoique form.ant entre elles une confé- Gowernemcnt
. , , , «f* Prcptnacs-
dération générale, ne laissaient pas d avoir chacune un gouverne- ^"'"•
ment particulier et indépendant: ce qui leur fesait donner le nom
à' Etats-Provinciaux. Les députés de ces états formaient les EtatSt
Europe. Fol. VI. Z
i86 Costume"
Généraux qui exerçaient la souveraineté au nora de toute la c on-
fëdëratioQ. Encore qu'une province envoyât plusieurs députes à la
diète, elle n'y avait pas pour cela plus d'un vote; et, avant qu'une
délibération y eût passe en loi , il fallait qu'elle eût été ratifiée par
les étals provinciaux et par les villes. Cette formalité ne se rem-
plissait pas néanmoins dans les cas d'urgence, et, dans ces derniers
états, les résolutions devaient être prises à l'unanimité. Le conseil
d'état était également composé de députés de toutes les provinces,
inais différemment que ne l'étaient les Etats-Généraux. Il compre-
nait douze membres, dont deux étaient de la Gueldre, trois de la
Hollande, deux de la Zélande, deux d'Utrecht, un de la Frise, uq
de rOver-Yssel, et un de Groningue. Ces députés ne votaient point
par provinces, mais par tête: c'étaient eux qui déterminaient l'im-
pôt, et qui en assuraient la perception; ils étaient chargés aussi
d'examiner les autres affaires à proposer aux Etats-Généraux. Ces
derniers Etats prenaient le titre de très-hauts et très-puis s ans sei-
gneurs ^ ou de Seigneurs des Etats Généraux des Provinces-Unies,
ou bien encore, de très-hautes puissances, La chambre des comptes
était dans la dépendance de ces deux corps, et composée de même
de députés provinciaux, qui recevaient et examinaient tous les
comptes publics. L'amirauté formait une chambre particulière, donc
les fonctions étaient exercées par cinq collèges, situés dans les trois
provinces maritimes de la Hollande, de la Zélande et de la Frise;
dans celle de Hollande le peuple ne prenait aucune part au choix
de ses représentans. A Amsterdam, où l'on avait commencé à dé-
libérer sur toutes les affaires publiques, la magistrature était com-
posée de trente six sénateurs à vie, et lorsqu'il en mourait un les
survivans nommaient son successeur. Ce même sénat é[ait chargé
d'élire les députés des villes de la province de Hollande.
jri i-;^-}. Nous avons cru devoir donner ces notions générales sur la
constitution politique des Piovinces-Unies , pour l'intelligence de
l'histoire de cet état depuis la mort du roi Guillaume jusqu'en
17479 époque à laquelle le Slathoudérat devint héréditaire dans
la ligne masculine et féminine des représentans de la maison d'O-
range. L'effet de cette nouvelle disposition fut d'anéantir en quel-
siathouder. que soite la constitution dont il vient d'être parlé. Le Stathouder
était président né des états de chaque province, et il avait le droit
de changer les députés, les magistrats et les officiers dans toutes
les provinces et dans toutes les villes; eusorte qu'il pouvait com-
►
An i8
DES Hollandais; 187
poser à son gré les Etats-Généraux, dans lesquels il n'avait cepen-
dant aucune voix, et que, sans avoir le titre de roi, il se trouvait
investi d'une plus grande autorité, que d'autres princes exerçant
réelement la souveraineté. Ajoutons à cela, qu'outre les revenus af-
fectés à sa dignité, il possédait en propre plusieurs principautés et
antres domaines. Le dernier Stathouder a été Guillaume V, prince
d'Orange et de Nassau, fils du Stathouder Guillaume IV, qui avait
épousé la princesse royale Anne d'Angleterre, et qui mourut en 1751.
La conquête de la Hollande faite par les Français en 1794 y -^«1794-
changea la nature du gouvernement, qui, d'aristocratique qu'il était,
devint démocratique. Les Hollandais ont employé beaucoup de tems
à se donner une constitution, qui, dans les premières années, était
à-peu-près la même que celle de la France. Elle fut adoptée au
mois de germinal, de l'an VI5 mais ce fut seulement en l'an X,
qu'après plusieurs changemens, elle prit une forme définitive.
Cependant la nouvelle république établie d'après cette consti-
tution ne fut pas de longue durée. La Hollande lut érigée en royau- d/'^o/w?.
me, et, dans la proclamation par laquelle ce nouvel état de choses
fut annoncé, il était dit que, fatigué des agitations de l'Europe
et des siennes propres, le peuple Batave venait de placer ses des-
tinées sous l'égide d'un trône tutélaire 5 qu'il avait remis avec une
«ïtière confiance la conservation de ses lois, de ses droits politi-
ques et de ses plus chers intérêts à S. A. L le prince Louis Na-
poléon, et que S. M. l'empereur des Français et roi d'Italie, son
auguste frère, ayant consenti à ce qu'il se rendît au vœu de la na-
tion, Louis Napoléon était proclamé roi de Hollande etc. etc.: ce
qui eut lieu en effet le 10 juin 1806.
La paix de i8i4 a rétabli le Stathouder, qui a pris alors le ^«1814.
titre de prince souverain ou roi des Pays-Bas, et à la Hollande /t'oy«nme
t .... «e* taji-Ba$.
Oïl a réuni les anciens pays-bas autrichiens, qui renferment une po-
pulation de deux millions d'individus. Ce nouveau royaume confine
avec la France, l'Allemagne et la mer du nord, dont un golfe,
appelé le Zuiderzée, s'avance beaucoup dans les terres. Depuis la
réunion des Pays-Bas, Bruxelles, qui en était autrefois la capitale,
est devenue la résidence du souverain et le centre du gouvernement.
La religion la plus répandue en Hollande est la Calviniste: ^«%<o«-
c'est celle que professent les agens du gouvernement et les fonc-
tionnaires publics; mais les troupes se composent d'individus pro-
fessant tous les cultes. Il y a également dans ce pays un grand
Sciences
et arts.
Imprimerie.
i88 Costume
nombre des catholiques romaios et de Juifs. Les Luthériens forment
4i commuDious sous la direction de 53 prédicateurs ordinaires. La
société ou coufre'rie des Arméniens se compose de 34 communau-
tés. Les Anabaptistes forment plusieurs sectes, et ont 86 commu-
nautés: quelques-uns font même monter ce nombre jusqu'à 194.
Les Quacquers y sont à présent peu nombreux : les Frères Mo-
raves ont au contraire beaucoup de sectateurs. La Hollaude offrait
et offre encore un exemple frappant des avantages d'une tolérance
universelle: libres de prier et d'honorer dieu comme il leur plaît
les habitans y vivent dans une paix parfaite, malgré la diversité de
leurs cultes. Nul n'a à craindre d'être persécuté pour sa croyance,
ni ne peut se flatter de propager la sienne an point de lui assurer
la prééminence sur toutes les autres : aussi les membres de toutes
ces différentes sectes semblent-ils ne se considérer entre eux que
comme des citoyens de l'univers. Cette diversité d'opinions ne porte
aucune atteinte à la considération ni aux relations de l'amitié, et
chaque individu, également protégé par les lois, peut se livrer avec
la plus grande sécurité au genre d'étude ou d'industrie qui lui
plaît le plus.
Erasme et Grotius sont nés dans ce pays, aussi bien que
Boerhaave non moins célèbre dans la médecine, que les deux pre-
miers dans la littérature moderne. Bynkershoeck et Wiquefort se
sont acquis une réputation méritée, et l'on a de ce dernier une
excellente introduction à la diplomatie. Pierre Camper a rendu de
grands services à la médecine et à l'astronomie. Parmi les disciples de
Boerhaave on cite avec honneur Van-Swielen , qui a été un des
médecins les plus célèbres de l'Europe. Huygens, savant astronome,
a perfectionné les pendules et les télescopes. Hartsoeker, Grave-
saude, Muschen-Broeck et Van-Swinden ont fait des expériences et
des recherches importantes en physique. Et quel amateur d'histoire
naturelle ne prononce pas avec une sorte de vénération les noms
de Leuwenhoeck et de Sw^ammerdam ?
Les lettres n'ont pas été cultivées avec succès en Hollande.
Le meilleur poète tragique de ce pays est Yondel, qui a eu pour
rival certain Vos, dont les tragédies sont si sanguinaires, qu'il ne
reste plus un seul personnage à la fin de la pièce. Le poète,
le plus communément lu en Hollande est Catz , qui a laissé des
fables un peu longues, mais écrites avec pureté. L'histoire Batave de
y?"agenaar en dix-neuf volumes est un ouvrage savant et bien écrit.
DES Hollandais. 189
Harlem dispute à l'Allemagne l'honneur d'avoir inventé l'im-
primerie. On conserve encore avec soin dans celte ville deux
exemplaires d'un ouvrage intitule' Spéculum sabaiionis, qui est re-
gardé comme un des premiers monumens de l'art typographique-
Les imprimeries d'Amsterdam, de Rotterdam, d'Utrecht, de Lcyde
et autres villes ont fourni des éditions irès-élëgantes des ouvrages
grecs et latins les plus renommés. Les disputes thëologiques sur
l'Armënianisme, sur le libre arbitre, la prédestination et autres dog-
Dies, firent naître aussi en Hollande, avant l'établissement du sys-
tème de tolérance, un esprit de controverse, qui faillit ébranler
l'état. Outre leurs excellens ouvrages sur les auteurs classiques,^
Grevius et Burmann nous ont laisse des poèmes et beaucoup d'épi-
grammes en latin. Un des poètes hollandais les plus récens dans
cette langue est Van-Haaren, qui est principalement redevable à sa
qualité de Hollandais de l'estime dont il jouit dans l'esprit de ses
compatriotes. Les autres productions de la littérature hollandaise
sont de peu d'importance, et se rapporient assez généralement aux
charges qu'a remplies l'auteur dans l'université, dans l'église ou dans
l'état. Il existe en Hollande cinq universités qui sont celles de Leyde,
d'Utrecht, de Groningue, d'Harderwick et de Franeker. La plus
considérable et la plus ancienne est celle de Leyde, qui a été
fondée en iSyS.
La Hollande a donné naissance a plusieurs peintres habiles.
Van-Huysum, né à Amsterdam en 1682, a peint les fleurs avec
un talent admirable, Wouwermanus , né à Harlem en 1620, s'est
rendu immortel par ses batailles. Rembrandt-van-Ryn, né dans les
environs de Leyde en 1606, quoiqu ayant négligé l'étude de l'anti-
que pour ne suivre que l'impulsion d'un génie indépendant, n'a pas
laissé que de mettre dans ses portraits beaucoup d'expression et
d'énergie, et l'on ne peut se lasser d'admirer le caractère de vérité
et de vie, quil a su imprimer à ses têtes de vieillards. Gerad-Dov,
né à Leyde en i6i3, fut disciple de Rembrandt, mais il prit une
manière toute différente dans ses tableaux, dits de manière: on y
trouve la belle carnation et l'intelligence parfaite du clair-obscur
de son maître, mais on y admire de plus un grand fini joint à
un grand degré de vérité. Saft-Lewen , né à Rotterdam en 1609,
avait beaucoup de la manière de ce dernier artiste, mais il travailla
davantage dans le paysage, où il devint un des premiers maîtres.
yan-der-Weff^ né aussi à Rotterdam en 1659, donnait à ses ou-
Jmprimerie.
Peinture',
ipo Costume
vrages un fini précieux; mais ses chairs approchent de l'ivoire, et
ses compositions ne sont point animées par le génie. Adrien Van-
den-Welde, avait un pinceau moelleux et de'licat; il e'iait élève du
bon paysagiste Winant, et fesait les petites figures avec beaucoup
d'esprit et de goût. Van-den-Welde , neveu du précédent, est cé-
lèbre pour ses marines. Mais c'est dans les paysages de Berghera
et de Ruysdael que l'art se montre encore plus admirable : le pre-
mier, c|ai était n« à Amsterdam en 1624» sera toujours compté
au rang des peintres les plus distingués en ce genre; le second,
né à Harlem en 1646, a peut-être mis plus d'étude dans ses com-
positions. Asselyn , Potter et quelques autres méritent aussi d'élra
cités dans ce genre de peinture. Pierre VanLaar, né à Laar dans
les environs de Naarden en i6i3, a fait preuve de beaucoup an
talent dans ses bamboches. Terburg, né à Zwol en 1608, ne s'est
pas montré moins habile dans le môme genre et dans les scènes
galantes; il a eu un heureux imitateur dans Metzu né à Leyde en
i6i5. Adrien Van-Ostade, natif de Lubeck et mort à Hambourg
en i685, a peut-être surpassé tous les peintres de bau:'boches, par
la vérité avec laquelle il a représenté la nature rustique. Nous au-
rions encore beaucoup à dire sur les paysages de Mieris l'ancien;
sur les fleurs et les fruits de Van-Heem , digne précurseur de Vat)-
Huysum; sur Eekhout dont il est dilficile de distinguer les ta-
bleaux de ceux de son maître Reoibrandt; sur les deux frères Both ,
et sur plusieurs autres artistes également nés en Hollande.
Architecture Pour cmpêchcr que leur pays ne fut submergé , les Hollandais
ont élevé sur les rivages de l'océan des digues, dont quelques-
unes ont plus de quarante toises de largeur: ouvrages étonnans,
qui avec la multitude de canaux dont tout le pays est entre-
coupé, ont exigé d'immenses travaux dont il est impossible de se
former une idée, et auxquels rien ne peut être comparé.
La maison de ville ou des états à Amsterdam est un des édi-
fices les plus magnifiques de toute la Hollande. Elle est construite
sur un pilotis composé de 1 3,689 pi<^ux profondément enfoncés
dans la terre, dont le premier fut posé le 20 janvier 1648, et le
dernier le 28 octobre de la même année. Cet édifice est carré,
d'une belle architecture et bâti en pierres blanches; il forme une île,
et se- fait remarquer de tous les côtés par l'uniforme simplicité ds
sa construction. Au milieu est une magnifique galerie tout incrus-
tée de m-irbre: le dessus forme une terrasse couverte en plomb,
etc.
DES Hollandais. - 191
avec de belles statues aux quatre angles, et au centre une lanterne
où se trouve une horloge d'une ingénieuse construction. La ville de
Lçyde, bâtie au bord du Rhin, ne le cède qu'à Amsterdaai en
grandeur et en magnij&cence.
Les Hollandais sont sans contredit le peuple le plus habile du Co'«"'«'e«-
inonde en fait de conimerce et de change, et ils n'apportent pas
moins de soin à conserver les richesses qu'à en amasser. La banque «/""^"f
i 1 a Amsterdam.
d'Amsterdam, établissement avantageux, dont la solidité repose sur
la ville même, a été fondée en 1609. L'opération fondamentale de
cette banque consiste à recevoir eu dépôt toutes les monnaies étraû-
gères quelconques, et à délivrer sur elle un crédit égal à la valeur
intrinsèque du dépôt, moyennant une retenue d'un et trois quarts
pour cent de cette valeur, pour les frais de garde pendant six mois,
La banque ne payant aucun intérêt pour les sommes qui y sont
déposées, ne se trouve jamais à découvert envers ses créanciers. L'an-
notation faite sur ses livres d'un dépôt de ce genre, constitue un
crédit qui est appelé monnaie de banque. Cette valeur étant le si-
gne représentatif du dépôt ne varie jamais, et le taux en est tou-
jours au dessus de celui de l'argent courant, attendu que le cré-
dit n'est jamais au pair avec le dépôt. Cet excèdent de valeur de
la monnaie de banque sur l'argent courant, est la base de ce qu'on
appelle Xagio^ qui est toujours plus ou moins considérable, en
proportion de la quantité de la monnaie de banque et de l'argent
courant. Le titre de crédit délivré par la banque est un récépissé
au moyen duquel en peut aussi retirer son dépôt dans le délai de
six mois. Ce terme expiré, et le récépissé n'ayant pas été renou-
velé pour six autres mois, ( ce qu'on a toujours la liberté de faire),
le dépôt reste à la banque pour la valeur exprimée dans le récé-
pissé qu'elle en a délivré au propriétaire. Cependant un crédit et
un récépissé sont deux choses différentes, quoique pouvant dériver
l'un et l'autre d'un seul et même crédit: car on peut avoir ou le
crédit et le récépissé, ou le récépissé sans le crédit, ou le crédit
sans le récépissé, selon qu'on est déterminé par la différence de
valeur entre la monnaie courante et celle de banque, c'est-à-dire
par l'agio, à rechercher l'une et à se défaire de l'autre. Pour reti-
rer un dépôt, il faut en présenter le récépissé avant l'expiration
du terme, ou bien assigner à la banque une somme d'argent de ban-
que égale à la valeur du récépissé. D'oià il suit que la monnaie de ban-
que et les récépissés sont également recherchés jensorle qu'on peut ai-
ig2 C O s T L' M E
sèment trouver un récépissé avec de la monnaie de banque, et de la
monnaie de banque avec un récépissé. Selon la loi tous les payemens
au dessus d'une certaine somme devraient se faire en monnaie de
banque; mais cette loi n'est pas en vigueur, et les lettres de change
de plusieurs pays de l'Europe, et surtout dés contre'es du nord, se
payent en monnaie courante effective, sans l'intervention de la ban-
que. Rien de plus facile que les payemens qui se font en monnaie
de banque: c'est un simple transport de valeur de la banque d'une
personne à une autre. Celui qui a un crédit sur la banque cesse de
l'avoir après qu'il en a fait la cession à un autre, qui, à sa place,
devient cre'ancier de la somme qui lui a été cédée; et dont la pro-
priété lui est acquise par le trasport qui s'en fait sur les livres, du
compte de l'un à celui de l'autre. Le crédit de banque est fondé
[.° sur la garantie de la ville; 2.° sur celle de la loi, qui déclare
inviolable le dépôt fait à la banque; 3.° sur la certitude morale
que la totalité des dépôts faits à la banque et représentés par les
titres de crédit y existe réeleraent , et que la restitution peut s'en
faire à chaque instant. Tous les livres de commerce en Hollande
sont tenus en monnaie de banque, dont la différence d'avec l'argent
courant est, comme nous venons de le dire, la base de l'agio qui
varie journellement, et forme pour l'ordinaire une différence d'un
quart et demi à quatre et trois quarts pour cent. Les Bourguemes-
tres de la ville sont chargés de l'administration de la banque, et
les lieux où sont les dépôts ne peuvent être ouverts qu'en leur
présence. Eux seuls peuvent savoir à combien monte la valeur des
dépôts, et si cette valeur est parfaitement en équilibre avec le cré-
dit de la banque: crédit qui toutefois n'est pas tant fondé sur
l'existence réelle de ces sommes immenses, que sur le crédit de la
ville même et de toute la province.
indusirie. Le commcrce de la ville d'Amsterdam se compose de sept ar-
des colonies, ticlcs , qui sout ; lincJustrie et les relations de cette ville avec une par-
lie de l'Allemagne, les denrées coloniales et autres, la navigation,
la sûreté et les opérations de la banque. On voit à Amsterdam et
dans les environs une quantité de moulins à huile, de machines à
scier des planches, de papeteries, de rafineries de sucre et des mou-
lins à tabac. On y fait aussi beaucoup d'huile de baleine, et l'on
y prépare en général la plus grande partie des ingrédiens néces-
saire aux arts et à k médecine, tels que le borax et le camphre.
La ville d'Amsterdam fait presque seule le commerce avec les pays
ISai>igaiion eic,
DES Hollandais. 193
de l'Allemagne situe's le long du Rhin, et partage avec Rotterdanj
celui qui se fait sur la Meuse. Elle leur (ournit une quantité de
marchandises et d'objets manufacture's, et en retire en e'change des
grains, des bois, des fers etc. C'est le dépôt de toutes les denrées
que le commerce iransporte des Indes et de l'Amérique en Hol-
lande. Celles des Indes sont particulièrement la cannelle, le poivre,
les clous de gérofle, la muscade, le thé, le cafë etc. j celles de
l'Amérique, le sucre, le café, le colon, le cacao et autres: à quoi
il faut ajouter la cochenille, l'indigo, le quinquina et autres den-
rées que l'Espagne reçoit de ses colonies d'Amérique, et envoie à
Amsterdam pour en avoir un meilleur débit. La quantité de mar-
chandises qui existent à Amsterdam est incalculable: nous en cite-
rons seulement les principales, qui sont; des laines d'Espagne,
de Portugal , d'Angleterre , d'Allemagne , de Turquie etc. , les
blés, surtout ceux du nord, des vins, des eaux-de-vie, des épi-
ceries, des fers , des aciers , du cuivre , du plomb , des clous
et des bois de toutes les qualités, des cuirs et des peaux de tou-
tes sortes, des étoffes de soie et d'Europe, des indiennes, des
toiles de coton de l'Inde, des toiles, du canevas à voile, des
cotons filés, du miel, de la cire, du suif, des huiles et des se-
mences de toute espèce, des fruits secs, des aromates, des plu-
mes etc.
La navigation des Hollandais s'étendait, il n'y a pas encore
long-tems dans les quatre parties du monde, et pouvait se diviser
en quatre branches principales, savoir j la navigation dans les mers
du nord, à laquelle ils employaient la plus grande partie de leur
marine; celle du levant, qui s'étendait dans toute la raéditerranée;
celle du midi dans les ports de France et d'Espagne sur les côtes
de l'Océan, et celle des deux Indes.
Il se fait en outre à Amsterdam des affaires immenses pour
les assurances de mer. Ces assurances se prenaient pour tous les
pays du monde, et les avantages qu'elles présentaient les fesaient
rechercher de préférence à toute autre: le prix en était ordinaire-
ment d'un demi pour cent, et quelquefois moins, et les variations
en étaient calculées, selon les risques à courir, selon la saison et
la quantité des assurances demandées à la compagnie.
Les mœurs, les usages et le caractère des Hollandais semblent CaraeUre.
être le résultat de leur position et de besoins, auxquels il leur se- 'etVi
rait impossible de satisfaire sans un travail continuel, soit pour les
Europe. Vol. VI. JJ
Bloeurs , usages
miisanens
(las Hollandais.
Courage,
h'icssg.
de rarnoar.
ip4 Costume
réparations qu'exigent leurs innombrables canaux et leurs digues
sans lesquelles leur pays serait bientôt envahi par la mer, soit pour
la fabrication de leur beurre et de leurs fromages, qui sont comme
des productions naturelles de leur sol. Ils tirent de la mer, non
sans beaucoup de peine, leur principale nourriture qui «ont les ha-
rengs , car ils vendent par avarice leur meilleur poisson aux An-
glais et à d'autres peuples. L'air épais qu'ils respirent les rend gé-
néralement lourds et flegmatiques, et ce n'est guères que quand
ils sont ivres qu'ils sont capables de qaelqu'emportement. Leurs
vertus mêmes semblent n'être qu'un effet de leur indifférence pour
tout ce qui ne touche pas imme'diatement à leur intérêt personnel :
car cela à part ils sont en gênerai assez froids , c'est même à ce prin-
cipe d'intérêt qu'il faut attribuer leur attachement à l'indépendance
de leur pays, à leur constitution, et à leur gouvernement , auquel
ils n'ont jamais fait de changement, que quand ils se sont vus me-
nace's d'une ruine certaine.
Cependant lorsqu'ils sont attaqués dans leurs intérêts ils sont
prompts à s'enflammer, et même capables de grands efforts, com-
me ils l'ont prouvé dans leurs guerres contre l'Angleterre et la
France. Leurs paysans ont l'esprit lourd et raatéiiel; et pourtant
ils deviennent dociles quand on les traite avec douceur. Les ma-
rins sont francs et austères, mais grossiers, arrogans, sans esprit
public, sans bienveillance, et sans la moindre affection les uns pour
les autres. Les négocians parlent peu et passent pour avoir de la
probité dans le commerce. Les femmes de tout âge sont habituées
à fumer comme les hommes. L'avidilé du gain domine entièrement
les Hollandais, et les rend insociables, et les gens du peuple se
livrent à tous les excès quand ils sont ivres: on les a vus commettre,
loin de leur pays, d'horribles cruautés par le seul appât du gain;
mais dans leur pays ils sout généralement paisibles, et il est rare
qu'il s'y commette de grands crimes. Le défaut qu'ont les hommes
et les femmes de s'enivrer a sa principale cause dans la nature du
sol et du climat. Les désirs et les passions, à l'exception pourtant
de l'avarice, ont moins d'empire sur eux que sur les autres peuples.
Les Hollandais, naturellement froids, n'ont pas cette vivacité qui
convient à la gaieté, à la plaisanterie, et aux plaisirs. L'amour
même n'est pour eux qu'une affaire de calcul, fondée sur l'inlétêt ,
sur les convenances et sur l'usage, et ils en raisonnent plus par
théorie que par pratique, comme d'un sentiment qui leur convient,
DES Hollandais. jgS
et non comme d'une passion qui les domine; mais la révolution
de 1794 a opéré des changemens dans leur caractère et dans leurs
mœurs.
Le Hollandais ne dépense jamais tout ce qu'il gagne , quelque frugalité.
mince que puisse être ce gain. S'il n'avait pas fait quelqu'épargne
au bout de l'année, il s'en plaindrait comme d'une perte réelle, et
passerait pour uu dissipateur. Mais cet esprit de parcimonie est
aujourd'hui moins sensible en Hollande, depuis que le luxe s'y est.
introduit comme dans tous les autres pays de l'Europe. Les fem-
mes commencent aussi à y prendre le goût du jeu et de la galan-
terie : ce dont il était rare de voir quelqu'exemple par le passé.
Les marchands et les artisans imitent le luxe des Français et des
Anglais dans leur genre de vie et pour l'habillement. Les négocians
et les magistrats retirés des affaires , ont aussi adopté le faste des
autres peuples tant dans le service de leur table, que dans la cons-
truction et dans l'ameublement de leurs maisons.
Il n'est point de pays au monde où l'on patine aussi bien /^<»^'^^'«'
.■'•*■•' _ *• a patiner.
qu'en Hollande, et les femmes mêmes se livrent à cet exercice,
dans lequel elles montrent autant de grâce que de vivacité. Nous
en avons représenté ici quelques figures, qui sont prises d'un an-
cien livre fort rare publié à Le) de (i), ainsi que la barque al-
lant à voile sur la glace.
L'ancien habillement des Hollandais se fesait remarquer par Uahuiemmt.
les larges caleçons que portaient les hommes, par les jupes cour-
tes, les casaquins et la coKfure applatie des femmes, et par d'au-
tres formes de vêtemens et de parure extravagantes, qui rendaient
encore plus difforme la grosseur naturelle de leur taille. Voyez les
figures de la planche 26, qui sont prises également de l'ouvrage
que nous venons de citer. Mais aujourd'hui il n'y a plus que les
marins et les gens du peuple qui conservent encore cet ancien ha-
billement.
(i) Deiiciae Batavicae 'variae ^ elegantesque picturae omnes Belgy
antiquicates ^ eu quicquld praettrea in eo visitur ^ repraesentanùes ec.Ja-
cobus Marci coUegiù eu edidit. Lugd Bat, 1616.
\y'
^91
INDICATION DES MATIÈRES
CONTENUES
DANS LE COSTUME
DES HONGROIS; DES RUSSES, DES POLONAIS
ET DES HOLLANDAIS.
»♦<
LE COSTUME
■ANCIEN ET MODERNE
DES HONGROIS
PAR LE DOCTEUR FRANÇOIS ROSSL
Jr RÈcis géographique e£ historique sur la Hongrie^ pag. 3. Vicissitudes
depuis les teins d! Attila jusque à nous , pag. 7.
Religion et ordres politiques et civils, pag; 12.
jdrts et commerce , pag. 18.
Caractère physique et moral, langue, lettres, sciences, mœurs eu
usages des divers habitans de la Hongrie , pag. i8.
igS Indication des mtstieres.
LE COSTUME
ANCIEN ET MODERNE
DE LA RUSSIE D'EUROPE
DÉCRIT
PAR LE DOCTEUR JULES FERRARIO.
Introduction , pag. 3 , Origine , agrandissement et forces de l'empire de
Russie , idem.
Gouvernement de la Russie, pag. n.
Milice russe , pag. g i .
Religion des Russes , pag. g8.
Arts et sciences , pag. ii6.
Costume des Ptusses , pag. 122. ,
COSTUME DES POLONAIS.
Précis géographique et historique sur la Pologne , pag. 162,
Pieligion , gouvernement , finances , force armée , manufactures , com-
merce et lettres , pag. lyS.
Ptépublique et ville de Cracovie avec ses rnonumens. Tombeau de la
reine Vende., P^S- ^74-
Royaume de Gallicia et de Lodomirie , pag, 176.
Langue polonaise , pag. 177.
Costume, caractère moral et manière de vivre, pag. 178.
LA HOLLANDE OU BATAVIE
COMPRISE aujourd'hui
DANS LE ROYAUME DES PAYS-BAS.
Villes ^ fleuves etc. de la Hollande , pag. 182, Sol, air fiàern. Anciens
habitans , pag. i83. Leur costume du tems des Romains , idem.
Mariage, pag. 184, Funérailles^ idem, Religion, idem. Histoire
de leur gouvernement jusqu'à présent, idem. Religion , pag, 187.
Sciences et arts , pag. 188. Comtnerce , pag. 191. Navigation etc.,
pag. 192. Caractère. Mœurs, usages et amusemens des Hollandais
199
PLANCHES
CONTENUES
DANS LE COSTUME
DES HONr,ROIS, DES RUSSES, DES POLONAIS
ET DES HOLT, A LNDAIS.
COSTUME DES HONGROIS.
Planches I. J^ttila, Arpadus^ Oyula, Geisa etc. . . . pag. ir,.
II. Bêla ^ Ladislas , Marie, Sigismond etc. . . . . » 12
III. Magnats j Héraut, Archiduc Palatin etc. . . . » i4
IV. Grand Ecuyer , Magistrats civils ctc » i4
V. Couronnement de la reine . . . » i4
YI. Habillement de la noblesse hongroise etc. ...» 20
VII. Paysans et Paysannes hongrois etc. .,...» 21
COSTUME DES RUSSES.
I. ISovogorod . ; » 12
II. Portraits des principaux souverains : Rurik ^ Igor ^
Olga etc » 12
III, Vue de Moscou » Sa
IV. Mikail Fédérovitz Romanof, Alexis Mikailovitz ,
Fédor II , Alexiovitz etc » 43
V. Ordres chevaleresques ...» 49
VI. Pètersbourg. ; » 62
VII. Strélitz , Garde Polonaise, Valaque.^ élevé du corps
des cadets etc ^^9^
VIII. Cosaques du Don ^ de l'Ukraine ^ de la mer noire ,
de VUral etc . » 96
IX. Kirguises etc » 9^
ao o Planches.
X. Svétovide ; dieu du soleil eu de la guerre . . . . « io5
XI. Popi, archimandrites etc. • • » m
XII. Mariages » ii3
XIII. Funérailles. . . . i » ii6
XIV. Paysans Russes : „ j2„
XV. Slites ; i » i3i
XVI. Danse russe ,, j5g
XVII. Le jeu du svayky , du babky . . - . . . , . » iSy
XVIII. Le jeu 4u, gorodky , du priatinky » i38
XIX. Montagne russe » 3n
XX. Patineurs sur la glace » i3q
XXI. Bains russes . . ,
* " •• •» i))i4i
XXIL Kremlin , palais de Pétrowski. ... » iÔt
XXIII. nilage russe ......'.'.'» i6i
XXIV. Isba ou chambre russe ;....» i6i
COSTUME DES POLONAIS.
XXV. Habillement des Polonais . . . = •» 178
COSTUME DES HOLLANDAIS.
XXVI. Habillement , slites etc. des Hollandais . . . , » igS
FIN DE LOUVRAGE.